chapitre 5 : LA FORET DE GRESIGNE EN 1666, UNE FORET SOUMISE AU PILLAGE

En 1666, la Grésigne reste éloignée des centres de pouvoir dans un Haut-Languedoc qui a vu bien des guerres et des famines au cours des siècles précédents. Il faut attendre la seconde moitié du 17ème siècle pour que l’administration des Eaux-et-Forêts, quasi-impuissante jusque-là, puisse s’occuper efficacement d’un domaine royal aussi isolé que pouvait l’être la forêt de Grésigne, sans chemins forestiers pour l’exploiter et, plus encore, de routes bien entretenues permettant aux charrois d’exporter les bois.

Colbert prépare et organise la Réformation des Eaux-et-Forêts

La marine royale, dont Louis XIV et Louis XV vont avoir besoin, était alors indispensable pour assurer la maîtrise des mers et faire face à « la perfide Albion », ce qui exigeait un approvisionnement en bois de qualité que réclamaient les arsenaux de Bordeaux, de Sète et de Toulon pour construire des vaisseaux de guerre solides et nombreux. Le transport des bois relevant de  la Maitrise des Eaux-et -Forêts de Toulouse sera facilité par Riquet. Ce dernier se proposera de réaliser une voie d’eau ambitieuse et grandiose pour l’époque, le canal du Midi, nécessaire et ambitieuse entreprise de désenclavement desservant depuis Toulouse, d’un côté vers la Méditerranée le port maritime de Sète lorsque sa mise en eau sera effective quelque vingt années plus tard en 1681, de l’autre côté vers l’Atlantique jusqu’à celui de Bordeaux en descendant la Garonne.

Colbert, nommé Ministre d’Etat du jeune Louis XIV en 1662, un an après la mort de Mazarin,  soucieux d’améliorer les richesses du Royaume, prophétisait déjà que « la France périrait faute de bois, si l’on ne prenait pas des mesures rigoureuses ». Il décidera donc de réformer les forêts royales, y compris  celles du Languedoc dont la forêt de Grésigne mais aussi celles des Pyrénées afin qu’elles puissent contribuer, pour une part à la puissance du Roi-Soleil sur les mers et, pour une autre part à l’augmentation des recettes de la Couronne.  Devenu ensuite en 1665 « Contrôleur Général des Finances du Roi, secrétaire à la Maison du Roi et à la Marine », Colbert allait donner d’importants pouvoirs  à ce nouveau corps d’officiers royaux et de commissaires chargés de la « Réformation des forêts royales ». Son objectif était de supprimer les prélèvements de populations dites « errantes », donc inquiétantes, justifiant à l’avance toutes les mesures de coercition qui seront prises, en particulier, à l’encontre des manants qui profitaient des droits d’usage détenus par des titres fort anciens par les communautés périphériques…comme cela était le cas en Grésigne.

Avant sa mort en 1661, Mazarin avait  déjà recommandé le jeune Froidour à Colbert et ce dernier, soucieux de lancer la Réformation des Eaux-et-Forêts, le nomma d’abord procureur le 10 septembre 1662 auprès du Commissaire royal chargé des forêts de L’Ile-de-France. Quelques années plus tard en 1665, Colbert désignait ensuite en la personne de Froidour, homme expérimenté, au titre de « Commissaire député à la Réformation pour la Grande Maîtrise des Eaux -et-Forêts du Languedoc » avec l’assistance du procureur Héricourt.

La visitation de Froidour en Grésigne

Agé de 40 ans, Froidour arriva à Toulouse le 8 août 1666 (lien vers un article de E. Pauly-Charreyre sur Froidour en Languedoc). Pour préparer ses inspections, il prit connaissance des jugements de Bardon lors de la Réformation de 1542 mais également du rapport établi sur la Grésigne et sur les autres forêts royales du Haut-Languedoc ainsi que les prescriptions en découlant en vue de leur Réformation.  Ce rapport avait déjà  fait l’objet d’un livre « imprimé à Toulouse en 1658 par Raymond Bosc avec privilège du Roy » et ayant pour sous-titre « Procès-Verbal d’avis pour le règlement des coupes de la Maîtrise particulière de Toulouse ». Y sont décrits les divers aspects d’une Grésigne dévastée, ce qui était aussi le cas des neuf autres forêts royales « Garrigueclare, Sivens, Gaborn, Giroussens, Buzet, Villemur, Montech, Saint-Porquier et Vigard », toutes situées dans la Grande Maîtrise de Toulouse dont le siège sera transféré à Villemur par la suite.

Sans aucun doute, c’est grâce à Froidour, expert forestier doublé d’un administrateur efficace, que la Grésigne pourra fournir, un siècle plus tard, des coupes de qualité. L’histoire de la forêt de Grésigne sera ainsi liée au parcours de la vie de ce grand commis qui, placé sous  la protection du Ministre Colbert, consacra son travail aux forêts royales de la Province du Languedoc jusqu’à sa mort en 1685.  

Pour ce qui concerne la forêt de la Grésigne, la plus grande de toutes, Froidour confirmera l’état de dévastation. Il dressera le bilan exact des méfaits résultant de l’exploitation anarchique d’une forêt-cueillette plus ou moins abandonnée aux délinquants et à divers animaux domestiques. Dans un environnement de pauvreté et de misère, entraînant violence, insoumission et révoltes paysannes, les ressources offertes par la forêt jouent un rôle essentiel, complémentaire aux faibles rendements de l’agriculture environnante. Lorsque Louis de Froidour viendra en mission dans le Haut-Languedoc, les temps sont durs autour de la Grésigne où perdure le souvenir de la révolte des Croquants qui a eu lieu en 1643 dans le Rouergue proche ; soulèvement contre les impôts du Roi d’une troupe de milliers de paysans dirigés par Petit et Lafourque qui périrent sur la roue à Najac.

La visitation de Froidour en Grésigne concernera en particulier les adjudications  organisées pour la vente des coupes dans les forêts royales devant fournir des « bois de marine » et annoncera  la publication en 1668 de son livre « Instructions pour les ventes des bois du Roy ». Cet objectif exigeait des bois de bonne et longue venue et, par conséquent, une forêt bien gérée à court et à long terme. Accompagné par « Noble Julien de Héricourt, Procureur du Roi en la Réformation des domaines de la Couronne », La mission de Froidour consistait donc à remettre bon ordre dans l’exploitation des coupes et dans la gestion de ces forêts royales du pays toulousain peuplées d’espèces feuillues, mais aussi dans les forêts pyrénéennes de résineux. L’application de l’Ordonnance de 1669 portant Réformation des Eaux-et-Forêts ne pouvait être garantie sur le terrain qu’en fonction des moyens de police et de surveillance qui seraient mis effectivement en place. A ce sujet, tout nous laisse penser que pendant longtemps encore, réduit en forêt de Grésigne à « deux sergents-gardes montés et à quatre simples  gardes forestiers à pied », le personnel forestier restera insuffisant par rapport à l’étendue de la forêt et par rapport au grand nombre de délinquants qui pouvait y sévir, les uns en y coupant des arbres selon leurs divers besoins, les autres en y laissant paître leurs animaux en toute liberté.

Froidour à Puicelcy du 6 au 12 octobre 1666, visite la Grésigne

Ce jour du 6 octobre 1666, les Consuls de Puicelcy  ne devaient être, ni très sereins ni tranquilles, lorsqu’ils virent arriver à cheval vers leur ville, par le mauvais chemin fort pentu du Casals, Louis de Froidour. Celui-ci était accompagné par son Procureur Noble Julien de Héricourt ainsi que par les officiers forestiers ayant à leur tête François de Caulet de Cadars en personne, chacun de ces hauts personnages étant assisté par son secrétaire-greffier. Se souvenant des nombreuses condamnations ou récriminations prononcées à maintes reprises avant et après la réformation de Jean Bardon en 1542 sous François Premier, nos Consuls savaient bien, en effet, que le sévère et compétent forestier qui avait la confiance de Colbert allait prendre toutes les mesures pour punir de nouveau leur communauté et leurs administrés. Installé avec ses fonctionnaires royaux de police forestière et de justice dans la petite cité forestière de Puicelcy dont le territoire englobait alors toute la Grésigne, Froidour convoqua d’abord les Consuls de toutes les communautés riveraines et le personnel chargé d’en assurer la gestion et la surveillance. L’audition des uns et des autres dura deux jours. Après quoi, le 8 octobre 1666, Froidour parcourt à cheval tout le périmètre de la forêt, faisant établir par procès-verbal la reconnaissance de l’emplacement des bornes à fleurs de lys limitant un domaine royal qu’il fallait protéger du grignotage occasionné par des ou pour y voler du bois.

La forêt de Grésigne au 17ème siècle : une grande forêt de faus (1) et de chênes, difficile d’accès

Les caractéristiques physiques de la Grésigne actuelle ressemblent à celles que nous décrit Froidour en 1666, il y a 350 ans environ. Il présente la forêt en termes à la fois précis et pittoresques en nous indiquant « que la Grésigne qui est la plus grande et la plus considérable de tous les départements de la Grande Maistrise de Toulouse est assise à l’extrémité de l’Albigeois du côté qu’il confronte le Rouergue et le Quercy »… « que le lieu de sa situation est fort inégal et fort bossu, de manière que la traversant on ne fait autre chose que monter et descendre des montagnes fort hautes et très âpres, que son abord de toutes parts est fort fâcheux, et que pour y entrer, il faut monter des montagnes très rudes ou en descendre d’autres qui ne le sont pas moins »…  « que le fonds en est fort ingrat, plein de pierres, de grès, et de roches de couleur rougeâtre tandis que le sol est une espèce de sable luisant de couleur de rouille, ou de briques et de tuiles recuites en forme de ciment »…« qu’elle est en quelques endroits, entièrement plantée de fau, en d’autres de chêne, mais pour la plus grande partie de chênes, faus, charmes, érables, ormes et autres espèces de bois mêlés, âgés de trente jusques à cent quatre-vingt-dix ans et plus »…« qu’elle contient sept mil cent cinquante arpents de bois à la mesure de Toulouse qui est de cinq  cents soixante et seize perches, avec la perche composée de quatorze pans carrés ».

Telle qu’elle sera notée dans un premier rapport d’inspection en 1658 pour une superficie de « 7 150 arpents à la mesure de Toulouse », la précision du premier bornage ayant été jugée « déficitaire et insuffisante »,  cette estimation de la surface de la Grésigne sera révisée à la hausse en l’estimant à « 7 882 arpents en 1676 »  et, par la suite « à I0 233 arpents en 1754 »(2) Mais il s’agit là d’estimations peu vraisemblables, résultat d’un arpentage très approximatif et mal assuré. En effet, ces arpents de Paris, correspondant à 51 ares 7 centiares l’un, porteraient la surface de la Grésigne jusqu’à 5 000 hectares au lieu des 3 527 hectares actuels. Soulignons par ailleurs qu’il s’agissait d’une forêt de feuillus et Froidour ne signale pas en Grésigne la présence de résineux dont malheureusement, soit dit en passant, quelque 360 hectares furent plantés en 1945-1950  et ce, d’autant plus intempestivement, que leur plantation a remplacé à l’ouest de la forêt l’une des parties les mieux arrosées portant jusqu’alors les plus belles parties de la chênaie et de la hêtraie préexistantes.

Pour terminer ensuite son séjour à Puicelcy, Froidour procéda à une inspection détaillée de la forêt pendant plusieurs journées consécutives, du 9 au 12 octobre 1666. Il parcourut les divers triages de la forêt de Grésigne, rendant également visite aux verreries existantes. Dictant à ses secrétaires les détails observés, Froidour fit rédiger par son greffier les procès-verbaux concernant l’état des lieux où les dégâts étaient les plus graves, soit à cause du façonnage du merrain ou d’autres produits, soit à cause des verriers « dévastateurs de taillis », soit à cause des animaux pour lesquels on avait abattu des arbres pour en faire manger le feuillage.

Partout, du côté de Puycelsi, vers Penne, et sur les pentes donnant vers Saint-Beauzile, Sainte-Cécile-du-Cayrou et Montmiral, Froidour fut conduit à déplorer de nouveau l’abondance du bois abandonné sur place à la suite des déprédations et des délits commis par de nombreux usagers, le tout se traduisant par un véritable gâchis du précieux combustible. La quantité de bois jonchant le sol aurait été « suffisante pour chauffer la ville de Toulouse pendant deux ans », précisait-il !

Au vu des dégâts constatés, Froidour repartit de Puicelcy pour Toulouse bien déterminé à faire cesser une situation forestière désastreuse dont il avait apprécié toute l’ampleur, et qui n’avait, à ses yeux, que trop duré en Grésigne. Aussi, ayant l’intention de supprimer les droits d’usage, il demanda à son procureur Héricourt de vérifier les titres concernant les droits d’usage tels que les communautés prétendaient les détenir depuis que les seigneurs de Penne les leur avaient accordés en 1273 et qui avaient été reconnus et plus ou moins confirmés maintes fois par de nombreuses Lettres Patentes depuis 1332 en donnant lieu au versement d’une « albergue » inscrite sur leur budget annuel. 

L’urgence de mettre un terme à cette période de laxisme conduisit Froidour à prendre des mesures appropriées immédiates, tant au point de vue technique et administratif que pénal. En premier lieu, Froidour commença par prescrire de bonnes règles d’arpentage, nécessaires à la délimitation et au contrôle des coupes, ainsi que les dispositions à prendre pour la formulation et la réalisation des adjudications à venir, afin que les ventes de bois soient profitables au Trésor Royal sans porter tort au développement et à l’équilibre forestier dans son ensemble.

Une forêt de Grésigne abandonnée aux délinquants, saccagée et sans profit pour le Roi

Ces quelques remarques préliminaires étant faites sur la situation géographique, la topographie, la nature du sous-sol et du sol,  la composition ainsi que l’âge des peuplements forestiers en Grésigne à cette époque, Froidour établissait ensuite un constat décevant et catégorique : « malgré sa grande étendue, la Grésigne n’a jamais apporté aucun profit au Roy ». C’est bien là où le bât blessait. A ce sujet, le riche Surintendant des finances Nicolas Fouquet, comme Mazarin, n’avaient-ils pas déjà alimenté en priorité leur propre patrimoine avec les forêts ? Les caisses du Royaume restaient donc mal alimentées par les ressources financières forestières pour combattre l’armée espagnole. Le colbertisme allait donc mobiliser l’intervention de l’État pour enrichir le Royaume.

Aussi, le Commissaire royal Louis de Froidour, très avisé en matière d’adjudication, tenait à préciser « sur ce qui nous a été remontré par le Sieur de Héricourt, Procureur pour sa Majesté en ladite Réformation », qu’il  dénonçait les raisons pour lesquelles le Roi ne retirait aucun profit des rares et exceptionnelles ventes de bois réalisées jusque-là en Grésigne. Il fondait ses accusations sur l’existence truquée de fausses adjudications préférentielles pour les coupes de bois, au demeurant bien mal organisées, incontrôlées, multipliant désordres et dommages engendrés par toutes sortes d’abus. Il soulignait tous les griefs que nous avons signalés précédemment, soit à l’encontre de la corporation des vignerons gaillacois et de celle des verriers, soit à l’encontre des populations locales des communautés entourant la forêt de Grésigne, en signalant successivement «…que les habitants de Gaillac ont obtenu par lettres patentes des Rois prédécesseurs de sa Majesté une coupe par pieds d’arbres … mais de telle sorte que l’adjudication en serait faite par préférence auxdits habitants », et « qu’il s’est de tous temps glissé de tels abus dans l’exploitation de ces ventes, pour lesquelles on a toujours choisi les plus beaux arbres, que les adjudicataires ayant à faire à des officiers endormis ou de connivence avec eux, en ont abattu le double, le triple ou le quadruple ». Froidour concluait « que ces adjudications se faisant pour deux, trois, quatre cinq ou six arbres seulement à chaque particulier, elles ne servaient que de prétexte auxdits particuliers pour qu’ils puissent entrer dans la forêt afin d’y exercer toutes sortes de délits avec impunité car il ne se faisait aucun recollement des ventes ». «…Qu’ayant reconnu ces désordres, les grands Maîtres avaient pris les moyens d’y remédier en établissant descoupes par arpent,… mais les habitants des lieux de Puicelcy, Penne, Castelnau-de-Montmiral, Saint-Beauzile, Vieux, Lamotte et Rouyré, qui se prétendaient usagers et sous prétexte de leurs usages prétendaient en être les propriétaires, ont apporté tant d’obstacles tantôt par la violence, tantôt par chicanes et poursuites faites au Parlement, qu’il a été impossible par deux diverses fois aux grands Maîtres de réussir leurs bonnes résolutions de mesurer les ventes  ». «… que cette licence excessive est le fait non seulement des habitants des lieux ci-dessus nommés comme Penne, Puicelcy, Montmiral, le Verdier et Saint-Beauzile,  mais encore des lieux de Vaour, Campagnac et Bourniquel, lesquels ainsi que les autres ont usé de cette forêt comme si elle leur avait appartenu en tous droits de propriété ». «… que l’on a même souffert l’établissement de plusieurs verreries aux rives de la forêt dont les Gentils Hommes, moyennant une albergue ou redevance de 50 livres, avaient liberté de prendre du bois autant que leur semblait ».

– «…que, quoique depuis dix à vingt ans, les Grands Maîtres n’y aient établi que deux ventes, il n’y a pas néanmoins de triages où nous n’ayons trouvé dix, vingt, et jusques à quarante places d’ateliers où l’on avait fait du bois de latte ou de merrain , et le bois qui reste des délits que l’on y a commis est en si grande quantité par toute la forêt que s’il était amassé, il y aurait de quoi chauffer pendant deux années la Ville de Toulouse » !

Et pour terminer la liste des saccages et abus commis en Grésigne, Froidour constate « qu’un surcroît de ruine est provenu du pâturage en trois manières : qu’on a souffert  le pâturage de toutes sortes de bestiaux en tous temps de jour comme de nuit par toute la forêt… que les herbages manquant, on a coupé les arbres entiers dans la nouveauté des feuillages pour les donner à brouter » …  et pis encore « qu’on a aussi incendié plusieurs triages pour y faire naître de meilleurs herbages ».  

Froidour, avec clairvoyance, mentionnait enfin dans son rapport le très difficile accès à la Grésigne pour en retirer le bois, en remarquant aussi bien l’absence de routes permettant d’y arriver que l’absence de chemins d’exploitation forestière « pour en retirer les marchandises… à cause que dans le pays il n’y a presque point de charrois , et qu’on ne voiture qu’avec des mulets, ânes et autres bêtes de somme », lorsque ce n’est pas à dos d’homme comme le signalent d’autres documents de l’époque.

« Une fois cette forêt bien rétablie et remise en bon état », Froidour préconisait déjà « de tenter de débiter les marchandises d’un côté par la rivière de l’Aveyron qui n’en est qu’à un quart de lieue, d’autre côté par la petite rivière de Vère qui se jette dans la même rivière d’Aveyron sous Bourniquel ». C’est ce flottage des bois qu’organisera un siècle plus tard le Comte de Maillebois grâce la construction d’une route partant du pont de la Lèbre (actuelle base Vère-Grésigne), traversant la forêt en passant par la Grande Baraque pour sortir de la forêt au Pas de la Lignée (Fonbonne) et, de là, aboutir directement au bord de l’Aveyron soit à Bruniquel, soit à Saint-Paul-de-Mamiac et à Penne.

La visitation de Froidour nous apporte de précieux détails qui nous éclairent, au milieu du 17ème siècle, sur une forêt de Grésigne abandonnée à une exploitation locale anarchique due au comportement indiscipliné des populations riveraines. Face à des « officiers endormis » lorsqu’ils ne sont pas de pure connivence avec « les pilleurs et les délinquants », sinon incapables de concevoir et de faire respecter les « coupes par arpent » (en fait car ils ne savaient pas arpenter). Par ailleurs, gardes mal payés et peu soucieux d’empêcher les abattages d’arbres et les vols fréquents de bois, aussi bien que de surveiller de façon stricte le lieu et l’époque du pâturage des animaux si dommageable à la croissance des jeunes arbres.

Faut-il aussi dire combien les manants des communautés grésignoles qui se rendaient en Grésigne en petits groupes pouvaient se transformer en dangereux délinquants prêts à exercer leur violence contre les gardes forestiers. C’est ce que rapporte le 19 février 1667 « l’audition du Sieur de Verdun, Capitaine à pied de la Forest de Grésigne ». « A dit le Sieur de Verdun, responsable de la Grésigne qu’il faisait ladite charge en personne, que néanmoins, ils (les gardes) ont été quelque temps sans oser aller dans la Forêt, sur le bruit qui avait couru qu’un des gardes de luy qui respond avait été tué dans la forêt dont on n’avait  jamais eu de nouvelles, mais seulement on trouva la teste du mort deux ans après dans ladite forêt »(3). S’agit-il d’une réalité ou bien d’une simple rumeur ? Quoiqu’il en soit, la déclaration du sieur de Verdun exprime une représentation de la forêt où règnent la peur et l’angoisse des gardes face à une population rurale miséreuse et dangereuse.

L’étendue du désastre résultant de cette situation réduisait la Grésigne à être une forêt-cueillette. Son existence à venir était compromise dans un espace juridique mal protégé dont le pouvoir royal devait exclure les manants et les délinquants, responsables de grands saccages que Froidour qualifiait ainsi « le désordre est si grand que par la visitation exacte que nous avons faite de cette forêt, nous n’avons reconnu aucun endroit qui n’ait été endommagé  ».

Comment aurait-il pu en être autrement avec des gardes forestiers qui, peu motivés et n’ayant à cette époque que de faibles rémunérations, se trouvaient enclins à accepter les propositions malhonnêtes pour les corrompre, sinon à prendre des risques sur leur personne, consentant à fermer les yeux sur les abus commis par de nombreux groupes de manants aussi peu scrupuleux que désobéissants ? Pis encore ! Avec leur salaire de misère qui était resté fixé, depuis 1447,  à « 8 deniers par jour » (soit une livre par mois et 12 livres par an), les « gardes à pied mourraient de faim s’ils n’aidaient à voler le Roi ». Leur situation s’améliorera un peu cependant lorsque leur salaire sera  porté en 1720 à « 40 livres par an, plus 9 livres pour les journées, plus 3 cordes  de bois (4) et 8 sols par procès-verbal ».  

Ensuite, pendant trois journées consécutives, du 9 au 12 octobre 1666, Froidour procéda à une inspection détaillée de la forêt en parcourant les divers triages de la Grésigne, rendant également visite aux verreries existantes. Il dicta à ses secrétaires les détails observés et fit rédiger par son greffier l’état des lieux où les dégâts étaient les plus graves, soit à cause du façonnage du merrain ou d’autres produits, soit à cause des verriers, soit à cause du passage des animaux.

Partout, du côté de Puycelsi, vers Penne, et sur les pentes donnant vers Saint Beauzile et Montmiral, Froidour fut conduit à déplorer de nouveau l’abondance du bois abandonné sur place à la suite des déprédations et des délits commis par de nombreux usagers, le tout se traduisant par le véritable gâchis d’un précieux combustible.

Réorganisation en quatre garderies et délimitation de la forêt de Grésigne

A la fin de sa visite, Froidour devait décider de la réorganisation territoriale de Grésigne, jusque-là bien déficiente et incertaine, malgré la présence de quatre « capitaines forestiers » dont les responsabilités étaient mal définies en ce qui concerne la surveillance du territoire forestier leur incombant. Désormais, la forêt fut divisée en quatre triages (ou « garderies »), incombant chacun à l’un des quatre capitaines forestiers qui furent chargés de reconnaître le leur en détail, après arpentage et  piquetage confié à trois arpenteurs. Ces derniers, qui avaient nom « Bourrac de Salvagnac, Buffet et Delayre de Rabastens », commencèrent leur travail de délimitation le 4 novembre 1666 pour l’achever le 24 juin 1667. Ils arrêtèrent la division des    7 150 arpents de la forêt de Grésigne, comme suit:

«  Garderie de Lourtigas » (versant est) : 2  155 arpents

« Garderie  de la Baraque » (au centre et au nord, dite du lac Cabrier) : 1 663 arpents.

« Garderie de la Valette dite de la Serre de Puicelcy » (versant sud) : 1  507 arpents.

« Garderie de Montoulieu » (versant ouest): 1 825  arpents.

Revenu à Toulouse, Froidour avait bien l’intention de supprimer les droits et usages en Grésigne. A cet effet, il chargea son procureur Hérécourt de bien vérifier la validité des actes et titres que les communautés grésignoles prétendaient détenir, tels que les Seigneurs de Penne les leurs avaient accordés en 1273 et tels que de nombreuses lettres patentes les leur avaient confirmés à la Table de Marbre par les officiers  de la Maîtrise de Toulouse avant et après la Réformation de Jean Gardon en 1542. Par ailleurs, la délimitation de la forêt était indispensable pour la protéger sur ses bordures des grignotages effectués par défrichements et pâturage des animaux. Ces préjudices étaient chose courante en ces temps-là, à l’instar de nombreuses forêts qui furent réduites comme peau de chagrin, voire même disparurent. Tel fut le cas de la forêt royale de « Garrigueclare » située sur les causses voisins, entre Montricoux et Saint-Antonin, sur la rive droite de l’Aveyron, abandonnée peu à peu au pacage des brebis dont la laine était de plus en plus recherchée par une industrie et un commerce montalbanais du textile, alors en pleine expansion. Froidour ordonna donc aux Consuls, dès le 20 novembre 1666, d’organiser les corvées pour que la matérialisation des limites de la Grésigne soit bien marquée, en dehors des cours d’eau qui la bordent, par la construction de murs et le creusement de profonds fossés, reliant les bornes à fleurs de lys dont la plupart ont aujourd’hui disparu à la suite  de vols commis il y a peu par des gens sans scrupule.

Pour avoir une description de cette borne voir le document joint

Comme le disait  Raymond Naves dans l’une de ses conférences sur l’évolution des paysages ruraux tarnais tout au long de l’histoire : « Et la Grésigne ? Elle reculait, elle s’amenuisait, elle aurait disparu, effacée, si le pouvoir n’avait avisé. Il était temps !… Pour défendre la partie restante de la forêt contre le grignotage persévérant de ses défricheurs, Colbert la fit ceinturer d’une muraille ». Il faut donc rappeler cette affirmation du célèbre paysan conférencier du Ségala tarnais et louer Froidour pour son énergique clairvoyance. Sa décision très appropriée de marquer les limites par des murs appelés « murs de Colbert » et des fossés, que l’on peut voir non loin des maisons forestières de Périlhac pour les uns  et du Sauze pour les autres, a protégé durablement la propriété royale de la forêt de Grésigne.

Une fois prises les mesures préventives de première urgence tendant pour l’avenir à mieux protéger l’intégrité de la forêt royale de Grésigne, l’heure des sanctions était donc arrivée et les jugements prononcés en 1667 par Froidour et son procureur Héricourt seront très sévères à l’égard du petit peuple grésignol et de ses représentants consulaires.


  1. Les hêtres
  2. Cf Charles Portal « Annuaire du Tarn de l’année 1913 » où, selon une équivalence de l’arpent correspondant à 51 ares 7 centiares, la superficie de la forêt aurait été égale pour 10 233 arpents à 5226 hectares en 1754 contre 3 536 hectares aujourd’hui
  3. Extrait du Fonds de la Réformation de Froidour aux Archives de la Haute-Garonne
  4. La corde de bois équivalait à 3, 839 stères de bois de chauffage selon une équivalence citée dans le procès intenté contre les Domaines par les héritiers de la famille de Bayne au cours des années 1847 à 1859

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