annexe 2 : LE MEMOIRE DES EAUX-ET-FORÊTS SUR LA FORET DE GRESIGNE EN 1754

Il s’agit là d’un document remarquable de précision et de concision en matière de gestion forestière, dont les conclusions faisaient apparaître que la concession de la jouissance indéfinie des droits de péage pour rentabiliser le futur canal de la Vère serait profitable au Roi, non seulement pour gérer avec profit la forêt de Grésigne à long terme mais aussi pour l’intérêt de l’économie en général et de ses sujets dans les villes avoisinantes.

Une habile et solide argumentation des forestiers de la Maîtrise de Villemur pour lancer le projet du Canal de la Vère avec l‘inféodation de la forêt de Grésigne en 1770

L’habileté de ce « Mémoire sur la Forest de Grésigne appartenant au Roy », mémoire très documenté sur les produits de la gestion forestière de la Grésigne en 1754, était de démontrer que l’exploitation des coupes en Grésigne, portée « à  300 arpents par an » afin de tirer le plus vite parti en 20 ans de ses 6 000 arpents de haute futaie, aurait cependant un rendement en poids insuffisant de plus de la moitié, pour arriver « à un aliment de 779 485 quintaux par an de bois de toutes espèces », poids exigé pour obtenir un revenu des droits de péage annuels satisfaisant la demande des entrepreneurs chargés de construire le canal de la Vère et leurs actionnaires.

A partir de cette constatation défavorable pour la rentabilité de cet ouvrage, les auteurs du mémoire surent, par contre, mettre en avant le dilemme auquel se trouvèrent confrontés les Conseillers de Louis XV. Ou bien continuer à voir la Grésigne subir un enclavement qui était cause de faibles ventes de bois, entraînant de faibles recettes pour les caisses du Royaume, avec la certitude de voir dépérir une forêt inexploitable face à la demande croissante de l’économie régionale voisine privée de cette matière première qu’était un bois indispensable à son développement et au « bonheur de ses sujets ». Ou bien améliorer les revenus du patrimoine royal en acceptant la concession à perpétuité des droits de péage du futur canal de la Vère à ses constructeurs et,  dans le même temps, prendre les risques liés à l’augmentation accrue des coupes de 80 à 300 arpents par an afin de garantir des péages suffisants exigés par les souscripteurs de la Société de Bourroul & Cie.

Selon les officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur, le risque de surexploiter la Grésigne en détruisant sa haute futaie de 6 000 arpents en 20 ans était compensé par la satisfaction des besoins régionaux en bois, tant au plan de la vie domestique que de l’économie manufacturière pour les villes alentour, ce qui aurait des conséquences positives pour l’image du Roi et la fiscalité du royaume. Pour sortir de ce dilemme, le rapport soulignait en effet « que le Roi doit accepter cette jouissance indéfinie (des droits de péage), car il évitera ainsi la disette en bois, et qu’au contraire, Sa Majesté contribuera au bien-être de ses sujets et au développement de ses manufactures ».

Les officiers royaux des Eaux-et-Forêts n’hésitaient pas ainsi à se référer à des principes d’économie politique nouveaux pour cette époque,  inspirés par les théories physiocrates, alors récentes (quoique composées des vieux principes qu’un libéralisme se voulant moderne reprend encore à son compte) : « Soulager le Peuple, c’est enrichir l’Etat et augmenter ses forces… car plus on le soulage, plus les consommations seront considérables et plus le commerce augmente…». A quoi il était surenchéri en affirmant que « l’intérêt du public et l’intérêt du Roi sont intimement liés ensemble, puisque les consommations sont la mesure du commerce, et que le produit des revenus du Roi est la mesure des consommations ».

Enfin, les officiers de la Maîtrise de Villemur terminaient leur plaidoyer en insistant « sur une alternative qui mérite toute l’attention du Ministère entre, d’une part l’amélioration de la forêt du Roi et le soutien des manufactures dont la chute serait  sans cela certaine dans la Généralité de Montauban, de l’autre la dégradation de la forêt et la diminution des revenus qu’elle produit », alternative, concluaient-ils, sur laquelle « il ne paraît pas difficile d’opter » !

Ce célèbre Mémoire, résultant de l’enthousiasme des officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur pour obtenir une exploitation rentable de la Grésigne, mettait en valeur les avantages concrets que le Roi pouvait retirer de la valorisation immédiate des bois de Grésigne par des coupes accrues …et vendues à des cours élevés.  Selon les officiers forestiers, le Roi Louis XV avait intérêt à accorder à la Compagnie de Bourroul une compensation consistant  à accroître le volume et le rythme des coupes en Grésigne afin d’assurer dans l’immédiat aux souscripteurs la rentabilité de leurs capitaux investis pour réaliser le canal de la Vère (2). Ils affirmaient par ailleurs que cette forêt dépérirait, avec de plus en plus « d’arbres sur le retour » faute de voies praticables aux charrois pour les exporter sur les lieux mêmes de leur utilisation où sa rareté faisait sa cherté démontrant ainsi au Roi pour le bien du royaume dans le court terme, que le désenclavement de la Grésigne par la construction d’un canal était une nécessité.

Une estimation détaillée de la valeur des coupes en forêt de Grésigne en 1754

Les auteurs du Mémoire, chiffres à l’appui, affirmaient en effet que la mise à prix des coupes en Grésigne « pouvait être portée de  100 à 132 livres par arpent » et ce,  en imposant comme condition, que « les 5 473 arpents de haute futaie » soient adjugés globalement « en une seule fois » pour des coupes s’échelonnant de 18 à 20 ans, « à raison de 300 arpents par an ». Cette méthode de vente éviterait le risque éventuel de baisse progressive des prix des coupes du fait de l’abondance des bois mis en marché, selon les avis prudents et fort autorisés de ces Officiers forestiers de la Maîtrise de Villemur. Le Roi n’aurait pas à craindre d’autre part, ajoutaient-ils, ni le risque de désaffection de ce marché par les exploitants forestiers en Grésigne, que des adjudications fragmentaires et successives pouvaient engendrer au cours de l’adjudication de coupes faites annuellement sur une durée de 20 années. S’appuyant sur « les résultats des coupes effectuées entre 1740 et 1747 sur 4 triages de 20 arpents l’un »,  le Mémoire daté de 1754  détaillait l’exploitation par lot de 20 arpents représentant en moyenne « une valeur de 17 325 livres »,  comme suit :

  • « 41 milliers et demi de merrain estimés à 150 livres le millier, une fois rendus sur les bords de Garonne à Moissac, destination Bordeaux »,
  • « 450 cannes de bois à 24 livres rendues à Montauban »
  • « plus de 200 sacs de charbon à une livre 10 sols le sac ».

Déduction faite des frais de coupes et de transport s’élevant à « 13 244 livres », il en résultait pour l’exploitant forestier, un bénéfice substantiel de « 3 881 livres par coupe de 20 arpents, soit 22, 5% des frais engagés ». Un bénéfice important, si on les compare – à superficie égale – à la production d’une culture de 20 arpents de blé à cette époque qui, sur la base de 8 quintaux à l’hectare, pouvaient produire 80 setiers au total vendus à 18 livres l’un, et permettaient ainsi d’obtenir un rapport brut de 1 400 livres environ. Les mercuriales du bois, citées dans ce rapport pour la Ville de Montauban (alors deuxième ville avec ses 28 000 habitants, après Toulouse qui en comptait 50 000, contre 9 000 habitants à Albi et 6 000 à Gaillac), mentionnent en effet un cours élevé. La hausse des prix du bois résultait de l’épuisement des garrigues provenant des causses du Quercy, où l’on a déjà déboisé les rares futaies et défriché les maigres taillis. En effet il fallait favoriser la pousse de l’herbe utile à un élevage ovin alors en plein essor (3) à la suite de la hausse rapide des cours de la laine pour répondre aux besoins d’une industrie lainière, particulièrement prospère en cette fin d’ancien Régime dans la capitale huguenote du Bas-Quercy. Cette situation provoquait un accroissement des pacages au détriment des espaces boisés. Ainsi devait disparaître la « forêt royale de Garrigue Claro » située entre Montricoux et Saint-Antonin et que citait encore Froidour un siècle auparavant en 1658.

Malgré un marché du bois garantissant des prix élevés, la réalisation du projet du canal de la Vère devait avorter pour des raisons financières…

Chemin en Grésigne
Le projet du Canal de la Vère échoue … faute de souscripteurs

Grâce aux arguments développés dans le « Mémoire sur la forest de Grésigne appartenant au Roy » de 1754, un nouvel Arrêt du Conseil d’Etat (4) en date du 22 juillet 1755  consentait à fixer à perpétuité, au lieu de 10 ans, la concession des tarifs des péages sur les canaux de la Vère et du Tarn, et accordait, pour une période de 20 ans, une augmentation des coupes annuelles en Grésigne de 80 à 300 arpents. Malgré ces avantages, les financeurs privés vinrent à manquer et il s’ensuivit de nouvelles difficultés qui  allaient empêcher le projet de Bourroul de prendre forme.

En effet, pour entreprendre les travaux de creusement du canal de la Vère, « long de 10 000 toises et muni de 16 écluses ou passelis » (nombre revu à la hausse prenant en compte les 7 passelis en plus des 9 écluses prévues auparavant), Bourroul avait créé une société devant regrouper « un capital de 2 400 000 livres, souscrit à partir de 4 000 actions, dont 2 000 étaient réservées aux entrepreneurs bénéficiaires de la concession des droits de péage et 2 000 autres actions consenties à des souscripteurs divers à qui l’on promettait selon leur choix, soit la répartition des dividendes estimés à 600 000 livres (5) soit un intérêt fixe de 7,5% ».

Les souscriptions recueillies ayant été insuffisantes, Bourroul ne put financer sa société tandis que son commanditaire, le Comte de Maillebois, était accusé par ailleurs de manœuvres louches lors de la bataille d’Hastenberg et de la capitulation du Duc de Cumberland en 1757, ce qui le conduisit à être disgracié par le Roi Louis XV et à être emprisonné dans la citadelle de Doullens le 19 mai 1758.

Il en résulta l’arrêt du projet de Bourroul.  Dès lors, on aurait pu croire le projet du canal de la Vère définitivement enterré…Cela aurait été le cas si, par le fait du retour en grâces du Comte de Maillebois,  une nouvelle tentative ne s’était produite au début des années 1770 pour relancer la navigation sur la Vère par le moyen détourné de « l’inféodation de la Grésigne ». Inféodation de la forêt qui n’avait fait l’objet d’aucune mention dans le rapport des Officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur en 1754 avant la disgrâce du Comte de Maillebois, puisqu’ils s’étaient prononcés seulement pour la concession à perpétuité des droits de péage sur les futurs canaux de la Vère et du Tarn.

La situation locale restait confuse. Le projet du canal de la Vère qui, indirectement aurait participé au redressement d’une rivière au cours sinueux et encombré d’alluvions et de végétation de toutes sortes, obtenait tantôt la faveur, tantôt l’opposition passagère de certaines communautés riveraines. Les Consuls de ces  bourgades, à l’humeur changeante, depuis Cahuzac-sur-Vère, Vieux, Le Verdier, Castelnau-de-Montmiral jusqu’à Puicelcy (ce dernier consulat englobant Larroque), continuaient à faire pression auprès des Etats albigeois pour obtenir le financement des travaux nécessaires à la protection des terres contre les inondations fréquentes de la Vère. Bourroul prétendait que le redressement de cette rivière par le canal supprimerait les dégâts faits par les crues, à l’encontre des édiles gaillacois qui prédisaient aux populations des villages riverains les plus grands malheurs et, en plus, les effrayaient en dénonçant la suppression des chaussées et des moulins, ce qui les condamnaient à ne plus pouvoir utiliser l’eau de la Vère canalisée pour faire moudre leur blé, rouir leur chanvre ou prendre  du poisson !


  1. Dossier C 403 aux Archives départementales du Lot contenant le prospectus imprimé pour faire valoir aux souscripteurs « un bénéfice de 600 000 livres correspondant aux 25 % du capital à investir », chiffre cité par d’Alauzier en 1954 (Le texte de sa communication éditée en 1956 peut être aussi consulté dans le dossier C 924, Archives départementales du Tarn)
  2. Dossier C 925, Archives départementales du Tarn
  3. Ces mêmes moulins seront hélas détruits avec leurs chaussées et leurs retenues par la réalisation d’un trop brutal redressement de la Vère entre 1971 et 1978, période où les Ingénieurs du Génie Rural, grisés d’une part par l’efficacité des bulldozers et des pelles mécaniques, d’autre part soumis à la pression des agriculteurs réclamant un remembrement facilitant la motorisation des travaux agricoles, ont asséché la Vère en la transformant en un fossé artificiel et rectiligne, avec disparition de tous les méandres dans la traversée du canton de Castelnau-de-Montmiral. Conséquences : sa forte pente et son cours torrentiel actuel en rongent les berges et en approfondissent le lit, le creusant dangereusement en amont pour le remplir d’alluvions plus en aval. Bref, un échec total !

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