annexe 1 : LES MEMOIRES DE BOURROUL SUR LE CANAL DE LA VERE

Les arguments du Sieur Bourroul, ingénieur géographe du Roi, devant les Etats du Languedoc à Montpellier (6 janvier 1748) 

Intitulé « Navigation projetée sur la Rivière de Vère », ce premier mémoire de Bourroul a été présenté le 6 janvier 1748 à Montpellier auprès de « Nos Seigneurs des Etats (du Languedoc) », dans le cadre « d’une Commission extraordinaire…où furent examinés les plans, devis et mémoires en présence de Messieurs les Commissaires, de Messieurs les Syndics généraux (des divers diocèses) et de Messieurs les Directeurs des Travaux Publics de la Province du Languedoc ». Ce mémoire, à la différence de ceux qui suivront et qui feront mention du canal du Tarn, est exclusivement consacré au canal de la Vère. En s’appuyant sur l’initiative prise en octobre 1746 par L’Escalopier pour rendre l’Aveyron navigable pour la somme de 23 000 livres, Bourroul s’y exerçait à démontrer que, grâce à la réalisation d’une deuxième tranche de travaux encore plus ambitieux depuis le Verdier jusqu’à Villeneuve, le futur canal de la Vère permettrait « de concilier ensemble les Généralités de Languedoc et de Montauban et qu’il en résulterait un bien général pour les deux Généralités ». A cet effet, Bourroul présenta des objectifs de grande envergure pour convaincre l’aéropage des Etats  du Languedoc de l’importance qu’aurait la navigation sur la Vère. Elle permettait selon lui « de communiquer dans la rivière Aveyron au lieu de Bruniquel, et de celle-ci dans la rivière du Tarn jusqu’à la pointe de Moissac, dans la Garonne remonter cette rivière jusqu’à Toulouse, et ensuite par le Canal Royal et les étangs, faciliter le transport d’une grande quantité de bois de toute espèce et en procurer à toutes les villes et lieux les plus à portée de cette navigation depuis Montauban, Toulouse, Carcassonne, Béziers, Agde et Montpellier, et pour approvisionner les Magasins du Roi pour le service de la Marine dans les ports de Bordeaux, Agde, Cette et Toulon, comme aussi de faciliter le transport des blés et autres marchandises que l’on peut retirer de l’Albigeois et des Diocèses de Rodez et de Vabre, et les faire passer à Bordeaux, ou dans l’intérieur de la Province de Languedoc, suivant les circonstances ».

Mais suite  aux « difficultés de transport qui ne se font dans cette partie du Diocèse d’Albi qu’à dos de mulet…et par des chemins impraticables », Bourroul ajoutait que c’était d’abord l’intérêt du Roi qui fondait le projet à partir des richesses inexploitées de la Grésigne et autres forêts royales situées de part et d’autre de la Vère et de l’Aveyron (1).

Plus d’un siècle après la Réformation de la Grésigne en 1542 par Jean Bardon, de belles futaies s’étaient reconstituées ou maintenues au centre de la Grésigne, mais ladite forêt se trouvait inexploitée, ce que « l’ingénieur-géographe » remarquait en insistant sur la faible valeur de leur bois due à la difficulté de trouver preneur suite à leur enclavement. « Ces forêts sont sans rapport pour le Roi, faute de débouchés »,  bien qu’elles « renferment les plus beaux arbres du monde, propres pour la construction des bâtiments de mer et de rivière, pour du merrain, pour la charpente et autres ouvrages, enfin d’autres, bons à brûler et à faire des charbons, et si abondants que la charretée de bois équivalente au poids de 15 quintaux y est donnée pour 15 ou 18 sols au plus, prise sur les lieux  »

Aux membres siégeant aux Etats du Languedoc, l’Ingénieur-Géographe s’exerçait à démontrer habilement que leur Province gagnerait à bénéficier des prix les plus intéressants pour se procurer du bois, en confirmant que pour le Languedoc « le bois est l’agent le plus nécessaire aux besoins de la vie, en particulier pour le bois à brûler qui y est d’une telle rareté et se soutient à un prix si haut que l’on commence à s’apercevoir qu’il y manque », tandis que, ajoutait-il, « l’on y fait venir les bois des Montagnes du Dauphiné….à gros frais par le Rhône et par les étangs afin d’assurer un approvisionnement pour le soutien des manufactures et pour la fabrication des eaux-de-vie [i]».

Bourroul ajoutait que « les Petits Etats du Diocèse d’Albi…est l’un des plus considérables de la Province de Languedoc, le plus chargé d’impositions et le moins en état de pouvoir les supporter en ce que les denrées n’ont aucun débouché ».  Ainsi, le promoteur du projet assurait que le canal de la Vère garantirait au Languedoc et au diocèse d’Albi pour tous ses produits, agricoles ou manufacturés, un « débit à un plus haut prix…», notamment « pour les plus beaux blés de l’Albigeois ainsi que pour l’anis », sans compter que l’on pourrait aussi pour le diocèse tarnais et pour le Rouergue voisin « faire remonter par cette nouvelle navigation depuis Bordeaux les denrées utiles et établir un entrepôt général à Albi ». 

Afin de mieux justifier encore le couloir de la vallée de la Vère comme désenclavement de l’Albigeois à cette époque,  le premier rapport de Bourroul mettait aussi en avant, outre l’évocation de cet entrepôt général à Albi, tout ce qui allait, au demeurant, provoquer la colère des édiles gaillacois en affirmant, non seulement que « l’on facilitera, à moitié moins de frais et de temps, le transport des blés et autres denrées, ainsi que les bois des forêts du Roi et autres particuliers, que l’on peut retirer des Diocèses de Vabre, Rodez et de toute la partie du Quercy et du Diocèse d’Albi », mais aussi que « sans la navigation de la Vère, les transports seront plus chers, plus difficiles et plus longs par la voie de Gaillac », arguant  ici du fait « qu’il y a trois lieues (3) d’Alby à Gaillac et une rivière à passer (le Tarn à Marssac où il n’y avait pas encore de pont) et qu’ il n’y a que deux lieues d’Albi à Villeneuve ».

De façon plus spécieuse encore à l’encontre de la voie d’eau naturelle du Tarn, l’auteur du projet en faveur de la Vère précisait « qu’il y a même certain temps de l’année que l’on ne peut pas embarquer à Gaillac à cause de la sècheresse… et d’autres que l’on ne peut pas remonter la rivière jusqu’à Gaillac parce que les eaux sont trop fortes ».

Bourroul faisait là une déclaration exacte mais provocatrice, en dénonçant l’incapacité saisonnière du transport fluvial pour desservir Gaillac et ce, non sans incidence sur l’insécurité des marchandises que présentait une dangereuse navigation sur le Tarn aux eaux insuffisantes ou trop impétueuses selon les saisons, par rapport aux conditions d’une navigation sereine et maîtrisée. Ce serait au contraire celle de la canalisation de la Vère conçue « en se servant du lit de la rivière »,  un lit redressé et rectifié pour constituer un vrai canal dont il indiquait les dimensions précises « trois toises (4) deux pieds de largeur dans le fond, quatre toises quatre pieds à la superficie du couronnement des digues,  entretenu toujours de trois pieds à trois pieds et demi d’eau au moyen de retenues et de réservoirs qui seront pratiqués aux débouchés de tous les ravins et principaux ruisseaux qui déversent leurs eaux dans la Vère de droit et de gauche depuis le village de Villeneuve jusqu’au ruisseau de Beudes près Saint-Martin d’Urbens ».

Tous ces détails, « avec onze écluses comprises », étaient consignés par des plans soignés, aujourd’hui détenus par diverses personnes qui ont pu s’en procurer de rares exemplaires, en les récupérant ici et là, dans les galetas de  particuliers où ils ont pu être bien conservés.

Afin de mettre de son côté les propriétaires riverains de la Vère pour lesquels Bourroul, au nom du Comte de Maillebois, s’engageait à indemniser les terrains utiles à la réalisation et à l’alignement du canal, il était précisé à leur intention que l’ouvrage serait  bordé de « digues de huit pieds de largeur au sommet, la hauteur totale du canal étant de six pieds sur vingt-huit de large », ce qui éviterait « les inondations trop fréquentes en empêchant l’ensablement qui se fait de trois à quatre pouces sur les belles prairies de ce vallon qui perdent tous les fourrages … ce qui cause la ruine des habitants par la perte de leur bétail aussi bien que la perte des subsistances,  puisque ces terres ne sont point cultivées et que les habitants, même les plus aisés, sont hors d’état de payer leurs impositions ».

Quant aux moulins de la Vère, dont un inventaire de 1752 établit le nombre à 32 entre Villeneuve et Puicelcy et dont on sait que les propriétaires étaient généralement les représentants des familles riches et influentes dans le pays, Bourroul affirme de manière péremptoire que leurs meules ne seront plus arrêtées en été (« pour la plupart mises en chaume  par le manque d’eau » disait-il) puisque le niveau maintenu constant dans le futur canal devait leur assurer au contraire  de « travailler toute l’année, ce qui sera d’un très grand secours pour les habitants et d’un bon revenu pour les propriétaires de moulin  ».

En contrepartie de la construction immédiate d’une première partie du canal du Verdier à Bruniquel mesurant « une longueur de 8 910 toises », Bourroul sollicitait « pour les entrepreneurs d’avoir seulement les suffrages de la Province et, par son acquiescement, obtenir du Conseil d’Etat le privilège qu’ils ont demandé  de pouvoir établir et pouvoir donner faveur à la navigation dont il est question, les bateaux et bâtiments de transport pour faciliter le débouché des bois et autres denrées, ainsi qu’un droit qui sera réglé par le Conseil sur chaque espèce de denrée, pour donner lieu aux entrepreneurs à une indemnité des dépenses immenses et de l’entretien de cette navigation ».  

Ainsi qu’on peut en juger, le premier rapport de Bourroul sur la canalisation de la Vère prenait habilement en compte (trop peut-être pour être crédible !) l’imbrication de tous les intérêts et avantages affectés aux divers partenaires, « de ceux du Roi, de ceux de la Province du Languedoc en général, de ceux du Diocèse d’Albi en particulier et en un mot, du bien public envers lequel tout doit concourir ». Cependant, sur avis de la commission extraordinaire réunie le 6 janvier 1748, « l’extrait du Registre des Délibérations prises par les Gens des trois Etats de la Province de Languedoc, assemblés par mandement du Roi en la Ville de Montpellier le 13 Janvier 1748 » mentionne  que « les Etats ont chargé les sieurs Joubert et de Lafage, Syndics Généraux, de consulter le Diocèse d’Albi sur les inconvénients ou avantages du canal en question ».

L’affaire de la canalisation de la Vère allait alors susciter bien des jalousies de clocher et devenir sujet à des critiques entretenues par les imbroglios et les intérêts locaux.

Bourroul  obtient l’accord des Etats Albigeois le 19 février 1748

Ce fut donc, un mois après la tenue des Etats du Languedoc du 6 au 13 janvier 1748 que dans le Palais archiépiscopal d’Albi, le 19 février 1748, Bourroul exposa son projet de navigation sur la Vère « devant plus de deux cents délibérants » composés par les représentants aux « Petits Etats Albigeois » de la Noblesse et du Clergé, mais aussi « des Seigneurs des paroisses et des Consuls des communautés riveraines, ainsi que des principaux notables habitants et commerçants tant de la Ville d’Albi que des lieux riverains de la Rivière de Vère ».

L’importance numérique de cette assemblée diocésaine était liée certes à l’enjeu que représentait ce projet de canal sur la Vère pour les uns et pour les autres. Elle s’explique aussi par le fait que la vallée de la Vère a été, jusqu’à la Révolution, non seulement une voie de passage directe entre le Haut-Albigeois et le Bas et le Haut-Quercy, aussi bien vers Cahors que Montauban, mais aussi par le fait que c’était une vallée  aux coteaux couverts de vignes et de céréales, tout autant passagère et plus riche que la vallée du Tarn ruinée par les Guerres de Religion.

Si l’on en juge par la production et la diffusion des deux mémoires imprimés qui nous rendent compte l’un et l’autre de cette importante « assemblée générale convoquée sur les ordres de Monseigneur l’Illustrissime et Révérendissime Père en Dieu, Messire Dominique de Laroche-Foucauld, Archevêque et Seigneur d’Albi », assemblée au cours de laquelle fut adopté le projet du canal de la Vère, ce fut bien à partir de cette réunion que se déclenchèrent manœuvres et protestations, pour que soit parallèlement pris en compte « le projet de Canal du Tarn depuis Saint-Géry jusqu’à Montans sur une longueur de 15 000 toises ».

Cette proposition présentait une compensation pour l‘important aéropage albigeois qui approuva en même temps les avantages de la navigation que présenteraient le canal de la Vère et de l’Aveyron pour rejoindre le « Canal des Deux Mers à la pointe de Moissac ». Le compte-rendu de cette houleuse réunion mit en valeur l’information particulière (et perverse) selon laquelle, « le surlendemain de ladite assemblée du 19 février, M. l’Archevêque d’Albi pour donner des marques de toute l’envie qu’il a de concourir à leurs satisfactions, voudrait bien se transporter au lieu de Saint-Géry avec Monsieur de Lafage, Syndic Général de la Province, et le Sieur Bourroul pour examiner lui-même la possibilité de dérivation des eaux de la rivière du Tarn  en vue de lever les plans et d’en dresser un devis pour en constater la dépense »(5)

Il s’agissait bien là de rassurer les marchands d’Albi qui misaient davantage sur la fiabilité du canal du Tarn que sur celui de la Vère, gommant ainsi la valorisation des bois de Grésigne au profit du charbon de terre du Carmausin dont le Marquis de Solages demandera, quelques décennies plus tard, à ce qu’il soit exporté également par voie d’eau à partir d’Albi où un tronçon de chemin de fer le transporterait depuis Carmaux.

Il est clair, d’autre part, que Bourroul, dans son « Mémoire pour les syndics et commissaires ordinaires de Direction de la Ville et Diocèse d’Albi en Languedoc et le Corps des Marchands et Négociants de la même Ville et Diocèse », avait pour but de mobiliser et d’obtenir l’adhésion de tous ceux qui avaient partie liée avec l’essor du commerce albigeois. Un commerce peu florissant à cette époque, que les intéressés pouvaient espérer voir se développer rapidement avec l’aménagement des navigations projetées aux portes de leur ville, soit sur le canal latéral au Tarn, soit sur celui de la Vère.

A cet effet, le second Mémoire, imprimé et diffusé le 19 février 1748, reprenant le discours de Bourroul devant « les deux cents délibérants » des Etats diocésains de l’Albigeois, développait ostensiblement les avantages de la navigation de la Vère pour l’Albigeois. Même si la méthode argumentaire consistait à comparer les coûts du transport par voie de terre à ceux réalisés par voie d’eau, Bourroul jouait Albi contre Gaillac en faisant apparaître le canal de la Vère comme étant plus direct pour rejoindre le canal des deux Mers « à la pointe de Moissac » et, de plus, moins onéreux que  le canal prévu dans la vallée du Tarn entre Saint Géry et Gaillac.     

Pour atténuer cependant l’inconvénient du coût élevé qu’allaient sans nul doute occasionner les travaux de creusement du canal de la Vère, ce fut un bien curieux avantage que l’auteur de ce second Mémoire porta à l’attention des négociants albigeois, dont beaucoup se comptaient parmi les riches propriétaires fonciers avec les autres bourgeois et les autres membres de la noblesse et du clergé des communautés les plus importantes du Diocèse albigeois. Bourroul y développa habilement que le transport fluvial supprimerait de nombreux charrois par voie de terre. Et Bourroul d’insister, pour bien montrer les méfaits causés aux propriétaires  par leurs fermiers ou leurs métayers transformés en charretiers à l’insu de leurs maîtres,  en concluant que « de cet abus, il résulte que les terres sont abandonnées et que le propriétaire est hors d’état de payer les impositions ».

A en juger par le volume des transports des blés depuis Albi jusqu’à Toulouse à la fin de l’Ancien Régime, ces préjudices causés par les charrois des métayers, organisés à l’encontre de l’intérêt des riches propriétaires fonciers de l’Albigeois, étaient relativement importants. Le rapport de Bourroul précisait en effet que « pour transporter 4 000 setiers de blé qui pèsent ordinairement 200 livres poids de marc faisant un poids total de 8 000 quintaux, il faut au moins 650 attelages de deux bœufs qui d’ordinaire ne traînent que 12 à 14 quintaux, au lieu que par le canal de la Vère, puis par l’Aveyron, le Tarn et remonter Garonne  jusqu’à Toulouse, 8 bateaux du port de  1 000 quintaux suffiront ».

Il en résultait une économie substantielle pour le prix du transport de ces 4 000 setiers de blé qui était estimé d’Albi à Toulouse à « 8 000 livres par voie de terre », tandis qu’il n’en coûterait que « 3 000 livres par le Canal de la Vère », même « en payant grassement aux patrons de navigation 15 sols par sétier ».

La même démonstration valait pour les blés de la basse vallée de la Vère depuis  les portes d’Albi ou de Villeneuve jusqu’à Bordeaux, pour lesquels l’économie réalisée sur le cout du transport était chiffrée, selon Bourroul, « à 26 sols par sétier » en  empruntant le canal de la Vère, en lieu et place de porter les blés jusqu’à Gaillac pour les embarquer sur le Tarn jusqu’à la Gironde.

Bref ! Autant d’arguments imparables développés par Bourroul qui permettaient, chez les promoteurs de la navigation sur la Vère,  de provoquer  l’enthousiasme et d’obtenir le soutien des négociants et marchands albigeois, mais qui attirèrent sur eux la colère et les foudres de leurs collègues gaillacois, découlant de vieilles rivalités qui opposaient déjà depuis longtemps les riches familles des deux villes les plus importantes du Diocèse.

La réplique aux opposants gaillacois menant cabale contre le projet du canal de la Vère

Le troisième document imprimé en 1748 à Montpellier, intitulé « Avertissement, non seulement en réplique du mémoire de Monsieur le Maire de Gaillac imprimé en réponse de celui de M. Bourroul,  mais encore de plusieurs manuscrits répandus dans le public par le même auteur, et à des objections verbales qui ont été faites contre ce projet », ne laisse aucun doute sur la virulence des opposants au projet de la navigation qui aurait permis le débit des bois de Grésigne vers des débouchés nouveaux…

Ce troisième document nous éclaire d’abord sur l’identité des opposants qui s’étaient exprimés lors de la réunion des Etats généraux albigeois du 19 février 1748, mais nous donne également la teneur des arguments et contre-arguments concernant leur opposition au canal de la Vère :

« M. le Syndic du Chapitre de l’Eglise d’Albi qui entend être indemnisé des Droits Seigneuriaux et des Dîmes que la construction de ce Canal pourra lui faire perdre », suivi en cela par « le Vicaire Général de M. l’Abbé de Gaillac ».

« M. de Charpentier, Maire Premier Consul de Gaillac, prétextant que la ville de Gaillac n’ayant pas pu prendre  encore les  connaissances nécessaires pour juger les avantages ou inconvénients qui résulteraient de l’exécution dudit projet pour la ville de Gaillac, se réserve de faire ses observations à l’assemblée prochaine des Etats Généraux de cette Province ».

Parmi les contre-arguments donnant lieu à réfutation du projet de Bourroul tout au long de ce troisième document destiné à un large public de notables albigeois et aux personnes influentes habitant la vallée de la Vère, nous retiendrons seulement ici ceux qui concernaient les intérêts locaux liés à l’exploitation des bois de la Grésigne, intérêts que le projet du canal de la Vère menaçait s’il avait été mis à exécution. En effet, il apparaissait clairement que la navigation sur la Vère aurait concurrencé, au profit des négociants et marchands d’Albi, de nombreuses activités commerciales bénéficiant surtout jusque-là aux notables gaillacois, seuls  à contrôler le magasinage et le trafic des marchandises stockées dans leurs propres entrepôts et relevant du transport fluvial sur le Tarn.

Faisant du merrain extrait de la Grésigne un enjeu pour les tonneliers et les vignerons, les représentants du Gaillacois soulevèrent l’opposition de toutes les communautés de la zone viticole, semant le trouble dans les communautés riveraines de la Vère  dont les Consuls avaient opté cependant pour le désenclavement que leur procurerait la réalisation du canal, malgré divers inconvénients alimentant les attaques perverses des Consuls de la ville du Coq. A ce sujet, citons par exemple l’accent mis sur  de nombreuses craintes, telles que

  • « la suppression des moulins existants » ce qui entraînerait « leur éventuelle et coûteuse reconstruction ». Cet argument, fondé sur la mouture du blé sur place grâce à la force hydraulique provenant  des eaux de la Vère, était chose d’autant plus importante à l’époque que les populations riveraines de la Vère évitaient ainsi le long et périlleux transport du blé pour le faire moudre sur d’autres rivières,
  • « l’interdiction qu’il y aurait de faire rouir le chanvre dans l’eau du futur canal », d’où s’ensuivrait « la perte des activités artisanales et commerciales  pour les villes de Cahuzac et de Montmiral »,
  • « la dépréciation des fonds des riverains sur lesquels devraient être abattus tous les arbres et arbustes faisant obstacle à l’écoulement des eaux »,
  • enfin, la menace exprimée de mauvaise foi relative aux « brouillards occasionnés par le nouveau canal et ses réservoirs qui gâteront le peu de blé que l’on peut recueillir ».

Mais laissons là ces chicanes, entretenues par de perfides propos que le bouche à oreilles amplifie et revenons à la crainte essentielle, née de l’exploitation accrue des bois de Grésigne, une surexploitation qui entraînerait, selon les insinuations des détracteurs du projet de Bourroul, la disparition de la forêt « privant tout le Bas-Albigeois des secours des bois à brûler et du merrain dont ils ne sauraient se passer ».

Nous voilà revenus au cœur de la dispute, avec ces précieux produits forestiers qu’étaient à cette époque le bois de chauffe et le merrain, produits fournis gratuitement en abondance par la Grésigne à une population périphérique d’une dizaine de milliers d’habitants bénéficiant des droits d’usage traditionnels. Au-delà des raisons de ce conflit, et  bien au-delà de la population locale, les arguments utilisés par les parties en présence nous renseignent sur l’importance de la Grésigne autour des années 1750 et de tout aménagement concernant la forêt. 

La réponse des partisans du Canal de la Vère aux édiles gaillacois jaloux de leur approvisionnement de merrain en forêt de Grésigne

Comment Bourroul répond-t-il aux détracteurs du Canal de la Vère dont les  accusations relèvent, aux dires des partisans du projet, « de discours hasardés et peu réfléchis, dictés par la cupidité de quelques particuliers qu’un intérêt sordide fait agir » ?

En ce qui concerne le merrain, ce produit essentiel à tous les vignerons du vignoble gaillacois et de ceux qui en « appréhendaient la disette », tonneliers et marchands de vin particulier, les adversaires de Bourroul citent le témoignage d’un certain « Jean Guiral, Commis aux exploitations des Forêts Royales de Montech et autres », bien au courant des adjudications faites au cours « des six dernières années en Grésigne », témoignage prouvant que le Gaillacois exigeait pour fabriquer  barriques et autre vaisselle vinaire « une garantie de livraison annuelle de 1 200 milliers de merrain représentant deux tiers de leur besoin ».

Ce dernier chiffre était-il grossi pour défendre la cause des tonneliers et vignerons du gaillacois ? En effet, comme le laisse entendre la déclaration du commis forestier Jean Guiral,  les vignerons et marchands de vin savaient pouvoir profiter à bon compte du travail des merrandiers de Grésigne en faisant appel à la concurrence des merrandiers du Rouergue dont le merrain  en bois de châtaignier (et non de chêne)  maintenait une fourniture à bon marché aux tonneliers du gaillacois pour faire leurs barriques.

La déposition du commis forestier Jean Guiral, moyennant serment, précisait « depuis six ans, les quatre coupes qu’on exploite chaque année en Grésigne, dont chacune est de 20 arpents (6), produisent annuellement cent cinquante milliers de merrain d’élite et vingt milliers de rébut;  que la Ville de Gaillac en consomme à peu près le tiers tant de celui qui est choisi que de celui qui est de rebut; et que parce qu’on ne trouve pas dans le pays la consommation des deux autres tiers, à cause de celui du Rouergue que l’on porte à Gaillac en quantité et auquel les marchands  et les ouvriers donnent la préférence, les fermiers de Grésigne sont constamment dans l’obligation de faire transporter chaque année de leur ferme plus de cent milliers de leur merrain dans les ports le long de la Garonne, où il est vendu  jusques au-dessous de Langon ». Ainsi, à partir du port de Gaillac, une partie du merrain issu de la Grésigne desservait déjà les tonneliers du vignoble bordelais, exportation à laquelle devait répondre le canal de la Vère privant d’autant les maîtres de bateau sur le Tarn.

Il nous est indiqué une autre détail intéressant sur les besoins en merrain pour situer l’économie viticole dans notre région en 1748. Dans cet « Avertissement fait en Réplique » rédigé par Bourroul contre divers « manuscrits et objections verbales » des détracteurs du projet du canal, il nous est indiqué que « le vin recueilli dans le Bas-Albigeois  (c’est-à-dire dans le Gaillacois) en vue d’être exporté, se porte à 72 000 barriques ». Or, selon les experts en tonnellerie dont le document cite les conclusions, il était alors admis que « l’on ne peut fabriquer avec un millier de merrain que les douelles permettant de réaliser de 35 à 40 barriques, dont les quatre font une pipe ou muid du Bas-Albigeois ».

A partir de ce critère de la tonnellerie locale stipulant qu’il fallait un millier de merrain pour la fabrication de 35 à 40 barriques, et si l’on admet d’autre part qu’il convenait de renouveler ces 72 000 fûts en presque totalité chaque année suite à la vente et à l’exportation de la majeure partie des vins, et suite au fait que ce renouvellement permettait d’avoir des barriques neuves aptes à la bonne conservation du vin qu’elles contenaient (7), ces chiffres suffisaient à confondre les édiles gaillacois, adversaires déclarés du projet du canal de la Vère. 

En fait, la division de 72 000 barriques en autant de fois 40 barriques nécessitant un millier de merrain pour leur fabrication, démontrait bien l’obtention d’un quotient égal à 1 800 milliers de merrain,  quantité couvrant largement la demande partielle des Gaillacois fixée selon leur désir à « 1 200 milliers de merrain correspondant aux deux tiers de leur besoins totaux qu’ils souhaitaient se procurer à partir de la Grésigne » ; besoins en merrain au demeurant largement inférieurs à la production annuelle du merrain en Grésigne selon le témoignage dudit Commis Forestier Jean Guiral.

En foi de quoi, le canal projeté par Bourroul ne pouvait donc pas être cause d’une exportation qui aurait  privé les Gaillacois de la totalité des 170 milliers de merrain produits par 80 arpents de coupe annuelle en Grésigne (basée sur  une exploitation des coupes  limitée à 2 milliers de merrain environ par arpent (8), étant donné à cette époque que, non seulement la demande de merrain de Grésigne par les tonneliers du Bas-Albigeois était complétée pour un tiers de leur besoin par leurs achats effectués en Rouergue où le merrain en châtaignier  était réputé de bonne qualité, mais aussi qu’une partie non négligeable du merrain grésignol était destiné aux tonneliers du bordelais.

De 48 arpents par an entre 1666 et 1740, puis de 80 arpents à partir de 1740, les promoteurs du Canal proposent de porter les coupes à 250 arpents par an

Comme nous l’avons indiqué ci-avant, les entrepreneurs du canal de la Vère envisageaient de porter les coupes annuelles en Grésigne à 250 arpents (125 hectares environ), avec une production escomptée « de 758 milliers de merrain (soit 3 milliers par arpent environ), 80 000 pieds-cubes de bois de bordage pour la marine et 29 000 cannes de bois à brûler mesure du pays qui sont équivalentes à 1 310 000 quintaux », production (9) qui aurait alors dépassé les besoins locaux et qui aurait donc entraîné une exportation massive des bois de Grésigne, extraits de 125 hectares de coupes rases par an pour assurer la rentabilité des capitaux investis dans le  canal projeté.            

Ainsi, suite à une offre augmentée de merrain, Bourroul en déduisait que le prix du transport du merrain dont le coût était auparavant « de 30 livres par millier de la forêt jusqu’à la ville de Gaillac » serait diminué en les portant au canal de la Vère « 8 livres par millier », ce qui améliorerait d’autant  le prix de revient pour la fabrication des barriques, tout « en ouvrant un débouché et un commerce avantageux à un pays  dont les gens sont dans une extrême indigence ».

Autant d’éléments qui, à l’encontre de l’augmentation du travail des merrandiers en Grésigne, pouvait faire craindre aux gens du pays bénéficiant des droits d’usage en Grésigne de voir rapidement disparaître la forêt sous l’effet de l’accroissement des coupes. Pour les rassurer, les promoteurs du canal argumentèrent, chiffres à l’appui, en rappelant « que la Forêt de la Grésigne ayant sept lieues et demi de circonférence et trois lieues et demi de diamètre contenant dans sa superficie 10 233 arpents de haute futaie,  que depuis la Réformation Générale en 1666 jusqu’en 1740, il ne s’y est fait qu’une coupe réglée de 48 arpents tous les ans répartie en 4 triages principalement situés sur les extrémités et jamais dans le centre où sont les bois de 70 à 80 pieds de hauteur et de 60 à 85 pouces de circonférence (10) et que depuis 1740  on a augmenté les coupes à 80 arpents ».

Mais il résultait de ces coupes (toujours selon l’auteur « que depuis 1676,  l’on n’a coupé que 3 560 arpents et qu’il reste à exploiter encore  6 673 arpents de bois de haute futaie de l’âge au moins de 210 ans ». Cette situation de la forêt de la Grésigne en 1748 sera confirmée au demeurant par le rapport de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur publié en 1754 (11).

Outre la surévaluation de la surface de la Grésigne, il apparaît d’autre part que, selon ce rythme d’abattage basé sur 250 arpents par an, on aurait coupé les  6 673 arpents restants de haute futaie en quelques 25 années, au lieu des 78 ansqui auraient été nécessaires sur la base de coupes annuelles limitées à 80 arpents. Ce qui nous confirme que les forestiers de 1748 optaient pour un cycle de croissance en Grésigne limité à une durée de 75 à 80 ans (bois de merrain) ainsi que le fixera encore le plan d’aménagement des coupes établi en 1827. Par rapport au cycle actuel du chêne de Grésigne établi à 180 ans (cycle proche de la durée de vie que devait atteindre une futaies de chênes apte à faire des bois de marine selon Froidour en 1648), il s’agissait avant tout pour nos ancêtres forestiers du 18ème siècle de gérer une forêt grésignole composée à terme par une proportion non négligeable de taillis estimés à « deux tiers de bois de moins de 40 ans en 1748 », qui seront effectivement ramenés à « un tiers de taillis à la révolution de 16 ans en 1827 » destiné à fournir du bois de chauffe et du charbon de bois.

Le but des défenseurs du canal, sous Louis XV, était pragmatique et moins ambitieux pour la Grésigne que celui du Commissaire Froidour envoyé par Colbert sous Louis XIV cent années auparavant. Visant à satisfaire prioritairement les besoins des tonneliers de Guyenne et du Haut-Languedoc ainsi que le bois de chauffe, et non  les arsenaux de la Marine Royale, leurs objectifs étaient étayés par un raisonnement prévisionnel qui les conduisait à conclure avec précision « qu’au bout de 108 ans, la forêt de Grésigne se trouverait composée  par un tiers en bois de haute futaie de l’âge de 78 à 80 ans, un tiers de l’âge de 40 à 50 ans, et un tiers en haut taillis de 20 ans ». Ce qui signifie que la Grésigne serait en un siècle dépourvue de haute futaie exigeant de respecter pour le chêne un cycle de 150 ans au minimum !

La Vère de nos jours. On imagine mal qu’elle ait pu faire l’objet d’un projet de canal

Les besoins ayant peu évolué, nous retrouverons en 1827, à quelque chose près 80 ans plus tard, ces proportions et ce type d’aménagement forestier de la Grésigne ayant pour visée une production de bois destiné pour l’essentiel à faire du merrain tout en garantissant un approvisionnement en bois de chauffage mais aussi en charbon de bois…pour le haut-fourneau des forges de Bruniquel.  L’exploitation du charbon de terre était restée encore artisanale et tout aussi difficile et coûteuse que celle du charbon de bois. Il faudra attendre les conséquences de l’industrialisation de la houille, tant en matière d’extraction que de transport, pour voir se modifier la gestion forestière à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle.       

En résumé, les partisans du canal de la Vère réfutaient donc par leurs chiffres le risque de la destruction d’une forêt jusque-là très peu exploitée, dont ils plaidaient au contraire la régénération rapide par une exploitation plus intensive des coupes grâce à un transport facilité et moins onéreux pour l’exportation des bois. Ainsi ils demandaient à ce que les coupes soient portées à 250 et même 300 arpents par an dans la partie centrale de la Grésigne où, selon leur juste observation,  « les arbres très âgés ne peuvent plus profiter et dépérissent ».

Mais, quels qu’aient pu être les arguments d’économie forestière permettant de démontrer les avantages apportés par le canal de la Vère pour le vignoble gaillacois, les adversaires du projet de Bourroul  purent retarder sa mise en œuvre en mettant en cause, dans leur cabale, l’aggravation des inondations et, plus encore, l’insuffisance du débit de la Vère pour laquelle l’ingénieur-géographe Bourroul s’exerça à corriger les erreurs de calcul et prétendait  apporter des solutions.

Expertises et contre-expertises relatives aux débits de la Vère

On ne peut qu’être admiratif sur l’art du raisonnement et celui du calcul utilisé lors de ces années 1750 pour les expertises et contre-expertises destinées à mesurer les volumes d’eau que la Vère est susceptible d’atteindre avec des écarts considérables, provenant, d’une part du volume des crues hivernales ou printanières grossies par les Rô de Grésigne et les ruisseaux de Sivens, d’autre part de la faiblesse de son débit d’étiage lors des périodes de sècheresse estivale ou automnale. Accompagnant les conflits nés des convoitises du Comte de Maillebois ayant trait sur les bois de la Grésigne, la petite rivière de Vère a été depuis toujours, par les sautes d’humeur et la fragilité de ses débits, source de préoccupations et de nombreux différends…dont les derniers ont concerné l’aménagement d’un lac de retenue à Mailloc en 1992.

Dès 1748, le Premier Consul Maire de Gaillac allait tirer parti des imperfections de la nature concernant les aléas du niveau et du volume des eaux de cette capricieuse rivière pour noyer le poisson. Nous voulons dire pour étouffer le canal projeté par ceux qui prétendaient, au contraire, en améliorer le cours.

Bourroul opposa d’abord, à ceux-là mêmes qui accusaient le futur canal de la Vère d’aggraver les inondations sur les terres riveraines, un meilleur écoulement des eaux de crues dans le lit artificiel d’une canalisation dont il démontrait par ailleurs qu’elle correspondait à un volume d’eau supérieur de quelques « 51 204 toises-cubes au volume d’eau que pouvait contenir, sans déborder, le lit naturel de la Vère », soit une différence, selon le calcul détaillé de Bourroul, égale à « près d’un sixième en sus de ce que la rivière pourrait en contenir dans l’état présent ».

Quant à l’argument selon lequel il n’y aurait pas à certaines périodes suffisamment d’eau dans le canal de la Vère « pour entretenir une navigation continuelle » et apporter le supplément d’eau nécessaire au bon fonctionnement de ses « 9 écluses», Bourroul faisait état du rôle régulateur de diverses retenues qu’il prévoyait d’aménager sur les ruisseaux affluents, notamment « à la Fontaine de Cahuzac » et sur « le ruisseau de Beudes » en aval de Larroque .

Afin de minimiser par ailleurs les besoins en eau du futur canal, l’astucieux Ingénieur Géographe précisait qu’il était prouvé « par l’expérience qu’un bateau du port de 1 500 quintaux (12) a suffisamment d’eau avec 5 pans ou 45 pouces (13) pour naviguer et que, proportionnellement, un bateau du port de 1 000 quintaux que l’on a en vue sur la Vère en aura suffisamment avec 4 pans ou 36 pouces qui font 3 pieds ».

Mais les Gaillacois ne s’en tinrent pas là et ils obtinrent de diligenter en octobre 1750 une contre-expertise sur le débit de la Vère, expertise confiée « au Sieur Pollard, Inspecteur Général des Ponts-et-Chaussées » lequel, « après mesures faites à 50 toises de l’embouchure de la Vère dans l’Aveyron et au Moulin du Cordurier au Verdier », concluait à l’insuffisance du débit.

Reprenant alors les calculs qu’il avait effectués en période de basses eaux le 12 août 1747, Bourroul refit ses expériences pour dresser une contre-expertise à celle effectuée par Pollard. Il put mesurer le déplacement de l’eau dans le lit de la Vère en constatant la vitesse du courant  établi « avec une boule de cire  parcourant dans une minute la distance de 126 pieds », ce qui lui permettait de déduire ensuite, après avoir déterminé la section du lit, « un débit de 3 187 pieds-cubes par minute (14) ».

Bourroul démontrait à ses détracteurs par ce surprenant procédé que les ressources en eau de la Vère étaient suffisantes à l’encontre des calculs de Pollard. Il arrivait en effet à la conclusion que « pour satisfaire journellement au bon fonctionnement de 9 écluses à un sas,  nécessaires au passage de 9 bateaux de    1 000 quintaux, les besoins en eau étaient de 883 015 pieds-cubes, compte tenu de l’évaporation  et de l’eau utile aux moulins de la Vère, …tandis que les recettes des eaux sur la Vère profitant aussi des 19 ruisseaux affluents s’élèvent journellement à 1 199 600 pieds-cubes ».

Et, comme nous allons le voir maintenant, les calculs de Bourroul furent alors jugés plus fiables que ceux de Pollard, puisque la construction du canal de la Vère allait être reconnue officiellement par l’instance la plus élevée du Royaume !

Le canal de la Vère et le canal du Tarn autorisés par arrêt du Conseil d’Etat du Roi du 4 septembre 1752

Par Lettres Patentes signées par Louis XV à Fontainebleau le 14 octobre 1752, « ouï le rapport présenté  au Conseil d’Etat  le 4 septembre 1752,  le Roi étant en son Conseil, sur le vu des offres, mémoires, plans, devis estimatifs, du consentement des Etats particuliers du Diocèse d’Albi, des délibérations des Trois Etats de la Province du Languedoc, de l’avis du Sieur Guignard de Saint-Priest, Commissaire de ladite Province et du Sieur L’Escalopier, Commissaire de la Généralité de Montauban », il fut permis « au Sieur Bourroul et à ses associés de construire, à leurs frais et dépens,  un canal de navigation sur la rivière de Vère depuis Bruniquel jusques au-dessous du moulin de Cordurier et même jusqu’à Cahuzac, comme aussi de rendre la rivière de Tarn navigable depuis Gaillac jusqu’au village de Saint-Géry, au-dessus d’Albi ».

Cette autorisation accordée au Sieur Bourroul et à ses associés « de faire faire sur ces deux rivières tous les ouvrages nécessaires comme écluses, passelis, digues, chaussées, fossés, contre-fossés, réservoirs et retenues d’eau au droit des ruisseaux et ravins y affluant » était assortie, tout au long des 14 articles constituant ces lettres patentes, des dispositions ci-après, concernant

  • les « franchises de toutes taxes, redevances et impositions ayant trait aux fonds et biens acquis moyennant indemnisation préalablement payée par les entrepreneurs aux propriétaires riverains pour les terres et moulins cédés en vue de la construction du canal »,
  • les garanties diverses ayant trait « à la jouissance à perpétuité du canal et de ses ouvrages », que Bourroul et ses associés possèderont « à titre de fief avec haute, moyenne et basse justice » ainsi qu’à l’exclusivité du « droit de pêche sous peine de 500 livres d’amendes » pour les contrevenants,
  • les droits de péage (15) fixés distinctement, selon qu’il s’agissait « de denrées, de marchandises et de personnes qui remonteront ou descendront lesdites navigations, voiturées  sur  des bateaux appartenant aux entrepreneurs du canal, ou bien, sur d’autres bateaux que ceux des entrepreneurs », lesdits droits assortis de « tarifs révisables tous les dix ans »,
  • la nomination et l’établissement « pour la perception des droits et la conservation des ouvrages, d’un nombre de gardes jugés à propos, lesquels pourront être armés de pistolets seulement….». 

En contrepartie, il était précisé dans l’article XIII que le Sieur Bourroul et ses associés étaient tenus « de rendre le canal de la Vère navigable depuis Bruniquel jusques à Cahuzac dans le délai et terme de trois années, et de rendre aussi navigable la partie du Tarn depuis Gaillac jusques à Saint-Géry dans celui de six années, sous  peine de déchéance du présent privilège ».

Mais de nouvelles exigences des « entrepreneurs » du Canal vont remettre à plus tard la construction du Canal de la Vère

Une nouvelle exigence de Bourroul et de ses associés allait se faire jour pour reporter à plus tard la mise en exécution du canal de la Vère, à partir de la double exigence exprimée cette fois par « les entrepreneurs » ainsi que se désignaient ses promoteurs. Ceux-ci, craignant d’une part la révision décennale à la baisse des tarifs de péage, mais souhaitant d’autre part une rentabilité immédiate des dépenses engagées par un amortissement plus rapide, demandèrent la concession accélérée des coupes en Grésigne sur une durée réduite à 20 ans avec, en outre, la jouissance indéfinie des droits de péage sur le canal de la Vère.

En réponse, le Conseil d’Etat fit donc étudier la réponse à ces nouvelles conditions émises par Bourroul et ses associés, et ce ne fut que deux ans après les lettres patentes de 1752 autorisant la création du canal de la Vère que le célèbre rapport des Officiers de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur sera publié en 1754, sous l’intitulé de « Mémoire sur la Forest de Grésigne appartenant au Roy ». Ce rapport, favorable à la réalisation de la canalisation de la Vère, donnera lieu, un an plus tard, à de nouvelles propositions du Conseil d’État.


Notes :

  1. Outre la Grésigne, le rapport de Bourroul cite les « forêts royales de Sivens et de La Garrigue » (celle- ci entre Saint-Antonin et Montricoux sur la rive droite de l’Aveyron), ainsi que la forêt de Vaour, propriété provenant de l’Ordre de Malte qui la tenait de la Commanderie des Templiers du lieu ; forêt qui fut saccagée pendant la Révolution
  2. Dans son « Histoire de Languedoc» 1926, P. Gachon  souligne que, selon le Mémoire de 1698 de l’Intendant Royal Lamoignon de Basville détaillant les comptes de l’économie languedocienne, « la valeur de la production des eaux-de-vie et liqueurs fort réputées que fabriquent surtout les régions de Montpellier et de Nîmes s’élève à 440 000 livres » par rapport à 1 660 000 livres représentant la valeur du vin produit, dont la moitié est exportée
  3. La lieue valait 2 000 toises. Elle équivalait à environ 3,9 km
  4. La toise valait environ 1,9 m et comptait 6 pieds
  5. Devis établi à 2 165 000 livres par un certain Saget, mais qui sera estimé trop cher selon un mémoire du Marquis de Solages adressé en 1770 à Monsieur de Calonne, Contrôleur des Finances, puis qui sera accompagné d’un devis de travaux prévus par Maillebois pour un coût de « 450 000 livres pour un revenu de 80 000 livres  » (Cf. dossier C925, Archives départementales du Tarn)
  6. L’arpent forestier correspond à 5I ares 07 centiares (soit 100 perches carrées de 22 pieds, le pied valant 0,3248 mètre). Il en découle que l’exploitation annuelle en Grésigne, portant sur 4 coupes de 20 arpents chacune (80 arpents au total), représentait environ 40 hectares en 1750
  7. La désinfection de la vaisselle vinaire usagée était peu efficace à l’époque
  8. On retrouve ce chiffre de milliers de merrain produits par arpent dans le rapport publié en 1754 par la Maîtrise de Villemur selon laquelle « la production moyenne de 20 arpents entre 1740 et 1747 était de 41 milliers et demi de merrain, et de 450 cannes de bois plus 200 sacs de Charbon »
  9. Le rapport de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur paru en 1754 indique « qu’il faut 3 cannes de bois pour faire un millier de merrain ». Comme une canne de bois représente «en mesure du pays » 4 stères de bois, et « qu’il est admis qu’un stère de bois équivaut à 0,66 mètre-cube de bois net », la production de bois citée ici pour 250 arpents (soit 125 hectares environ) représentait 9 096 stères pour le merrain et 116 000 stères pour le bois de chauffe, soit un total de 125 096 stères équivalant à 82 635 mètres-cubes, plus les 80 000 pieds-cubes de bois de marine représentant 2 744 mètres-cubes. Le tout ressortirait à un total de 85 379 mètres-cubes pour 125 ha de coupe rase s’entend, soit 672 mètres-cubes de bois à l’hectare…Ce qui est un bon rendement !  
  10. Un pied=0,325mètre, d’où un pied-cube =0,0343281 mètre-cube. Un pouce= 2 ,7 cm (selon Isidore  Bousquet)
  11. Cf. reproduction de ce rapport dans l’Annuaire du Tarn par Charles Portal, année 1898, pages 336 à 348, à partir de l’original détenu par les Archives du Lot (C 1359). Se reporter également à mon livre « Puicelcy, lieu de Mémoire », publié en juillet 1996, pages 106 à 111 (« Un mariage raté entre la forêt de la Grésigne et le canal de la Vère »)
  12. Le quintal valait sous l’Ancien Régime 100 livres « poids de table» (pois marchand pour les ventes au détail)  de 407 ,921 grammes chacune, sinon 100 livres « poids de marc » (pour les ventes en gros) de 489,506 grammes chacune
  13. Un pouce = 0,027 mètre (soit 2,7 cm) et un pied = 12 pouces, soit 0,325 métre. Le pan de 9 pouces utilisé par Bourroul vaut 24,3 cm. Une toise = 1,949 mètre (soit 6 pieds) 
  14. Une toise-cube = 7,4I4 mètres-cubes = 216 pieds-cubes et un pied-cube = 0,0343 mètre-cube.
  15.  « Le Conseil Royal des Finances », réuni à Versailles le 8 septembre 1752, fixait pour les denrées et marchandises descendant ou remontant la Vère, et le Tarn de Gaillac à Saint-Géry, les tarifs de péage « pour chaque lieue de 2  400 toises» (une toise = 1,949 mètre),  comme suit : « Pour les bateaux des entrepreneurs, un sol par quintal poids de marc, 2 sols pour les ballots de de 10 à 100 livres  et 3 sols par personne. Pour d’autres bateaux que ceux des entrepreneurs, 6 deniers par quintal poids de marc, un sol par ballot de 10 à 100 livres et 2 sols par passager, plus 5 sols par passage d’écluse »

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