annexe 3 : VENTES DE COUPES DE BOIS EN FORET DE GRESIGNE AU 20EME SIECLE

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L’examen des documents relatifs aux ventes de coupes de bois en Grésigne permet, au cours des dernières cent années, de détailler leur contenu pour donner un aperçu et une analyse sommaire de leur évolution. Evolution heurtée avec des périodes de cours élevés, suivies d’années de crise hors des périodes de guerre. L’exploitation des coupes en Grésigne est soumise en effet à un marché spéculatif où l’on observe une alternance des cours du bois sur pied, à la baisse lorsqu’ils sont liés à un contexte défavorable du marché, par opposition à des cours à la hausse lorsqu’ils sont liés aux conditions particulières d’une économie de guerre ou de pénurie en produits énergétiques.

Enchères descendantes pour ventes en bloc et enchères montantes par unité de marchandises

C’est généralement en septembre-octobre que la vente des coupes des bois de Grésigne se déroule, ce qui permet de procéder à l’abattage des arbres en automne et en hiver, avant la montée printanière de la sève qui entraîne l’interdiction des coupes à partir du 15 mai. Minutieusement préparées par les agents de l’administration des Eaux-et-Forêts, entourées de tout le cérémonial des règlements traditionnels en la matière, les adjudications avaient lieu à Castelnau-de-Montmiral depuis la fin du 19ème siècle jusqu’à la fin des années 1920 pour les coupes de taillis dites « coupes d’éclaircie-nettoiement » si elles sont pratiquées dans des peuplements âgés d’une vingtaine d’années ou bien dites « coupes d’éclaircie » pour des peuplements âgés de 20 à 50 ans, ou bien encore dites « coupes  préparatoires  » pour des peuplements de 50 à 60 ans. Les enchères étaient ici montantes et les lots étaient adjugés au dernier et plus fort offrant, sur la base d’un prix annoncé dans le cadre d’une offre de prix progressifs établis par tranches successives, calculées avec une hausse de 5 en 5% à partir de la mise à prix de chaque unité de marchandises, qu’il s’agisse de « bois de chauffe » vendus à la stère, « d’étais de mine » vendus au mètre linéaire ou encore des « bourrées » (fagots) vendues « le cent ».

Bûcherons en Grésigne

Ces ventes aux enchères montantes «par unité de marchandises » se faisaient par parcelle ou article dont la surface était mentionnée avec indication des « produits présumés  », mesurés en stères pour le « bois de chauffe » et en nombre de centaines pour  les « bourrées ».

Les ventes  se  firent ensuite à Gaillac jusqu’aux années 1930 puis à Albi, pour « les coupes de futaie dites d’amélioration, d’ensemencement, secondaires, de régénération ou définitives », selon le cas. Pour démarrer le type d’enchères descendantes qui préside à ces ventes de bois sur pied, la mise à prix initiale de chaque lot ou article est fixée au double environ (et souvent davantage du prix estimé par l’administration). L’adjudicataire désigné est alors celui qui lève la main dans l’assistance en disant « je prends !», le prix de chaque lot étant annoncé selon le principe des enchères à la baisse, enchères descendantes par tranches successives et dégressives de moins en moins 500 francs à partir de sa mise à prix ; par exemple de 100 000 à 50 000 francs, puis par tranches de moins en moins 400 francs entre 50 000  francs, et ainsi de suite jusqu’à ce que  la diminution du prix trouve preneur.

Avant chaque adjudication, il est remis à chaque acheteur, pour chaque parcelle ou article, un inventaire précis du nombre d’arbres qui le composent pour chaque essence forestière (chênes, hêtres,  pins, frênes, etc…) et qui y ont été martelés. Il s’agit donc d’une vente par pied dont le périmètre des troncs détermine, jusqu’en 1930, un classement des arbres établi de 20 en 20 centimètres, selon la circonférence de leur tronc prise à 1,30 mètre au-dessus du sol et mesurant de 40 à 240 cm pour les arbres de futaie. S’y ajoute alors quelquefois le nombre de « perches » figurant dans la coupe pour des arbres définis par un périmètre du tronc allant de 40 cm à 20 cm au plus petit bout.

A partir de 1930, ce classement sera établi en fonction de leur diamètre mesuré de 5 en 5 cm, diamètre mesuré à 1,30 mètre au-dessus du sol. Les arbres de futaie correspondent alors à des troncs ayant un diamètre compris entre 20 et 85 cm. 

Tout acheteur, désigné lors de la séance d’adjudication de ces coupes dites « en bloc», se voit attribuer pour chaque article obtenu, un volume de « bois de service ou d’industrie » auxquels s’ajoute en proportion bien moindre un volume estimé du « bois d’œuvre », volumes mesurés en mètres cubes. Le « bois de chauffage » est mesuré en stères, avec mention éventuelle du nombre de « bourrées » (fagots) arrondis à la centaine près.

Ventes annuelles de bois en Grésigne avant la Guerre 1914-1918

A titre d’exemple, nous avons dépouillé les documents de présentation de quelques ventes annuelles de bois en Grésigne au cours des années 1909 et 1910 pour mieux cerner les volumes et la nature des produits offerts aux exploitants forestiers et aux marchands de bois à cette époque. Il est estimé que la croissance des arbres en Grésigne produit en moyenne 10 000 mètres cubes de bois chaque année, soit une croissance annuelle proche de 3 mètres cube à l’hectare que l’on prend en compte pour déterminer le volume des bois à prélever dans les divers types de coupes en Grésigne chaque année.

EXERCICE 1909

  1. Coupes ordinaires de futaie (Vente effectuée à Gaillac le 17 septembre 1909) : il s’agit pour les 8 premiers articles de « coupes dites d’ensemencement » (surface des lots non mentionnée) où plus de 50 % des arbres avaient plus de 100 cm de circonférence. Les trois derniers lots représentent une surface totale de 67,77 hectares de très bonnes « coupes d’éclaircie » où nous avons noté cependant que plus de 90% des arbres martelés avaient une circonférence comprise entre 60 et 100 cm.

Sont concernés au total 10 643 arbres, 4 021 perches, 2 005 mètres cubes de bois de service et 2 832 stères de bois de chauffe.

2. Coupes ordinaires d’amélioration (Vente effectuée à Castelnau-de-Montmiral le 16 septembre 1909) : il s’agit de deux « coupes d’éclaircie-nettoiement » pour les articles 1 et 5, de trois « coupes d’éclaircie » pour les articles 3, 6 et 7 et de deux « coupes préparatoires » pour les articles 2 et 4 ci-dessous détaillés, ne fournissant en « produits présumés » que du bois de chauffage estimé en stères et des « bourrées  » (fagots). Selon les lots et leur difficulté d’exploitation, la mise à prix du stère variait de « 0,10 franc à 1,50 franc » et le cent de bourrées de « 0,10 franc à 0,50 franc ».

Voici ci-joint dans le tableau n°2 le descriptif des 7 lots de bois provenant d’éclaircies en taillis de divers âges.

Le cahier des charges de chaque lot comporte en 1909 l’une des deux obligations suivantes :

  • soit payer 40 à 60 francs pour « l’entretien des voies de vidange »,
  • soit assurer la « fourniture et  le transport au domicile de chaque garde de 8 stères et de 100 fagots (chêne), dont façon et transport sont évalués entre 44 et 60 Francs » selon chacune des six maisons forestières où ces produits devaient être livrés (Maison de la Doucène, de Périlhac, du Pas de la Lignée, du Sauze, du Pas de Castelnau et Maison du Brigadier à la Grande Baraque).

Archaïsme des « bois de privilèges seigneuriaux  » : la très conservatrice administration des Eaux-et-Forêts continue en 1909 (comme c’est encore le cas aujourd’hui avec l’ONF !) à faire façonner du « bois de feu » sur l’emplacement de deux coupes adjugées cette année-là, accordé gratuitement à deux « affectataires » domiciliés à Puycelsi, soit « Monsieur Arvengas pour 92 135 stères dont la façon était évaluée à 138 francs et Monsieur Albert Bousquet pour  la quantité de 23 035 stères, façon évaluée à 34  francs ».

Ainsi, les ventes de l’exercice 1909 représentent globalement pour les 18 lots mis en adjudication quelque 200 hectares en coupes d’éclaircie, sans compter la surface des 8 coupes d’ensemencement ci-avant décrites. L’ensemble des produits présumés comprend l’abattage et le façonnage de :

  • 2 005 mètres-cubes de bois de service ou d’industrie pour 10 643 arbres, soit en moyenne 0,200 mètre-cube par arbre abattu,
  • 4 021 perches destinées à faire des poteaux de mine,
  • 5 616 stères de bois de chauffage (apte également à faire du charbon),
  • 17 800 bourrées.

Si l’on se réfère à la norme des forestiers selon laquelle un stère de bois de chauffage correspond à deux tiers de mètre-cube (soit 0, 66 mètre-cube), la vente de l’année 1909 s’établit à un total de  6 000 mètres-cubes environ.  

EXERCICE 1910

A titre comparatif, nous avons dépouillé les documents de vente des coupes mises à la vente pour l’exercice 1910 mais nous ne reproduirons pas, tels que nous l’avons fait ci-avant, les divers tableaux de présentation détaillée article par article. Nous nous en tiendrons donc à une présentation globale des ventes annuelles faites en Grésigne dont les documents d’adjudication présentent une remarquable continuité dans la forme et restent conçus selon le même schéma que celui de l’année précédente.

Pour l’année 1910, les ventes comportent en Grésigne 14 coupes ordinaires de futaie pour « vente en bloc » de leurs produits dont 9 « coupes d’ensemencement », 5 coupes de « bonne éclaircie » et 7 coupes vendues   « par unité de marchandises ». Soit au total 21 lots représentant une superficie de 275 hectares en coupes d’éclaircie, la superficie des 9 « coupes d’ensemencement » faites « en bloc » n’étant pas indiquée.

L’ensemble des « produits présumés » comprenait  pour ces 21 lots ou articles :

  • 4 363 mètres cubes de bois de service ou d’industrie provenant de 9386 arbres martelés, soit en moyenne près de 0,500 mètre cube par arbre abattu,
  • 1 558 perches destinées à faire des poteaux de mine,
  • 5 274 stères de bois de chauffage (apte également à faire du charbon),
  • 17 700 bourrées.    

En 1910, la vente totale de bois en Grésigne dépassait ainsi légèrement 8 000 mètres cubes, compte tenu de la correspondance basée sur un stère de bois de chauffage équivalant à 0, 66 mètre cube de bois d’œuvre ou d’industrie.

Les ventes de bois en Grésigne à la sortie de la Guerre 1914-1918

Les principes de sylviculture arrêtés depuis 1875 pour conduire le renouvellement de la forêt de Grésigne en futaie par le moyen de semis naturel, continuera à induire,

  • d’une part le maintien des « coupes ordinaires de futaie » comprenant pour les peuplements les plus âgés de la forêt soit des « coupes d’ensemencement », soit des « coupes secondaires », soit des « coupes définitives ». Telles que les font apparaître les inventaires des arbres martelés pour la vente, ces coupes sont composées à cette époque par plus de 50% d’arbres mesurant 100 à 160 cm de circonférence à un mètre au-dessus du sol,
  • d’autre part la poursuite des « coupes d’amélioration » par voie de « coupes d’éclaircie » répétitives pour les peuplements âgés de 20 à 60 ans pour lesquels le cahier de charges indique souvent que « les sous-bois seront enlevés par extraction de souches ». Ces coupes étant ici composées par « plus de 50% d’arbres mesurant 60 à 80 cm de circonférence prise à un mètre au-dessus du sol, ce qui correspond à de jeunes chênes d’un diamètre de 20 à 25 centimètre environ  pouvant atteindre une quinzaine de mètres de hauteur, équivalant à un volume de bois de l’ordre de 0,400 à 0,500 mètre cube de bois par arbre ».

EXERCICE 1919

Cas particulier, les ventes de l’exercice 1919 ont été abondées exceptionnellement par la liquidation des stocks de bois résiduels, façonnés pendant la Guerre 1914-1918 par les élèves de  l’Ecole de Chemin de fer de Versailles et par le Centre Technique des Bois de Montpellier venus travailler en Grésigne en raison de l’insuffisance de bûcherons locaux pour la plupart appelés sous les drapeaux.

Ces stocks résiduels comprenaient 16 lots divers constitués, pour les uns par « des planches, des traversines, des dosses de scieries » à même les emplacements des coupes, pour les autres d’arbres entiers abattus ou bien débités en billes. Déjà façonnés, ces produits firent venir à la sortie de la Grande Guerre et pour la première fois les grands marchands de bois de la région Henry Dournac et Jean Idrac de Toulouse, Gustave Barreau de Montauban comme François Roques d’Albi lesquels, venant de l’extérieur, tinrent la dragée haute aux deux exploitants forestiers locaux parmi les plus en vue, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin et Albert Bousquet de Puycelsi. Il en résulta des enchères très disputées.

En effet, les « 76 mètres cubes de bois d’œuvre, les 6 567 mètres cubes de bois d’industrie et les 10 268 stères de bois de chauffe » que représentaient ces divers stocks de bois déjà abattus et débités, répartis en 16 lots exceptionnels, donnèrent lieu à des offres élevées. Mais leur adjudication ne produisit que « 416 120 francs au total » soit 70 % de « leur mise à prix  fixée à 595 150 francs » par l’administration forestière, pourcentage que nous ne verrons que très rarement atteint pour ce type d’enchères descendantes.

Les autres petits exploitants forestiers locaux, charbonniers pour la plupart et qui avaient nom Albert Michel de Bruniquel, Pierre Robert et Jean Termes de Vaour, Jules Andrieu de Montmiral, ne pouvaient accéder aux enchères de ce 10 octobre  1919 qui se déroulèrent à Gaillac pour liquider ces divers lots de stocks importants provenant des années de guerre. Ils s’adjugèrent en contrepartie les 10 coupes restantes sur les 13 mises en vente le 26 septembre 1919 à Castelnau-de-Montmiral, à savoir 3 des 6 coupes ordinaires d’ensemencement à effectuer sur 94,65 hectares, pour un prix total de 12 170 francs, donnant en produits présumés à partir de 3 250 arbres  et de 892 perches  à abattre : 437 mètres cubes de bois d’industrie  et 532 stères de bois de chauffage, plus 7 coupes d’amélioration dites d’éclaircie à réaliser sur une surface de 170,30 hectares qui représentaient au total, en produits présumés, 900 mètres cubes de bois de mine, 1 956 stères de bois de chauffe et 5 600 bourrées.

Il apparaît ainsi que l’ensemble des stocks, plus les coupes de bois provenant de 264,95 hectares de coupes d’éclaircies, fournirent en 1919 un volume total de bois très élevé, jamais atteint depuis, comprenant 7 024 mètres cubes de bois de service ou d’industrie, 12 760 stères de bois de chauffage  et 5 600 bourrées.

L’exercice 1919 fut ainsi une année quasiment record, tant pour le montant des recettes annuelles que pour la quantité de bois vendue. En appliquant le coefficient d’équivalence utilisé par les forestiers selon lequel  un stère de bois correspond à 0,66 mètre cube, il fut vendu cette année-là en Grésigne plus de 15 000 mètres cubes de bois au total ! 

EXERCICE 1920

A titre de comparaison, les ventes totales des coupes pratiquées l’année suivante les 9 et 16 septembre 1920, respectivement à Montmiral et à Gaillac, ne permirent que la vente d’un  faible volume de bois, à savoir 1 818 mètres cubes de bois d’industrie, 3 411 stères de bois de chauffage et  5 500 bourrées.

Soit, après transformation des stères en mètres cubes, une vente totale de 4 000 mètres cubes environ, c’est-à-dire près de 4 fois moins que l’année précédente ! L’administration ayant volontairement réduit ses offres de coupes, la demande se maintint d’autant plus active et ferme.

En effet, cette année-là, les enchères montantes réalisées pour les ventes par unité de marchandises montrent que les mises à prix, toujours fixées à « 1,50 franc le stère et à 0,50 franc le cent de bourrées  » comme en 1909, donnèrent lieu à une adjudication très disputée entre les charbonniers locaux. Les prix flambèrent. Pierre Robert de Vaour emporta par exemple une coupe d’éclaircie à la suite d’une série de 152 enchères successives de +5% chacune à partir de la valeur du prix de base, faisant passer le stère de bois à 11,40 francs, soit +760% ! Tandis qu’Henri Pautal de Penne se contenta de prendre une autre coupe à la suite de 9 enchères successives portant le prix d’achat du stère à 3,30 francs (+ 45% au-dessus de son prix de base).

Cette envolée des prix du bois va cesser avec l’effondrement économique qui se produira dix ans plus tard, lors de la crise économique des années 1930.

Les ventes de coupes de bois en Grésigne pendant la crise des années 1930

Nous nous réfèrerons aux ventes des coupes de bois faites en Grésigne au cours de trois exercices 1930, 1931 et 1935. Au cours de cette période, les exploitants forestiers des Landes (Jean Dezert d’Hagetmau) ou bien du Cantal (Emile Laliron de Mauriac ) viennent disputer à Albi (où se font désormais les adjudications des bois de Grésigne) les plus importantes des belles coupes de haute futaie aux exploitants forestiers locaux les plus en vue qu’étaient alors Albert Bousquet de Puycelsi, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin, Joseph Laniès de Bruniquel, Jules Nouailhac de Vaour…

Les coupes d’éclaircie ne produisant que du bois de chauffage, apte également à faire du charbon, sont régulièrement partagées ces années-là entre les petits exploitants locaux Henri Pautal de Penne, Noël Littré de Vaour, Ernest Robert de Fontblanque, Jean-Pierre Kurgoualle de Montmiral, Prosper Fabre de Vaour auxquels se rajouteront les nouveaux venus que seront en 1937 Ulysse Tabarly de Larroque et ces autres Grésignols de Vaour tels Noël Richard, Joseph Bargiacchi (récemment arrivé d’Italie), Arthur Ratier. Ils viendront ainsi compléter cette confrérie des charbonniers de Grésigne, haute en couleur mais souvent mal rémunérée et accablée de misère, comme le souligne ce vœu déposé à la session du Conseil général du Tarn lors de sa séance du 6 novembre 1935, vœu qui en dit long sur les difficultés qu’éprouvaient ces familles de bûcherons. Le Préfet est ainsi sollicité « que les charbonniers puissent obtenir du bois en Grésigne de façon à écouler leur marchandise à un prix qui leur permette de vivre et d’entretenir leur foyer ».

La réponse du Préfet, préparée par lettre de l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres en date du 4 octobre 1935, confirme alors que la cause présumée de la situation évoquée tient « aux difficultés de liquider les stocks importants de bois résultant des coupes effectuées en 1934, en raison de la sous-consommation du bois et du charbon dans les centres de Toulouse, Castelnaudary et Gaillac ».

Comme l’indique l’analyse chiffrée des ventes de bois en Grésigne que nous présentons ci-après, les enchères de 1930 permettent d’obtenir encore des prix de vente corrects. C’est l’époque où sont arrivés en Grésigne les premiers bûcherons italiens (comme les Mucci, Barghiachi, Papi, Venturi ….) qui travaillent à façon avant de s’installer à leur compte comme exploitants forestiers. Ce sera à partir de 1931 que le marasme commence et que les cours du bois s’effondrent suite à une diminution de la demande des ménages provoquée par le chômage et la baisse du niveau de vie, ainsi que par la concurrence de la houille utilisée pour les besoins des ménages en chauffage.

EXERCICE 1930

Sur les 15 coupes ordinaires de futaie, mises en adjudication dans la salle de la mairie d’Albi le 26 septembre 1930, 4 coupes ne trouvèrent pas preneur et restèrent invendues. Les 11 coupes restantes (dont 7 d’ensemencement, 2 de régénération, une secondaire et une définitive « de blanc étoc ») furent adjugées à deux exploitants forestiers extérieurs et à trois exploitants locaux qui se répartirent 10 326 arbres martelés sur 204 hectares, représentant au total en produits présumés  6 711 mètres cubes de bois (dont 506 mètres cubes de bois d’œuvre et 6 205 de bois d’industrie) sur les 7 147 mètres cubes mis en marché, plus 1 540 stères de bois de chauffage  sur les 1 842 stères proposés cette année-là.    

En 1930, la vente de ces 11 coupes acquises « en bloc » aux enchères descendantes pour un prix total de 337 600 francs, soit  66,39% des 506 000 francs fixés initialement pour leur mise à prix totale, se traduit par un bon rendement financier grâce à des cours encore relativement soutenus.

Quant à l’adjudication des 9 autres coupes, vendues par unité de marchandises, elle fut aussi relativement bonne et disputée puisqu’elle entraîna des augmentations variant de 5 à 130 % selon les coupes, augmentations obtenues à la suite  d’un nombre d’enchères consécutives allant de une à 26 offres, selon les lots que se partageront l’un ou l’autre des six charbonniers et petits exploitants forestiers habitant les villages alentour de Grésigne. Sur une surface de 167, 88 hectares  à éclaircir,  ces 9 coupes comportaient au total les produits présumés suivants : 40 mètres cubes de bois d’industrie sur la base de 60 francs l’unité et 1 640 stères de bois de chauffage sur la base de 10 francs le stère.

Dans certaines de ces 9 coupes, on mentionne le façonnage possible  de « potelets de mine  de 2 mètres de long sur la base de 0,30 franc le mètre pour ceux dont le diamètre maximum est inférieur sous écorce à 0,12 m au petit bout, et  sur la base de 0,60 franc le mètre si le diamètre est compris entre 0,12 et 0,25 m ».

A noter aussi qu’en 1930, les charges en nature affectées à certains lots correspondent à « 8 stères de bois de chauffage, dont la façon et le transport sont évalués à 80 francs le stère », bois réservé « au Garde Général de La Grande Baraque et à chacune des maisons forestières respectives des 4 gardes forestiers du Sauze, de Périlhac, du Pas de la Lignée  et du Pas de Castelnau ». Il est précisé par ailleurs que « 100 fagots peuvent remplacer un stère de bois » selon que le désirait ou non chacun des  gardes. Nous observons que le poste de garde forestier à la maison forestière de la Doucène a donc été déjà supprimé et il ne reste plus en 1930 que 5 agents d’encadrement pour l’administration des Eaux-et-Forêts en Grésigne.

L’exercice 1930 se soldait donc encore par des ventes importantes produisant une recette globale de 400 000 francs environ pour des produits présumés où ne figurent plus les bourrées. Le volume des produits  inventoriés sur 372, 88 hectares  au total,  comprenait 506 mètres cubes de bois d’œuvre, 6 245 mètres cubes de bois d’industrie et 3 180 stères de bois de chauffage.    

En 1930, la Grésigne fournit à elle seule cette année-là près de 9 000 mètres cubes en tenant compte du coefficient de 0,66 pour transformer les stères en mètres cubes, c’est-à-dire plus de la moitié des bois de l’ensemble des forêts domaniales et communales du département du Tarn.

EXERCICE I931 

Eu égard cette année-là au nombre de coupes non vendues parmi les plus importantes, la crise  économique se manifeste dans le secteur du bois dès 1931. Sur les 15 coupes ordinaires de futaie représentant en produits présumés 6 424 mètres cubes de bois d’industrie et 1 962 stères pour 13 241 arbres martelés  à abattre sur 270 hectares environ, 10 resteront invendues lors de l’adjudication qui eut lieu à Albi le 25 septembre 1931. A elles seules, les 5 coupes d’ensemencement ayant fait l’objet d’un achat, furent attribuées aux quatre exploitants forestiers Albert Bousquet  de Puycelsi, Joseph Laniès de Bruniquel, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin et Emile  Laliron  de Mauriac (Cantal), et comprenaient pour 87,58 hectares  (au lieu des 269,90 hectares décomptés pour les 15 coupes prévues à la vente) 3  280 mètres cubes de bois d’industrie et 670 stères de bois de chauffage pour un prix total de 179 900 francs.

Quant aux 6 lots de coupes de bois d’éclaircie s’étendant sur une surface de 134,56 hectares et  comprenant 1 580 stères de bois de chauffage vendus par unité de marchandise à partir de prix de base égal à ceux de 1930 (10 francs le stère sur pied), ils sont tous acquis avec une hausse de 5% dès la première enchère, ce qui montre que les charbonniers locaux se sont tous entendus pour ne pas surenchérir et faire augmenter inutilement le prix d’achat de chaque lot qu’ils se sont répartis entre eux à l’amiable, avant que ne commence la séance d’adjudication. Les 1 580 stères adjugés à 10,50 francs l’un  induisaient donc une maigre recette supplémentaire de 16 590 francs  pour ces 6 petites coupes d’éclaircie.

L’exercice 1931 se traduit donc par un médiocre rapport de la vente des bois en Grésigne (196 490 Francs au total), due surtout à la mévente des coupes de régénération de futaie ainsi qu’à un prix modique des coupes d’éclaircie, le tout portant sur 211,14 hectares avec les produits présumés suivants : 3 280 mètres cubes de bois d’industrie et 2 250 stères de bois de chauffage. Soit, après transformation sur la base de un stère correspondant à 0,66 mètre cube de bois d’industrie, une vente totale annuelle des plus réduites représentant au total  4 765 mètres cubes environ.

Comme chaque année, certains acquéreurs de coupes de bois en Grésigne se voyaient toujours affecter des charges en nature, correspondant à un privilège anachronique qui continue à s’exercer de nos jours. Nous relevons en effet que sur deux coupes  vendues en 1931, Messieurs Bousquet et Arvengas de Puycelsi se trouvaient être gracieusement « affectataires sur place », dans deux articles différents, de « 23,033 stères » pour le premier et de « 92,133 stères » pour le second, dont « la façon » correspondait à des frais de main-d’œuvre estimées respectivement à  « 100 et 400 francs », sommes que chaque acheteur des coupes concernées par ces privilèges surannés, pouvait déduire de ses charges. Nous avons vu que le coût de ces curieuses servitudes personnelles, mais aussi injustes par rapport à la population des communes riveraines qui n’avaient jamais été indemnisées lors de leur suppression collective des droits d’usage, était fixé en 1909 à 34 francs et à 138 francs pour le façonnage du même nombre de stères. Ce qui indique que le coût de la main-d’œuvre des bûcherons en Grésigne a été multiplié par trois en 22 ans, de 1909 à 1931, suite à la dévaluation monétaire.

Il s’agissait en fait d’une main-d’œuvre très faiblement rémunérée pour un travail forestier surtout réservé aux travailleurs immigrés de l’époque. En effet, une fois achetées, ces coupes étaient souvent exploitées par la main-d’œuvre familiale de petits exploitants forestiers où l’on compte, dès février 1924, les premières familles italiennes venant de Toscane, tous habiles bûcherons et vaillants charbonniers jusqu’en 1940-1945, époque de guerre, où la production de bois pour faire rouler les camions au gazogène supplante la fabrication du charbon de bois.

Cette première vague d’immigration italienne des années 1920 à 1930 précèdera une seconde vague  migratoire des années devançant la Guerre de 1939-1945, lorsque, avec les Républicains de La Retirado marquant la fin de la guerre civile d’Espagne, des Piémontais et Calabrais arriveront d’Italie. Si dans les vallées de la Garonne et du Tarn, les immigrés italiens s’intégreront avec des statuts de salarié agricole ou de métayer, avant de devenir ensuite propriétaires agriculteurs, les bûcherons italiens venus travailler en Grésigne créeront aussi leur propre entreprise d’exploitation forestière qu’une économie de guerre et de pénurie confortera.  

Pour les autres travailleurs de la forêt qui habitent les petits villages grésignols, le travail se prend à la tâche. Comme il faut une bonne journée de travail  pour « encanner», c’est-à-dire couper et ranger en tas « une canne de bois », soit l’équivalent de 4 stères de bois de chauffage environ, il apparaît que le bûcheron grésignol en 1931 peut percevoir, selon les tarifs indiqués ci-avant par l’administration, un salaire de 4,35 francs par stère, soit aux environs de 17 francs pour une journée de travail très pénible.

L’organisation des ventes des coupes de bois en Grésigne fait apparaître une hiérarchisation des diverses catégories d’intervenants, travaillant sur des coupes différentes mais pouvant s’entraider quelques fois de façon complémentaire pour des lots et produits déterminés sur la base de conventions et d’ententes particulières. On pouvait ainsi distinguer en Grésigne jusqu’à une époque récente,

  • d’une part les grosses entreprises forestières locales ou venues de l’extérieur qui ont non seulement les moyens de paiement suffisants pour s’attribuer les coupes de futaie mais qui disposent aussi des capitaux nécessaires pour mettre en œuvre l’exploitation des plus belles coupes de Grésigne par des tâcherons salariés, avec l’installation de scieries mobiles en forêt et l’utilisation de moyens de transport appropriés, y compris la mise à disposition d’animaux de trait pour le débardage des bois,
  • d’autre part les petits exploitants forestiers, charbonniers pour la plupart,  se réservant les coupes d’éclaircie fournissant du bois de chauffage exploité par une main-d’œuvre familiale, la famille étant ici élargie aux collatéraux divers (oncles, neveux et cousins).  

EXERCICE 1932

Sur le registre annuel de comptabilité relatif aux recettes de la forêt de Grésigne, figurent en date du 27 septembre 1932, une recette de 127 820 francs  sous le libellé indiquant « Ventes de coupes ordinaires principales ou d’amélioration » soit 4 167 mètres cubes, plus une somme de 2 425 francs sous la rubrique  « Exploitations accidentelles de chablis ». Le total annuel de ces deux recettes confirme bien que les cours du bois en Grésigne sont à la baisse. Les droits de chasse qui procurent une recette supplémentaire de 16 100 francs pour 1932 (13% de la vente des coupes de bois) est certes appréciable mais reste trop faible pour compenser la diminution des ventes de bois par rapport à l’année précédente.   

EXERCICE 1935  

Devant l’expérience des mauvaises ventes réalisées depuis 1931, l’administration des Eaux-et-Forêts a été conduite, semble-t-il, à réduire l’importance de chaque article de coupe sous futaie, de façon à fractionner l’offre en plus petites quantités de bois afin d’en permettre l’achat par les petits acheteurs locaux que la crise économique a mis en difficulté de paiement et dont la demande est limitée par un marché des bois paresseux, peu dynamique mais néanmoins très spéculatif.

Ainsi, par rapport aux 15 coupes ordinaires de l’année 1930 dont la valeur moyenne de mise à prix  ressort à 38 000 francs  par article  (avec des écarts variant de 13 100 francs à 90 000 francs ) ou bien par rapport aux 15 coupes de l’année 1931 dont la valeur moyenne de mise à prix est égale à 36 200 francs par article (avec des écarts variant de 11 000 francs à 80 000 francs), les mêmes coupes ordinaires ont été réduites au nombre de 11 seulement pour une mise à prix totale de 213 000 francs, ce qui donne une valeur moyenne de mise à prix de 19 000 francs  environ par article (avec des écarts variant de 10 100 francs à 35 000 francs).

Cette réduction de l’offre de la quantité de bois, en même temps qu’une segmentation en lots plus petits, est classique pour stimuler la demande. Nous l’avions déjà signalée en 1807 sous le Premier Empire au temps où la desserte des voies de vidange du bois en Grésigne était très difficile.

Pour ces 11 coupes ordinaires adjugées « en bloc » ce 4 octobre 1935, date de l’adjudication des bois de Grésigne à Albi cette année-là, il en découla un bon résultat si l’on en juge par le fait qu’il n’y eut pas de lots invendus. Mais il convient de modérer ce jugement si l’on considère la faiblesse des prix obtenus par des enchères descendantes plus que mauvaises, puisque le prix de vente total des  4 020 mètres cubes de bois d’industrie et des 1 692 stères comprises dans ces 11 lots couvrant 194,66 hectares ne put dépasser 83 600 francs en tout (soit même pas 40% de la mise à prix desdites 11 coupes…).

Quant aux ventes par enchères montantes des 10 lots qualifiés de coupes d’éclaircie vendues par unité de marchandises  sur la base d’un prix du stère de bois de chauffage égal à 5 francs l’unité, soit à moitié prix de ce qu’il valait en 1930 et en 1931, les résultats furent catastrophiques pour les caisses du Trésor Public. En effet, sur les 4 676 stères à prélever dans ces 10 coupes d’éclaircie couvrant une surface totale de 232,31 hectares, seuls 4 malheureux lots trouvèrent preneurs pour se partager 2 582 stères de bois de chauffage sur 95 hectares  seulement. Soit un produit de 1 420  francs auxquels s’ajoutait la recette de 300 francs pour la vente des 10 000 bourrées qui se trouvaient dans ces 4  lots vendus au premier enchérisseur parmi les 4 charbonniers acheteurs.

L’année 1935 confirme ainsi la crise économique avec la chute des cours des bois en Grésigne avant la Seconde Guerre Mondiale 1939-1945. Les adjudications de toutes les coupes vendues cette année-là  ne produisirent qu’une très faible recette de 85 320 francs, correspondant à une surface à couvrir de 289, 66 hectares  sur laquelle le prélèvement des  produits présumés était composé de 4 080 mètres cubes de bois d’industrie, 3 274 stères de bois de chauffage et 10 000 bourrées. Soit l’une des ventes annuelles parmi les plus médiocres, représentant au total quelque 6 240 mètres cubes pour 1935.

Mais les années difficiles de la décennie 1940-1950, marquée par la difficulté d’approvisionnement en produits énergétiques (pétrole, électricité, houille), allaient relancer l’activité forestière en Grésigne compromise par la crise des années 30.

Chemin en Grésigne
Les ventes de coupes de bois pendant la Guerre 1939-1945 au cours des années de pénurie

Pendant la Guerre 1939-1945 et dans les années qui la suivirent, les coupes de bois en Grésigne ont  donc augmenté en volume du fait de la raréfaction des autres formes d’énergie. Par exemple, en pleine guerre, la vente annuelle des coupes de bois de Grésigne qui se déroula le 24 novembre 1942 mit en adjudication 15 articles couvrant une surface totale de 280 hectares environ, représentant en produits présumés  3 399 mètres cubes de bois d’industrie, 5 750 stères de bois de mine et 5 120 stères de bois de chauffage.

Ce fut donc, pour l’exercice 1942, près de 10 000 mètres cubes de bois au total, provenant de 9 coupes d’ensemencement ou de régénération sous futaie et de 6 coupes d’éclaircie, qui produisirent une recette totale de 539 000 francs, le plus important des acheteurs ayant été l’entreprise forestière Bousquet Père et fils de Puycelsi pour 178 000 francs. Parmi les autres entreprises locales qui participèrent aussi à cette vente de bois sur pied en Grésigne désormais sous occupation allemande, nous relevons les noms de Bent à Bruniquel pour 103 000 francs, les exploitants forestiers de Vaour Nouailhac pour 96 000 francs et Richard Noël pour 40 000 francs, la Société Bozat-Malétra de Bruniquel pour 38 000 francs auxquels s’ajoutent quatre petits exploitants forestiers s’adjugeant des lots moins importants Jean Auriac de Montmiral (14 000 francs), Cazes de Vieux (10 000 francs), Henri Pautal de Penne (25 000 francs) et Arthur Ratier de Vaour (20 000 francs).

Les années de guerre qui suivirent, notamment les années 1943-1944, virent la Grésigne subir le joug de l’occupant allemand qui fit effectuer des coupes de bois dont les produits furent prélevés selon ses directives, tandis que le Commandant Vendôme organisait la Résistance non loin de ces mêmes chantiers forestiers où fonctionnaient encore des scieries mobiles. C’est en effet dans le secteur de Fontausy qu’une base de repli fut alors aménagée pour une compagnie de maquisards. Mais les opérations et coups de main du maquis de Grésigne se déroulèrent ailleurs qu’en forêt. A Gaillac par exemple pour libérer plusieurs résistants emprisonnés, à Marssac pour attaquer une colonne allemande qui allait s’opposer à la libération de Carmaux…

La Grésigne joua ainsi de nouveau la fonction d’une forêt-refuge qu’elle avait joué dans d’autres périodes troubles de notre histoire, et resta protégée de l’incursion des nazis à l’exception d’une opération de police qui eut lieu au croisement des routes de la Grande Baraque pour y contrôler la circulation au cours d’une journée de bien triste mémoire au cours de laquelle eut lieu l’arrestation de plusieurs personnes, conduites immédiatement à la prison de Toulouse. La plupart revinrent vite après vérification de leur identité.

L’armée d’occupation allemande eût elle cependant des informations sur la présence en Grésigne de ce groupe de maquisards ? Certainement puisque en juin 1943, un petit avion allemand vint lancer une bombe non loin de la Grande Baraque près de la « Fontaine du Petit Vichy » (nom de lieu-dit significatif) où l’on peut encore voir le trou creusé par l’explosion qui ne fit heureusement aucune victime.  

Les besoins de la reconstruction dans les années de l’après-guerre     

La moyenne des ventes annuelles pour la décennie 1944-1954 confirme également l’augmentation du volume des bois prélevés en forêt de Grésigne avec au total 9 400 mètres-cubes de bois exploités et façonnés (contre 7 400 mètres cubes en moyenne avant-guerre), répartis ainsi (1) grumes à sciage : 1 400 mètres cubes (14 % de la production annuelle de la forêt), traverses de chemin de fer : 2  100 mètres cubes  (23% de la production annuelle), poteaux de mine : 2  700 mètres cubes (28% de la production annuelle de la forêt), bois de chauffage : 3  200 mètres cubes (-35% de la production annuelle de la forêt).

Au cours des dix années 1944-1954 pendant lesquelles notre pays reconstitua son économie, la Grésigne fournit :

  1. 18% des grumes à sciage du département du Tarn (soit 6% des grumes du sud-ouest),
  2. 60% des bois de mines du département du Tarn (soit 57% des bois de mine du sud-ouest),
  3. 40% du bois de chauffage du département du Tarn (soit 19% des bois de chauffage du sud-ouest).

C’est au cours de ces années d’après-guerre, sous la pression de besoins en bois, accrus par la nécessité de la reconstruction aussi bien que par le développement des besoins de la fabrication du papier, que l’administration des Eaux-et-Forêts placée sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, réalisera de massives plantations de résineux que continuera à effectuer ensuite l’Office National des Forêts jusqu’en 1978. Ces plantations couvrent aujourd’hui 361 hectares (dont 30 % de sapins, 25% de douglas, le reste en pins et résineux divers). Conduite pour des raisons de rentabilité plus rapide, puisque l’exploitation est de 70 ans pour les douglas et 90 ans pour les autres résineux, d’aucuns jugeront cette initiative injustifiée dans une forêt de feuillus et dangereuse à cause du risque d’acidification du sol par suite de la fermentation d’une litière abondante d’aiguilles. Par ailleurs, ces plantations mal venues ont été réalisées en grande partie sur les flancs les plus arrosés au nord-ouest et à l’ouest de la forêt où se trouvaient jadis une chênaie et une hêtraie qui contribuaient à  faire de la Grésigne l’une des plus belles forêts du sud de la France.

Les ventes de coupes de bois en forêt de Grésigne organisées par L’O.N.F depuis 1964

La gestion des forêts de l’Etat ayant été confiée à l’Office National des Forêts en 1964, cet organisme eut dès lors la haute main sur les décisions relatives à l’aménagement et l’entretien de la Grésigne, ainsi que sur l’exploitation et le contrôle technique et financier des coupes de bois,  aussi bien que sur l’organisation de la chasse.

A en juger par le volume d’exploitation, l’Office National des Forêts augmenta les coupes de bois en Grésigne avec un souci commercial prioritaire au cours de cette triple décennie de forte croissance économique. Les chiffres comparés des exercices 1966 et 1970 ci-dessous illustrent bien cette période où l’entreprise forestière Jonquet et Dupont, avec une scierie et une partie de ses entrepôts à proximité de l’ancienne gare de Bruniquel (désaffectée lors de la suppression en 1955 de la ligne de chemin de fer Montauban-Lexos), est l’un des acheteurs les plus importants des bois de Grésigne, face à quelques entreprises venues de l’extérieur,  comme par exemple les Etablissements Delage de Toulouse, la Société Bois et Parquets de Paris et la Société Forêt de France ayant son siège social dans l’Allier, lesquelles prennent souvent les meilleurs lots aux quatre entreprises forestières locales que sont Venturi de Castelnau-de-Montmiral, Papi et Vigroux de Vaour, Plantade de Penne qui resteront actives toutes les quatre jusque dans les années 1980-1990.

Dès les années 50, les charbonniers ont cessé leur activité en Grésigne et l’exploitation des coupes se mécanise supprimant animaux de trait et bûcherons traditionnels travaillant manuellement. Ceux-ci avec leurs haches et scies « passe-partout », ont été remplacés par les tronçonneuses à moteur que d’habiles tâcherons manient pour abattre les arbres et pour sectionner les grumes. Puis de puissants tracteurs forestiers débardent à l’aide de treuils et de grues articulées, servant ensuite à opérer le déplacement des tas de bois en bordure des voies forestières et leur chargement sur les camions à destination des scieries où les troncs seront débités en plots, madriers et planches, en vue de leur séchage artificiel dont la technique sera maîtrisée à partir de 1980.

Grésigne n’est donc plus ce « village », ainsi que la qualifiait une porteuse de télégrammes au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale 1939-1945, encore moins cette active forêt des décennies précédentes au cours desquels de nombreux charbonniers et leur famille vivaient dans leur « hutte de grillon » faite de terre et de branchages. Sur le lieu des coupes, arrivés au petit matin pour une longue journée de travail, des centaines de bûcherons, de « carretayres », de « merrandiers », de femmes et enfants ramasseurs de bois mort et faiseurs de fagots, coupaient, fendaient, tronçonnaient, écorçaient, ébranchaient, chargeaient et transportaient toutes sortes de produits forestiers façonnés sur place.

A ces centaines de travailleurs quotidiens  ayant longtemps profité  des privilèges  en vivant dans les villages limitrophes et que l’on appelait des « bouscatiés » s’affairant alors en Grésigne, se sont substitués à partir de la décennie 1960-1970 l’effectif d’une dizaine d’ouvriers salariés de l’Office National des Forêts occupés aux plantations et à l’entretien des chemins forestiers avec l’aide de deux ou trois objecteurs de conscience, plus le personnel des entreprises d’exploitation forestière composé d’une autre dizaine de conducteurs de gros engins mécaniques ou de manieurs de tronçonneuses dont les ronflements de moteurs pétaradants trahissent de loin la présence sur le lieu des coupes. La productivité du travail forestier a été en effet rapidement multipliée par 10 à partir des années 1960, voire bien davantage grâce à la généralisation et à l’emploi d’un matériel de plus en plus performant par la mécanisation et la motorisation d’engins très spécialisés. Ils ont de ce fait entraîné une forte diminution de la main d’œuvre travaillant en forêt. Diminution que ne compensera pas le façonnage des bois bruts dans les scieries à poste fixe que les exploitants forestiers ont installé autour de la forêt à Penne, Vaour, Bruniquel, Puycelsi et Castelnau-de-Montmiral. Autant de petites entreprises qui ont disparu sans que la concurrence aboutisse  à une  concentration locale apte à garantir la survie par exemple par un regroupement coopératif, à l’image des Coopératives de Matériel Agricole (CUMA) adaptées à un équipement forestier fort onéreux. La création de l’Office National des Forêts se substituant à l’administration des Eaux-et-Forêts aurait pu agir pour un développement local cherchant à améliorer la valorisation sur place des bois de Grésigne, au lieu de les réserver à un marché national soumis à une demande nationale (papèterie et autres industries de la filière bois), sinon aux puissantes entreprises de l’import-export du bois dans une mondialisation ruineuse des intérêts locaux.

EXERCICE 1966          

Telle qu’elle ressort des documents préparés par l’O.N.F., la vente des bois de Grésigne, organisée cette année-là à Albi le 19 octobre,  était composée comme suit (voir le tableau n°3 ci-joint)

Les ventes de bois, détaillées dans ce tableau, font ressortir :

  • 5 coupes rases, dites de « blanc étoc », qui soulevèrent de très vives protestations de la part des premiers « écologistes » à l’encontre de cette pratique défigurant brutalement le paysage traditionnel forestier de la Grésigne,
  • une exceptionnelle proportion de bois de qualité, classés sous la dénomination « bois  d’œuvre », avec un volume de 7 053 mètres cubes (sur un volume total de 9 870 mètres cubes pour l’ensemble des coupes) qui provient surtout des 8 755 très beaux arbres abattus dans les 5 coupes rases et les 7 coupes de régénération sur 89 hectares en tout (68 ha + 21 ha), où l’on ne compte que quelques 500 « brins  » (2). Il est précisé  que pour ces 12 coupes en 1966 une production relativement élevée en bois d’œuvre atteint 70 mètres cubes à l’hectare avec des arbres cubant  0,800 mètre cube chacun en moyenne,
  • si l’on applique le coefficient multiplicateur de 0,66 indiquant qu’il faut 3 stères environ pour faire un volume de 2 mètres cubes de bois sur pied,  les 4 934 stères de bois de chauffage correspondent à 3 257 mètres cubes, lesquels ajoutés aux 9 870 mètres cubes de bois d’œuvre et aux 2 837 mètres cubes de bois d’industrie, représentent un volume total rarement obtenu de bois vendu égal à 15 964 mètres cubes.

L’exercice 1966 fut donc l’une des années record pour la qualité et la quantité de bois vendu en Grésigne mais l’importance et l’impact négatif des coupes rases pratiquées par l’Office National des Forêts sur le paysage forestier grésignol allaient provoquer une réaction d’autant plus vive de l’opinion et des premières sensibilités écologiques, que la brutalité des travaux de redressement de la Vère y contribuait par ailleurs en détruisant toute végétation arbustive de sa vallée.

EXERCICE 1970

Cette année-là, le 16 octobre, devant un parterre d’acheteurs représentant les exploitants forestiers locaux et ceux venus de plus loin, l’O.N.F. procède à Castres aux enchères montantes de 11 lots de coupes de bois en Grésigne, dont 

  • 4 lots de coupes d’amélioration portant sur 204 hectares quelque 9 059 arbres et 30 621 brins, totalisaient en produits présumés  782 mètre cube de bois d’œuvre et 3 210 mètre cube de bois d’industrie, soit 3 992 mètre cube de bois au total. Les Etablissements Jonquet (Bruniquel) enlèvent 3 lots à eux seuls ; le quatrième lot étant retiré de la vente suite à l’offre d’un prix jugé insuffisant par l’O.N.F.,
  • 7 lots de coupes de régénération dont 4 coupes exceptionnelles quant à leur qualité, à exploiter sur La Plégade et que se partageront la Société des Bois et Parquets (Paris) et la  Société Forêts de France (Allier). Ces 7 lots, couvrant au total 92 hectares de futaies régulières, comprennent pour 3 603 arbres (plus 143 brins seulement) 4 021 mètres cubes de bois d’œuvre et 2 331 mètres cubes de bois d’industrie, soit  6 352 mètres cubes de bois au total. Ce qui fait apparaître encore un rendement de 70 mètres cubes de bois à exploiter à l’hectare, avec des arbres cubant en moyenne 1,8 mètres cubes chacun.

A cette époque post-soixante-huitarde, caractérisée par le retour à la nature des« hippies », particulièrement nombreux à coloniser la zone vide des causses périphériques de la Grésigne et  prônant  le « peace and love » importé d’Amérique, l’abattage brutal de ces chênaies remarquablement belles provoqua l’incompréhension. La contestation radicale de ces coupes rases émana surtout de la  population des villes voisines dont la pratique dominicale des balades en forêt se développait.

Les gestionnaires de l’O.N.F. restent encore à cette époque plus soucieux de productivisme que de la sauvegarde du paysage forestier. Et les recettes des coupes leur apportent une satisfaction matérielle qui compense les critiques dont ils sont l’objet.

Ainsi que le montre le tableau n°4 joint, relatif aux ventes effectuées en Grésigne pour les exercices 1966 et 1970, les prix sur pied des bois des coupes d’amélioration et des bois des coupes de régénération, procurant en large majorité du bois d’industrie pour les premières et du bois d’œuvre pour les secondes, sont nettement différenciés. Les cours du bois se maintiennent encore relativement bien, malgré la concurrence de l’approvisionnement bon marché des bois équatoriaux importés.

A partir de 1970, il est significatif que l’O.N.F. ne procède plus à l’estimation des produits dits «  présumés  » pour le bois de chauffe mesuré en stères. Cette mention ne figure plus en effet sur les documents de vente et, de fait, il faudra attendre les années postérieures à 1975 marquant la crise pétrolière pour que se manifeste un léger regain d’intérêt pour le bois de chauffage.

Par ailleurs, au cours de cette décennie 1970-1980, les mines de houille commencent à subir un rapide déclin et la quasi-fermeture des mines de Carmaux intervient dès les années 1984-1985 après l’exploitation de la Découverte de Blaye. Aussi, faute de demande en poteaux de mine, les bois d’industrie exploités en Grésigne seront destinés aux papèteries de Saint-Gaudens et aux usines d’Isorel à Labruguière (panneaux de fibre) tandis que les bois d’œuvre, une fois séchés et débités, vont en partie être exportés vers l’Espagne et la Grèce pour la fabrication de parquets et autres usages dans l’industrie de l’ameublement et de la construction.

EXERCICE 1980

Le 16 octobre 1980, à la Chambre de Commerce de Castres, sont mis en vente 14 lots en Grésigne, totalisant une surface de 218 hectares et représentant un  volume  de 10 241 mètres cubes composés de 5 362 mètres cubes de grumes (diamètre supérieur à 27,5 cm) et de 4 869 mètres cubes d’autres bois, répartis comme suit :

  • 9 coupes d’amélioration comprenant 3 020 mètres cubes de grumes et 4 869 mètres cubes de brins,
  • 5 coupes de régénération (en coupes secondaires et en coupes définitives), comprenant 2 352 mètres cubes de grumes et 1 353 mètres cubes d’autres bois.

Subissant la forte inflation de la monnaie de la décennie 1970-1980 (inflation à deux chiffres allant jusqu’aux 14% sous le gouvernement Barre en 1979), le marché du bois devient d’autant plus spéculatif que la demande en est fluctuante soumise, d’une part aux besoins des industries transformatrices de plus en plus concentrées en situation d’oligopoles (Papèteries de Saint Gaudens, Isorel à La Bruguière…), d’autre part à la concurrence des importations massives de bois résineux ou de bois spéciaux provenant des forêts équatoriales.

Quoique relativement importante et s’élevant au total à près de 12 000 mètres cubes de bois, la vente des bois de Grésigne réalisée en 1980 traduit le désordre du marché des bois sur pied servant en grande partie de  bois de trituration pour la fabrication du papier et du carton auquel le réservent les quatre exploitants forestiers locaux participant à cette adjudication, dont trois entreprises de sciage situées aux abords de Grésigne (Papi, Plantade et Venturi) et une de la Montagne Noire (Vieu de Massaguel).

En ce début des années 80, la concentration des scieries, la délocalisation et la restructuration de l’industrie papetière ainsi que celle des panneaux et fibres, auraient pu conduire l’Office National des Forêts et ses partenaires à reconsidérer l’économie grésignole de la filière-bois, à partir d’une démarche de développement local nécessaire au maintien de l’emploi en milieu rural. La production de bois, fortement déficitaire en France dans ses diverses sous-filières (bois-énergie, pâtes et panneaux, emballage, menuiserie-charpente, ameublement…) aurait laissé espérer, pour les entreprises d’exploitation forestière et de sciage des pays grésignols, une carte à jouer pour renforcer leur position commune sur un marché de plus en plus difficile qui se mondialisait.

Mais les exploitants forestiers du nord-ouest du Tarn n’ont pas pu ou pas su saisir leur chance au début de la décennie 1980 en coopérant dans un Groupement d’Intérêt Economique pour la valorisation des bois bruts coupés en Grésigne, peu aidés en cela au plan local par un Office National des Forêts plus sensible à d’autres pressions émanant de puissants partenaires extérieurs qu’aux intérêts d’un développement endogène qui aurait profité à une économie locale exsangue.

De sorte que, bien au-delà de l’esprit spéculatif et individualiste des quelques entrepreneurs forestiers locaux qui se refusèrent à coopérer en regroupant leurs efforts pour aller plus avant dans le façonnage et la transformation des bois bruts exploités afin de valoriser sur place, l’espace forestier de la Grésigne reste toujours très peu intégré à son environnement immédiat économique et social.  C’est grand dommage !  

Ventes exceptionnelles de chablis après l’ouragan de novembre 1982

La forêt de Grésigne n’est pas à l’abri des aléas et accidents climatiques qui peuvent porter tort au développement des arbres et compromettre leur avenir. Ainsi, les années de sècheresse parmi les dernières enregistrées en 1989, 1990 et 1991 ont eu pour conséquence, non seulement de réduire la croissance arbustive mais aussi de favoriser la multiplication de l’oïdium sur le feuillage des jeunes chênes et plus encore d’accroître la reproduction de nombreux insectes xylophages dont les galeries, creusées par les larves, peuvent entraîner la mort de certaines parties des arbres attaqués, sinon les endommager de façon rédhibitoire. 

Les forestiers craignent également les gelées tardives du mois de mai sur la fleur du chêne qui suppriment la glandée régénératrice, et redoutent bien plus encore les années de grand froid hivernal (comme ceux de 1956 et de 1985) dont les températures extrêmes provoquent des gélivures par éclatement du tronc. Autant de conditions climatiques défavorables qui contribuent, ainsi que la sècheresse, à aggraver le récent dépérissement des peuplements vieillissants des chênes de Grésigne.

Apparu récemment, ce phénomène du dépérissement des chênes est devenu inquiétant. Les symptômes, portant sur le dessèchement de l’extrémité des branches formant les houppiers, sont  observés en effet depuis quelques années dans de très nombreuses parcelles en Grésigne sur une surface de quelques 800 hectares, là en particulier où les sols sont les plus superficiels. Ceci a conduit les responsables de l’O.N.F. à revoir le classement de nombreuses parcelles et à réviser en conséquence, dès 1995, le plan d’aménagement de la Grésigne qui avait été établi en 1986 pour la période 1986-2005.

Mais parmi les accidents climatiques, les plus redoutables pour la Grésigne s’avèrent être ces tempêtes exceptionnelles parmi lesquelles, de sinistre mémoire, figure l’ouragan de novembre 1982 qui déracina une centaine de milliers d’arbres sur toute la surface de la forêt. Triste spectacle que celui de ces grands chênes arrachés par une tempête tournoyante, d’une violence peu commune dans notre région et qui dura sans faiblir 2 à 3 jours en ce début d’hiver. Conséquence catastrophique en Grésigne dont les sols de rougiers sont peu profonds et limitent l’enracinement des arbres dans une couche superficielle de quelque 80 cm à un mètre de profondeur tout au plus. Résultat : 85 000 mètres cubes de chablis ou d’arbres endommagés gisant au sol ou suspendus aux arbres proches plus ou moins abîmés à leur tour par la chute de leurs voisins, soit  au total l’équivalent de plusieurs années de coupes.

Dans la forêt profonde…

Ainsi, au-delà des ventes importantes de produits exceptionnels que représentaient cette masse de chablis provenant de ce cataclysme atmosphérique de novembre 1982, ventes correspondant à un minimum de 5 années de coupes normales, il a fallu procéder au nettoyage de nombreuses parcelles. L’impact de cette violente tempête aura des conséquences jusqu’à 30-35 années plus tard, en raréfiant le peuplement des plus beaux arbres de la Grésigne.

EXERCICE 1988

Nous en donnerons pour exemple les ventes de bois de Grésigne adjugées à Castres le 21 octobre 1988, ventes concernant 10 coupes d’amélioration sur une surface de 204 hectares et 9 coupes de régénération sur une surface de 139 hectares, soit 343 hectares au total. 

La surface des coupes de régénération en 1988, relativement élevée par rapport aux années précédant la tempête de 1982, montre bien que l’on procède à une remise en état des nombreuses parcelles, peu ou prou sinistrées également par le dépérissement des chênes dont le mauvais état sanitaire met ces arbres affaiblis en voie de ne plus pouvoir assurer des glandées suffisantes (400 à 500 glands par m2) pour réussir une bonne levée naturelle. On les remplacera alors en partie par des chênes américains.

L’adjudication des bois de Grésigne comporte au total en 1988 quelque 8 000 arbres et 25 000 brins et perches à abattre, correspondant à 5 269 mètres cubes de grumes et plus 6 132 mètres cubes d’autres bois, soit 11 401 mètres cubes au total. Il faut remarquer que les documents officiels de ces ventes n’utilisent plus pour les bois récoltés la nature et la destination de ces diverses coupes en « produits présumés »,  qualification  abandonnée ainsi que les modes de désignation habituels répartissant leur inventaire en « bois d’œuvre » et en « bois d’industrie ».

Le risque de cette importante mise en marché de coupes de bois en 1988 (plus de 10 000 mètres cubes) était de constituer une offre supérieure à la demande des 6 entreprises qui furent déclarées adjudicataires (Papi, Société Isorel de Labruguière, S E P S O, Venturi, Vieu, Vigouroux).  Demande affaiblie par ailleurs par la crise des industries d’ameublement et de menuiserie, crise des années 1980 qui pèse encore de nos jours sur le marché du bois. Mais, sur pied, le bois n’est pas périssable…  Et pour éviter la chute des prix découlant d’une demande languissante, l’O.N.F. a cependant la possibilité de ne pas brader ses coupes en opérant des retraits pour les lots dont les enchères sont déclarées infructueuses si elles n’arrivent pas à produire le revenu  minimum escompté.

C’est cela même qui se produisit lors des enchères d’octobre 1988. L’O.N.F.  retira 4 lots sur les 19 mis successivement aux enchères descendantes, en stoppant celles-ci à partir d’un prix en dessous duquel il avait préalablement été décidé de ne plus être vendeur. Avec un total de 1 173 600 Francs, les 15 lots qui ont été effectivement vendus en 1988 ne représentaient plus que 81% des 11 401 mètres cubes des bois proposés, soit 9 241 mètres cubes. Il en ressort, pour l’exercice 1988 en Grésigne, un prix de vente moyen du mètre cube de bois sur pied égal à 127 Francs.

Comparativement au prix des bois obtenus quelque 20 années plus tôt en 1966 et 1970, le cours du bois sur pied en Grésigne s’est donc détérioré. Le détail des enchères de l’exercice 1988 fait apparaître que les 4 379 mètres cubes de bois effectivement vendus dans les coupes d’amélioration se sont montés à 437 600 Francs en 1988, soit 99,93 Francs par mètre cube, tandis que les 4 862 mètres cubes de bois effectivement vendus dans les coupes de régénération se sont élevés à la somme de 736 000 Francs, soit 15I,37 Francs par mètre cube.

Compte tenu de l’inflation monétaire au cours des 22 années considérées, entre 1966 et 1988, la chute des prix du bois sur pied en Grésigne s’avère être toutefois moins importante dans les coupes d’amélioration que dans les coupes de régénération.  Il est vrai aussi que, pour ces dernières coupes, la chute du cours peut s’expliquer en partie par la qualité exceptionnelle des bois exploités en 1966 et 1970 dans le secteur de Montoulieu en particulier, par rapport aux bois des années de sècheresse qui ont sévi à partir de 1985.

Mais les sacrifices de l’indispensable remise en état de la forêt de Grésigne, consentis dans les décennies 80 et 90, porteront leurs fruits à l’avenir. Nous ne devons pas oublier qu’en matière de production biologique à ciel ouvert, il faut compter en effet avec la durée. Si les éleveurs laitiers ou de bovins- viande raisonnent leur gestion sur 5 à 7 ans (durée de vie de l’animal ), si les vignerons se basent sur les vendanges d’une génération (20 à 25 ans) pour juger des résultats d’un vignoble, les forestiers raisonnent leurs moyennes de production sur plusieurs générations successives correspondant, sur une parcelle donnée, aux durées des cycles de vie des essences arbustives qui s’y développent (180 ans pour les chênes de Grésigne). Dussent en souffrir les faux écologistes à l’angélisme naïf et alarmiste, aussi bien que les mauvais économistes aveugles et plus ignorants des lois biologiques que des aléas du marché, la forêt ne supporte pas plus d’être considérée comme un espace vierge et naturel que comme un espace policé par les lois de l’argent facile à court terme ! La forêt illustre au contraire cette relation que l’homme éclairé entretient avec la nature  à laquelle « il ne peut commander qu’en obéissant à ses lois » selon le sage précepte de Bacon, ce qui implique le respect d’un nécessaire compromis entre l’écologie et l’économie…  

[1] Gérard Soutadé, in « Revue Géographique des Pyrénées » 1957, tome 26, pages 237 à 271

[2] Selon les documents de l’O.N.F. (extrait des clauses communes de la vente des coupes de bois), « les tiges à exploiter » sont classées en fonction de « leur diamètre à 1,30 m du sol en catégories de diamètre médian exprimées de 5 en 5 cm ». Ainsi, à titre d’exemple, les troncs classés dans la catégorie 30 cm comprennent  tous ceux compris entre 27,5 cm et 32,5 cm.  La classification comporte d’autre part la définition des dimensions pour les « brins », les catégories de 5, 10, et 15 cm, pour les « perches », les catégories de 20 et 25 cm pour les hêtres et les chênes, 20 cm pour les autres essences, enfin pour les « arbres », les catégories égales ou supérieures à 30 cm pour les chênes et les hêtres, 25 cm pour les autres essences.

Un avis sur « annexe 3 : VENTES DE COUPES DE BOIS EN FORET DE GRESIGNE AU 20EME SIECLE »

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