Vue du sud, à partir des routes venant d’Albi ou de Montauban, la Grésigne constitue la ligne d’horizon située au nord et apparaît comme un massif sombre surmonté de hautes croupes boisées. On reconnaît de loin le massif forestier dont les pentes dévalent vers la vallée de la Vère et se terminent à l’est par les plateaux du Cordais, tandis qu’au nord, en venant de Cahors vers Caussade, les hauteurs grésignoles se confondent avec la surface monotone et tabulaire des causses de Limogne qui, avec les causses d’Anglars, s’étendent depuis l’Aveyron dans le triangle délimité par Penne, Saint-Antonin et Vaour.
La forêt de Grésigne : borne-témoin des temps géologiques
La géologie de la Grésigne est d’une grande complexité et a fait l’objet de nombreuses études et recherches. Reposant sur un sol de grès argilo-siliceux de couleur rouge qui lui a donné son nom, le socle de la forêt de la Grésigne date de l’ère primaire et plus précisément du Permien avec une épaisseur de 2 500 à 3 000 mètres comme le prouvent les carottes provenant d’un sondage fait en 1962 à la Grande Baraque. Les géologues situent l’anticlinal de la Grésigne entre l’extrémité de la faille de Villefranche-de-Rouergue et celle de la partie méridionale de la faille limitant les Causses du Quercy composés des dépôts marins du crétacé et du jurassique.
Il s’agit donc d’une forêt qui s’est installée, voilà quelque deux cents à trois cents millions d’années, dans le prolongement de la bordure sud-ouest du Massif Central. Le massif grésignol, dont l’altitude atteint 400 à 500 mètres, se voit de loin car il domine au sud, en les séparant, les molasses du Bas-Quercy de celles de l’Albigeois. Au nord, la Grésigne voisine les causses d’Anglars bordés par les gorges de l’Aveyron, et jouxte au nord-ouest les causses tarnais de Mespel et des Abriols, limités par les pentes qui longent la basse-vallée de la Vère depuis Castelnau-de-Montmiral jusqu’à Puycelsi, Larroque et Bruniquel.
Soumise à des plissements et à des failles, érodée par l’action du vent et des eaux, la Grésigne fut, durant l’époque primaire permienne, un formidable cap atteignant une altitude bien plus élevée qu’aujourd’hui à l’extrémité du Massif Central. Elle repose en fait sur un territoire qui résulte d’une véritable ruine géologique. Les mers de l’ère secondaire au cours du crétacé, puis celles du tertiaire au cours du jurassique entourèrent de part et d’autre ce promontoire en y accumulant les sédiments marins des causses du Quercy, jouxtant au sud les molasses actuelles du Bas-Quercy montalbanais et de l’Albigeois.
Devenue aujourd’hui une cuvette recouverte d’un sol rouge et gréseux formant un substratum peu épais où s’enracinent les arbres sur un mètre de profondeur tout au plus, il ne nous reste de la Grésigne de l’époque primaire qu’une série de dômes arrondis et de profondes ravines au fond desquelles les eaux se regroupent pour former les « rôs » , ces ruisseaux sauvages qui conduisent à la Vère. Entourée par des rebords boisés élevés dont schistes et grès ont mieux résisté à l’érosion, la Grésigne se présente à nous avec une topographie en creux aux vallées complexes dont les fortes pentes ont rendu longtemps difficile leur exploitation forestière.
La paléobotanique peut nous donner quelques indications sur l’évolution de la vie végétale qui fut également celle du peuplement forestier de la Grésigne. Il y a quelque 430 millions d’années, apparurent les premiers végétaux qui peuplèrent la surface de la terre sous forme de mousses et hépatiques. Mais ce fut durant les 50 millions d’années suivantes que ces premières plantes vasculaires s’équipèrent de feuilles et de racines pour donner naissance aux plantes géantes appartenant aux trachéophytes. Ces fougères, prêles et lycopodes, acquirent un port arborescent entre -370 et -300 millions d’années, période de diversification des insectes. Ainsi que nous le révèlent les fossiles végétaux ou animaux, terrestres ou marins, la vie se développa ensuite sous ses diverses formes. A la fin du Carbonifère, apparut l’archéoptéryx considéré comme l’ancêtre des conifères, bien avant la période du Permien (-299 à -251 millions d’années) auquel succédèrent le Trias et ses dinosaures (-250 à -199 millions d’années) puis le Jurassique (-199 à -145 millions d’années), suivi du Crétacé ( -145 à -65 millions d’années) où les oiseaux, les mammifères et les premières plantes à fleur à reproduction sexuée virent le jour.
Reste donc bien mystérieuse et fantasmagorique cette nuit des temps géologiques, comptée en millions d’années au cours desquelles se succédèrent les chaînons de la vie végétale et animale sur un territoire grésignol qui fut et reste une borne-frontière, témoin des bouleversements et des accidents géologiques. Et ce, depuis l’époque primaire jusqu’à l’époque quaternaire au cours de laquelle ruisseaux et rivières actuels creusèrent leurs vallées en y déposant divers alluvions, bien avant que les premiers hominidés fassent leur apparition sur notre terre il y a quelque millions d’années seulement, leurs successeurs arrivant autour de la Grésigne il y a quelque centaines de milliers d’années…
La forêt de Grésigne dans son environnement préhistorique
Sur le pourtour de cette forêt primitive qui a subi de profondes modifications au cours des périodes géologiques, où toute végétation a pu disparaître pendant les époques les plus froides, les premiers hommes ont vécu sur les causses alentour dont ils appréciaient la nature karstique apte à leur fournir un habitat dans les grottes et abris sous roche. Marqué par les glaciations successives qui eurent lieu au cours de ces époques dont la chronologie s’établit en millénaires, il est vraisemblable que l’espace arboré de la Grésigne fit place à des espaces de toundras plus ou moins herbagers. Il permettait ainsi de nourrir des animaux divers appartenant à une faune boréale ou tempérée selon l’évolution du climat à des époques plus ou moins froides, sèches ou humides, alternant avec des périodes de réchauffement. Cet environnement naturel, caractérisé par la complémentarité des sols différents du massif grésignol avec ceux des causses voisins favorisait une riche vie animale pour assurer la nourriture des premières tribus humaines.
Les préhistoriens distinguent les diverses civilisations humaines qui se sont succédées en les rattachant au Paléolithique qui s’acheva vers -35 000 ans, puis au cours du Néolithique qui se termina vers -5 000 ans faisant place au Mésolithique de la pierre polie et à l’âge des métaux. Fréquentant les grottes et les cavités rocheuses, établissant selon les époques leurs campements itinérants dans des abris sous roche sinon dans des sites de plein air bien exposés et protégés, les chasseurs-cueilleurs devinrent sédentaires comme éleveurs et agriculteurs entre -6 000 et -3 000 ans. Ainsi vécurent successivement les premiers hommes autour du massif forestier de la Grésigne privilégiant les causses karstiques et les pentes du bassin de la moyenne vallée de l’Aveyron comprise entre ses affluents de la Vère et du Cérou .
Au Paléolithique inférieur, entre 350 000 et 180 000 ans avant notre ère, les premiers homo erectus remontèrent, à partir de la Garonne et du Tarn, la moyenne-vallée de l’Aveyron et celles de ses affluents. On retrouve leur présence sur les plateaux de Montricoux jusqu’à ceux de Cazals à l’Igue des Rameaux, et jusqu’à Saint-Antonin, où les fouilles ont mis à jour quelques choppers et bifaces en quartz grossièrement taillés.
Clairière en Grésigne
Au Paléolithique moyen, entre 180 000 et 35 000 ans avant notre ère, les hommes Néandertaliens dont les groupes se déplaçaient sur les causses du Quercy entre Dordogne, Lot et Aveyron, ont laissé en particulier, mêlées à des traces de foyers, à plusieurs centaines de mètres de l’entrée d’une grotte située sur la commune de Bruniquel, de bien curieuses structures circulaires faites de stalagmites âgées de 175 000 ans, qui font de cette occupation humaine souterraine la plus anciennement connue dans le monde. Ces Néandertaliens sont aussi ceux-là même que l’on peut qualifier de premiers chasseurs de la vallée de la Vère où leur parcours les conduisait à s’installer saisonnièrement dans un site de plein air sous la grotte du Rouzet au lieu-dit la Rouquette à l’ouest du village de Puycelsi (site fouillé par André Tavoso de 1975 à 1987). Inventeurs de ces pointes, racloirs, lames et burins moustériens provenant des zones à silex s’étendant depuis Le Verdier jusqu’à Cordes, ceux-là nous ont laissé les restes de leurs festins sous forme de très nombreux ossements de rennes, de chevaux sauvages et d’aurochs.
Au Paléolithique supérieur, les Homo Sapiens, arrivèrent de l’orient vers -40 000 ans et remplacèrent le rameau prestigieux des hommes de Néandertal. Ces derniers disparurent mystérieusement à la fin du Paléolithique moyen. Considérés comme nos ancêtres directs (quand bien même nous possédions aussi des gènes de Néandertaliens), les Homo Sapiens vécurent à leur tour dans des habitats mieux structurés, notamment dans de très nombreuses grottes et abris sous roche disséminés dans le bassin de la moyenne vallée de l’Aveyron et de ses affluents où ils chassèrent les derniers rennes. Parmi les très nombreux emplacements ayant donné lieu à des fouilles depuis la dernière moitié du 19ème siècle, une mention spéciale doit être faite aux trois grottes ornées dont celles de la grotte du Travers de Janoye et de la grotte des Vénus de la Magdeleine-des-Albis sur la commune de Penne ainsi que celle de la grotte de Mayrières découverte sur la commune de Bruniquel plus récemment, sur les pentes de la vallée de la Vère où la datation d’ossements d’ours calcinés qui y ont été trouvés remonte à 47 600 années. Outre la grotte du Martinet et la grotte de la Vipère, citons encore sur la commune de Saint-Antonin les abris sous roche de Fontalès et de Manjo-carn.
C’est lors des travaux de la création de la voie ferrée de Montauban à Lexos que l’on découvrit de 1856 à 1858 les abris sous roche à la base de la falaise dominée par le château de Bruniquel avec des habitats datant de la prestigieuse période du Magdalénien (-15 000 à -9 000 ans), remarquable par ses bijoux et son outillage lithique perfectionné de pointes de flèches pour sagaies et pour flèches, aussi bien que par une industrie osseuse bien conservée composée de harpons à barbelures, aiguilles et poinçons.
Au cours du Néolithique, entre -6 000 et -3 000 ans, le réchauffement climatique facilita la transformation des chasseurs-cueilleurs Homo Sapiens en défricheurs (haches de pierre polie), en agriculteurs-éleveurs pratiquant par ailleurs la poterie et le tissage. Lui succéderont, au cours de la Protohistoire, avec la maîtrise du feu et la découverte de la fabrication des métaux, l’âge du cuivre de -3 000 à -2 300 ans, puis l’âge du bronze entre -2 300et -1 700 ans, enfin, l’âge du fer à partir de -800 ans avec l’arrivée des Celtes. Ces hommes des âges des métaux enterraient ou incinéraient leurs morts sous les nombreux dolmens et tumuli que l’on trouve sur les causses entourant la Grésigne, avec à titre d’exemple la célèbre nécropole du Frau de Cazals.
Il ne nous reste donc de la présence de nos très lointains ancêtres préhistoriques ayant vécu autour de la Grésigne, en particulier dans les vallées de la Vère et de l’Aveyron, que des sites de leur habitat où les restes de leur nourriture se sont conservés, mêlés à leurs outils de chasse et à leurs parures. En pierre taillée ou polie, en os de renne, il s’agit d’un outillage caractérisé par une diversité qui a fait la renommée des musées des villes voisines, tant sont nombreux et fort beaux, les haches et les harpons, les pointes de flèches et sagaies, les lamelles et les racloirs trouvés dans ces abris sous roche et ces sites de plein air alentour de la Grésigne. Plus rares sur les parois rocheuses des galeries et des salles de ces grottes sont les dessins gravés et peints représentant les animaux qui constituaient la faune variée de cette zone périphérique à la forêt.
Existait aussi une faune particulière puisque les spécialistes de la Préhistoire ont donné le nom de « cheval de Puycelsi » à ces équidés de toute petite taille que les chercheurs paléontologues de Tautavel ont pu reconstituer d’après les ossements récupérés par André Tavoso et ses équipes de jeunes fouilleurs entre 1975 et 1987. Ces ossements ont été conservés quasi-miraculeusement depuis quelque 50 000 ans dans les éboulis du site de la Rouquette situé au-dessous du causse de Mespel et du massif grésignol de Montoulieu, sur la rive droite de la vallée de l’Audoulou que surplombent la butte-témoin de roche calcaire et le village fortifié de Puycelsi.
Carte de Cassini (levée entre 1769 et 1774)
Par opposition aux outils préhistoriques qui étaient fabriqués à partir des cailloux de quartz provenant des vallées du Tarn et de l’Aveyron, la plupart des autres outils en silex que l’on peut trouver autour de la Grésigne (souvent récupérés hélas par des « chercheurs du dimanche », pilleurs sans conscience, pour être à jamais perdus ou oubliés dans des collections privées) étaient issus de l’une des douze stations de la commune du Verdier (1). Cette dernière commune fait partie en effet d’une zone à silex plus étendue allant jusqu’à Cordes. Et les premiers hommes qui ont habité nos contrées répandirent sur leurs lieux de chasse alentour, à partir de cette zone d’approvisionnement, les bifaces qu’ils façonnaient plus ou moins grossièrement à l’époque acheuléenne (autour de -300 000 ans), aussi bien que les fines pointes et lamelles extraites des éclats de nucléus à l’époque du Moustérien Quina (autour de -50 000 années), époque caractéristique du site de la Rouquette à Puycelsi.
La Grésigne est donc au cœur d’une riche préhistoire du Paléolithique moyen et inférieur : 140 000 ans avant que n’apparaissent les Homo Sapiens, les Néandertaliens s’aventuraient 175 mètres sous terre dans la grotte de Bruniquel pour ériger des petits enclos circulaires de stalagmites à la lueur de feux dont on a retrouvé les foyers et, avant de disparaître, ils chassaient (entre -70 000 et -50 000 ans) les rennes, chevaux et aurochs dans les éboulis de la falaise de la Rouquette à Puycelsi, la renommée des nombreux sites du Magdalénien dans le bassin de la moyenne vallée de l’Aveyron et de ses affluents, entre -15 000 et -6 000 ans, vient d’une faune nombreuse parmi laquelle dominaient les derniers rennes. Ces sites découverts autour de la Grésigne correspondent à divers habitats où les couches superposées contiennent les outils fabriqués par l’industrie lithique des Homo Sapiens qui se sont succédés de l’Aurignacien au Solutréen jusqu’au Magdalénien. Ces hommes avaient déjà un sens artistique puisqu’ils ont orné les grottes des Mayrières, de la Madeleine et de Penne de leurs gravures pariétales,
Au Chalcolithique (entre 2 600 et 1 800 années avant notre ère), bien après la dernière glaciation de Würm survenue vers la fin du néolithique (c’est-à-dire quelque milliers d’années auparavant), le réchauffement a donné naissance dans l’espace grésignol aux peuplements arboricoles que nous lui connaissons aujourd’hui à base de chênes et de charmes. Sur les causses de son pourtour, les premiers éleveurs et agriculteurs se sont sédentarisés depuis la fin du Néolithique. Grâce à la maîtrise des températures obtenues par le charbon de bois, ce sont aussi nos premiers métallurgistes qui s’adonnent à l’art des métaux. Ils se procurent des objets en cuivre provenant des ségalas rouergat et tarnais, mais profitent aussi du bronze qui sert à la fabrication d’armes, de bijoux divers, voire d’un outillage sommaire pour les défrichements et le travail du sol. Autant d’objets dont l’amélioration sera apportée à l’âge du Fer. On retrouve leurs sépultures dans les dolmens, très nombreux autour de la Grésigne, tels ceux du Verdier et de Vaour pour ne citer que les mieux conservés. Il ne nous reste plus de ces périodes préhistoriques plus récentes que quelques haches de pierre polie, des perles de colliers ou bracelets, voire quelques armes ou autres éléments de parure en bronze, provenant de ces populations péri-grésignoles. Diverses nécropoles ont été retrouvées sous forme de tumuli sur le Frau de Cazals et sur les causses de Mespel à Larroque.
Préhistoire et archéologie de la Grésigne et de ses environs immédiats évoquent donc de longues périodes au cours desquelles les paysages forestiers alternèrent vraisemblablement avec des pacages de toundras plus ou moins soumis à l’alternance de climats froids et secs, précédés ou remplacés par des climats plus doux et plus humides, favorables à la croissance arborée d’une forêt semblable à la forêt actuelle, toujours aussi inhospitalière et quasiment dépourvue d’habitants. Hommes peu nombreux et rares vivant au paléolithique en tribus qui s’installaient, au cours de leur errance de chasseurs et de pêcheurs, sur les versants hospitaliers bien exposés vers l’est et vers le sud, longeant la basse vallée de la Vère et les gorges de l’Aveyron, avant de se sédentariser à la fin du Néolithique sur les causses voisins entourant le massif grésignol. Ils nous ont légué depuis lors un patrimoine mégalithique funéraire, à la fois monumental et remarquable, sous la forme de dolmens érigés au cours du troisième millénaire.
Mystère des sous-bois en Grésigne
Ces très longues périodes préhistoriques sont le domaine de chercheurs spécialisés dont les savantes études ne sont mentionnées ici qu’à titre documentaire. Laissons le soin aux curieux et aux passionnés de découvrir les lieux, mais aussi l’outillage, les armes et les parures, conservés dans nos musées d’Histoire naturelle de Montauban ou d’Albi. Les lecteurs les plus avertis pourront consulter aussi de nombreux travaux antérieurs, publiés par des auteurs compétents que nous avons signalés dans les notes de bas de page (2).
La forêt de Grésigne protohistorique, de l’époque celtique à l’époque mérovingienne
Intéressons-nous ensuite à la forêt celtique, bien plus étendue que la forêt actuelle, où les Gaulois ont construit des oppida de 350 à 300 avant notre ère selon les spécialistes. Ces emplacements fortifiés ont donné lieu, pour la plupart, à de sérieuses réserves. Ces buttes artificielles, protégées par des fossés et vraisemblablement des fortifications de bois aujourd’hui disparues, ont été identifiées comme étant des mottes du Haut Moyen Age à l’époque mérovingienne. Ce serait le cas, en particulier, de la motte artificielle de Saint -Clément au nord-est de la Grande Baraque, mesurant 14 mètres de haut pour 36 mètres de diamètre, entourée d’un fossé de 8 mètres de large et munie d’un puits central dont des malotrus ont volé récemment les pierres de la margelle). Il ne reste pour les autres que des enceintes de terre amoncelée, entourées de fossés plus ou moins comblés.
Vestiges archéologiques (hélas saccagés ou volés pour on ne sait quelle appropriation individuelle et dérisoire d’objets précieux), témoins d’époques incertaines et de temps obscurs au cours desquels les Celtes, depuis le 3ème siècle avant notre ère jusqu’à la conquête romaine, et les populations locales ensuite jusqu’au 5ème siècle wisigothique, cherchèrent peut-être le refuge d’un habitat forestier, certes inconfortable mais sûr, à l’abri des Alains et autres Vandales.
Les premiers habitants de la forêt que furent les Celtes Ruthènes ou Cadurques accueillirent peut-être les survivants des armées gauloises appartenant aux diverses peuplades du centre de la Gaule qui purent se regrouper sous les ordres du valeureux Luctère d’origine cadurque après la défaite d’Alésia en -52 (année où leur chef Vercingétorix fut fait prisonnier). Elles furent battues un an après, en -51, au siège d’Uxellodunum par les Légions romaines dirigées par Caninius, oppidum sur un emplacement que certains situent à Capdenac, que d’autres identifient au Puy d’Issolu près de Vayrac dans le nord du Lot et que d’autres enfin veulent voir dans le Camp de Caylus sur le plateau de Cantayrac entre Loze et Saint-Projet (3).
Il est possible que Luctère séjourna passagèrement en Grésigne pour y réunir des réserves en nourriture et préparer son dernier affrontement avec les Légions de César au siège d’Uxellodunum. Il fut ensuite trahi et livré à ce dernier par le chef arverne Epasnact (4).
Reste l’énigme que pose « la Peyro Signado »(5). Entourée d’un cercle de pierres et située dans la partie orientale de la forêt, gravée de multiples croix et autres signes divers tels que cupules et fers à cheval, est-elle le témoignage d’un culte druidique où se pratiquaient prières et sacrifices, ajoutant ainsi cette aura de mystère et de légende où baigne ce lointain et mythique passé d’une Grésigne celtique ? Pour une approche très documentée sur les pétroglyphes en Grésigne, je renvoie à l’article « L’art rupestre de plein air » de Bernard Alet et Henri Prat (« Archéologie tarnaise n°16, 2014).
Cette forêt de Grésigne reste donc en grande partie inconnue jusqu’à l’invasion des Wisigoths qui arrivèrent dans les provinces gallo-romaines de l’Albigeois et du Quercy dès 412, après la ruée des Vandales en 407, au cours de laquelle furent ruinées les contrées les plus fortunées de l’Empire romain depuis la Narbonnaise jusqu’à l’Aquitaine. Les Rois wisigoths firent alors de Toulouse, pour un siècle, une de leurs capitales avant qu’ils ne soient, à leur tour, poursuivis et chassés vers la Septimanie en Bas-Languedoc, puis repoussés vers l’Espagne une quinzaine d’années après la bataille de Vouillé en 507 par les armées franques de Clovis. Les descendants de ce dernier firent de l’Albigeois appartenant à l’Austrasie un champ privilégié de batailles entre les Royaumes mérovingiens jusqu’en 587.
Ainsi, étant donné la proximité géographique des évènements durant plusieurs siècles avant l’occupation romaine de la Narbonnaise dès -120, puis de la Gaule entière à partir de -50, l’existence d’habitats en Grésigne semble possible dans une forêt-refuge pour quelques tribus gauloises de Ruthènes ou de Cadurques. Ces derniers ont pu installer leurs oppida retranchés dans les clairières de Grésigne situées sur des sites élevés, plus faciles à fortifier et à défendre face aux Légions de César. Forêt-refuge de nouveau, cinq à six siècles plus tard, pour ces populations gallo-romaines du Haut Moyen Age, qui se réfugièrent à leur tour dans les anciens oppida gaulois fortifiés par leurs prédécesseurs celtes, transformés et réutilisés par la suite en simples mottes de défense, face aux envahisseurs Alains et Vandales, puis Wisigoths puis Francs.
Ainsi que le signale César dans la Guerre des Gaules, ces mêmes fortifications, constituées de buttes artificielles de terre entourées d’une clôture en bois, ont pu faire partie de cette « ligne de circonvallation » aménagée par Caninius « pour protéger la Province », cette fameuse « Province Romaine » appelée la « Narbonnaise » dont les Marches s’étendaient jusqu’aux confins du pays albigeois (« Civitas Albigensium ») et donc jusqu’à l’orée d’une forêt de Grésigne celtique bien plus vaste que celle d’aujourd’hui. Une forêt sauvage déjà soumise au déboisement de quelques clairières en son centre, sinon de quelques tènements en bordure, habitats sommaires que vont parfaire ensuite pendant plusieurs siècles de nombreuses générations d’esclaves exploités par les riches propriétaires gallo-romains. Ces domaines, ces « villae » en cours d’établissement dans toute la vallée de la Vère et sur les plateaux voisins d’Alos jusqu’à la vallée du Cérou se protégèrent à leur tour des barbares venus de Germanie et d’Europe centrale.
Ces mêmes habitats gaulois en Grésigne, entourés de fossés, ont pu ainsi servir au repli et à la protection, de trois à cinq cents ans plus tard, de leurs descendants gallo-romains vivant dans ces riches villae gallo-romaines soumises aux pillages des hordes barbares d’Alamans, de Vandales et de Burgondes, tout autant que de ces cavaliers Alains venus du nord du Caucase qui dévastèrent les contrées voisines, mettant un terme à la « Pax Romana » à partir du 3ème siècle.
Citons donc ces lieux de Grésigne désignés comme oppida lors de l’expansion celtique, ou bien encore comme mottes dans les siècles précédant le Haut Moyen Age. Des hommes ont vécu dans ces lieux chargés des secrets d’une histoire lointaine et cruelle, dont le temps a laissé que des traces imprimées dans le relief de l’espace forestier sous forme d’amoncellements de terre dans des clairières habitées recouvertes aujourd’hui par une végétation dense et protectrice. Ainsi, par exemple :
– le Pech Aguzet qui culmine à 495 mètres d’altitude, au nord de l’embranchement des Terrassiols où la route départementale, traversant Grésigne du sud au nord, se divise pour conduire, à droite vers Vaour par Haute-Serre, à gauche vers Penne par Fonbonne, le Pas de la lignée et Saint-Paul de Mamiac,
– l’opppidum du Renard (299 mètres) qui domine le carrefour de la route de la Plégade et de la route de la Martinio,
– l’oppidum de la Tour de Métal, au bord de la route de la Plégade qui va du pont du Renard au rond-point de la Plégade,
– l’oppidum de la Baronde qui se trouve au -dessus de la confluence du Rô de la Baronde et du Rô Negre,
– l’oppidum de Caillaret (460 mètres), à la limite de la forêt, au Pas du même nom qui assure la sortie de la forêt vers Cabanes sur la commune de Saint-Beauzile.
Il est curieux de constater que ces quatre derniers oppida et celui de Saint-Clément (le plus connu) alignés sur un axe est-ouest passant au centre de la forêt, constituent, selon certains historiens du siècle dernier se référant à César et sa « Guerre des Gaules », la ligne de défense ou de démarcation au nord-ouest de l’Albigeois, entre Celtes et Gallo-Romains de la Première Narbonnaise puis, un demi-millénaire plus tard, entre Francs et Wisigoths au nord de Toulouse. Cette dernière ville fut pendant un temps, comme nous l’avons dit, la capitale des derniers Rois wisigoths jusqu’à la bataille de Vouillé, capitale qu’ils abandonneront ensuite aux dynasties franques avec toute l’Aquitaine et avec ces trois pays du Quercy, du Rouergue et de l’Albigeois dont la Grésigne est l’épicentre.
Une toponymie révélatrice de la présence celte puis gallo-romaine
La toponymie (6) des pays grésignols témoigne également de la présence des Celtes qui donnèrent à nos cours d’eau les noms d’Aveyron, de Vère, de Vervère, autant d’appellations dérivées de la racine gauloise « vera » (eau), ainsi que celle désignant les ruisseaux de Grésigne portant le nom de Rô, terme provenant de la racine « rod »(couler).
Les premières terres défrichées par les Gaulois furent qualifiées également par des lieux-dits dénommés « artigues » (« artiga »), se rapprochant de Lourtigas, nom désignant l’une des quatre garderies de la Grésigne sous l’Ancien Régime, ou encore « Issarts », terme local proche des essarts suite à l’action d’essarter signifiant défricher, et que l’on peut rapprocher du lieu-dit« Lyssart» (Verrerie de l’Issart), toponymes auxquels il faut ajouter les noms celtiques de villages tels que Penne (« Pena » rocher ou arête rocheuse par extension), Larroque (« roc, roca » rocher), Vaour (« Vaur » ravin) voire même le « Celso Dun » (forteresse celte), nom d’où découlerait la première appellation de Puycelsi selon l’historien du 19ème siècle Jules-Gabriel Compayré.
Attestée par ailleurs, quelques siècles plus tard, par les suffixes « acum » ou « iacum » provenant de la terminaison de noms de propriétaires gallo-romains, la désignation de nombreuses localités indique l’importance de cette période autour de Grésigne, au cours de laquelle les premiers défrichements furent effectués pendant les trois premiers siècles de notre ère pour constituer les domaines de ces villae prospères, implantées au nord et au sud-est de la Grésigne dans les vallées de la Vère ou du Cérou :
soit qu’il s’agisse de toponymes d’origine germanique en « -iacum », tels qu’Andillac (Andela + iacum ), Brugnac (Brunus + iacum ), Vindrac (Winedharius + acum ), Tonnac (Toton+ acum )…
soit qu’il s’agisse de toponymes d’origine romane en « -ius+acum » tels que Campagnac (Campanius+acum), Itzac (Eppius+ acum), Donnazac (Donnatius + acum), Cahuzac (Cahutius + acum)…
La prospérité de la « Pax Romana » qui caractérisa les premiers siècles de notre ère est liée à la renommée des productions des 200 potiers qui travaillaient à Montans, non loin de la forêt sur la rive gauche du Tarn, ainsi que par des vestiges nombreux tels les sarcophages trouvés à Vindrac et les pavements en mosaïque découverts à Granuéjouls lors de la construction du viaduc de la voie ferrée à Cahuzac-sur-Vère vers 1860. Citons également la découverte (7) en 1964 des établissements gallo-romains des 1er et 2ème siècles ainsi que de deux tombes attenantes au lieu-dit Larroque, commune de Cestayrols, vestiges appartenant à une villa très étendue composée d’autres annexes situées à Lincarque, à Castanet et à Roumanou.
L’occupation des terroirs périphériques à la Grésigne par ces nombreuses « villae », ayant chacune une surface d’environ un millier d’hectares, eut à la fois un intérêt agricole de mise en culture et un but stratégique pour surveiller les premières voies romaines. Celles-ci évitaient de passer en Grésigne. Hors celle du « cami ferrat » d’Albi à Toulouse, et hors celle du « cami Toulzo », portion du « cami Roudanès » qui allait de Rodez à Toulouse en passant à l’est puis au sud de la Grésigne depuis le pont de Cirou par Monestiès, Montels jusqu’à Rabastens et au gué de Saint Sulpice, une autre voie romaine reliait l’Albigeois au Bas-Rouergue et au Quercy en passant au nord de la Grésigne par la vallée du Cérou à Milhars (8). Le nom de cette commune évoque l’une des bornes milliaires qui jalonnaient cette voie de communication au lieu-dit appelé « Miliacum » au 6ème siècle et qui devint « Millares » au 10ème siècle. Au demeurant, cette dernière voie romaine allait rejoindre celle qui passait à l’ouest de la Grésigne en reliant la célèbre ville de « Divona » (Cahors) à « Tolosa » (Toulouse) en passant l’Aveyron en amont d’Ardus et de Montauban, à « Cosa » (Cos).
Alors quasiment impénétrable, le territoire forestier de la Grésigne celtique puis gallo-romaine et wisigothique, resta donc contourné par les voies romaines que les anciennes populations celtiques de Ruthènes, de Cadurques et de Volques Tectosages empruntaient alors pour communiquer entre leurs Civitas ou Provinces du Rouergue, de l’Albigeois, du Quercy et du nord-Toulousain.
Les temps obscurs du 3ème au 9ème siècle permettent une longue régénération de la forêt de Grésigne
Situés à la limite des diocèses d’Albi et de Cahors (9), dont l’histoire nous a laissé le nom des premiers Evêques comme Diogénien vivant à Albi en 406, et plus tard les Evêques Salvi (574-584) et Didier (630-655) respectivement Evêques d’Albi et de Cahors, les petits pays grésignols des vallées de Vère et d’Aveyron connurent vraisemblablement une christianisation rapide après la disparition de l’Empire romain, au cours de ces longs siècles obscurs qui caractérisent encore le Haut Moyen Age mérovingien et carolingien avec un esclavage qui se perpétue dans les domaines agricoles prenant la succession des villae gallo-romaines.
La population grésignole, déjà peu nombreuse pendant la colonisation gallo-romaine, diminuera vraisemblablement durant les siècles suivants au cours desquels seront anéantis les premiers efforts de défrichement réalisés dans les vallées autour de la forêt primitive, par les esclaves de ces riches propriétaires de domaines fonciers, d’une toponymie significative en « ac » nous laissant des morceaux de tuiles romaines découverts fréquemment ici et là, provenant de nombreuses villae gallo-romaines dans les vallées du Cérou et de la Vère représentant une civilisation où l’on maîtrisait les techniques de taille de la pierre et de la cuisson des mosaïques.
Dès la mainmise des Wisigoths et ensuite des Francs sur nos régions, la forêt naturelle de Grésigne et les bois avoisinant conservent une large place en limite des rares espaces mis en culture autour des domaines mérovingiens succédant aux villae gallo-romaines tout au long des petits affluents de la Vère et du Cérou.
Avec l’apparition des premières paroisses, lente et progressive, autour de la Grésigne (à l’instar de celle de Vieux par exemple), la christianisation apaisa et adoucit quelque peu les mœurs de ces Rois mérovingiens, successeurs de Clovis, lesquels rivalisaient de violence et de haine pour s’occire entre eux, voire même pour supplicier leurs femmes. Ce fut le cas de la Reine Brunehaut dite aussi Brunehilde, fille aînée du Roi wisigoth Athanagild, celle dont la légende dit qu’elle créa Bruniquel et qui, après avoir épousé le Roi franc Sigebert assassiné en 575 par Chilpéric envahisseur de l’Albigeois, tua ce dernier et périt ensuite à son tour attachée à la queue d’un cheval fougueux en l’an 613 sur les ordres de Clotaire II, fils de Frédégonde, vieille rivale de Brunehaut. On ne peut que rester perplexe et effrayé devant de telles manifestations d’une sauvage cruauté qui s’exprimait avec tout autant de violence qu’elle soit wisigothique ou mérovingienne !
Descendant des Maires du Palais, fils de Charles Martel (688-741), Pépin le Bref prit Narbonne, le Lauragais, l’Albigeois et toute l’Aquitaine entre 759 et 768 grâce à sa cavalerie lourde. La Grésigne ne devait être alors qu’une possession sans importance pour ce Roi qui sut mettre en place et récompenser ses valeureux soldats et comtes francs. Son fils Charlemagne leur accorda ensuite le titre de « Vassi Dominici », faisant de ces guerriers les véritables administrateurs des territoires soumis, sous le contrôle de « Missi Dominici » envoyés d’Aix-la-Chapelle par le puissant Empereur qui se voulut le défenseur de toute la chrétienté.
Il faudra attendre la féodalité du 10ème siècle pour que les défrichements autour de la Grésigne soient repris lorsque la lignée des premiers Comtes de Toulouse aura pris en main le destin de l’Occitanie avec l’aide de nombreux seigneurs, parmi lesquels les Trencavel qui recevront en fief les terres de l’Albigeois. Les petits seigneurs locaux et leurs vassaux commencent alors à transformer leurs esclaves en serfs corvéables à merci pour entretenir leur domaine propre. Ces serfs sont attachés leur vie durant à la glèbe des tènements qui leur sont accordés, redevables du cens et autres banalités, sans pouvoir se marier ailleurs, puis vendus avec la terre qu’ils travaillent lorsque le domaine seigneurial change de propriétaire.
Le Haut Moyen Age des pays grésignols: communautés religieuses et paroissiales
Sauf pour les serfs qui en travaillaient les terres, les monastères du Haut Moyen Age furent des havres de paix et de douceur. Les moines participant au chapitre, par-delà leur vénération des saints dont les reliques feront l’objet d’un intense trafic, géreront l’extension de défrichements nouveaux et la reprise des terres. Celles-ci abandonnées, et leurs cultures détruites ou anéanties lors des invasions successives d’un pays toulousain en pleine régression économique et sociale du 6ème aux 8ème siècles, marquent le crépuscule définitif de la civilisation gallo-romaine dans cette partie des pays grésignols. Les zones boisées, où avaient déjà été effectués des déboisements par les esclaves des anciennes villae gallo-romaines, redeviennent fertiles, tandis que d’autres donnent lieu à de nouveaux défrichements vont permettre l’installation de communautés religieuses qui s’agrandiront aussi des terres provenant de généreux donateurs, soucieux d’effacer leurs péchés pour gagner le ciel.
C’est ainsi que dans un acte de janvier 943, signé par Addalard, Abbé du monastère de Vieux, figure pour la première fois sous sa forme écrite en langue romane le terme de Grésigne, à partir d’une parcelle de bois donnée en concession par un certain Guiraud à ladite Abbaye, bois situé « in Ministério Viancense in aro de Garzinia », c’est-à-dire « dans le district de Vieux dans l’aire de Grésigne (10)».
La féodalité voit ainsi se constituer, autour de la Grésigne, les habitats nouveaux sous forme de castrum, village haut perché ceint de murailles ou bien à l’abri de leur château fort. Ce peut être aussi des villages protégés de remparts autour de leur église ou de leur abbaye, avec une seigneurie mi-ecclésiastique, vivant du prélèvement de la dîme, et mi-civile profitant du cens et autres rentes imposées aux tenanciers qui travaillent les terres. Tel a été le cas de « Podium Celsium » (Puycelsi) relevant à la fois du ban seigneurial civil de Raymond et religieux de l’Abbé Pierre, bénédictin.
L’occupation féodale des pays grésignols par des communautés paysannes se généralisa ainsi sous forme de paroisses, ainsi qu’en témoignent les noms de nombreux hameaux groupés autour de leurs églises préromanes sur les terroirs voisins de la Grésigne, par exemple Saint-Martin l’Espinasse, Saint Salvy de Combirac, Saint-Martial de Pradials, Saint-Jean del Caussé, Saint Jérôme dans la commune de Castelnau-de-Montmiral, Saint Maurice de Lacalm, Sainte-Catherine de Mourenx, Saint-Jacques de La Capelle, Saint-Julien à Puycelsi, Saint-Martin d’Urbens, Saint-Nazaire, Notre-Dame de Mespel pour la commune de Larroque, Saint-Maffre (dépendant de la puissante Abbaye de Moissac) pour Bruniquel, Saint-Paul de Mamiac pour Penne, Saint Beauzile, Sainte- Cécile du Cayrou, etc.
Certaines de ces paroisses ont disparu avec leur église, y compris peut-être celle qui était implantée au cœur de la forêt de Grésigne, près du « poutz de San Clamens » (11) dont la légende rapporte que les cloches de l’église sonnent encore au fonds du puits de l’oppidum le jour de la Saint-Clément. « Le dîmaire de Saint-Clément de Grésigne » est encore mentionné dans un acte de 1252 par lequel Bernard de Penne en faisait don à l’Evêque d’Albi (12). Vingt-cinq années plus tard, en 1277, Raymond de Giozelles, recteur de Mespel, recevait les deux tiers des dîmes de la paroisse primitive de Notre-Dame-des-Bois (dont l’église actuelle aurait été reconstruite ensuite par les verriers à l’orée de la forêt près de Mespel et sur l’emplacement de l’ancienne chapelle romane), dîmes que le Seigneur Amiel de Penne avait abandonnées également à l’Evèque albigeois. Dotées de modestes églises rurales avec leur clocher-mur, aux murs de pierres maçonnées avec la particularité d’angles extérieurs arrondis qui caractérisent l’architecture simplifiée de l’An 1000 évitant ainsi la taille de solides pierres d’angle équarries, soutenant une simple nef charpentée de bois, la plupart de ces églises, souvent isolées au milieu des bois et des champs, appartiennent à des paroisses très anciennes. Témoignant d’une organisation rurale structurée autour de ces lieux-sanctuaires et servant encore récemment de lieux de pèlerinage où s’exprimait la foi primitive des populations paysannes, ces paroisses et leurs chapelles ont été créées autour de la Grésigne au cours des siècles succédant à la fondation de l’abbaye de Vieux (13). Cette abbaye célèbre où l’on dit qu’Eugène, Evêque de Carthage, vint se fixer quelques années avant sa mort en 505 près des tombeaux des « Saints de l’Albigeois : Amarand, Martianne et Carissime », cette dernière ayant apporté, dans le pan de sa robe, le menhir de la « Peyra Levada » (14), aux dires d’une légende toujours vivante.
Notre-Dame de Mespel
Les ordres religieux s’installent avec la protection des seigneurs locaux à partir des 10ème, 11ème et 12ème siècles, notamment les Bénédictins venus autour de l’an 1000 par exemple à Puycelsi, mais aussi dans toute la zone périphérique grésignole (Varen, Saint-Antonin, Gaillac…), ainsi que les Templiers (15) installés à Vaour en 1140, lesquels s’intitulaient en 1248 « les Commandeurs Templiers de Vaour-Montricoux-Lacapelle (Livron) ». C’est grâce à ces Ordres que les paysages alentour de la Grésigne se couvriront peu à peu de vignobles, de terres cultivables et de prairies.
La Commanderie de Vaour, à gauche actuellement et à droite avant la démolition du donjon en 1911
La forêt de Grésigne primitive est restée jusque-là une forêt sauvage et naturelle, très peu fréquentée en cette fin de Haut Moyen Age où elle reste totalement isolée, privée de chemin d’accès et où, pour longtemps encore, personne d’autre que ses riverains immédiats n’aurait alors pensé venir chercher du bois tant il abondait partout dans le pays, ni ne se serait avisé d’y faire paître quelques rares animaux domestiques à cause des loups qui devaient alors y pulluler.
Par contre, du 10ème au 13ème siècles, les Bénédictins et les Templiers défricheront les abords de la Grésigne actuelle selon le rythme et l’organisation de la croissance agraire médiévale, procédant à de laborieux essartages par l’utilisation du feu au besoin, en fonction des besoins de constructions dans les villages riverains mais aussi des besoins de l’élevage qui accélèrent alors le processus de déforestation. Mais la Grésigne est une forêt féodale dont les droits d’usage appartiennent aux seigneurs de Penne, vassaux des Comtes de Toulouse.
A partir de la fin du 13ème siècle vont cesser les grands défrichements pour laisser place à un grignotage clandestin de plus petite dimension dans une forêt devenue royale et de plus en plus surveillée. Devenue forêt royale à la fin du 13ème siècle, la Grésigne deviendra peu à peu un espace règlementé et surveillé, où les conflits apparaîtront de plus en plus nombreux entre les communautés riveraines et la nouvelle administration forestière du Roi de France, conflits qui seront jugés devant le Parlement de Toulouse.
Cf l’article de MM. Delpech et Farenc paru en 1956 dans la Revue du Tarn, article reproduit sur l’Echo du Montmiralais n°48 (4ème trimestre 1988)
Voir le « Répertoire archéologique de la Grésigne et de ses environs », établi par MM. Delpech et Farenc en 1970 ainsi que l’étude sur « la Peyro Signado » publiée le 20 janvier 1976 par le regretté Jean Lautier. Voir également la thèse de M. Bernard Pajot « Civilisations du Paléolithique supérieur du bassin de l’Aveyron »
Cf« A propos d’Uxellodunum » de MM. Réveillé et Itard, pages 35 à 43, Actes des Congrès d’études tenus à Montauban les 9,10, et 11 Juin 1972 « Montauban et le Bas-Quercy », pages 35 à 43
Voir « La Guerre des Gaules », de Jules César, pages 209 à 215 (Livre huitième), Edition GF-Flammarion, 1992
Voir la note publiée par Jean Lautier le 20 janvier 1976 qui signale les dimensions précises de la « Peyro Signado » (longueur : 1,20 m largeur : 0, 80 m, hauteur : 0,78 m) et qui précise le détail des 83 signes gravés sur cette pierre et répertoriés en 11 catégories. Il est à noter que nous trouvons la graphie « Peyro Seignado » et non « signado » sur de vieilles cartes de la Grésigne, ce qui conforte le sens de « pierre servant à des sacrifices », en mettant l’accent sur le sang des victimes qui y auraient été immolées plus que sur les signes gravés
Les exemples cités sont extraits des ouvrages d’Ernest Nègre : « Toponymie Générale de la France » Librairie Droz S.A., 1 851 pages en trois tomes, Genève, 1991, et « Noms de lieux du Tarn », 127 pages, 4ème édition, 1986
Les fouilles réalisées de 1964 à 1966 sur la villa gallo-romaine au lieu-dit Larroque, commune de Cestayrols, par Françoise et René Cubaynes, ont permis de recenser la présence de nombreuses salles, notamment une salle équipée d’un métier à tisser et de matériel de menuiserie, ainsi que des salles thermales avec hypocauste, caldarium, tépidarium, sudatorium, frigidarium… plus un aqueduc reliant cette villa à celle de Lincarque. Ces fouilles ont aussi permis de faire l’étude, d’une part de la faune à partir de 1 501 fragments osseux résultant de l’élevage bovines et surtout de porcs et moutons mais aussi de la chasse aux cerfs et sangliers, d’autre part de la flore ligneuse à partir des charbons végétaux découverts sur place. Sans compter vases et urnes funéraires, lampes et outillages divers trouvés dans les tombes
Cf article de P. Marion: « Essai sur l’Histoire de Milhars », Revue du Tarn n° 124, Hiver 1986, pages 703 à 736. Le mille était une mesure romaine valant 1 000 passus correspondant à 1,48 mètre chacun, soit 1 480 mètres pour un mille, distance comprise entre deux bornes miliaires
Cf « Histoire d’Albi », Privat, 1983, (pp 33 à 36), et « Histoire du Quercy », Privat, 1993, (pp 81 à 90)
Raymond Granié « La forêt de Grésigne, des origines au milieu du 17ème siècle », extrait du « Bulletin Philologique et Historique », 1963, reproduit dans la Revue du Tarn n° 94 et 95, 1979
Légende rapportée par Marcel Delpech qui la tenait de sa grand-mère. « Echo du Montmiralais », premier trimestre 1986
Rossignol « Monographies communales », notes sur Sainte Cécile du Cayrou signalant le recueil de Doat mentionnant cet acte conservé aux Archives Nationales (5 N 107 F 204)
Charles Portal: « Historique de la Région Albigeoise », Imprimerie Nouvelle, Albi, 1913
Ce menhir, décrit par Jean Lautier dans son ouvrage sur les mégalithes du Tarn, publié en 1981 par la Fédération tarnaise de Spéléo-Archéologie, est implanté sur la rive droite de la Vère à 1 km au sud-ouest de Vieux. Il mesure 2,70 m de haut sur 3,45 m de large et 0,45 m d’épaisseur moyenne
Le Cartulaire des Templiers de Vaour cite, parmi leurs généreux donateurs de domaines et de dîmes, plusieurs familles portant le nom de la Grésigne libellé sous diverses formes. Par exemple « Ademara de Gradina cède le 19 février1183 ses droits sur les dîmes de Saint-Julien pour 160 sous de Melgueil », de même que « Bernard-Aton de Grahina et sa femme Gualiana » cèderont en juin 1177 « au Temple de Vaour représenté par son procureur Fort Sans assisté par Jean de Nougairols tous leurs droits sur la tenure de G. Bonafous »
Avec l’existence de documents écrits, notre étude sur le passé de la Grésigne n’est plus celle à l’échelle des temps géologiques qui s’établit en millions d’années, ni celle des époques préhistoriques que l’on repère en centaines ou dizaines de milliers d’années, ni non plus celle de ces temps encore obscurs des siècles du Haut Moyen Age où les hommes seront peu nombreux dans nos pays grésignols jusqu’à la fin de l’époque féodale.
De quelle histoire de la Grésigne peut-il s’agir dans les lignes qui suivent ? De celle qui ne concerne que les époques plus récentes pour lesquelles les archives communales, départementales et nationales nous ont permis de prendre connaissance des nombreux faits et évènements qui s’y sont produits. Autant de situations successives à partir desquelles nous avons essayé d’étayer l’interprétation que nous pouvons faire d’une évolution locale de l’utilisation de la forêt et des enjeux qu’elle représentait pour les populations environnantes. Il s’agit certes d’une évolution lente quoique jalonnée de moments de rupture, évolution soumise tout autant aux aléas internes propres à l’environnement local des petits pays grésignols qu’aux pressions extérieures du pouvoir central, liées aux péripéties du cours de la Grande Histoire, au plan militaire comme aux plans administratif et politique.
Pour étudier l’histoire de la Grésigne, Puycelsi nous apparaît être un observatoire privilégié à bien des titres. C’est d’abord à travers la trame du passé d’une communauté qui fut jusqu’à la Révolution le siège d’un Consulat important du diocèse albigeois, et ensuite un chef-lieu de canton jusqu’au début du Premier Empire, que nous ferons l’approche la plus significative de l’histoire conflictuelle d’une forêt convoitée.
Parmi les sept communes qui entourent la forêt de la Grésigne, à savoir Puycelsi, Larroque, Penne, Vaour, Saint-Beauzile, Sainte-Cécile du Cayrou, Castelnau-de Montmiral (dénommé longtemps Pechmiral ou Puymiral), la commune de Puicelcy (1) apparaît en effet comme étant celle qui est la plus intégrée à cet espace forestier dont on se plaît à reconnaître qu’il constitue l’une des plus belles chênaies du sud de la France.
Succédant au Consulat chargé de l’administration d’une importante communauté englobant sous l’Ancien Régime le territoire de la commune actuelle de Larroque jusqu’en 1791, « Puicelcy-la-Montagne » affirma encore sa vocation grésignole en devenant le chef-lieu de canton réunissant Penne et Vaour.
L’appartenance de ces deux dernières communes à ce canton puicelcien ne fut que très brève sous la Révolution et ce canton éphémère perdit un peu de son identité grésignole lorsqu’il fut composé ensuite par les communes de Larroque et Las Clottes (La Sauzière) jusqu’à sa suppression en 1802 (2).
Mais l’emplacement géographique de Puycelsi reste inchangé et immuable sur sa butte-témoin de roc calcaire dont les géologues expliquent la pérennité par la résistance à l’érosion. Non seulement le village de Puycelsi, qui surplombe la vallée de la Vère par un dénivelé de quelques 160 mètres, est dominé à son tour par le massif grésignol de Montoulieu avec une différence d’altitude sensiblement égale. Mais ce village haut perché, entièrement entouré de remparts qui en ont fait une citadelle fortifiée remarquablement préservée, est plus proche de la Grésigne que tous les autres chefs-lieux des communes limitrophes, ce qui explique que cette forêt fut rattachée, depuis le Moyen Age jusqu’en 1814, au territoire de la communauté qui devint en 1790 la commune de Puycelci.
La Grésigne, une forêt « puicelcienne » jusqu’en 1814
« De tradition immémoriale », ainsi que se plaisaient toujours à le rappeler les Maires de « Puicelcy-la-Montagne » sous la Révolution ainsi que leurs successeurs sous le Premier Empire et sous la Restauration, c’était à Puycelsi que les Grands Maîtres de l’administration royale des Eaux-et-Forêts créée par Philippe-le-Bel et leurs Officiers forestiers de la Maîtrise de Toulouse puis de Villemur, se réunissaient pour prendre les décisions importantes et procéder aux ventes des coupes de bois de Grésigne jusqu’à la Révolution mais aussi pour juger, tous les trois ans, les délits forestiers dans une Cour de Justice criminelle..
Au demeurant, la Grande Baraque qui se situe au centre de la forêt faisait partie de la paroisse de Saint-Maurice-de-Lacalm, annexe de la paroisse Saint-Corneille de Puycelsi. Ajoutons que parmi les Consuls de « Puicelcy-en-Albigeois » ou parmi leurs conseillers politiques sous l’Ancien Régime, on trouve les représentants de familles de verriers tels un Guillaume Audouin habitant Périlhac en 1583, un Antoine Audouin habitant la verrerie de Lissard en 1667, un Charles Grenier de Terride en 1702, et les de Suère habitant au Sauze (appelé aussi Combalade) jusqu’en 1816. Autant de lieux-dits situés à la lisière de la forêt de part et d’autre de la Grésigne qui donnèrent à la « Communauté de Puicelcy » plusieurs de ses notables pour siéger dans sa Maison commune.
Puycelsi : à gauche, la Grésigne depuis la porte du Hirissou, à droite le château du Capitaine royal
Entre autres témoignages d’une Grésigne partie intégrante de Puicelcy, il y a aussi ce récalcitrant Sieur de Croiset qui, ancien officier invalide des armées de Louis XV, percevant encore en 1788 à ce titre « une pension de 54 livres », relevait des contribuables de la communauté puicelsienne étant « en possession du château de Périlhac avec un revenu de 450 livres » ; ledit château situé à la lisière nord de la forêt faisait donc partie du territoire de Puicelcy. Le bouillant officier de Croiset n’hésitait pas « de faire querelle aux Consuls de Puicelcy…en refusant avec opiniâtreté de leur payer sa capitation », défrayant ainsi la chronique des délibérations consulaires le 18 janvier 1789.
Comment ne pas citer encore Louis Denis Juin qui était Ingénieur des Travaux Forestiers lorsque la Grésigne fut inféodée au Comte de Maillebois en 1770 et qui construisit la Grande Baraque au centre de la forêt avant d’y habiter un temps avec sa famille. Les actes de baptême et de mariage de ses filles sont enregistrés sur les registres paroissiaux de la communauté de Puicelcy, avant qu’il ne soit nommé Maire de « Puicelcy- la -Montagne » sous la Terreur, du 25 novembre 1793 au 5 avril 1795, par le Comité révolutionnaire du Tarn.
Par ailleurs, de nombreux chefs de familles gardes-forestiers habitèrent Puicelcy comme le Garde principal Corbières qui s’y retira après la Révolution, vivant dans la maison du riche marchand de vin Farjanel (premier Maire de Puicelcy, retiré par la suite à Lescure d’Albigeois), maison située près de la Porte de Navistour et dont le linteau de la belle porte d’entrée reste décorée par un rameau de chêne orné de feuilles et de glands gravés à même la pierre. Ces symboles-là, accompagnés des têtes de sangliers aux oreilles courtes sculptées sur la partie supérieure des colonnes murales de l’église Saint-Corneille, ainsi que les énormes poutres de chêne soutenant le plafond de l’actuelle salle polyvalente communale (ancienne écurie de la gendarmerie), indiquent bien la prégnance que la Grésigne a, de tous temps, exercé sur Puycelsi.
Preuve en est aussi, bien sûr, tout cet aréopage de personnages historiques, parmi lesquels ces gentilshommes verriers et ces officiers forestiers de Grésigne qui furent Consuls ou Maires de Puicelcy et dont l’ombre hante toujours les remparts de ce village haut perché. Puycelcy ne fut le chef-lieu d’un canton authentiquement grésignol que de 1790 à 1802, en regroupant les communes de Penne et de Vaour, réalisant ainsi l’unité de la Grésigne du nord avec celle du sud qui ne put jamais être reconstituée par la suite.
Ainsi qu’en font foi les archives du Consulat de « Puicelcy-en-Albigeois » sous l’Ancien Régime, puis les archives de la Municipalité de Puycelsi depuis la Révolution, les affaires relatives à la Grésigne ont toujours été une préoccupation importante pour les Consuls et pour les Maires du lieu. Leurs délibérations font continuellement référence à la forêt grésignole, soit pour réclamer et défendre l’usage de privilèges en associant leurs contestations à celles de Penne ou de Montmiral, soit pour dénoncer la présence inquiétante de troupes ennemies ou le repaire de bandits et de dangereux malfaiteurs (3).
Ainsi, autant par sa proximité immédiate que par l’intégration de la forêt dans les limites territoriales de la communauté de Puicelcy, la Grésigne a valu à ses administrateurs locaux de nombreux conflits avec l’administration forestière. Celle-ci avait une mission émanant de l’Etat monarchique puis républicain, mission de gestion visant à protéger, à développer et à vendre les coupes ou bien à percevoir les droits d’albergue (location) liés à l’exercice de privilèges, ceux-ci reconnus et confirmés à maintes reprises mais systématiquement contestés par le pouvoir central en place jusqu’à leur suppression définitive en 1852. Autant de revenus prélevés pour le compte du Trésor national, qui furent sources de chicanes et de différends depuis la fin de l’époque féodale jusqu’au début du Second Empire où la Municipalité réclamait en vain à l’Etat des indemnités pour compenser la suppression des privilèges accordés jusque-là à ses habitants.
Certes, les tensions provenant des relations de voisinage de toute la population rurale vivant au quotidien autour de la Grésigne avec les représentants assermentés des Eaux-et-Forêts, concernaient également les autres communautés ou juridictions périphériques plus ou moins limitrophes de la forêt et qui avaient chacune leur importance, notamment Penne et Montmiral.
Porte de l’Hirissou ou Irissou. Carte postale ancienne
Mais de par sa position géographique particulière au sud de la forêt, en limite du Quercy et de l’Albigeois, Puicelcy bénéficiait d’une position primordiale que lui valaient à la fois ses avantages militaires et son siège administratif consulaire à la tête d’une dizaine de paroisses et de leurs annexes. Le site du village, bien défendu par une enceinte de remparts percés de portes protégées par une double muraille surmontée de tours, assurait la sécurité d’une petite place-forte militaire jouant un rôle de vigie et de sentinelle sur la vallée de la Vère, notamment face aux troupes anglaises et gasconnes pendant la Guerre de Cent Ans et, plus tard, face aux troupes huguenotes de nos voisins de Haute-Guyenne pendant les Guerres de Religion.
Les Capitaines Gouverneurs représentant le pouvoir royal, dits « Capitaines de 50 chevaux » et « Seigneurs de Puicelcy », appartinrent à la famille des de Lapeyre au cours des 16ème et 17ème siècles. Ils avaient à charge le contrôle et l’accès des personnes par la vallée de la Vère, entre Haute-Guyenne et Haut-Languedoc, aussi bien que la surveillance des biens du Roi en Grésigne.
Ces mêmes avantages liés à un site exceptionnel furent encore, en 1792, les raisons essentielles de la création et l’installation d’une gendarmerie à cheval qui demeura à Puicelcy jusqu’en 1852, bien après la suppression en 1802 du canton grésignol de « Puicelcy-la Montagne ».
Ainsi, en plus du vaste territoire des Communes actuelles de Puycelsi et de Larroque qui composaient ensemble la communauté puicelcienne, devenue à partir de 1790 « Commune de Puicelcy » peuplée de près de 3 000 habitants, la forêt de Grésigne qui y était rattachée fut toujours un territoire considéré de façon particulière, tenant lieu d’une véritable institution aux règles spécifiques en raison de son appartenance privée à l’Etat.
Puycelsi : la chapelle Saint-Roch et la Grésigne en arrière-plan avec le dôme de Montoulieu
Que, dans les Archives consulaires ou communales de Puicelcy au cours des époques successives, elle soit appelée « Forêt Royale » jusqu’à la Révolution où on la qualifia alors de « Forêt Nationale », avant d’être nommée « Forêt Impériale » (dénomination de bien triste mémoire puisque, un mois et douze jours avant son abdication, l’Empereur Napoléon Bonaparte décréta le 2I février 1814 son transfert territorial dans la commune de Castelnau-de-Montmiral...), la Grésigne a été pour Puicelcy le symbole prestigieux, mais encombrant, de la présence permanente et autoritaire sur son territoire d’un pouvoir de tutelle, arbitraire et redouté, représenté par l’administration en uniforme des Eaux-et-Forêts qui conserva longtemps un caractère militaire.
Une forêt de Grésigne source de prestige mais aussi de chicanes et de conflits
Le parcours chronologique qui balise l’histoire de notre forêt fut marqué des convoitises qu’elle suscita depuis le 10èmesiècle où elle était « forêt seigneuriale et Comtale ». Les chamailleries qui ont présidé, d’une part à l’inscription de la forêt de la Grésigne hors du territoire de la commune de Puicelcy pour la rattacher à celui de Castelnau-de-Montmiral, d’autre part aux étapes procédurières qui ont jalonné le procès revendiquant le maintien ou bien l’indemnisation des droits et privilèges en Grésigne des habitants de Puicelcy, sont relativement récentes et postérieures à la Révolution. Quoique déjà oubliés, ce furent là des évènements qui défrayèrent avec un certain retentissement la chronique des pays grésignols au 19ème siècle.
On ne peut ignorer non plus l’importance qu’avait eue la forêt de Grésigne pour la vie des habitants des communautés riveraines au Moyen Age et pendant l’Ancien Régime. Après avoir été l’objet à l’époque féodale de tractations diverses relevant des divers petits potentats locaux civils ou religieux, vassaux des Comtes de Toulouse, la Grésigne fut directement placée dès 1291 sous l’autorité royale du Corps des « Maîtres des Eaux-et-Forêts » créé par une Ordonnance de Philippe IV le Bel.
Puycelsi en 1833 avec l’ancien château sur le Grand-Saint-Roch ; château désormais démoli. Gravure tirée des « Voyages pittoresques et romantiques de l’ancienne France » Tome Languedoc I, 1833
Peu après son annexion royale, la Grésigne fut soumise à l’application de l’Ordonnance prise en 1346 par Philippe VI de Valois ; ordonnance que l’on considère être le premier Code forestier royal que devaient faire respecter les premiers « forestiers à cheval », chargés de règlementer les rares coupes de bois dont les ventes se déroulaient à Puicelcy.
Commença alors une période qui fut loin d’être exempte de jugements émanant du Parlement de Toulouse, accompagnés de punitions collectives ou individuelles infligées par les Grands Maîtres successifs des Eaux-et-Forêts, rejetant les doléances populaires exprimées par les Consuls des petites communautés grésignoles. La défense des intérêts du Roi allait à l’encontre des pratiques jugées abusives des populations grésignoles, abusant des privilèges de cueillette acquis depuis la nuit des temps.
Sous Louis XIV, Colbert dépêcha pour la première fois en 1658 l’un de ses plus célèbres et compétents collaborateurs, expert en matière forestière, Louis de Froidour « Ecuyer, Seigneur de Serisy, Président et Lieutenant Général Civil et Criminel au Baillage et en la Maîtrise des Eaux-et-Forêts du Comté de Mary et la Ferté, Commissaire député par sa Majesté pour la Réformation Générale des Eaux-et-Forêts du département de la Grande Maîtrise de Toulouse » (4).
De retour en 1666, c’est à Puicelcy que de Froidour s’installa pour une semaine. La venue de ce Commissaire royal et grand forestier, avec ses secrétaires et ses huissiers, marqua désormais la volonté du Roi et de son grand argentier Colbert de faire respecter l’ordre et la discipline dans la forêt de Grésigne à coup d’amendes et, de plus, avec l’obligation pour les riverains de faire des jours de corvée pour y réaliser murs et fossés d’enceinte.
A ces interdits et vexations, les autochtones éprouvèrent rancœurs et firent désobéissance. Leur comportement ne changea guère, de 1750 jusqu’à la veille de la Révolution, pendant l’aventureuse spéculation du Comte de Maillebois. Si celui-ci et sa famille se domicilièrent au château de Bruniquel, ce fut encore en bordure de la Grésigne, dans la communauté de Puicelcy, que ce Comte installa une « colonie de Vosgiens » pour procéder aux travaux d’exploitation forestière des bois de la forêt pour le transport desquels avaient été dressés les plans du canal de la Vère.
Pour Puicelcy, la coupe de l’amertume et de la zizanie était déjà pleine à la fin du Premier Empire lorsque, la forêt de Grésigne venant d’être affectée de façon arbitraire à la commune de Castelnau-de-Montmiral, un autre conflit rebondit en opposant la commune si injustement spoliée aux représentants de l’Etat central. Le procès étonnant qui dura 25 années, entre 1827 et 1852, devant le Tribunal de Gaillac puis en appel et en Cassation, se déroula de façon plus soutenue et déterminée que les nombreux autres procès similaires émanant de municipalités voisines… pour se terminer en queue de poisson, à l’avantage de l’Etat : une conclusion sans espoir qui illustre parfaitement la fable du pot de terre contre le pot de fer !
Excédée à la suite de l’usurpation de la forêt impériale opérée au détriment de Puicelcy par le fait du Prince en faveur de Castelnau-de-Montmiral, juste l’année avant que ne s’écroule à Waterloo le Premier Empire, la commune de Puicelcy fut privée du tiers de son territoire, soit3 300 hectares environ de forêt sur plus de 9 000 hectares au total que totalisait l’ancienne communauté devenue commune de Puicelcy avant sa séparation avec celle de Larroque. La suppression de ce patrimoine forestier qui avait contribué à affirmer l’identité historique de Puicelcy depuis de longs siècles, poussa le Maire Joseph Denis Juin et les membres de son Conseil municipal en exercice lors du retour des Bourbons à se lancer ainsi inutilement dans de longues et retentissantes procédures contre l’administration des Eaux-et-Forêts et celle des Domaines pour réclamer en vain à l’Etat « la réintégration de la Commune de Puicelcy dans les Droits et Privilèges de sa population en Grésigne, sinon une indemnité proportionnelle ». Cet échec n’arrangea en rien les relations entre puicelciens et montmiralais, ceux-ci étant tenus déjà plus ou moins responsables des manigances ayant abouti à la suppression du titre de chef-lieu de canton dont avait joui Puicelcy-la-Montagne de 1790 à 1802.
Le flanc nord de Puycelsi. On discerne à droite la chapelle Saint-Roch et la falaise ainsi que le château du Capitaine royal
L’histoire des relations particulières de la Grésigne avec la communauté de Puicelcy et ses habitants nous a donc permis de repérer les périodes chronologiques qui nous serviront de trame pour étudier l’histoire des relations de la Grésigne avec celle de son environnement comprenant l’ensemble des communautés grésignoles riveraines.
(1) L’orthographe actuelle de Puycelsi (avec un s) dérive de l’étymologie latine « Podium Celsium » signifiant littéralement « Mont élevé » (avec ses déclinaisons « Podio Celso » ou « Podii Celsi » que l’on trouve dans les textes du 10ème au 13ème siècles). On trouve également l’écriture « Pog-Celsi » dans la Chanson de la Croisade Albigeoise de Guillaume de Tudèle, plus rarement l’écriture correspondant à la prononciation occitane « Pechelsi », et enfin dans toutes les archives du 15ème au 19ème siècle « Puicelcy » (orthographe que nous respecterons dans nos recherches d’histoire locale), d’où a dérivé l’écriture de « Puycelci » (avec un c que l’étymologie proscrit) jusqu’aux années 1960-1970
(2) Pour les lecteurs intéressés par l’histoire de Puycelsi, voir le livre publié par l’auteur intitulé : « Puicelcy, lieu de Mémoire », livre comprenant deux parties relatives à « Puicelcy-en-Albigeois sous l’Ancien Régime » et « Puicelcy-la-Montagne sous la Révolution », première et deuxième édition respectivement parues en juillet 1996 et en décembre 1997 (303 pages)
(3) Cf la délibération en date du 15 mai 1843 dans laquelle le Conseil municipal de Puicelcy plaide contre « les intrigues de Montmiral pour obtenir en sa faveur la translation de notre Brigade », prétextant que « Puicelcy ayant une population agglomérée de 600 habitants dispose d’une caserne au local spacieux, que l’air qu’on y respire est sain et salutaire à la santé et que sa Commune, y compris celle de Larroque, a une population de 2 809 habitants », et arguant de la crainte que, sans sa gendarmerie à cheval, « notre pays naturellement montagneux, couvert de bois avec la verte forêt de Grésigne devienne le repaire de malfaiteurs ».
(4) Cette énumération des titres et grades qualifiant la personnalité de Froidour est celle qui figure sur le « Procès-verbal d’avis pour le règlement des coupes des forêts de la Maîtrise Particulière de Toulouse », procès-verbal « imprimé à Toulouse par Raymond Bosc en l’an « MDC.LVIII » (1658) faisant l’objet d‘un livre rare et précieux daté de cette année-là et intitulé « Instructions pour les Ventes des Bois du Roy », livre que nous a prêté notre ami bibliophile Monsieur Sanchez que nous remercions vivement
On ne sait rien de la Grésigne de l’an 1000, si ce n’est que cette forêt, s’étendant sur le territoire contrôlé par les Comtes de Toulouse ressemblait encore à l’antique forêt celtique, immense espace naturel où les hommes ne s’aventuraient guère si ce n’est pour s’y réfugier sur des oppida en cas de danger. Autour de la Grésigne mérovingienne puis carolingienne, l’homme est encore rare et les défrichements commencés à l’époque gallo-romaine ont été vraisemblablement abandonnés de nouveau à la friche puis à la forêt. Les anciennes clairières des « villae » seront remises en culture avec de nouvelles terres lorsque d’importants défrichements reprendront à partir du dixième siècle.
La forêt féodale de Grésigne, fief de seigneurs locaux
Cependant, depuis le 9ème siècle, les Comtes de Toulouse tenaient la forêt de Grésigne sous leur protection. Ce sont eux qui installèrent les Templiers à Vaour en 1140 et qui concédèrent la Grésigne en fief aux petits seigneurs et potentats locaux, ces derniers laissant la liberté aux habitants des communautés et des paroisses riveraines le droit d’y conduire leurs animaux domestiques et d’y exercer divers prélèvements et cueillettes nécessaires à leurs besoins de vie.
Plusieurs actes de reconnaissance, comme celui du 15 août 1259 pour « Pons de Pétra (de la Peyre), damoiseau de la Baylie de Pechcelsi », pour « Armand de Rô », pour « Pons Géraud », attestent en effet la reconduction de leur fief composé de morceaux de forêt qu’ils déclarent tenir du Comte de Toulouse dans telle ou telle partie du territoire de la Grésigne (1).
Un autre acte, celui du 29 mai 1261, cite « Bernard de Penne, chevalier » au sujet de biens que celui-ci reconnaît aussi tenir en fief du Comte de Toulouse « dans le territoire et honneur de Grésigne » où le village de Rouyre est alors signalé.
Du 11ème au 12ème siècle, période de 200 ans qui permit une croissance démographique que les historiens jugent importante, les déboisements nécessaires de la couverture forestière furent vraisemblablement entrepris aux abords et à l’intérieur de la forêt de Grésigne pour développer de nouveaux espaces à cultiver.
Les vassaux locaux du Comte de Toulouse pouvaient donc disposer à leur guise de tènements en Grésigne qui composaient leur fief en pleine propriété et pouvaient en faire un usage féodal en affermant droits de pâture ou de glandage sur des parties de la forêt que lon trouve mentionnées dans divers actes au 13ème siècle.
Le Trésor des Chartes aux Archives Nationales permet en effet de relever une douzaine d’actes (2) datés de 1230 à 1278, soulignant l’omniprésence du seigneur Bernard de Penne, tantôt s’accordant avec son frère Olivier sur leurs possessions réciproques en Grésigne (acte du 4 décembre 1230), tantôt recevant « la vila de Grazinha » de Noble Aton de Grésigne en échange de diverses terres et de la juridiction du « dîmaire de Saint-Clément »(acte d’octobre 1252), tantôt affermant « la pâture des herbages jusqu’à la Saint-Jean-Baptiste » par les actes du 2 août 1258 et du 6 mai 1259. D’autres actes sont relatifs à l’utilisation de diverses parties de la forêt, notamment celle qui s’étendait du « Pas de la vairo als arenyers » (Pas de la Vère au Pas de la Lignée), ou telle autre partie encore portant ici et là les noms de lieux-dits toujours usités : « Riu deBareiras » (ruisseau des Barrières) ou du « Riu del Merduso » (ruisseau du Merdussou), « Auta-Serra » (Haute-Serre, partie haute de la forêt), « Montalio » (terme qui peut être traduit phonétiquement et mot à mot en occitan « mon morceau », tandis que francisé sous le nom de Montoulieu, sa signification devient « mont des oliviers », ce qui peut nous apparaître étrange sous le climat grésignol).
Un autre acte du 11 avril 1278 montre également la puissante emprise des seigneurs pennols et de leur descendance sur la Grésigne comtale puisque Raimond Amiel de Penne, fils de Bernard de Penne, acquiert d’un autre chevalier pennol, Guilhem de Roquefort et de sa Dame Pola, un ensemble de biens important en Grésigne comprenant « terres, hameau, bois, taillis, pâtures, eaux et carrières, cens et acapte »(3), ainsi qu’autres droits seigneuriaux qui y sont rattachés. Les redevances du cens annuel et de l’acapte versée au seigneur lors de la transmission des terres par héritage, étaient payées par les serfs ayant défriché la forêt et colonisé divers lieux d’essartage. Ces déboisements, organisés souvent en fonction de la poussée d’une population villageoise dont les terroirs deviennent insuffisants pour nourrir les habitants qui s’y réfugiaient, étaient souvent placés sous la direction des Templiers implantés à Vaour, ou bien sous l’autorité des moines bénédictins d’Aurillac venus s’installer à Puycelsi vers l’an 1000, si ce n’est encore à l’initiative de congrégations monastiques plus anciennes comme celle de Vieux dès le 7ème ou 8ème siècle.
En effet, la liste des biens acquis en 1278 par le seigneur Raimond Amiel de Penne laisse entendre qu’en dehors des terroirs attenant aux « castrum » fortifiés et établis sur le lieu de villages situés à la limite de la forêt, la Grésigne féodale était plus étendue que la forêt actuelle. La Grésigne comprenait alors des clairières habitées et cultivées, mais aussi des espaces soumis à la pâture des animaux, et également des carrières d’où l’on extrayait les pierres de grès rouge que l’on trouve assemblées avec les pierres de calcaire ocre dans les murs de nos vieilles bâtisses. Les chênes de la forêt ont permis dès cette époque la construction typique de maisons à colombages qui font toujours le charme des villages riverains.
Origine des privilèges accordés aux populations grésignoles
Jusqu’au 10ème siècle, la forêt de Grésigne a donc été, du fait d’une faible densité de population, un espace vraisemblablement peu convoité et ce d’autant plus que la surface boisée des causses et des vallées périphériques suffisait aux besoins d’habitats peu importants. Mais au cours des 11ème et 12ème siècles, l’augmentation de la pression démographique fit de la forêt un lieu de plus en plus utile pour ses réserves nourricières de fruits et drupes (nèfles, châtaignes, cornouilles, mûres…) provenant d’espèces végétales fréquentes en Grésigne, en champignons et en gibier, mais aussi grâce à un vaste pacage d’herbes, de glands et de feuillages de toutes sortes pour entretenir porcs et bêtes à cornes.
Bien avant que les hordes de croisés de Simon de Montfort et les routiers pillent le pays, les habitants autochtones s’étaient regroupés pour la plupart dans les castra fortifiés périphériques à la Grésigne, villages aménagés autour des fiers et puissants châteaux seigneuriaux se dressant à Bruniquel, Penne, Puycelsi et, plus tard, à l’intérieur des remparts de la bastide de Castelnau-de-Montmiral dont il reste les vestiges. Autant de villages hauts perchés et fortifiés où la construction des maisons, surtout pour les plus modestes, nécessitent des bois de qualité que les seigneurs autorisent alors à prélever dans leur fief en Grésigne.
Mais le danger de la croisade et des routiers étant passé, devant des besoins en bois qui se multipliaient, on règlementa de plus en plus sévèrement le droit pour chacun d’aller couper les arbres de son choix en Grésigne. Furent interdits aussi les essartages par le feu ou tout autre moyen, donnant lieu à un type de jachère forestière qui était encore pratiqué aux abords de la forêt au début du 19ème siècle.
Au cœur de la forêt
Cette première remise en question de coutumes consistant à utiliser la forêt comme un bien collectif, pratiques privilégiées et tolérées jusque-là en toute liberté, entraîna des conflits locaux, comme celui qui opposa les habitants de Montmiral aux seigneurs de Penne. Forts du statut octroyé à leur toute récente bastide créée par le Comte de Toulouse Raymond VII quelque cinquante ans plus tôt, les habitants de Montmiral transigèrent en 1273 avec Bernard et Gaspard de Penne (4), afin qu’il leur soit reconnu dans la partie de la forêt les concernant « de prendre du bois de construction et de chauffage et y amener, pendant le jour, leurs bestiaux, les faire boire aux ruisseaux et fontaines, et ramasser du gland dans certains quartiers ». Une autorisation semblable fut concédée trois ans plus tard aux mêmes Montmiralais, en 1276, avec la reconnaissance de ces mêmes droits par deux autres seigneurs locaux, Guillaume de Rochefort et Raimond de Metge, qui détenaient également une partie de leur fief en Grésigne.
La preuve écrite de ces droits et privilèges, octroyés en Grésigne par les seigneurs de Penne aux habitants de la communauté montmiralaise en 1273 et 1276, ne faisait qu’entériner les usages coutumiers dont bénéficiait toute la population des villages et hameaux périphériques à la forêt depuis la nuit des temps…La convention écrite avec les représentants de la communauté montmiralaise ne fait ici que confirmer la coutume transmise par voie orale de génération en génération dans les pays grésignols.
De la forêt féodale et seigneuriale à la première forêt royale
Le Languedoc devint partie intégrante du Royaume de France après le décès d’Alphonse de Poitiers, frère du Roi Louis IX dit Saint-Louis, et le décès de son épouse la Comtesse Jeanne de Toulouse avec laquelle s’éteignait la dynastie raymondine des Comtes de Toulouse depuis l’an 865 quand Raymond Premier devint Comte de Quercy, de Rouergue et de Toulouse. Morts tous deux en 1271 sans laisser d’héritiers, le Traité de Paris en 1229 avait prévu que, par leur mariage, le territoire du Languedoc serait annexé au Royaume de France. Ce qui fut le cas. Les puissants seigneurs de Penne ci-avant désignés (dont l’un, Raymond Amiel, était seigneur de Laguépie et de Rouyre et l’autre, Bernard, seigneur de Lamotte) se virent ainsi obligés de vendre leur propriété et droits afférents en Grésigne en 1281 à la Couronne de France, respectivement pour « 700 livres tournois noirs » pour dédommager le premier et « 800 livres » pour le second. C’est entre 1282 et 1285 que le Sénéchal du Roi en poste à Toulouse, le fidèle et dévoué Eustache de Beaumarchais, après ces deux premiers gros achats réalisés auprès des seigneurs pennols, allait procéder à la complète réunification de tous les autres tènements de Grésigne, répartis entre divers autres propriétaires de moindre importance. Le nouvel acquéreur royal s’obligeait cependant à respecter, d’une part les droits, us et coutumes qui avaient été déjà consentis aux habitants des communautés voisines de Grésigne, d’autre part à garantir le maintien de certains droits que les vendeurs se réservèrent pour eux-mêmes et leurs descendants, avantages que nous verrons se prolonger jusqu’à nos jours sous forme d’attributions de bois de chauffe provenant des coupes faites en forêt.
Au cours de la période de 4 à 5 ans compris entre ces deux dernières dates (1282 et 1285), l’actif et habile Sénéchal royal du Toulousain et de l’Albigeois, contracta donc également diverses autres acquisitions, regroupant de nombreux autres lots appartenant à de petits seigneurs locaux. Ces acquisitions aboutirent à la constitution de la forêt royale de Grésigne dans ses limites approximatives actuelles.
Parmi les autres vendeurs cédant au Roi leur part de forêt avec leurs droits y afférant, un acte daté de 1282 fait mention du « Seigneur de Saint-Cirq » (entre Montricoux et Caussade) et de ses filles « Peironnelle et Ugua » ainsi que de « Dame Pola veuve du Seigneur Guillaume de Roquefort ». Un deuxième acte, daté de 1283, cite « Vital Pelet de Pechelsipour une terre de 8 seterées attenant à celle de Pons de Petra en Grésigne ». Un acte encore de 1284 nomme Guillaume de Giozelas pour des fonds se situant « au terroir de Tiratual et confrontant le ruisseau d’Odolo », à savoir les abords de l’actuel chemin forestier fort pentu dit « Côte de Tirecul » non loin du Pas du Sauze et du « ruisseau de l’Audoulou » (l’eau qui guérit les douleurs) passant sous la falaise de Puycelsi. Un autre acte de 1285 mentionne également, comme vendeurs de leurs biens au Roi de France, deux autres petits nobliaux locaux ayant nom « Albin de Lagarde » et « Benoît de Rô », habitant à Puycelsi et cédant des propriétés « confrontant le ruisseau du Rô et celui de Castel-Cabrier ».
Autant d’archives qui montrent le patient mais complet regroupement des acquisitions royales pour constituer une forêt qui sera maintenue jusqu’à nos jours dans le Domaine privé de l’Etat, à la différence de forêts voisines qui seront privatisées. Ce qui sera le cas de la forêt de Garrigue Clare dite aussi forêt de Bretou, située sur la rive droite de l’Aveyron entre Montricoux et Saint-Antonin, aux confins des causses de Limogne « sur le fonds sec et aride, plein de grès et de pierre cailloux de pierre, à tel excès à peine qu’y voit-on de la terre …qu’il est plus avantageux au Roi d’y fonder le revenu sur le pâturage que sur le bois », ainsi que devait le remarquer Froidour pour cette forêt qui avait appartenu aux Templiers de Montricoux jusqu’en 1307. Elle devint alors forêt royale après la condamnation de l’Ordre du Temple par le Roi Philippe IV le Bel avant que d’être délaissée à la communauté de Montricoux qui, faute de surveillance, la laissa envahir par les troupeaux de brebis. Ce sera aussi le cas de la forêt de Giroussens aujourd’hui privatisée ou bien encore, celle de la forêt de Sivens. Cette dernière forêt d’une surface de 600 hectares environ (six fois moindre que celle de la Grésigne) fut longtemps la propriété de la riche famille de Navarre, mais était propriété royale lorsque Froidour fit sa visitation de la Grésigne en 1658. Puis elle devint la propriété du seigneur de Montmiral et sera acquise en dernier lieu en 1970 par le Département du Tarn auprès des héritiers du Marquis de Solages lequel en utilisa longtemps les bois pour étayer les galeries des mines de houille de Carmaux.
Les clauses et réservations féodales, maintenues par les vendeurs au cours des transactions établies lors de ces reconnaissances de fiefs, d’affermages ou de ventes, constituèrent donc autant de « privilèges » reconnus par le nouvel acquéreur royal au profit de divers usagers particuliers. Que ceux-ci soient des seigneurs locaux, vassaux des Comtes de Toulouse, ou bien les habitants de communautés placés sous leur protection, certains purent continuer à bénéficier de la tolérance du ban féodal pour prélever en forêt de nombreux produits depuis la nuit des temps. En compensation la population locale supportait de multiples charges et contraintes liées à la dépendance d’une autorité féodale supérieure. Dès que la forêt de Grésigne passa entre les mains du Roi de France Philippe III le Hardi, le pouvoir royal allait supporter de plus en plus difficilement les désordres qu’engendraient ces privilèges relevant de coutumes accordées aux serfs et aux manants par le pouvoir féodal local. Faisant suite à l’antique « forestari» chargé de faire en sorte que chaque jour le feu de bois crépite dans les cheminées royales, le premier « Corps Royal des Maîtres des Eaux-et-Forêts », dits « enquêteurs, inquisiteurs et réformateurs », fut créé en 1292. Organisé de façon toute militaire, comme en témoignent les uniformes que portaient récemment encore les agents forestiers de l’Etat, ce corps de fonctionnaires royaux s’exerça à codifier les droits d’usage coutumiers en les limitant de plus. Dès lors, les habitants vivant à la périphérie de la Grésigne ne furent pas exemptés de tracasseries administratives visant à réduire leurs pratiques d’appropriation collective de produits forestiers divers indispensables à leur vie quotidienne. En devenant sujets du Roi de France, les Grésignols commencèrent à subir la férule du pouvoir central et la violence des institutions le représentant. Pour conserver les droits qu’ils avaient acquis de leurs seigneurs depuis le Haut Moyen Age où la forêt était considérée comme le bien de tous, une longue période de résistance débutait…
Contenu des privilèges en forêt de Grésigne durant le Moyen Age
Les textes et documents qui énumèrent les droits et privilèges des particuliers et des communautés en Grésigne sont souvent le fait des lettres patentes et actes de justice, prononcés avec l’intention d’en limiter l’usage ou de le supprimer. De nombreuses délibérations consulaires, puis municipales, prises par les communes riveraines de la Grésigne faisant référence à leurs titres pour justifier les droits coutumiers dont bénéficiaient les habitants, témoignent d’une attitude contestataire à l’égard des décisions prises par le Parlement toulousain, en se faisant l’interprète des plaintes et doléances exprimées vis-à-vis du comportement répressif des représentants des Eaux-et-Forêts en Grésigne.
On ne dira jamais assez combien ces usages coutumiers faisaient de la Grésigne un espace particulier, totalement intégré à la vie locale, tant ces droits et privilèges ont été importants durant de longs siècles pour nos ancêtres paysans et artisans qui vivaient en symbiose avec la forêt.
Que l’on juge plutôt de la diversité de ces privilèges qui dépendaient de la destination et des caractéristiques des produits, des nombreuses paroisses des communautés riveraines, du temps et du lieu selon l’époque de leur prélèvement ou de leur cueillette dans les parties de la forêt relevant des trois juridictions de Penne, Puycelsi et Castelnau-de-Montmiral.
En ce qui concernait le bois de chauffage, on distinguait « le bois mort, sec et gisant au sol », étant précisé que le bois de chauffage recueilli était celui correspondant à « la charge » que l’on pouvait porter à dos d’âne ou de mulet mais que l’on réduira à la charge de bois pouvant être transportée seulement à dos d’homme ou « sur le col » des utilisateurs. Quant au « mort-bois », cette dernière expression désignait les parties des arbres morts sur pied avec leurs branches sèches, mais donnait lieu selon son sens original à la coupe d’essences secondaires telles que buis, cornouillers, merisiers et autres, ce qui lui fera substituer l’expression générale et plus précise de « bois vifs », pour lesquels toute coupe était rigoureusement interdite en Grésigne.
Pour les bois d’œuvre, on distinguait dans l’énoncé des droits d’us général et plus précise de « bois vifs » pour lesquelles toutes coupes étaient rigoureusement interdite en Grésigne.
Pour les bois d’œuvre, on distinguait dans l’énoncé des droits d’usage, les bois sur pied de ceux « abattus par tempête ou par neige », spécifiant bien que leur utilisation ne pouvait être que personnelle et non mercantile, soit pour « la construction ou la réparation des maisons », soit pour la fabrication de « lattes » pour les toitures, soit pour la fourniture de « merrain » servant à fabriquer les douves des « vaisseaulx », c’est-à-dire la vaisselle vinaire telle que cuves, comportes et barriques fabriquées en bois de chêne ou de châtaignier, soit pour faire des « clôtures de jardin » et encore pour se procurer des « redortes» (liens) ou des « cordes et des chevilles longues et courtes ».
Lorsque les privilèges de se fournir en bois d’œuvre furent supprimés et que les habitants furent réduits à prendre le seul bois mort gisant au sol comme bois de chauffage, il en résulta donc une stricte interdiction de prendre du « bois vert», c’est-à-dire de couper des arbres sur pied.
En ce qui concernait les droits d’herbage et de pacage, il s’agit d’abord des animaux de trait utilisés pour le charroi ou le débardage des bois « pendant le chargement » lorsque ces droits concernaient le pacage en forêt des « bêtes de somme et animaux d’engraissement », il était bien spécifié que tout bétail destiné à être vendu dans le commerce en était exclu. Dans le cas où les animaux étaient surveillés par « le pastre commun » désigné par les Consuls de telle ou telle communauté, il était stipulé que les bestiaux devaient être « dénombrés, marqués », voire « munis de clochettes ». Les boucs aussi bien que les chèvres « à la dent ravageuse » étaient interdits en Grésigne, surtout dans les jeunes taillis aux pousses tendres que ces animaux affectionnent particulièrement ! Quels que soient les animaux, les troupeaux devaient obligatoirement suivre les chemins fixés pour se rendre aux parcelles forestières où le pacage était autorisé à certaines périodes de l’année seulement, pour telle ou telle espèce animale.
Pour ce qui concernait le droit de glandage, donc à utiliser les glands pour la nourriture des porcs (et peut-être pour la nourriture humaine par temps de disette), il était toléré sur des parcelles bien déterminées soit de les ramasser sur le sol avec « interdiction de les faire tomber », soit de les faire manger sur place durant certaines époques de l’année. Un privilège très particulier consistait à prendre en forêt des fougères servant de litières pour les animaux, ainsi que des plantes nommées« alaydut » ou « aleda », nom occitan de l’asphodèle (5), dont « les tubercules, remplis d’amidon, étaient destinés à l’alimentation des porcs, mais ont servi à faire du pain en période de disette » (6).
La forêt de la Grésigne était donc un espace partagé pour exercer ces divers droits d’usage. Nos ancêtres « boisilleurs » s’y rendaient en groupes de voisinage, chacun vaquant à son activité mais ensemble pouvaient se défendre éventuellement contre les loups et, surtout, mieux se protéger des gardes forestiers et leur résister si besoin était.
On comprend aisément que la règlementation tatillonne vis-à-vis des privilèges en Grésigne, gérée par une administration soucieuse de la maintenance de la forêt en bon état, multipliait les occasions d’enfreindre les limites de leur exercice par des usagers souvent… peu scrupuleux !
Les arrêts du Parlement de Toulouse pris à l’encontre des libertés communautaires et des privilèges en Grésigne
A la suite de l’acquisition de la forêt de Grésigne par la Couronne dès le début du 14ème siècle, l’administration forestière des Rois de France allait remettre en cause ces droits qu’elle supportait mal, ce qui la conduisit à traduire les Consuls des communautés riveraines locales et leurs manants devant la justice royale à maintes reprises. Nous verrons que ces privilèges, surveillés par un nombre insuffisant de gardes forestiers aussi faciles à corrompre que mal payés, persisteront dans la pratique quotidienne des Grésignols jusqu’à la moitié du 19ème siècle. Et même au-delà, de façon plus sporadique, puisqu’il est notoirement connu que pendant les années de sècheresse ayant succédé à la guerre de 1939-1945, les troupeaux de bovins allaient paître encore en Grésigne sans autorisation.
Les jugements du Parlement de Toulouse sous l’Ancien Régime qui visaient à diminuer progressivement les privilèges acquis étaient motivés, au-delà de l’égoïsme des puissants à l’encontre des pauvres gens, par un réel souci des forestiers du Roi, non moins justifié, de s’opposer au vandalisme et au pillage populaires de la forêt royale. Cependant, défendus par leurs Consuls dans des communautés jalouses de conserver les libertés et les prérogatives de leurs ressortissants, garanties par des titres remontant à 1273, les habitants riverains continuèrent à se livrer en Grésigne à des excès de toutes sortes, entraînant la destruction massive des taillis et compromettant l’avenir de la forêt.
Malgré « l’Ordonnance de Moulin sur le faict des Eaux-et-Forêts », édictée en 1376 (année de la mort du Prince Noir pendant la Guerre de Cent Ans), l’exercice incontrôlable des privilèges continua en Grésigne, tandis que le plus grand désordre régnait dans les pays voisins, que la peste ravageait et que les chevauchées anglaises et gasconnes finissaient de ruiner les campagnes environnantes.
Les nombreuses conditions participant à la limitation de l’usage de ces droits en Grésigne qui furent fixés de façon de plus en plus sévère par les arrêts de la Haute Cour de la justice languedocienne, à plusieurs reprises depuis le 14ème jusqu’au 17ème siècles, restèrent ainsi le plus souvent, vaines et inefficaces.
Ces dispositions, tantôt plus restrictives, tantôt plus tolérantes selon les concessions faites par les Rois successifs, ne pouvaient qu’engendrer de nouveaux différends car les pauvres habitants de Penne, de Puicelcy ou de Montmiral, de Saint-Beauzile ou du Verdier, face à l’urgence de leurs besoins de survie, ne tenaient guère compte de mesures de plus en plus tracassières, qui énuméraient les conditions imposées pour prélever en forêt le bois et les glands ou pour y faire pacager les animaux d’élevage.
L’appréciation plus ou moins rigoureuse de ces règlementations contraignantes que les « gardes-au-bois » de Grésigne pouvaient en faire dans leur travail quotidien de surveillance, entraînait des sanctions qui apparaissaient particulièrement injustes à de pauvres Grésignols illettrés, alors qu’ils se référaient à des us et coutumes transmis d’une génération à l’autre par la voie orale. Ces us et coutumes riches de savoir-faire oubliés sont aujourd’hui disparus car relevant d’une civilisation de pénurie, de misère et d’extrême précarité.
Furent ressenties comme vexatoires les mesures consistant à convoquer les Consuls devant les officiers royaux et devant le commissaire-enquêteur de Villiers à Toulouse en avril et mai 1332 et encore plus la décision de saisir le bétail des gens de Penne dans les années 1480, ou bien de « molester dans l’exercice de leurs droits » les habitants de Montmiral en 1494 allant jusqu’à faire confisquer et vendre par l’administration le bois sec que ceux-ci venaient de ramasser. Et cela, bien que la confirmation de 1483 aient autorisé les Montmiralais à ramasser le bois-mort et le mort-bois en Grésigne, « ainsi qu’ils avaient coutume de le faire du temps que les feux seigneurs de Penne en étaient seigneurs ».
Les mêmes vexations furent imposées lors de la Réformation de 1542 sous François Premier que nous verrons plus loin mais encore, le 22 juillet 1601, aux gens de Puicelcy chez qui les officiers et gardes de la forêt viennent saisir « le merrain qu’ils travaillaient dans la ville, l’ayant eu de privilèges ou acheté de ceux qu’ils ont privilèges en ladite forêt sans qu’ayant été trouvés faisant mal, ce qui est anéantir le contenu de nos privilèges ». Ce sur quoi, ayant délibéré, les Consuls décident de poursuivre la défense de leurs privilèges devant le Grand Maître des Eaux-et-Forêts afin d’éviter « l’usurpation qu’on en fait ». Le différend survenu se régla ensuite en 1605 après maintes réclamations, à la condition que confirmation de ces droits soient de nouveau renouvelés à la communauté de Puicelcy, moyennant que soient versée au Grand Maître des Eaux-et-Forêts de Languedoc Pierre de Blancour la somme de 120 livres (soit 40 écus). Semblable exigence financière fut imposée en même temps à la communauté de Penne.
Cependant, en 1606, de nouvelles Lettres Patentes pour Puicelcy furent obtenues, après de difficiles négociations, afin que soient garantis aux habitants leurs privilèges en forêt. Avec l’augmentation des tarifs de « l’albergue », redevance annuelle versée pour le maintien des privilèges figurant sur les budgets des communautés locales, ces remises en cause permanentes des usages coutumiers en Grésigne furent autant de provocations qui ne firent que liguer entre elles les communautés grésignoles et leurs Consuls pour s’opposer à l’administration royale des Eaux et-forêts. Certaines communautés feront preuve de leur esprit contestataire, soucieuses de défendre les droits d’usage de leur population, à l’instar des Consuls de Castelnau-de-Montmiral qui feront appel au Conseil royal en 1545 contre les jugements de Jean Bardon après la Réformation de 1542 qui réduisait leurs droits en Grésigne et, bien plus tard, à l’instar des Maires de Puicelcy-en-Albigeois qui feront de même pour contester près la Cour de Montpellier, au cours d’un long procès qui durera de 1827 à 1854, la suppression des droits d’usage en Grésigne. A la suite des visites d’inspection organisées en présence du Commissaire, député par Louis XIV en Grésigne, Louis de Froidour, les sévères jugements prononcés en 1666-1667 puniront d’une lourde amende les divers bénéficiaires d’usages coutumiers en forêt, et même suspendront tous droits d’usage en Grésigne pour une dizaine d’années, y compris le modeste ramassage du bois mort. Décision qui transforma les riverains en autant de « délinquants » poursuivis pour voler du bois en forêt !
Revendication des privilèges pendant l’inféodation de Grésigne et permanence des contestations consulaires à la veille de la Révolution
Au cours de la brève période 1770-1784 pendant laquelle, sous les règnes de Louis XV et de Louis XVI, la Grésigne sera « inféodée » au Comte de Maillebois qui en avait reçu tous droits seigneuriaux, y compris la surveillance avec prérogatives de police mais aussi de basse et haute justices. La résistance s’ensuivra pour sauvegarder les droits d’affouage permettant de s’approvisionner en bois de chauffe, malgré une répression de plus en plus active dudit Comte contre laquelle s’élevèrent des protestations unanimes.
L’un des témoignages contestataires des plus véhéments à l’encontre des gardes forestiers du nouveau maître ayant inféodé la forêt, sera rédigé en février 1789, dans le Cahier de Doléances des habitants de la « pauvre Communauté » de Penne dont le territoire est « assis sur un sol tout pierreux et sec, aride et entièrement monteux ». Les habitants de cette malheureuse communauté furent conduits à exprimer une plainte sciemment argumentée mettant en avant, non ses « privilèges » mais les interdictions bien plus radicales contre la « faculté » prise par ledit Comte, acquise… « à perpétuité ».
En effet, selon la revendication rédigée par les habitants de Penne, il était rappelé avec force que leur communauté bénéficiait de nombreux droits d’usage en Grésigne « ayant acquis de sa Majesté la faculté de prendre à perpétuité dans sa forêt royale de Grésigne du bois mort pour son chauffage ainsi que le bois nécessaire pour ses édifices et fermeture de leurs jardins et la faculté de faire pacager leurs bestiaux dans toute l’étendue de ladite forêt, moyennant une albergue de 21 livres qui a toujours été payée et que l’on paie encore annuellement ». Considérant qu’elle était soumise à des traitements injustes, la population de la communauté pennole dénonçait en conséquence dans son Cahier de Doléances « les tracasseries que les Gardes font journellement aux habitants par la capture, la vente et la confiscation de leurs bestiaux », en précisant qu’elle était l’objet de ces punitions « depuis la concession faite de ladite forêt en 1770 à M. le Comte de Maillebois » et, en conclusion, « qu’elle était privée d’exercer ses facultés ».
L’union faisant la force, une réaction de solidarité locale contre le pouvoir central s’était manifestée deux années plus tôt et s’exprimait aussi, par exemple, par le moyen d’une délibération du « Conseil Politique de Puicelcy » en date du 14 septembre 1787, envoyée au «Seigneur-Evêque du Diocèse d’Albi, subdélégué de l’Intendant du Roi à Montpellier », le tout à l’occasion d’un regain de sévérité des officiers forestiers de Grésigne qui, souligne le Premier Consul, « punissent les habitants troublés dans l’exercice de prendre du bois-mort en Grésigne, à la suite de la volonté d’en faire otage …Ce sur quoi, étant essentiel de maintenir la tranquillité à cet égard et de maintenir le droit de la Communauté, il a été donné pouvoir à Messieurs les Consuls de Puicelcy d’engager Messieurs les Consuls de Penne et de Montmiral à leur communiquer le mémoire qu’ils peuvent avoir en cette affaire et les plans qu’ils se proposent de suivre pour parvenir à l’objet commun de faire confirmer et expliquer le privilège qu’ont ces trois communautés de prendre dans la Forêt de Grésigne le bois mort et mort-bois pour leur chauffage » .
A la veille de la Révolution, il est significatif que ce soit les Consuls de Puicelcy qui lancent un appel à la solidarité intercommunautaire autour de la Grésigne en appelant à la rescousse les Consuls de Penne et de Montmiral pour faire face à l’administration royale dont les mesures suscitaient la révolte des habitants riverains en voulant supprimer leur privilège de prendre en forêt « le mort-bois et le bois-mort pour leur chauffage ».
Pendant la Révolution, face à des abus et délits généralisés, l’administration forestière continua, mais en vain, à remettre en cause ces droits d’usage en forêt pour une raison supplémentaire, cette fois idéologique, visant à supprimer tout ce qui relevait de la notion de privilège comme s’opposant au principe d’égalité entre les sujets du Roi devenus citoyens d’une République Une et Indivisible. La résistance populaire s’organisa et les nouveaux élus municipaux refusèrent d’obéir à cette nouvelle conception, refusant de confondre des droits acquis en forêt qui profitaient surtout aux couches les plus pauvres des populations grésignoles relevant du Tiers Etat, avec les vrais privilèges, fiscaux notamment, gracieusement accordés sous l’Ancien Régime à la Noblesse et au Clergé.
A ce sujet sont singulières autant que contradictoires les dispositions prises par exemple par la municipalité de Puicelcy dont la Garde nationale surveillait en Grésigne les menées contre-révolutionnaires, mais qui décida cependant de défendre, ainsi qu’en fait foi une autre délibération municipale du 4 Octobre 1792, l’un de ses ressortissants, Antoine Marmande, revenant de Grésigne « avec deux de ses bourriques» chargées de bois, « charges de bois quele corps municipal reconnaît comme bois de privilège et fait déposer à l’Hôtel de Ville », en lieu sûr, pour éviter sa confiscation et pour arrêter aussi les poursuites des gardes forestiers sur le pauvre ère auquel on avait déjà confisqué la hache.
Voilà bien une anecdote qui montre l’attachement à la tradition des usages coutumiers en Grésigne par-delà les contradictions et l’ambiguïté du comportement des notables, très attachés aux idées révolutionnaires au sein de la municipalité de Puicelcy mais s’opposant directement aux représentants de l’administration forestière de la toute jeune Première République qui venait d’être proclamée quelques jours à peine avant cet incident.
Pour les récents élus du corps municipal de Puicelcy, on ne s’embarrasse pas de principes puisque le Maire de l’époque qui défend « le bois de privilège » pour ses administrés dénonçait au contraire la Grésigne comme étant un des « biens privilégiés » (celui du Roi) qui échappait à la « taille » sur le territoire de la commune de Puicelcy,et qu’il convenait donc d’en faire payer l’impôt foncier à Louis XVI ! Ajoutant qu’il fallait auparavant faire arpenter la Grésigne au même titre que « les autres fonds privilégiés appartenant à Messieurs de Puysségur et de Tauriac et à Monsieur de la Mothe, possessions qui n’étaient pas allivrées et compoisées, ni cottisées avant la Révolution, et qui doivent l’être…ce qui soulagera d’autant nos propres impositions », remarque avec pertinence l’habile bourgeois marchand de vin Maffre Farjanel (7).
Tout autant que les Consuls des communautés grésignoles surent s’entendre à maintes reprises pour défendre ensemble les droits d’usage en forêt de leurs paroissiens devant le redoutable Parlement de Toulouse, les Maires de Puicelcy sous la Révolution, ainsi que leurs successeurs, demeureront les plus fermes soutiens d’une population locale majoritairement pauvre, prompte à la désobéissance, voire à la rébellion, pour exercer et défendre ses « privilèges » en forêt.
Bien que nommés ensuite par les tout-puissants Préfets de l‘Empire et de la Restauration, et donc sujets à révocation, les Maires et les Conseils municipaux grésignols, à leur tour, n’hésiteront pas à prendre au 19èmesiècle la tête de la révolte, pour défendre devant les tribunaux, dans des procès interminables, les droits et usages collectifs en Grésigne de leurs administrés, droits et usages dont les Lois napoléoniennes de 1804 et le Code Forestier publié sous la Restauration en 1827, décréteront la suppression définitive.
Les privilèges seront ainsi restés, pendant plusieurs siècles, les garants d’une forêt de Grésigne accessible et utile à tous, revendiquée comme étant le bien de tous, pleinement intégrée à son environnement humain et social. Transmis de génération en génération, ces usages coutumiers en Grésigne faisaient partie pour nos ancêtres de leurs représentations mentales aussi bien que de leur préoccupation permanente, de leur dur labeur quotidien et de leurs activités domestiques.
La résistance que les Grésignols et leurs représentants opposèrent à la suppression progressive de leurs droits d’usage, résistance à ce qui fut ressenti comme une spoliation marquée de punitions, d’amendes et de litiges, conduira à la séparation symbolisée par le fossé et le mur que Froidour avait faits établir sous les ordres de Colbert, et aboutira même à une rupture de fait entre le milieu rural et l’espace forestier dont les intérêts réciproques seront dissociés peu à peu sous la contrainte. L’équilibre agro-sylvo-pastoral des petits pays grésignols sera ainsi gommé peu à peu et mis aux oubliettes de l’histoire.
Les diverses communautés bénéficiaires de privilèges en forêt de Grésigne
A la fois souvenirs d’une liberté sans entrave au sein de ce qui restait d’une forêt hercynienne encore quasi-naturelle puis droits acquis par concession féodale que des seigneurs accordèrent collectivement aux serfs travaillant leurs terres en échange de la protection offerte par le château, mais aussi en contrepartie de l’assujettissement des divers tenanciers au ban seigneurial et au paiement du cens, les usages coutumiers en Grésigne reconnus par le nouveau propriétaire royal aux habitants riverains étaient variables d’une communauté à l’autre.
Les Consuls avaient à charge de faire respecter par leurs ressortissants l’utilisation stricte de ces droits tolérés comme étant des privilèges acquis, mais furent aussi conduits à s’en faire les garants tout autant que les défenseurs en faveur de la population des paroisses dont ils étaient les représentants face au pouvoir d’une administration monarchique et diocésaine de plus en plus prégnante et autoritaire.
Un rôle bien difficile pour les Consuls de nos communautés grésignoles qui les conduisit à se comporter moins en gardes-chiourme qu’en protecteurs bienveillants des populations dont ils avaient la charge ; population composée en large majorité de brassiers et d’artisans pauvres, prestes à la révolte lorsque le minimum de leurs besoins vitaux n’était pas assuré.
Cependant, nantis du pouvoir de police, les Consuls devaient aussi agir en fidèles gardiens de l’ordre établi pour les misérables sujets de Sa Majesté, dont on sait qu’ils avaient une vie difficile et que, taraudés par la faim en période de famine ou de disette, ils étaient vite enclins à outrepasser leurs droits et à devenir des insoumis dangereux malgré les sanctions individuelles ou collectives qui leur étaient appliquées.
Pour aussi prestigieux que fussent ces officiers royaux, les « gardes-au-bois » qu’ils dirigeaient, mal payés et aussi miséreux que la plupart des habitants de l’époque, avaient de temps à autre quelque propension à s’entendre avec les délinquants pour partager les bénéfices de leurs vols et chapardages en forêt.
Selon une expression reprise dans les écrits de l’époque, « ces gardes-au-bois mourraient de faim s’ils n’aidaient à voler le Roi » et selon un Mémoire du Marquis de Tauriac, au 18ème siècle encore, « l’on vole partout du bois en Grésigne et les plus grands voleurs sont les gardes qui s’entendent avec les habitants, le bois volé étant consommé dans la région ou porté à Montauban pour y être vendu » (8).
Les trois communautés riveraines de Grésigne les plus importantes par leur histoire et leur population, à savoir Puycelsi, Penne et Castelnau-de-Montmiral, furent celles qui, depuis le Moyen Age, se virent octroyer les droits d’usage les plus étendus en Grésigne tels que nous les avons déjà énumérés, privilèges dont leurs habitants profitèrent jusqu’aux jugements qui seront prononcés en 1667, à l’occasion de « la Grande Visitation et Réformationhttps://histoireforetgresigne.art.blog/2020/02/12/reformation-de-la-gresigne-jugements-et-sanctions-de-froidour-en-1667/ (9) », où ces communautés se verront sanctionner par Froidour comme nous le verrons ultérieurement.
Parmi les autres communautés voisines de la Grésigne titulaires de divers droits d’usage dans cette forêt, certaines qui n’étaient point limitrophes de la forêt se virent accorder ces « privilèges » de façon plus partielle et plus tardivement que les trois plus importantes communautés précédentes.
Ce fut le cas du Verdier dont les droits d’usage ne furent reconnus qu’en mai 1496, sous Charles VIII, moyennant un droit d’entrée de « 20 livres pour une fois seulement », plus une « albergue annuelle de 120 sols » (6 livres). Mais ces droits ne furent pas renouvelés après 1720 aux habitants de cette petite communauté de la vallée de la Vère.
Cette dernière date fut aussi celle de l’extinction des droits d’usage en Grésigne pour les habitants de la communauté de Vieux qui se prévalaient cependant d’un arrêt du Parlement de Toulouse du 24 mars 1496 pour pouvoir y ramasser le bois mort uniquement. Il en fut de même pour les familles de Saint-Beauzile et de Campagnac auxquelles ce même droit avait été reconnu et maintenu par Bartier, Grand Maître des Eaux-et -Forêts, le 23 mars 1492, moyennant « un droit d’entrée pour une fois de 10 livres » et une« albergueannuelle de 6 livres » en guise de location.
Avec Bruniquel, les communautés de Vaour et Campagnac ne figurent que rarement parmi celles dont les habitants pouvaient aller en Grésigne pour y exercer des droits d’usage. Mais leurs habitants ne s’en privaient pas pour autant puisqu’ils furent aussi sanctionnés par Froidour en 1667. En ce qui concerne les deux dernières localités, la forêt royale avait une importance moindre car elles avaient à leur disposition une forêt communale distincte de la Grésigne désignée comme étant les « Bois de Vaour » situés entre ces deux villages selon les cartes anciennes.
Les gentilshommes verriers de Grésigne, dévastateurs de taillis
Parmi les centres de production verrière du Languedoc, la Grésigne a été, dès la fin du Moyen Age, l’une des régions les plus renommées avec l’Ariège et la Montagne Noire. Au 17ème siècle, la Province de Languedoc comptait cinq départements verriers. Celui de Grésigne comprenait l’Albigeois, le Rouergue et le Bazadais jusqu’aux confins de l’Armagnac et était représenté par son syndic aux assemblées de la corporation qui se tenaient à Sommières en présence d’un viguier qui était l’agent royal chargé d’assurer la justice commerciale et de percevoir les droits afférents à diverses marchandises.
Le privilège de fabriquer et de travailler le verre fut exceptionnellement accordé aux nobles par Louis IX, et ce par dérogation aux principes de la noblesse pour laquelle étaient interdits tous travaux lucratifs et besogneux laissés au roturiers. Il s’agissait là d’une compensation consentie, de façon exceptionnelle, par le pouvoir royal à certains nobles qui s’étaient ruinés pendant la septième croisade de 1248 à 1254 en Palestine, d’où ils rapportèrent les secrets de cet art du feu (10).
Les familles de verriers en forêt de Grésigne
Dusse en souffrir quelque peu l’honneur des Grésignols, la vérité veut que, parmi les premiers verriers installés dans la région, figurent ceux qui se sont d’abord établis au nord de la Grésigne et en dehors de la forêt, ainsi qu’en attestent des actes notariés en 1409 pour Pierre Estève, Jean Colomb et Jean Trortol « etiam veyrerius » à Laguépie. Le même Jean Colomb se trouve également cité, la même année, comme verrier dans la belle et profonde vallée de Bonan qui part de Milhars pour remonter vers Roussayrolles, tandis qu’un certain Gilles Granier travaillait, dès 1434, « à la Veyrerie del Thoron » à Sommart (à 2 km du Riols, dans la commune de Saint-Martin-Laguépie) où se trouvent des affleurements de grès, roche utile à la fabrication du verre. Comme les de Robert venus d’Ariège, ce fut aussi une importante famille de verriers que ces Granier ou Grenier que l’on retrouvera disséminés, pour les uns à la « verrerie des Cabanes » à Saint-Beauzile en 1452, pour d’autres à la « veyrerie de Bonan » en 1453, à la « veyrerie del Crozes » à Laguépie en 1466, et pour d’autres encore, parmi leurs descendants, à la verrerie de « San-Peyre de Tréban » à Penne en 1491. Après quoi, devenus protestants, divers membres de cette famille Grenier, installés dans les verreries de Haute-Serre et de Fonblanque sur la commune de Penne, s’exilèrent en Angleterre suite à la Révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Trois frères Grenier de Haute-Serre (Commel 33 ans, Sarradère 30 ans et Lormande 26 ans), accusés de rébellion et de tentative d’assaut de la prison de Caussade où était détenu un de leurs amis huguenots, furent pris, condamnés à mort et exécutés en 1702 sur la place du Salin à Toulouse. De 1746 à 1790, dix membres de la famille protestante des Grenier ont obtenu la permission d’être enterrés au cimetière catholique de Penne. L’état des capitations de la communauté de Puicelcy signale encore en 1702 un sieur Charles de Grenier, verrier vivant à « Terride », et le premier registre d’Etat-Civil de la commune de Puicelcy mentionne enfin, en date du « 17 messidor An VI (6 juillet 1801), le décès à l’âge de 62 ans, de Simon, Joseph Granier de Terride, verrié, né en 1739 au lieu-dit Lavaur (11) ». On retrouve d’autre part l’alliance de cette famille par le mariage en 1764 de l’une de ses descendantes, Catherine de Grenier, avec Jean de Robert, qui firent ensuite baptiser leur fille Marie-Anne née à Haute-Serre, par convenance peut-être plus que par conviction.
Verres de Grésigne
L’apparition des premiers verriers signalés en Grésigne remonte donc à la seconde moitié du 14ème siècle, quelques années après un nouvel Arrêt royal de 1339 qui confirmait la réservation d’exercer l’art de la fabrication du verre aux seuls nobles, privilège renouvelé par une charte de 1438 édictée par Charles VII, puis par un autre arrêt de 1445 qui stipulait « que nul ne peut exercer le dit art de verrier s’il n’est noble et procréé de noble génération de verrier ». Ainsi s’explique le fait que les familles de gentilshommes verriers en Grésigne étaient alliées non seulement par des mariages fréquents mais se constituaient aussi en groupements de plusieurs verriers travaillant ensemble.
Tel était le cas de l’association entre les de Grenier de la verrerie de Fonblanque et ceux de Haute-Serre alliés avec les de Robert. Citons l’association des Noguier de la verrerie de Lafage œuvrant avec les de Grenier ou Granier de la verrerie des Cabanes, celle des de Suère, ancien syndic des verriers de Grésigne et propriétaire des verreries de Littre et du Sauze à Puycelsi (12).
Travaillaient plus ou moins ensemble également les Audouin, sieurs de Lassalle (anciens descendants des Audoyn de Périlhac où vivent encore non loin de là des personnes ayant pour patronyme le nom Audouy), parents avec les Audoin de Lyssard de la verrerie de Lyssard,verrerie créée par Jean Amoin (ce dernier cité dans le compoix de Puicelcy réalisé en 1678 peu après la visitation de Froidour). Non loin de la précédente, il y avait la verrerie de Merlins, autre atelier commun ayant ses vestiges abandonnés près de Mespel (commune de Larroque) dans la vallée du rio de Beudes, ruisseau se jetant dans la Vère à Saint-Martin d’Urbens.
L’indication du lieu où se trouvaient certaines de ces verreries figure encore sur les vieilles cartes géographiques, comme la carte du Canal de la Vère établie par Bourroul en 1750, mentionnant par exemple la verrerie d’Issart au-dessus de la petite chapelle Notre-Dame du Désert (église de Mespel) et comme la verrerie de Combalade située au Pas du Sauze où la maison des verriers se trouve toujours bien conservée avec une très belle porte ouvragée du 17ème siècle et un dallage authentique de grosses pierres plates constituant le sol de la cuisine.
Emouvant document de pierre aussi que ce verrier de Grésigne, souffleur de verre, gravé avec l’écusson portant ses armes sur le linteau de la porte d’une vieille maison datant du 14ème siècle située à Lassagne près de Lafage, au nord de la route allant de Saint-Beauzile à Vaour.
Autorisés à porter l’épée et le chapeau de velours, les gentilshommes verriers constituaient « une bien curieuse caste fermée et pittoresque pour lesquels l’art du verre ne dérogeait pas » (13). Ils étaient installés sur le pourtour de la forêt de Grésigne et y bénéficiaient d’un privilège royal pour les coupes de taillis dont l’abattage n’était que saisonnier. En effet, ces coupes leur étaient permises entre le 1er novembre et le 15 mai seulement, moyennant une « albergue » (droit de location) plus ou moins symbolique et dérisoire. Cette faveur, que de Froidour jugera scandaleuse et fera supprimer en 1666, assurait aux verriers un approvisionnement peu onéreux pour chauffer leurs fours en prenant du bois à proximité de l’endroit où ceux-ci étaient construits. La période hivernale au cours de laquelle les fours étaient mis en activité portait le joli nom de « réveillée » (14).
Les secrets d’une fabrication du verre et d’un art prestigieux
Selon de nombreux auteurs, il n’est pas exclu de penser que les premiers fours à verre, très rustiques, sur l’emplacement desquels furent repris des fours à chaux pour certains, et dont l’utilisation n’était qu’intermittente en fonction des saisons où la coupe du bois était permise, n’avaient qu’une brève existence liée au voisinage immédiat du taillis à exploiter. Ils étaient donc rapidement abandonnés pour être reconstruits ailleurs dans des secteurs nouveaux, aux lisières de la forêt où le combustible abondait sur place afin d’éviter ainsi un transport aussi difficile que coûteux.
La fabrication du verre a été l’un des grands faits économiques de la Grésigne. Elle relevait d’un savoir-faire et de procédés aujourd’hui perdus, réalisés dans des fours dont il ne reste que des vestiges épars où les ronces ont tissé leur trame épineuse ; fours rustiques souvent construits ou creusés en partie à même le sol. Il n’en subsiste que des pans de parois en pierres de taille, noircies ou vitrifiées par les cuissons successives. Souvent aménagés dans les dénivelés de talus, à proximité de ruisseaux ou de mares, chauffés avec des fagots ou des bûches de bois d’essences diverses, ces fours cylindriques permettaient d’atteindre et de maintenir une température de l’ordre de 1 000 à 1 100 degrés et au-delà, chaleur nécessaire à la mise en fusion d’un mélange à base de silice et d’oxydes métalliques divers, comprenant, d’une part les sables blancs ou roux provenant vraisemblablement du grès pilé pris dans diverses carrières de grès rouge ou encore au niveau d’ affleurements de grès blanc (à Mongach ou à Haute-Serre par exemple), d’autre part un fondant composé avec le matériau gréseux par les cendres provenant de la combustion de bois d’essences diverses et de fagots de bruyère, brûlés à même le four et contenant du sodium, du potassium, du calcium ou du magnésium (15). Les combinaisons métalliques oxydées permettaient d’obtenir, avec d’autres oligo-élements contenus dans des cendres végétales dérivant de la combustion d’espèces végétales mélangées selon certaines proportions, une gamme de coloration des verres caractérisée par des tons bleutés à violacés constituant, pour chacun des verriers de Grésigne, l’un des secrets de fabrication.
Certes, les verriers de Grésigne fabriquaient aussi des objets utilitaires en verre blanc ou coloré, tels que bouteilles, bonbonnes ou autres récipients rustiques destinés à mettre de l’huile ou du vin. Mais c’étaient aussi des artistes créant des formes harmonieuses pour de multiples flacons, burettes, « pourrous » (flacons permettant de boire à la régalade) et autres bouteilles à la panse renflée, arrondie ou quadrangulaire, aux reflets transparents et enchanteurs. Nos verriers savaient aussi décorer les objets en verre creux qu’ils façonnaient avec l’aide de la canne à souffler, là d’un modeste bourrelet en relief ou d’une gracieuse collerette entourant le col d’un carafon, là encore d’un curieux oiselet inattendu surmontant l’anse d’une cruche…
Ce sens de la création artistique, allié au titre de noblesse de ces gentilshommes portant l’épée mais travaillant au fond des bois dans l’alchimie mystérieuse de la pâte de verre en fusion, n’ont pu engendrer chez nos contemporains qu’un regard mythique sur les aspects d’une forêt de Grésigne, sauvage et isolée, où des artistes verriers travaillaient en secret.
Ainsi que les moines du Haut Moyen Age ont emporté avec eux les secrets de l’art de l’émail qu’ils tenaient de civilisations plus anciennes d’Egypte et d’Orient, les gentilshommes verriers de Grésigne restent aujourd’hui entourés de l’aura du secret de l’utilisation de la fougère, plante abondante en forêt, aux cendres riches en sels de potassium, ou bien de la salicorne, plante provenant des bords de la Méditerranée, aux cendres riches en sels de sodium, pour obtenir des verres blancs transparents ou bien des verres aux tons colorés du vert au bleu et du violet au noir. Le résultat de ce travail est conservé dans divers musées.
Les vestiges des anciennes verreries en bordure de Grésigne
Les vestiges des anciennes verreries sont rares et peu nombreux en forêt de Grésigne, car le temps et les hommes ont participé à la destruction de ces lieux où les fantasmes de collectionneurs restent encore attisés par la présence de quelques tessons de verre mélangés à la terre. Même dans les brocantes, la trouvaille d’objets en verre de Grésigne est exceptionnelle aujourd’hui: les belles pièces en verre de Grésigne sont précieusement conservées, soit par des particuliers qui consentent à les montrer à l’occasion d’une exposition passagère, soit dans les collections non moins remarquables qui sont détenues par les musées des villes de Lisle-sur-Tarn, d’Agen, d’Albi ou de Montauban par exemple.
On pourrait s’étonner du faible nombre de verriers que sanctionna Froidour en 1667, en supprimant leur privilège de se fournir en bois de chauffe en échange du paiement « d’une albergue de 50 livres », tolérance qualifiée de « faculté abusive » qui amena le commissaire royal à obliger derechef « ces dévastateurs de taillis » à « user du bois des ventes », c’est-à-dire à acheter leurs coupes de bois en participant aux adjudications des lots mis en vente en forêt. Ces ventes étaient organisées selon les nouvelles dispositions et règlements que fixa l’administration sur les directives établies par Froidour lui-même, en serviteur zélé du Ministre Colbert, Contrôleur général des Finances du Roi Louis XIV.
Il n’y avait en effet que quatre verreries en activité en lisière de Grésigne au moment de la Visitation préparant la Grande Réformation des Eaux-et-Forêts et des jugements de Froidour qui s’ensuivront en 1666-1667. Les quatre gentilshommes verriers qui feront l’objet de la colère de Froidour sont les « sieurs Amoin établis à Lissac » (L’issart près de Mespel (?)), « Garnier de Bernoze » (Grenier de Bernoue (?) situé dans la Commune de Vaour), « Foulaquier à Merlens » (Filaquier à Merlins) et « David Delriol, sieur de Lasbordes ».
Parmi les verreries les plus récentes, on en dénombrait encore cinq au moins en 1725 et seulement quatre en 1753 :
les verreries situées dans la communauté de Puicelcy, à savoir celle du Sauze nommée aussi de Combalade (16) qui fut créée en 1684 à l’entrée de la forêt au bord de la route venant de Puycelsi et qui fonctionna jusqu’en 1814, bien après celle de Littre que l’on mentionne dès 1568 mais qui est encore mentionnée en activité de 1725 à 1778. Quant à la verrerie de Lyssard, qui figure alors au lieu-dit La Verrière au bord du ruisseau de Beudes, à un km au nord de Mespel sur la commune actuelle de Larroque (dans les anciens bois appartenant à la famille de Tholosani), elle est signalée en 1639 et 1660, jusqu’en 1685 seulement, tandis qu’une autre verrerie située plus en aval, à Merlins, était dirigée de 1666 à 1676 par le verrier Pierre de Filiquier, descendant d’une famille de verriers auvergnats qui se retira à Montrozier après sa vente à Antoine d’Amoin,
les verreries situées dans la communauté de Penne à savoir celle de Lassagne (1696 à 1766) au bord de la route de Haute-Serre à Bruniquel, et celle de Fontblanque (de 1635 à 1666, puis de 1695 à 1748),
les verreries situées sur la commune de Vaour, à savoir celle de la Verrerie Basse et celle(s) de Haute-Serre. Cette dernière verrerie (certains disent qu’il y en eut plusieurs), déjà citée au 15èmesiècle, fonctionna jusqu’en 1850,
une seule verrerie, celle du Pech de l’Aigle, fonctionna un temps au centre de la forêt. C’était l’une des plus perfectionnées, aussi bien par la conception de son four plus réduit où étaient placés des creusets pour recevoir le verre en fusion, que par l’utilisation plausible du charbon de bois comme combustible. Ce qui permit à cette verrerie d’être gratifiée par un avis favorable en 1786 pour y faire, en plus des objets en verre creux soufflé, une « glacerie » (17) dont on ne peut dire cependant si l’ambitieux projet aux techniques plus élaborées put aboutir ou non.
En résumé, du 14ème au 15ème siècles, la création de verreries en bordure de Grésigne fut limitée à un nombre de une à trois par siècle, de sorte qu’au cours du 16èmesiècle, le nombre de verreries en activité pouvait s’élever, au maximum, à une dizaine, comme c’était le cas pour celle de Cabanes près de Saint-Beauzile (signalée dès 1451 jusqu’en 1552), celle de Mongach (1496 à 1549), celle de Grattegaline près des Abriols (1495 à 1531), celle de Saint-Palavy près de Périlhac (1553 à 1574), celle de Littre dite aussi verrerie de Fromentals (1568 à 1637) située à la lisière sud de la forêt à la limite des communes de Puycelsi et de Montmiral.
Au milieu du 17èmesiècle, quatre verreries font encore l’objet d’amendes infligées par le Parlement de Toulouse à la suite des procès que Froidour intenta aux gentilshommes verriers. Il est évident en effet que lors de sa visitation effectuée en Grésigne en 1658, le Grand Maître des Eaux-et-Forêts Froidour considéra la présence des verriers comme l’une des causes du désordre et du pillage en Grésigne. Dans son rapport, Froidour exprimait en effet son regret de voir « que l’on ait même souffert l’établissement de plusieurs verreries aux rives de la forêt dont les Gentils Hommes, moyennant une albergue ou redevance de cinquante livres, avaient liberté de prendre du bois autant que bon leur semblait »(18).
Mais le déclin des verriers de Grésigne sonna définitivement dès que le Marquis de Solages eut l’autorisation au 18èmesiècle de fabriquer du « verre de rôture » avec du « charbon de terre » dans sa verrerie installée à « Cramaux » en 1754. La concurrence sera alors fatale au « verre noble » produit par les derniers gentilshommes verriers en Grésigne, parmi lesquels ceux de la famille de Suère qui fermeront leur verrerie du Sauze à Puicelcy en 1814, tandis que les descendants des de Robert arriveront à survivre dans la verrerie de Haute-Serre jusqu’en 1850.
L’aventure des verriers aura donc duré en Grésigne 500 ans environ (de 1350 à 1850) mais leur âge d’or n’aura été que celui qu’aura duré leur privilège d’utiliser le bois de la forêt du 14ème au 17ème siècle. Malgré la suppression définitive de leurs privilèges en 1667 par Froidour qui les obligera à participer aux adjudications des coupes de bois mises en vente en Grésigne et malgré l’exil que choisiront de nombreux fils de verriers protestants, à l’instar des de Grenier ou de Robert après la Révocation de l’Edit de Nantes le 18 octobre 1685, quatre à cinq verreries fonctionneront au cours du 18ème siècle. Et ce ne seront plus que deux verreries seulement qui poursuivront leur production en Grésigne pendant la première moitié du 19ème siècle.
Autres dons et droits d’usage en Grésigne accordés aux particuliers
Hors des habitants des communautés riveraines et des verriers, divers ordres monastiques de la région proche ainsi que d’autres particuliers avaient pour les uns obtenu des dons et, pour les autres, avaient acquis des privilèges de type corporatif en Grésigne.
Il semble que les dons à titre gracieux n’aient pas toujours été faits en nature, mais quelques fois en argent. Ce fut le cas « d’un don de 200 livres à prendre sur les revenus de la Grésigne », don fait le 23 septembre 1365 par Louis d’Anjou (frère du Roi Charles V) et par le Lieutenant général du Languedoc, en faveur du Chapitre de l’Eglise Sainte-Cécile d’Albi pour la construction du clocher de leur cathédrale.
Le Roi François Premier dont on sait combien les consuls de Gaillac tinrent à le recevoir en leur ville avec faste, mais non sans des vues désintéressées, leur accorda, le 22 février 1521, un droit dit de « gaudence », c’est-à-dire le droit d’être adjudicataires prioritaires afin que, chaque année, « les manants et habitants de Gaillac, pour faire leurs dites pipes et barriques et autres vaisseaulx à eux nécessaires pour leurs dits vins et non à autres, puissent acheter 150 arbres dans ses forêts de Grésigne et de Giroussens depuis les avents de Noël jusqu’à la fin du mois de Février ».
Cette autorisation était accordée aux vignerons de Gaillac avec les clauses habituelles de tous les privilèges en Grésigne : l’entrée en Grésigne pour faire les coupes était ainsi limitée pour les « Rois de la poude » à deux mois environ seulement, et les bois devant être obligatoirement retirés de la forêt dans ce laps de temps car ne pouvant être vendus ou commercialisés puisque expressément réservés aux seuls besoins personnels de l’usager en matière de futaille.
Vexations et chicanes pour les privilègesdes communautés
D’un côté, les communautés grésignoles et leurs consuls défendaient l’intégrité des divers droits d’usage de leurs ressortissants qui trouvaient dans la forêt une source précieuse de bois de chauffage, mais aussi de bois d’œuvre pour la construction des maisons, ainsi que de pacage et d’herbage pour la nourriture de leurs animaux, de l’autre, l’administration royale ne voit dans ces usages abusifs pratiqués par la multitude des manants habitant les villages alentour que licence, pillages et vols, mettant en danger la gestion de la forêt du Roi.
Les riverains ayant droit d’accès en Grésigne deviendront en effet de plus en plus nombreux. Ce sera dû à une démographie importante retrouvée au cours du 16ème siècle après la Guerre de Cent Ans qui conduira à la première grande Réformation de la Grésigne en 1542 sous François Premier, mais aussi vers la moitié du 17ème siècle après le désastre des Guerres de Religion qui conduira à la grande Réformation de Froidour en 1666 sous Louis XIV. Le recensement établi par le Diocèse d’Albi en 1709,vingt ans après le petit âge glaciaire indique que les seules populations de Castelnau-de-Montmiral, Puicelcy et Penne étaient estimées à 3 611, 2 310 et 2 208 habitants, soit une population grésignole sensiblement égale à celles des années 1542 et 1666.
Déjà, pour protéger ses forêts, le 14 août 1331, au début de la Guerre de Cent Ans, le Roi Philippe VI de Valois avait désigné Guillaume de Villiers (dénommé aussi Villars) à titre de Commissaire Enquêteur pour les Eaux-et-Forêts. Rappelons que cet agent royal convoqua à Toulouse les Consuls de Puycelsi, de Penne et de Castelnau-de-Montmiral en avril et mai 1332, à tour de rôle, pour régler des situations conflictuelles. Les trois Consulats précités obtinrent la « confirmation du don volontaire fait par les gens du Roi aux habitants », mais ce fut selon des modalités différentes car l’on savait déjà qu’il fallait diviser pour régner ! Les habitants de Penne et de Puycelsi se virent ainsi reconnaître des droits de pacage et d’herbage qui furent refusés à ceux de Montmiral. Les « droits d’entrée » furent aussi négociés au cas par cas selon des rapports de force différents ou préférentiels puisque Castelnau-de-Montmiral écopa de « 250 livres de Tournois petits », tandis que Penne put négocier « 150 livres d’entrée à régler en trois termes », plus une « albergue deun marc d’argent » (taxe annuelle).
Quant à Puicelcy, en date du 6 avril 1332, le Consulat se vit seulement imposer de « 100 livres de tournois petits payables en deux termesune fois pour toutes » pour confirmer les droits déjà reconnus en 1308 à cette communauté englobant alors Larroque, Mespel et les Abriols, plus une redevance annuelle de « 30 sols payables à Noël », albergue qui sera portée à 37 sols en 1720, mais qui ne sera plus que de 23 sols sur les comptes du budget consulaire de Puicelcy en 1788. Cette diminution de l’albergue de 37 à 23 sols deux ans avant la tourmente révolutionnaire tenait compte de la suppression des « droits de glandage » pour les « Puicelciens » de l’époque, bien que les gardes n’arrivèrent pas cette année-là à se faire respecter d’une « trentaine d’entre eux portant un sac de glands sur la tête et disant qu’on ne les empêcherait pas » de ramasser des glands en Grésigne !
A l’encontre des griefs et revendications des communautés riveraines qui se plaignaient de la conduite tatillonne que leur faisaient subir les officiers forestiers royaux, les divers droits d’usage faisaient l’objet de continuelles remontrances et sanctions. C’est autour de la fameuse « table de marbre », à Toulouse, que les Consuls des communautés grésignoles étaient convoqués par les représentants royaux des Eaux-et-Forêts qui avaient droit de haute et basse justice sur les affaires de Grésigne et les délinquants. A l’occasion de chacun de ses renouvellements, « la confirmation faite par le Parlement de Toulouse ou par lettres patentes du Roi aux Consuls », en 1538, 1545, 1559, 1606, 1627, 1660 pour les dates qui concernent par exemple Puicelcy, conduisait l’administration forestière à réduire l’étendue des privilèges dans tel ou tel secteur de la forêt tout en proposant une augmentation du tarif des droits d’entrée.
Toutes les démarches de l’administration des Eaux-et-Forêts pour limiter les droits d’usage en forêt provoquèrent de virulentes oppositions. Les délibérations consulaires de Puicelcy, en date du 27 octobre 1596 et du 25 février 1597, se font l’écho des pourparlers qui eurent lieu avec le Grand Maître des Eaux-et-Forêts du Languedoc à cette époque, François de Caulet, seigneur de Cadars, au sujet des droits à payer pour l’exercice des droits acquis par les habitants de leur communauté en Grésigne. Et, se plaignant d’avoir certains de leurs droits d’usage non reconnus, les Consuls de Puicelcy n’hésitèrent pas à plaider la défense des privilèges de leurs habitants auprès du Parlement de Toulouse lequel, dans son arrêt du 8 avril 1614, confirma la maintenance de leur privilège au bois de chauffage.
Remise en cause des privilèges en forêt de Grésigne aux 16ème et 17ème siècles
Comme nous allons en voir les divers aspects, la Grésigne fera l’objet de deux grandes « Réformations », à savoir celle conduite par le Commissaire Jean Bardon en juin 1542 et celle conduite par Froidour de 1658 à 1666. Si Jean Bardon était un juriste qui appliqua une réforme modérée des divers droits d’usage en Grésigne avec les conclusions d’un jugement qui fut au demeurant supprimé et remis en question par le Tribunal de Rouen en 1545, Froidour était un grand forestier qui, à la différence de son prédécesseur, parcourut pendant une semaine la Grésigne pour en noter la dégradation. Devant le spectacle d’une forêt abandonnée au pillage et saccagée par les riverains, Froidour constatait lors de sa visitation en Grésigne en 1658 que « jamais il ne s’y est fait aucune coupe réglée ». Le Grand Maître des Eaux-et-Forêts envoyé par Colbert mettait en effet l’accent dans son rapport sur l’impossibilité qu’il y a eu, jusqu’à sa venue en Grésigne, de faire respecter des coupes rases « par arpent, d’autant plus nécessaires en cette forêt que pour la faire revivre, il est à propos de la recéper entièrement ».
Cette dernière remarque prouve la faiblesse et l’impuissance des agents d’une administration royale qui ne pouvaient pas faire appliquer les prescriptions ayant trait à des coupes anarchiques. Froidour devait même noter dans son rapport que « les habitants des lieux de Puicelcy, Penne, Castelnau de Montmiral, Verdier, Saint-Beauzile, Vieux, Lamotte et Rouyré, qui se prétendaient usagers, ou pour mieux dire, qui sous prétexte de leur usage prétendaient être les propriétaires de la forêt, y ont apporté tant d’obstacles , tantôt par la violence, tantôt par chicanes et par poursuites qu’ils ont faites au Parlement et même au Conseil, qu’il leur a été impossible de faire réussir leurs bonnes résolutions « .
Ces observations publiées lors de cette période où Froidour préparait « la Grande Réformation des Forets » de 1658 à 1667, sont particulièrement éclairantes de l’attitude de rébellion que les habitants misérables des communautés grésignoles adoptaient vis-à-vis d’une administration royale des Eaux-et-Forêts. Il est vrai qu’à cette époque, dans diverses autres provinces, les paysans fomentaient des révoltes anti-fiscales contre la taille et la gabelle. Mais Colbert et ses Intendants vont prendre des mesures adaptées pour poursuivre la mise en place d’une administration plus efficace dans une monarchie française qui va devenir la plus puissante d’Europe. Les abus des manants et des nobles seront sanctionnés en Grésigne par de lourdes amendes que Froidour infligera sans pitié à tous les délinquants, pour asseoir la Réformation générale édictée par l’Ordonnance des Eaux-et-Forêts d’août 1669.
En quelque cent années en effet, entre 1658 et 1754, mais un siècle n’est rien dans l’histoire d’une forêt, l’installation d’un pouvoir royal absolu et la montée d’un centralisme fort vont s’exercer à obtenir un contrôle de plus en plus sévère des droits d’usage locaux en Grésigne pour y rétablir l’ordre et le respect d’une meilleure gestion forestière.
En guise de conclusion à ce chapitre…
Faisons le point sur l’histoire de la forêt de Grésigne féodale et royale, du Moyen Age à la Révolution, telle que nous venons d’en évoquer divers aspects que nous avons regroupés en la qualifiant de « forêt-cueillette : une forêt pour tous », un titre qui ne devrait pas cacher les tensions, voire les violences, opposant les parties en présence, d’un côté la population des communautés périphériques gérées par des Consulats, de l’autre les représentants de l’administration des Eaux-et-Forêts, première administration royale créée par Philippe IV le Bel dès 1285.
L’histoire de la Grésigne repose en effet sur une dualité : celle d’une représentation du menu peuple des pays grésignols qui conçoit la forêt comme un espace naturel faisant partie des biens communs au même titre que l’eau et que l’air qu’il respire, totalement opposée à celle d’une vision de la forêt régentée comme un espace juridique, géré à des fins financières pour garantir au Roi le revenu le plus élevé possible.
Il en résultera une opposition entre le pouvoir local des Consuls, en prise directe avec la grande pauvreté de ses administrés, et le pouvoir central détenu par le personnel des Eaux-et-Forêts et défendu par la justice du Roi avec pour objectif la confiscation des privilèges au détriment des « manants » constituant le peuple.
C’est ce que nous confirmeront les Réformations de Jean Bardon en 1542 sous François Premier puis celle de Louis de Froidour en 1666 sous Louis XIV. Réformations que nous détaillerons dans les chapitres suivants. Nous verrons ensuite que l’enclavement de la forêt de Grésigne ne pourra être résolu qu’un siècle plus tard par le projet du canal de la Vère établi par Bourroul en 1750 sous Louis XV et ce, malgré l’inféodation de la Grésigne au Comte de Maillebois. Cette inféodation sera soutenue par un rapport des officiers de Eaux-et-Forêts de Villemur publié en 1758 sur l’état de la forêt et la vente de ses bois, ce qui n’évitera pas la ruine de ce haut personnage quelques années avant la Révolution, après de nombreux déboires que nous nous efforcerons de démêler.
1.Edmond Cabié « Droits et possessions des Comtes de Toulouse en Albigeois », page 17
2.Raymond Granier, communication sur « La forêt de la Grésigne : des origines au 17ème siècle » parue en 1966 dans le Bulletin Philologique et Historique de la Bibliothèque Nationale (pages 225-258)
3.Le cens était « une rente féodale qui pesait sur un bien-fonds, la censive ». Le cens était, soit « quérable et perçu sur place par le Seigneur », soit « portable au domicile du Seigneur ». L’acapte était le droit dû lors du décès du seigneur direct ou du tenancier. (Guy Cabourdin et Georges Viard, « Lexique Historique de la France de l’Ancien Régime », Paris, 1992)
4.Elie-A Rossignol « Monographies communales du Département du Tarn », 1865. Tome 3, page 385 (Extrait des archives de Montmiral DD3)
5.Gustave Farenc « Flore occitane du Tarn », Agen, 1973
6.J-C Rameau, D. Mansio et G. Dumé « Flore forestière française », Paris, 2008. Cette plante était déjà fortement utilisée à cet usage en Grèce ancienne (cf. Hésiode)
7.Premier maire de Puicelcy de 1790 à 1791 figurant parmi les riches propriétaires avec la famille Bonnavencq de Laval dont la fille se mariera avec un de Tholosany, lesquels feront construire le château du village de Larroque
8.Note citée par le Général Féral au cours d‘une conférence faite le vendredi 13 décembre 1935 à l’Académie des Belles Lettres du Tarn à Albi (« Revue du Tarn », année 1936, page 102)
9.La « Grande Réformation » des forêts françaises est due à l’initiative de Colbert qui, par un Arrêt du Conseil d’Etat du Roi du 17 novembre 1661, fixa les règles d’exécution du renouveau de la forêt. Une instruction de l’Intendant des Finances Colbert du 10 mars 1663 détermina une règlementation contraignante mais efficace à long terme qui, après inventaire, donnera un nouveau départ à nos forêts pour un siècle et plus (voir Jean Prax, Actes du LVIème Congrès de la Fédération d’Histoire du Languedoc, Montpellier, 1984, pp 33-48)
10.Ce détail, rapporté par Monsieur Jean Gondran de Robert (Cf p 16 de la plaquette éditée pour le Centenaire de la Verrerie Ouvrière d’Albi par le Musée Albigeois Toulouse Lautrec en 1996, plaquette intitulée « Verres et verreries » qui traite de la production de verre dans le Tarn du 17ème au 19ème siècle), trouve sa source dans le compte-rendu de la dernière assemblée générale des Verriers du Languedoc avant la Révolution en 1753 où leur syndic général doyen Jean de Robert rappela les origines de ce privilège royal qui fut ensuite règlementé par un statut de gentilhomme-verrier par acte de Charles VII en 1445 dit « Charte de Sommières »
11.Le lieu-dit Lavaur est situé sur l’actuelle propriété du Département du Tarn à Puycelsi (Ferme du Roc), à l’extrémité nord du Verger Conservatoire, où se trouvent encore les ruines de ce qui fut aussi peut-être une ancienne verrerie plus ou moins temporaire
12.Nous avons retrouvé sur le premier registre d’Etat-civil de Puicelcy mention de l’une de ces associations de verriers travaillant ensemble dans la même verrerie au Sauze (« Verrerie du Sauze dite aussi de Combalade » selon la carte du canal de la Vère dressée par Bourroul en 1748), à l’occasion de la naissance d’un petit François de Suère le 10 nivôse an V (31 décembre 1796) que vient déclarer son père « François de Suère, maître de la verrerie du Sauze», accompagné par deux autres gentilshommes verriers travaillant à Puicelcy sous la Révolution qui lui servent de témoins, à savoir « Antoine de Lafage, Maître verrier, et Jean Coulon Laprade, verrier, tous deux travaillant à la verrerie du Sauze »
13.Conférence ayant pour titre « La Forêt en Marche » in « Lucien Naves, Paysan du Ségala «, Rodez, 1970, p201 et ss
14.La « réveillée » est le nom de l’association actuelle regroupant les descendants des verriers du Haut-Languedoc
15.A titre d’exemple, le hêtre laisse en brûlant 0,55 % de son poids en cendres contenant 68% d’oxyde de calcium ou de magnésium, 20% d’oxyde de potassium ou de sodium. Quant aux fougères, elles produisent 6% de leur poids en cendres qui renferment 22% d’oxyde de calcium ou de magnésium et 47% d’oxydes de potassium ou de sodium. Ce sont ces oxydes qui donnent au verre ou aux émaux obtenus des couleurs différentes, selon des proportions secrètement conservées pour obtenir les verres bleutés ou violacés de Grésigne
16.La carte effectuée par Bourroul pour établir le tracé du Canal de la Vère en 1748 mentionne les emplacements respectifs de la « Verrerie de Combalade ou du Sauze » ainsi que la « Verrerie d’Issart », celle-ci située au bord du ruisseau de Beudes qui se jette dans la Vère à proximité de l’Eglise de Saint-Martin d’Urbens
17.Lieu de fabrication de glaces et miroirs « Instruction pour les Ventes des Bois du Roy, par Monsieur de Froidour, imprimé à Toulouse par Raymond Bosc en MDCLVIII (1658) avec privilège du Roy », pp 53 et 54Op. cit. p 51
18.Jean Donat, « Le Mouvement Protestant et l’Edit de Révocation à Saint-Antonin », Toulouse, 1932
Légaux ou illégaux, les prélèvements de bois en forêt royale de Grésigne découlant des privilèges accordés aux habitants des communautés périphériques furent d’autant plus importants que leur population augmentait et que s’accroissaient les divers besoins en chauffage, en constructions diverses et autres nombreux usages. Le territoire forestier grésignol était d’une importance primordiale pour une économie rurale autarcique qui pouvait en retirer divers avantages.
Tel était le cas des villages grésignols qui avaient retrouvé une démographie galopante dès la fin du 15ème siècle et le début du 16ème siècle qui fut « l’âge de l’or bleu » grâce à la culture du pastel. Ainsi s’explique la date de la première Réformation des Eaux-et-Forêts en 1542, quelque 90 années après la Guerre de Cent ans qui, de 1340 à 1450, avait ruiné notre région et suite aux épidémies de pestes et de famines à répétition accompagnant les violences et les rapts des routiers, les pillages des troupes anglaises ou gasconnes… avant que ne recommencent les Guerres de Religion.
Entre ces deux longues périodes de guerres destructrices, la paix retrouvée et « l’or bleu » de la culture du pastel utilisé pour la teinture des laines ont participé, au cours de la première moitié du 15ème siècle, à l’essor de la Renaissance en Albigeois comme en Toulousain. Outre les beaux hôtels particuliers qui se construisent à Albi et à Toulouse, les bourgeois de Cordes, de Bruniquel, de Penne et de Saint-Antonin voire de Puicelcy, développent le commerce et s’enrichissent. Ils reconstruisent ou réparent les églises et aménagent de belles maisons avec leurs fenêtres à meneaux et d’élégantes cheminées. Cependant, la large majorité de la population locale agricole et artisanale vit pauvrement et, comme Grésigne est proche, on y cherche du bois pour cuire son pain et se chauffer, on y ramasse des glands pour élever un porc, on y coupe des arbres pour agrandir la maison ou bien faire du merrain utile à la fabrication de comportes, cuves et barriques. Certes, les gardes forestiers verbalisent et réquisitionnent quand ils le peuvent mais les Consuls laissent faire leurs administrés. Ce qui leur évite les murmures, la colère et la révolte physique des plus pauvres lorsqu’on les prive de leurs besoins vitaux.
Chemin en Grésigne
Non seulement les Consuls de Castelnau-de-Montmiral, de Penne et de Puicelcy, sont laxistes vis-à-vis des actes de délinquance de la population locale en forêt mais ils revendiquent le maintien de son droit d’usage accordé par des lettres de confirmation du Roi qui précisent, pour chacune de leur juridiction, les privilèges consistant à prendre en Grésigne du bois « à bâtir, à vaisselle (vinaire) et à brûler » sur la base des droits d’usage que leur avaient déjà accordés en 1273 les seigneurs de Penne, propriétaires de la Grésigne, avant que sa vente soit faite au Roi Philippe-le-Bel par l’intermédiaire de son Sénéchal Eustache de Beaumarchais à partir de 1281.
Face à la dégradation que subit la forêt, l’administration Royale des Eaux-et-Forêts va faire procéder en 1542 à la première « Réformation des forêts Royales du Languedoc » pour y mettre bon ordre par commissaire et procureur interposés. En ce qui concerne la forêt de Grésigne, les documents relatifs à cette opération, dirigée par Jean Bardon qui en dressera les procès-verbaux furent retrouvés 120 ans plus tard par Froidour « ressérés en un cabinet obscur et fort humide où ils se pourrissaient et étaient mangés des rats ». Froidour, après en avoir pris connaissance pour sa propre Réformation en 1666, déposera ces procès-verbaux en lieu sûr à la Trésorerie et non à la Maîtrise des Eaux-et-Forêts où ils resteront inutilisés, avant que d’être rangés aux Archives de la Haute-Garonne dans les années 1880, où ils seront retrouvés récemment par Michel Bartoli (1).
En premier lieu, protection des limites de la forêt de Grésigne et contrôle des titres
Jean Bardon, avocat de profession, nommé en 1541 « Commissaire Réformateur des forêts royales de la Sénéchaussée de Toulouse » s’installe à Puycelsi, dans cette petite ville fortifiée la plus proche de la Grésigne faisant alors figure de petite cité forestière, siège d’un tribunal local de l’administration des Eaux-et-Forêts pour juger les abus des petits délinquants.
Le 15 juin 1542, les opérations commencent en forêt de Grésigne. Il est procédé au « constat des usurpations » grignotées sur les limites de la forêt. Ce qui donne lieu, les jours suivants, aux interrogatoires des Consuls de Penne, du Vicomte de Paulin qui détenait un bois usurpé puis des Consuls de Puycelsi et de Castelnau-de-Montmiral, le tout aboutissant à la condamnation de 47 délinquants dès le 17 juin.
La Grésigne depuis l’église de Sainte-Cécile-du-Cayrou, ravissante commune à l’habitat dispersé
Parallèlement sont convoqués, dès le 19 juin 1542, les Consuls du Verdier, de Vieux et le seigneur du Rouyre (Sainte-Cécile-du-Cayrou) cités à comparaître pour présenter leurs titres donnant à ces communautés droits d’usage en forêt de Grésigne. Il en va de même pour le verrier Jean Audouin et de nombreux autres particuliers, parmi lesquels figure un certain « Arnault Aymat qui avait usurpé la Grésigne pour y planter une vigne ». Ces interrogatoires, au vu des exposés des gardes, aboutiront à de lourdes amendes.
En second lieu, contrôle des paroisses et recensement de leur nombre de feux
Pour chaque communauté périphérique à la forêt de Grésigne, doit être arrêté par l’administration des Eaux-et-Forêts le nombre de paroisses et leur nombre de feux (familles) ayant droit dans chacune des communautés riveraines aux privilèges. Ainsi il sera dénombré au total sur la périphérie de la Grésigne « 1 598 feux » représentant une population de 8 000 habitants environ.
Les Consuls de Penne affirment que « les 5 paroisses externes à la ville sont bien usagères » et il est demandé aux Consuls de Castelnau-de-Montmiral de confirmer que « les 10 paroisses externes à la ville font bien partie des lieux usagers ». Quant à la circonscription de Puycelsi, le procès-verbal du Procureur royal Jean Bardon précise à son tour « Ordonnâmes que les Consuls, manants et habitants de Puicelcy bailleront par déclaration le nombre des habitants étant en chacune paroisse dudit lieu prétendant usages dans la Forêt de Grésigne sous le serment de Maffre Motte, Consul, et de Gérard Boucart, Syndic desdits manants », ce sur quoi les Consuls de Puicelcy fourniront le nombre de feux des dix paroisses ci-après :
Puycelcy, paroisses de Saint-Cornély et Sainte-Amélie
143 usagers
Saint-James de la Capelle
42 usagers
Saint-Pierre de Laval
68 usagers
Sainte-Catherine de Moisans
37 usagers
Saint-Narosy de Larroque
62 usagers
Saint-Martin d’Urban
51 usagers
Notre-Dame de Mespel
28 usagers
Saint-Maurice de Camp
50 usagers
Saint-Jean le Vieil
10 usagers
Saint-Jean de Linas pour partie
9 usagers
Total
590 usagers
Tous les dessus dits prétendant et jouissant des Droits en ladite forêt de Grésigne sous le privilège dudit Puicelcy, de laquelle déclaration ledit Procureur du Roi des Eaux-et-Forêts nous requis acte que lui octroyâmes ».
Précisons que les « 590 usagers », habitant les dix paroisses composant les Communes actuelles de Puycelsi et Larroque représentaient 590 chefs de famille, lesquelles familles ou « feux » estimés en moyenne à 5 personnes par foyer, correspondent en 1542 à une population totale de l’ordre de 3 000 habitants pour la « communauté de paroisses de Puicelcy-en-Albigeois ». Une population qui ne retrouvera ce niveau qu’en 1850, après avoir subi de lourdes pertes lors des famines et des épidémies de peste survenues pendant les Guerres de Religion, suivies par celles du petit âge glaciaire aboutissant au terrible hiver de 1709 (2).
Jugements et sanctions diverses
Le 26 juin 1542, à la place du « Vicomte de Paulin, capitaine forestier, qui détiendrait un bois usurpé », « Salvy de Lapierre estcommis Lieutenant du Maître des Eaux-et- Forêts » et il reçoit les instructions pour prendre en mains les affaires de la forêt de Grésigne. Ses divers prédécesseurs étaient « les capitaines du Château de Puicelcy » depuis 1470 avec le titre de « Bailli de la Baillie de Puicelcy ». L’un de ses successeurs, Antoine de la Pierre, sera « Gouverneur aux 50 chevaux de Penne et de Puicelcy » en 1576, tandis que son père Guillaume de Lapeyre « Gouverneur par le Roi en ledit Puicelcy sera tué le 19 décembre 1575 au moulin de Bourguet par un rebelle de la RPR (3) ». L’importance de la famille noble « de La Pierre ou de La Peyre vivant à Puicelcy » dans le château du capitaine royal (dénomination actuelle) nous est confirmée par les recherches notariales du Colonel Albert de Bourdès (4) qui nous donnent aussi les noms de capitaines forestiers successifs habitant tous à Puicelcy. Ainsi en 1573, c’était Pierre de Laval dit « forestier en Grésigne » puis en 1580 Géraud de Bourdès (ce dernier beau-frère de Jean Guérin, notaire à Puicelcy de 1573 à 1583) puis en 1621 Jean de Motis et en 1632 Jean d’Oliviéri.
Parmi les autres sanctions, figure « le verrier Jean Audouyn qui est condamné à 100 livres pour du bois mal pris ». Les habitants de la communauté de Puicelcy écopent d’une « amende collective de 150 livrespour abus de leurs usages « et celle de « Vieux est condamné à 25 livres » et celle du « Verdier à 50 livres ». « Le Seigneur du Rouyré est débouté de tous droits et doit payer une amende de 25 livres », enfin « Guillaume Cathala, garde, est condamné à 50 livres ».
Les habitants de la communauté de Castelnau-de-Montmiral dont les Consuls étaient venus en juin 1542 à Puicelcy présenter les titres relatifs aux droits d’usage de ses habitants de 1273 à 1508, se verront infliger par le procès qui eut lieu à Toulouse le 8 août 1542 « une amende de 200 livres pour avoir abusé de leurs privilèges ».
Droits d’usage accordés et maintenus
Après jugements rendus à Toulouse et « prononcés en la chambre du Bureau de la Trésorerie », les communautés de Castelnau-de-Montmiral, Penne et Puicelcy auront leurs droits d’usage en Grésigne adjugés « pour leur chauffeou pour bâtir et réparer leurs édifices et clore leurs courtils (jardins) dans les fins et mètes (limites) de leur consulat et juridiction ». De plus, « leur permettons de pouvoir prendre et emporter en leurs maisons des herbes appelées alaydut (5) et fougères ». Mais il est bien précisé dans les jugements du Commissaire royal Jean Bardon que « pour obvier au grand nombre de manants à tous abus et en modérant leurs privilèges, inhibons et défendons de ne prendre en ladite forêt aucun bois vif pour faire araire, redorte, billes, chevilles, poteaux de vigne, ni autre instrument de transportpour tirer le bois sec ou mort de ladite forêt, ni qu’ils ne fassent aucun merrain pour faire pipes, barriques ou autres ouvrages ». D’autre part « inhibons d’emporter les arbres abattus par malfaiture ou par le vent, les chablis tombés et versés seront vendus au profit du Roi ». Il est demandé enfin aux consuls « qu’ils fassent lire et publier ces dispositions en chacune des paroisses de leur consulat et juridiction à jour de fête, issue de grand-messe, afin que nul n’en puisse prétendre cause d’ignorance ».
Au passage, remarquons ci-avant l’expression « aucunbois vif » qui est utilisée ici pour mettre fin à l’abus de prendre en forêt le « mort-bois », expression litigieuse donnant lieu à confusion entre le vocabulaire des Eaux-et-Forêts et celui des usagers locaux qui, ainsi que nous l’avons déjà précisé, outre « le bois-mort pendant ou gisant », englobaient, à tort, dans leurs privilèges le droit de couper des essences secondaires de « bois vifs » comme le buis, les cornouillers, les alisiers et autres, qu’ils se permettaient de prendre en forêt de façon abusive. Ces espèces arboricoles secondaires portent le nom de « mort-bois » en langage forestier authentique, expression remplacée ici par celle de « bois vif » plus explicite.
Des avions de tourisme survolent fréquemment la Grésigne…
En conclusion, quoique peu sévère, cette Réformation de 1542 traduit ce qu’était déjà la préoccupation majeure de l’administration royale des Eaux-et-Forêts : limiter et réduire les droits et usages des habitants des communautés limitrophes quant aux privilèges qui leur étaient accordés en Grésigne pour satisfaire les besoins de leur vie quotidienne (chauffage) et certaines de leurs activités agricoles et viticoles. Si divers comportements étaient jugés abusifs et condamnables, ces droits qualifiés de privilèges reposaient pour la population périphérique grésignole sur la force de coutumes remontant à la nuit des temps. Des comportements difficiles à supprimer car ils pérennisaient un usage courant des ressources d’une forêt considérée comme un lieu d’approvisionnement complémentaire indispensable à la vie de la population et à l’économie locale.
Au vu du dénombrement des habitants des trois juridictions de Castelnau-de-Montmiral, Penne et Puycelsi, on peut estimer pour chacune d’elles la présence journalière en Grésigne à quelque 500 personnes en moyenne. Un nombre que confirmera encore le Maire Juin au cours des années 1827-1830 lorsque débutera le long procès entre Puicelcy et l’administration des Eaux-et-Forêts. Les quatre gardes qui étaient placés sous l’autorité d’un capitaine forestier ne pouvaient que difficilement contrôler cette pression humaine qui se maintiendra jusqu’à la suppression des droits et usages en Grésigne détenus par les habitants des sept communes limitrophes de la Grésigne à la suite du procès interminable qui prendra fin en 1852.
Pour les représentants de l’autorité royale, l’aspect répressif de la Réformation de 1542 était donc justifié par les abus du grand nombre de bénéficiaires jouissant du droit d’entrée en forêt pour y exercer, au-delà des privilèges reconnus et confirmés, des coupes de bois et des pacages non autorisés mettant à mal le maintien de l’équilibre forestier. Les représentants des Eaux-et-Forêts ne cesseront de responsabiliser les Consuls en les convoquant pour contrôler les familles vivant dans les paroisses de leur communauté ayant seules le droit aux privilèges, en les obligeant à assister ensuite aux interrogatoires des délinquants et en leur faisant payer des amendes collectives qui s’ajoutaient aux amendes individuelles infligées aux manants délinquants. Cependant, la Réformation des Eaux-et-Forêts de 1542 était relativement clémente, ne réduisant que très peu les droits d’usage en Grésigne. Ce qui n’empêchera pas les Consuls montmiralais de faire appel au Roi François Premier qui fera supprimer en 1545 les jugements de Jean Bardon par le Tribunal de Rouen. Ainsi, au cours des années qui suivront, les droits d’usage exercés par les Montmiralais reprendront pour dévaster une Grésigne laissée quasiment à l’abandon. Nous verrons donc qu’un siècle plus tard, ce sera Colbert qui désignera Froidour pour sauver la forêt de Grésigne en conduisant la grande Réformation des Eaux-et-Forêts sous Louis XIV.
« Louis de Froidour 1626 -1685 » in « Les Dossiers Forestiers n°23 », ONF, 2011
Cf. « Puicelcy, lieu de Mémoire », chez l’auteur, 2ème édition, 1996
Religion Prétendument Réformée, c’est-à-dire le protestantisme
En 1666, la Grésigne reste éloignée des centres de pouvoir dans un Haut-Languedoc qui a vu bien des guerres et des famines au cours des siècles précédents. Il faut attendre la seconde moitié du 17ème siècle pour que l’administration des Eaux-et-Forêts, quasi-impuissante jusque-là, puisse s’occuper efficacement d’un domaine royal aussi isolé que pouvait l’être la forêt de Grésigne, sans chemins forestiers pour l’exploiter et, plus encore, de routes bien entretenues permettant aux charrois d’exporter les bois.
Colbert prépare et organise la Réformation des Eaux-et-Forêts
La marine royale, dont Louis XIV et Louis XV vont avoir besoin, était alors indispensable pour assurer la maîtrise des mers et faire face à « la perfide Albion », ce qui exigeait un approvisionnement en bois de qualité que réclamaient les arsenaux de Bordeaux, de Sète et de Toulon pour construire des vaisseaux de guerre solides et nombreux. Le transport des bois relevant de la Maitrise des Eaux-et -Forêts de Toulouse sera facilité par Riquet. Ce dernier se proposera de réaliser une voie d’eau ambitieuse et grandiose pour l’époque, le canal du Midi, nécessaire et ambitieuse entreprise de désenclavement desservant depuis Toulouse, d’un côté vers la Méditerranée le port maritime de Sète lorsque sa mise en eau sera effective quelque vingt années plus tard en 1681, de l’autre côté vers l’Atlantique jusqu’à celui de Bordeaux en descendant la Garonne.
Colbert, nommé Ministre d’Etat du jeune Louis XIV en 1662, un an après la mort de Mazarin, soucieux d’améliorer les richesses du Royaume, prophétisait déjà que « la France périrait faute de bois, si l’on ne prenait pas des mesures rigoureuses ». Il décidera donc de réformer les forêts royales, y compris celles du Languedoc dont la forêt de Grésigne mais aussi celles des Pyrénées afin qu’elles puissent contribuer, pour une part à la puissance du Roi-Soleil sur les mers et, pour une autre part à l’augmentation des recettes de la Couronne. Devenu ensuite en 1665 « Contrôleur Général des Finances du Roi, secrétaire à la Maison du Roi et à la Marine », Colbert allait donner d’importants pouvoirs à ce nouveau corps d’officiers royaux et de commissaires chargés de la « Réformation des forêts royales ». Son objectif était de supprimer les prélèvements de populations dites « errantes », donc inquiétantes, justifiant à l’avance toutes les mesures de coercition qui seront prises, en particulier, à l’encontre des manants qui profitaient des droits d’usage détenus par des titres fort anciens par les communautés périphériques…comme cela était le cas en Grésigne.
Avant sa mort en 1661, Mazarin avait déjà recommandé le jeune Froidour à Colbert et ce dernier, soucieux de lancer la Réformation des Eaux-et-Forêts, le nomma d’abord procureur le 10 septembre 1662 auprès du Commissaire royal chargé des forêts de L’Ile-de-France. Quelques années plus tard en 1665, Colbert désignait ensuite en la personne de Froidour, homme expérimenté, au titre de « Commissaire député à la Réformation pour la Grande Maîtrise des Eaux -et-Forêts du Languedoc » avec l’assistance du procureur Héricourt.
A gauche Mazarin (1602-1661), à droite Colbert (1619-1683)
La visitation de Froidour en Grésigne
Agé de 40 ans, Froidour arriva à Toulouse le 8 août 1666 (lien vers un article de E. Pauly-Charreyre sur Froidour en Languedoc). Pour préparer ses inspections, il prit connaissance des jugements de Bardon lors de la Réformation de 1542 mais également du rapport établi sur la Grésigne et sur les autres forêts royales du Haut-Languedoc ainsi que les prescriptions en découlant en vue de leur Réformation. Ce rapport avait déjà fait l’objet d’un livre « imprimé à Toulouse en 1658 par Raymond Bosc avec privilège du Roy » et ayant pour sous-titre « Procès-Verbal d’avis pour le règlement des coupes de la Maîtrise particulière de Toulouse ». Y sont décrits les divers aspects d’une Grésigne dévastée, ce qui était aussi le cas des neuf autres forêts royales « Garrigueclare, Sivens, Gaborn, Giroussens, Buzet, Villemur, Montech, Saint-Porquier et Vigard », toutes situées dans la Grande Maîtrise de Toulouse dont le siège sera transféré à Villemur par la suite.
Sans aucun doute, c’est grâce à Froidour, expert forestier doublé d’un administrateur efficace, que la Grésigne pourra fournir, un siècle plus tard, des coupes de qualité. L’histoire de la forêt de Grésigne sera ainsi liée au parcours de la vie de ce grand commis qui, placé sous la protection du Ministre Colbert, consacra son travail aux forêts royales de la Province du Languedoc jusqu’à sa mort en 1685.
Pour ce qui concerne la forêt de la Grésigne, la plus grande de toutes, Froidour confirmera l’état de dévastation. Il dressera le bilan exact des méfaits résultant de l’exploitation anarchique d’une forêt-cueillette plus ou moins abandonnée aux délinquants et à divers animaux domestiques. Dans un environnement de pauvreté et de misère, entraînant violence, insoumission et révoltes paysannes, les ressources offertes par la forêt jouent un rôle essentiel, complémentaire aux faibles rendements de l’agriculture environnante. Lorsque Louis de Froidour viendra en mission dans le Haut-Languedoc, les temps sont durs autour de la Grésigne où perdure le souvenir de la révolte des Croquants qui a eu lieu en 1643 dans le Rouergue proche ; soulèvement contre les impôts du Roi d’une troupe de milliers de paysans dirigés par Petit et Lafourque qui périrent sur la roue à Najac.
La visitation de Froidour en Grésigne concernera en particulier les adjudications organisées pour la vente des coupes dans les forêts royales devant fournir des « bois de marine » et annoncera la publication en 1668 de son livre « Instructions pour les ventes des bois du Roy ». Cet objectif exigeait des bois de bonne et longue venue et, par conséquent, une forêt bien gérée à court et à long terme. Accompagné par « Noble Julien de Héricourt, Procureur du Roi en la Réformation des domaines de la Couronne », La mission de Froidour consistait donc à remettre bon ordre dans l’exploitation des coupes et dans la gestion de ces forêts royales du pays toulousain peuplées d’espèces feuillues, mais aussi dans les forêts pyrénéennes de résineux. L’application de l’Ordonnance de 1669 portant Réformation des Eaux-et-Forêts ne pouvait être garantie sur le terrain qu’en fonction des moyens de police et de surveillance qui seraient mis effectivement en place. A ce sujet, tout nous laisse penser que pendant longtemps encore, réduit en forêt de Grésigne à « deux sergents-gardes montés et à quatre simples gardes forestiers à pied », le personnel forestier restera insuffisant par rapport à l’étendue de la forêt et par rapport au grand nombre de délinquants qui pouvait y sévir, les uns en y coupant des arbres selon leurs divers besoins, les autres en y laissant paître leurs animaux en toute liberté.
Froidour à Puicelcy du 6 au 12 octobre 1666, visite la Grésigne
Ce jour du 6 octobre 1666, les Consuls de Puicelcy ne devaient être, ni très sereins ni tranquilles, lorsqu’ils virent arriver à cheval vers leur ville, par le mauvais chemin fort pentu du Casals, Louis de Froidour. Celui-ci était accompagné par son Procureur Noble Julien de Héricourt ainsi que par les officiers forestiers ayant à leur tête François de Caulet de Cadars en personne, chacun de ces hauts personnages étant assisté par son secrétaire-greffier. Se souvenant des nombreuses condamnations ou récriminations prononcées à maintes reprises avant et après la réformation de Jean Bardon en 1542 sous François Premier, nos Consuls savaient bien, en effet, que le sévère et compétent forestier qui avait la confiance de Colbert allait prendre toutes les mesures pour punir de nouveau leur communauté et leurs administrés. Installé avec ses fonctionnaires royaux de police forestière et de justice dans la petite cité forestière de Puicelcy dont le territoire englobait alors toute la Grésigne, Froidour convoqua d’abord les Consuls de toutes les communautés riveraines et le personnel chargé d’en assurer la gestion et la surveillance. L’audition des uns et des autres dura deux jours. Après quoi, le 8 octobre 1666, Froidour parcourt à cheval tout le périmètre de la forêt, faisant établir par procès-verbal la reconnaissance de l’emplacement des bornes à fleurs de lys limitant un domaine royal qu’il fallait protéger du grignotage occasionné par des ou pour y voler du bois.
La forêt de Grésigne au 17ème siècle : une grande forêt de faus (1) et de chênes, difficile d’accès
Les caractéristiques physiques de la Grésigne actuelle ressemblent à celles que nous décrit Froidour en 1666, il y a 350 ans environ. Il présente la forêt en termes à la fois précis et pittoresques en nous indiquant « que la Grésigne qui est la plus grande et la plus considérable de tous les départements de la Grande Maistrise de Toulouse est assise à l’extrémité de l’Albigeois du côté qu’il confronte le Rouergue et le Quercy »… « que le lieu de sa situation est fort inégal et fort bossu, de manière que la traversant on ne fait autre chose que monter et descendre des montagnes fort hautes et très âpres, que son abord de toutes parts est fort fâcheux, et que pour y entrer, il faut monter des montagnes très rudes ou en descendre d’autres qui ne le sont pas moins »… « que le fonds en est fort ingrat, plein de pierres, de grès, et de roches de couleur rougeâtre tandis que le sol est une espèce de sable luisant de couleur de rouille, ou de briques et de tuiles recuites en forme de ciment »…« qu’elle est en quelques endroits, entièrement plantée de fau, en d’autres de chêne, mais pour la plus grande partie de chênes, faus, charmes, érables, ormes et autres espèces de bois mêlés, âgés de trente jusques à cent quatre-vingt-dix ans et plus »…« qu’elle contient sept mil cent cinquante arpents de bois à la mesure de Toulouse qui est de cinq cents soixante et seize perches, avec la perche composée de quatorze pans carrés ».
Telle qu’elle sera notée dans un premier rapport d’inspection en 1658 pour une superficie de « 7 150 arpents à la mesure de Toulouse », la précision du premier bornage ayant été jugée « déficitaire et insuffisante », cette estimation de la surface de la Grésigne sera révisée à la hausse en l’estimant à « 7 882 arpents en 1676 » et, par la suite « à I0 233 arpents en 1754 »(2) Mais il s’agit là d’estimations peu vraisemblables, résultat d’un arpentage très approximatif et mal assuré. En effet, ces arpents de Paris, correspondant à 51 ares 7 centiares l’un, porteraient la surface de la Grésigne jusqu’à 5 000 hectares au lieu des 3 527 hectares actuels. Soulignons par ailleurs qu’il s’agissait d’une forêt de feuillus et Froidour ne signale pas en Grésigne la présence de résineux dont malheureusement, soit dit en passant, quelque 360 hectares furent plantés en 1945-1950 et ce, d’autant plus intempestivement, que leur plantation a remplacé à l’ouest de la forêt l’une des parties les mieux arrosées portant jusqu’alors les plus belles parties de la chênaie et de la hêtraie préexistantes.
Pour terminer ensuite son séjour à Puicelcy, Froidour procéda à une inspection détaillée de la forêt pendant plusieurs journées consécutives, du 9 au 12 octobre 1666. Il parcourut les divers triages de la forêt de Grésigne, rendant également visite aux verreries existantes. Dictant à ses secrétaires les détails observés, Froidour fit rédiger par son greffier les procès-verbaux concernant l’état des lieux où les dégâts étaient les plus graves, soit à cause du façonnage du merrain ou d’autres produits, soit à cause des verriers « dévastateurs de taillis », soit à cause des animaux pour lesquels on avait abattu des arbres pour en faire manger le feuillage.
Partout, du côté de Puycelsi, vers Penne, et sur les pentes donnant vers Saint-Beauzile, Sainte-Cécile-du-Cayrou et Montmiral, Froidour fut conduit à déplorer de nouveau l’abondance du bois abandonné sur place à la suite des déprédations et des délits commis par de nombreux usagers, le tout se traduisant par un véritable gâchis du précieux combustible. La quantité de bois jonchant le sol aurait été « suffisante pour chauffer la ville de Toulouse pendant deux ans », précisait-il !
Au vu des dégâts constatés, Froidour repartit de Puicelcy pour Toulouse bien déterminé à faire cesser une situation forestière désastreuse dont il avait apprécié toute l’ampleur, et qui n’avait, à ses yeux, que trop duré en Grésigne. Aussi, ayant l’intention de supprimer les droits d’usage, il demanda à son procureur Héricourt de vérifier les titres concernant les droits d’usage tels que les communautés prétendaient les détenir depuis que les seigneurs de Penne les leur avaient accordés en 1273 et qui avaient été reconnus et plus ou moins confirmés maintes fois par de nombreuses Lettres Patentes depuis 1332 en donnant lieu au versement d’une « albergue » inscrite sur leur budget annuel.
L’urgence de mettre un terme à cette période de laxisme conduisit Froidour à prendre des mesures appropriées immédiates, tant au point de vue technique et administratif que pénal. En premier lieu, Froidour commença par prescrire de bonnes règles d’arpentage, nécessaires à la délimitation et au contrôle des coupes, ainsi que les dispositions à prendre pour la formulation et la réalisation des adjudications à venir, afin que les ventes de bois soient profitables au Trésor Royal sans porter tort au développement et à l’équilibre forestier dans son ensemble.
Une forêt de Grésigne abandonnée aux délinquants, saccagée et sans profit pour le Roi
Ces quelques remarques préliminaires étant faites sur la situation géographique, la topographie, la nature du sous-sol et du sol, la composition ainsi que l’âge des peuplements forestiers en Grésigne à cette époque, Froidour établissait ensuite un constat décevant et catégorique : « malgré sa grande étendue, la Grésigne n’a jamais apporté aucun profit au Roy ». C’est bien là où le bât blessait. A ce sujet, le riche Surintendant des finances Nicolas Fouquet, comme Mazarin, n’avaient-ils pas déjà alimenté en priorité leur propre patrimoine avec les forêts ? Les caisses du Royaume restaient donc mal alimentées par les ressources financières forestières pour combattre l’armée espagnole. Le colbertisme allait donc mobiliser l’intervention de l’État pour enrichir le Royaume.
Aussi, le Commissaire royal Louis de Froidour, très avisé en matière d’adjudication, tenait à préciser « sur ce qui nous a été remontré par le Sieur de Héricourt, Procureur pour sa Majesté en ladite Réformation », qu’il dénonçait les raisons pour lesquelles le Roi ne retirait aucun profit des rares et exceptionnelles ventes de bois réalisées jusque-là en Grésigne. Il fondait ses accusations sur l’existence truquée de fausses adjudications préférentielles pour les coupes de bois, au demeurant bien mal organisées, incontrôlées, multipliant désordres et dommages engendrés par toutes sortes d’abus. Il soulignait tous les griefs que nous avons signalés précédemment, soit à l’encontre de la corporation des vignerons gaillacois et de celle des verriers, soit à l’encontre des populations locales des communautés entourant la forêt de Grésigne, en signalant successivement «…que les habitants de Gaillac ont obtenu par lettres patentes des Rois prédécesseurs de sa Majesté une coupe par pieds d’arbres … mais de telle sorte que l’adjudication en serait faite par préférence auxdits habitants », et « qu’il s’est de tous temps glissé de tels abus dans l’exploitation de ces ventes, pour lesquelles on a toujours choisi les plus beaux arbres, que les adjudicataires ayant à faire à des officiers endormisou de connivence avec eux, en ont abattu le double, le triple ou le quadruple ». Froidour concluait « que ces adjudications se faisant pour deux, trois, quatre cinq ou six arbres seulement à chaque particulier, elles ne servaient que de prétexte auxdits particuliers pour qu’ils puissent entrer dans la forêt afin d’y exercer toutes sortes de délits avec impunité car il ne se faisait aucun recollement des ventes ». «…Qu’ayant reconnu ces désordres, les grands Maîtres avaient pris les moyens d’y remédier en établissant descoupes par arpent,… mais les habitants des lieux de Puicelcy, Penne, Castelnau-de-Montmiral, Saint-Beauzile, Vieux, Lamotte et Rouyré, qui se prétendaient usagers et sous prétexte de leurs usages prétendaient en être les propriétaires, ont apporté tant d’obstacles tantôt par la violence, tantôt par chicanes et poursuites faites au Parlement, qu’il a été impossible par deux diverses fois aux grands Maîtres de réussir leurs bonnes résolutions de mesurer les ventes ». «… que cette licence excessive est le fait non seulement des habitants des lieux ci-dessus nommés comme Penne, Puicelcy, Montmiral, le Verdier et Saint-Beauzile, mais encore des lieux de Vaour, Campagnac et Bourniquel, lesquels ainsi que les autres ont usé de cette forêt comme si elle leur avait appartenu en tous droits de propriété ». «… que l’on a même souffert l’établissement de plusieurs verreries aux rives de la forêt dont les Gentils Hommes, moyennant une albergue ou redevance de 50 livres, avaient liberté de prendre du bois autant que leur semblait ».
– «…que, quoique depuis dix à vingt ans, les Grands Maîtres n’y aient établi que deux ventes, il n’y a pas néanmoins de triages où nous n’ayons trouvé dix, vingt, et jusques à quarante places d’ateliers où l’on avait fait du bois de latte ou de merrain , et le bois qui reste des délits que l’on y a commis est en si grande quantité par toute la forêt que s’il était amassé, il y aurait de quoi chauffer pendant deux années la Ville de Toulouse » !
Et pour terminer la liste des saccages et abus commis en Grésigne, Froidour constate « qu’un surcroît de ruine est provenu du pâturage en trois manières : qu’on a souffert le pâturage de toutes sortes de bestiaux en tous temps de jour comme de nuit par toute la forêt… que les herbages manquant, on a coupé les arbres entiers dans la nouveauté des feuillages pour les donner à brouter » … et pis encore « qu’on a aussi incendié plusieurs triages pour y faire naître de meilleurs herbages ».
Froidour, avec clairvoyance, mentionnait enfin dans son rapport le très difficile accès à la Grésigne pour en retirer le bois, en remarquant aussi bien l’absence de routes permettant d’y arriver que l’absence de chemins d’exploitation forestière « pour en retirer les marchandises… à cause que dans le pays il n’y a presque point de charrois , et qu’on ne voiture qu’avec des mulets, ânes et autres bêtes de somme », lorsque ce n’est pas à dos d’homme comme le signalent d’autres documents de l’époque.
La visitation de Froidour nous apporte de précieux détails qui nous éclairent, au milieu du 17ème siècle, sur une forêt de Grésigne abandonnée à une exploitation locale anarchique due au comportement indiscipliné des populations riveraines. Face à des « officiers endormis » lorsqu’ils ne sont pas de pure connivence avec « les pilleurs et les délinquants », sinon incapables de concevoir et de faire respecter les « coupes par arpent » (en fait car ils ne savaient pas arpenter). Par ailleurs, gardes mal payés et peu soucieux d’empêcher les abattages d’arbres et les vols fréquents de bois, aussi bien que de surveiller de façon stricte le lieu et l’époque du pâturage des animaux si dommageable à la croissance des jeunes arbres.
Faut-il aussi dire combien les manants des communautés grésignoles qui se rendaient en Grésigne en petits groupes pouvaient se transformer en dangereux délinquants prêts à exercer leur violence contre les gardes forestiers. C’est ce que rapporte le 19 février 1667 « l’audition du Sieur de Verdun, Capitaine à pied de la Forest de Grésigne ». « A dit leSieur de Verdun, responsable de la Grésigne qu’il faisait ladite charge en personne, que néanmoins, ils (les gardes) ont été quelque temps sans oser aller dans la Forêt, sur le bruit qui avait couru qu’un des gardes de luy qui respond avait été tué dans la forêt dont on n’avait jamais eu de nouvelles, mais seulement on trouva la teste du mort deux ans après dans ladite forêt »(3). S’agit-il d’une réalité ou bien d’une simple rumeur ? Quoiqu’il en soit, la déclaration du sieur de Verdun exprime une représentation de la forêt où règnent la peur et l’angoisse des gardes face à une population rurale miséreuse et dangereuse.
L’étendue du désastre résultant de cette situation réduisait la Grésigne à être une forêt-cueillette. Son existence à venir était compromise dans un espace juridique mal protégé dont le pouvoir royal devait exclure les manants et les délinquants, responsables de grands saccages que Froidour qualifiait ainsi « le désordre est si grand que par la visitation exacte que nous avons faite de cette forêt, nous n’avons reconnu aucun endroit qui n’ait été endommagé ».
Comment aurait-il pu en être autrement avec des gardes forestiers qui, peu motivés et n’ayant à cette époque que de faibles rémunérations, se trouvaient enclins à accepter les propositions malhonnêtes pour les corrompre, sinon à prendre des risques sur leur personne, consentant à fermer les yeux sur les abus commis par de nombreux groupes de manants aussi peu scrupuleux que désobéissants ? Pis encore ! Avec leur salaire de misère qui était resté fixé, depuis 1447, à « 8 deniers par jour » (soit une livre par mois et 12 livres par an), les « gardes à pied mourraient de faim s’ils n’aidaient à voler le Roi ». Leur situation s’améliorera un peu cependant lorsque leur salaire sera porté en 1720 à « 40 livres par an, plus 9 livres pour les journées, plus 3 cordes de bois (4) et 8 sols par procès-verbal ».
Ensuite, pendant trois journées consécutives, du 9 au 12 octobre 1666, Froidour procéda à une inspection détaillée de la forêt en parcourant les divers triages de la Grésigne, rendant également visite aux verreries existantes. Il dicta à ses secrétaires les détails observés et fit rédiger par son greffier l’état des lieux où les dégâts étaient les plus graves, soit à cause du façonnage du merrain ou d’autres produits, soit à cause des verriers, soit à cause du passage des animaux.
Partout, du côté de Puycelsi, vers Penne, et sur les pentes donnant vers Saint Beauzile et Montmiral, Froidour fut conduit à déplorer de nouveau l’abondance du bois abandonné sur place à la suite des déprédations et des délits commis par de nombreux usagers, le tout se traduisant par le véritable gâchis d’un précieux combustible.
Réorganisation en quatre garderies et délimitation de la forêt de Grésigne
A la fin de sa visite, Froidour devait décider de la réorganisation territoriale de Grésigne, jusque-là bien déficiente et incertaine, malgré la présence de quatre « capitaines forestiers » dont les responsabilités étaient mal définies en ce qui concerne la surveillance du territoire forestier leur incombant. Désormais, la forêt fut divisée en quatre triages (ou « garderies »), incombant chacun à l’un des quatre capitaines forestiers qui furent chargés de reconnaître le leur en détail, après arpentage et piquetage confié à trois arpenteurs. Ces derniers, qui avaient nom « Bourrac de Salvagnac, Buffet et Delayre de Rabastens », commencèrent leur travail de délimitation le 4 novembre 1666 pour l’achever le 24 juin 1667. Ils arrêtèrent la division des 7 150 arpents de la forêt de Grésigne, comme suit:
« Garderie de la Baraque » (au centre et au nord, dite du lac Cabrier) : 1 663 arpents.
« Garderie de la Valette dite de la Serre de Puicelcy » (versant sud) : 1 507 arpents.
« Garderie de Montoulieu » (versant ouest): 1 825 arpents.
Revenu à Toulouse, Froidour avait bien l’intention de supprimer les droits et usages en Grésigne. A cet effet, il chargea son procureur Hérécourt de bien vérifier la validité des actes et titres que les communautés grésignoles prétendaient détenir, tels que les Seigneurs de Penne les leurs avaient accordés en 1273 et tels que de nombreuses lettres patentes les leur avaient confirmés à la Table de Marbre par les officiers de la Maîtrise de Toulouse avant et après la Réformation de Jean Gardon en 1542. Par ailleurs, la délimitation de la forêt était indispensable pour la protéger sur ses bordures des grignotages effectués par défrichements et pâturage des animaux. Ces préjudices étaient chose courante en ces temps-là, à l’instar de nombreuses forêts qui furent réduites comme peau de chagrin, voire même disparurent. Tel fut le cas de la forêt royale de « Garrigueclare » située sur les causses voisins, entre Montricoux et Saint-Antonin, sur la rive droite de l’Aveyron, abandonnée peu à peu au pacage des brebis dont la laine était de plus en plus recherchée par une industrie et un commerce montalbanais du textile, alors en pleine expansion. Froidour ordonna donc aux Consuls, dès le 20 novembre 1666, d’organiser les corvées pour que la matérialisation des limites de la Grésigne soit bien marquée, en dehors des cours d’eau qui la bordent, par la construction de murs et le creusement de profonds fossés, reliant les bornes à fleurs de lys dont la plupart ont aujourd’hui disparu à la suite de vols commis il y a peu par des gens sans scrupule.
Borne fleurdelysée recto-verso marquant les limites de la forêt
Pour avoir une description de cette borne voir le document joint
Comme le disait Raymond Naves dans l’une de ses conférences sur l’évolution des paysages ruraux tarnais tout au long de l’histoire : « Et la Grésigne ? Elle reculait, elle s’amenuisait, elle aurait disparu, effacée, si le pouvoir n’avait avisé. Il était temps !… Pour défendre la partie restante de la forêt contre le grignotage persévérant de ses défricheurs, Colbert la fit ceinturer d’une muraille ». Il faut donc rappeler cette affirmation du célèbre paysan conférencier du Ségala tarnais et louer Froidour pour son énergique clairvoyance. Sa décision très appropriée de marquer les limites par des murs appelés « murs de Colbert » et des fossés, que l’on peut voir non loin des maisons forestières de Périlhac pour les uns et du Sauze pour les autres, a protégé durablement la propriété royale de la forêt de Grésigne.
Une fois prises les mesures préventives de première urgence tendant pour l’avenir à mieux protéger l’intégrité de la forêt royale de Grésigne, l’heure des sanctions était donc arrivée et les jugements prononcés en 1667 par Froidour et son procureur Héricourt seront très sévères à l’égard du petit peuple grésignol et de ses représentants consulaires.
Les hêtres
Cf Charles Portal « Annuaire du Tarn de l’année 1913 » où, selon une équivalence de l’arpent correspondant à 51 ares 7 centiares, la superficie de la forêt aurait été égale pour 10 233 arpents à 5226 hectares en 1754 contre 3 536 hectares aujourd’hui
Extrait du Fonds de la Réformation de Froidour aux Archives de la Haute-Garonne
La corde de bois équivalait à 3, 839 stères de bois de chauffage selon une équivalence citée dans le procès intenté contre les Domaines par les héritiers de la famille de Bayne au cours des années 1847 à 1859
Les nouvelles dispositions édictées par Froidour en Grésigne
Expert forestier reconnu, le Commissaire Froidour prendra les mesures visant à mettre un terme aux pratiques dévastatrices des usagers riverains, « en déboutant plusieurs de leurs droits à toujours, en suspendant ou en interdisant pour dix ans ceux des autres, en punissant les délinquants suivant la rigueur des règlements…en vue d’accoutumer les riverains et les verriers à acheter le bois ». Il s’agit bien, par-delà la fourniture attendue des meilleurs bois de la forêt de Grésigne à la marine royale, de procurer également des ressources bien sonnantes et trébuchantes au Trésor du Royaume que les guerres et les fastes du Roi Soleil font fondre comme neige au soleil.
Une fois la forêt remise en état « après son entier recépage », Froidour estimait que pour faire de Grésigne une belle futaie de chênes, il serait nécessaire à l’avenir « de régler les coupes à l’âge de 150 ans »(1), à la condition « de se régler sur le débit de 48 arpents de bois chaque an pour qu’il y ait des bois propres pour les bâtiments de mer ». Il préconisait ainsi pour les temps à venir de pratiquer, sur quelque 24 hectares, des coupes rases chaque année, afin d’obtenir les plus beaux arbres dans les nombreux triages dévastés ou mutilés depuis le Moyen Age à la suite d’une pratique malfaisante des coupes par pied et non par arpents.
Depuis toujours, à cette époque, la méthode de renouvellement de la forêt était donc le taillis naturel, constitué par les rejets provenant des souches des arbres abattus selon les besoins en chauffage, en merrain ou en charpente, quel que soit leur stade de développement. Mais, plus tard, une note de 1725 indiquera que la forêt de Grésigne était composée encore par « des taillis pour plus des cinq sixièmes de sa surface », mode de conduite qui pouvait produire à cette époque, non des coupes d’éclaircie et d’amélioration permettant de sélectionner les baliveaux les plus aptes à devenir de beaux arbres, mais des coupes plus ou moins désordonnées et fréquemment renouvelées de tous les rejets destinées à fournir prioritairement du bois de chauffe ou à faire du charbon de bois, seules sources d’énergie calorifique à cette époque.
Contrairement à ces pratiques d’une forêt mal gérée, les prescriptions techniques que Froidour demandait au personnel forestier de respecter avec une grande vigilance correspondaient à la conduite d’une forêt mieux organisée, apte à une production mixte de bois de chauffe et de bois d’œuvre. Son diagnostic sur la Grésigne le conduit en effet, de façon concrète et pragmatique, à ordonner la mise en œuvre attentive de prescriptions adressées au personnel forestier : « lesdits officiers seront encore chargés de trois choses, la première de réserver ce qui se trouvera d’arbres de belle espérance, la seconde d’avoir soin que le bois soit bien coupé conformément aux Ordonnances, et surtout que le bois brouté et abrouti soit entièrement recépé, et la troisième de défendre les jeunes ventes aux bestiaux ».
Enfin, devant le désastre d’une forêt ravagée sur de nombreux tènements, le Commissaire du Roi préconisait des méthodes radicales après sa visitation fort détaillée des lieux. Selon les prescriptions et les formes contenues dans ses « Instructions pour les Ventes des Bois du Roy », et dans l’attente d’obtenir ces belles futaies grésignoles, Froidour faisait procéder dans l’immédiat pour les parcelles les plus endommagées de la Grésigne à des coupes rases importantes, par voie « d’adjudications portant sur cent à deux cents arpents au total par an » (soit 50 à 100 hectares), répartis sur trois zones de la forêt les plus dévastées, à savoir « l’une proche de la verrerie de Merlens, tirant du côté de Puicelcy, l’autre au-dessous de la verrerie de Vaour tirant du côté de Penne, et l’autre du côté de Castelnau en continuant vers Saint-Beauzile et Campagnac ». Pour obtenir le meilleur prix de ces coupes rases définitives, Froidour stipulait que « chaque partie sera divisée en lots de six, sept ou huit arpents, afin que toutes sortes de personnes puissent y enchérir », en précisant de façon très méthodique que « les officiers exposeront les ventes en bloc pour être adjugées à un seul marchand, ou bien seulement, chacune des trois parties pour être adjugées à trois différents marchands, ou bien toutes par parcelles », étant bien arrêté que « lesdits officiers prendront l’offre la plus avantageuse au Roy, soit sur le total, soit sur chacune des trois parties, soit sur chacune des parcelles prises séparément ».
Plus que la réformation du mode d’exploitation ainsi que du mode de vente des coupes et des soins à leur apporter, Froidour appliquera une politique répressive résultant de jugements des actes de délinquance. Les sanctions qui en découleront, infligées au cours de l’année 1667 à la demande de Froidour, aux divers bénéficiaires des droits d’usage, verriers compris, ainsi qu’à tout le personnel forestier en Grésigne, durent ainsi s’avérer être dissuasifs, au moins passagèrement, pour mettre un terme à la plupart des nombreux délits découlant de l’exercice abusif de privilèges accordés sous forme de droits d’usage.
L’amélioration de la forêt de Grésigne, constatée une centaine d’années après le passage de Froidour, sera le résultat de sa grande sévérité autant que de sa grande compétence, ce dont le Comte de Maillebois bénéficiera un siècle plus tard, lorsque Louis XV lui accordera, en 1770, l’inféodation de la Grésigne.
Sanctions collectives prises par Froidour (mars 1667)
Remontant à la cause première des abus, Froidour fit rechercher tous les titres devant justifier les privilèges octroyés aux communautés périphériques et à diverses familles nobles dans le but d’en contrôler l’authenticité, et d’en supprimer autant que possible le plus grand nombre, en particulier ceux dont les titres étaient perdus, sans fondement réel ou bien reposant sur des preuves litigieuses.
Par ailleurs, bien au fait de l’identité des personnes délinquantes et de leurs actes préjudiciables au domaine forestier du Roi que maints procès-verbaux lui avaient signalés en 1658, après qu’il ait lui-même constaté l’étendue des déprédations, Froidour était déterminé à appliquer aux populations grésignoles, dès le mois de mars 1667, les sentences immédiates et les nouveaux règlements dont s’inspirera ensuite Colbert pour publier le nouveau Code Forestier par Ordonnance du 13 août 1669.
Louis XIV
Ainsi qu’il en avait reçu les pleins pouvoirs, Froidour prononça ainsi, du 23 au 28 mars 1667, une série impressionnante de jugements sans appel, édictant des peines sévères pour sanctionner d’une part le personnel forestier de son incurie, d’autre part pour châtier le comportement licencieux des usagers qui, quels que soient leurs titres de noblesse, se prétendaient titulaires de toutes sortes de privilèges en forêt de Grésigne.
Personne ne fut oublié ni n’échappa à la justice du Commissaire, les uns pour avoir mal surveillé le Domaine du Roi, les autres pour avoir trompé ou pour avoir mis à profit cette surveillance défaillante…ou par trop bienveillante, voire même complice de ces « officiers forestiers endormis ».
Révocation du personnel forestier
Du simple « garde-au-bois » jusqu’aux « capitaines forestiers » en passant par les « sergents-gardes », tous payèrent des amendes. Celles-ci furent fixées de 6 à 30 livres pour les simples gardes à pied qui se trouvèrent au nombre de quatre à être révoqués : « Bounoneit, Delerme, Filhol et Toulze ».
Succédant aux « premiers forestiersà cheval » responsables de la Grésigne aux 15ème et 16ème siècles parmi lesquels avaient figuré le célèbre Galiot de Génouillac (1466-1546), lequel fut titré châtelain de Penne en 1503, avant d’être nommé Grand Maître de l’Artillerie Royale en 1512 pour contribuer à la victoire de François Premier à Marignan en 1515, puis se retrouva capitaine du château de Najac en 1530 avant d’achever sa vie Gouverneur du Languedoc, les capitaines forestiers qui furent nommés en Grésigne à partir du 17ème siècle eurent une réputation moins glorieuse que leur illustre prédécesseur.
On peut en juger par le fait que les quatre capitaines forestiers qui se partageaient en 1666 les modestes gages de 27 livres par an chacun pour les défrayer de leur surveillance commune de la Grésigne, furent jugés par Froidour laxistes et inefficaces et, bien que nobles, se virent non seulement confisquer leurs charges mais écopèrent d’une lourde amende fixée respectivement à 200, 300, 500 et 1 500 livres pour chacun d’eux « le dit François d’Audouin(1), Sieur de la Salle,le dit François de la Prune (2) Sieur de Cardonnac,le dit Pierre de Rabastens, Sieur de Bleys, le dit Jean de Verdun ».
Les deux sergents-gardes, « Barryé et Bergougnou », se virent, eux, frappés d’amendes d’un coût intermédiaire de 12 et 50 livres, et furent également congédiés. Quant au greffier du Consulat de Puicelcy, « Arnaud de Larroque », appartenant à une lignée des notaires exerçant dans cette communauté et qui était aussi en charge « de la Foresterie de Grésigne », il se vit également remercié de ses services malhonnêtes.
Suspension provisoire ou définitive des droits d’usage aux communautés riveraines de la forêt de Grésigne
Les Consuls des trois plus importantes communautés riveraines reconnues globalement coupables, furent tenus de mettre leurs habitants dans l’obligation de se voir imposer sur-le-champ la même amende collective de 1 500 livres, somme à répartir sur les chefs de famille de chacune des trois juridictions de Montmiral, Penne et Puicelcy. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, cette peine fut aggravée pour ces communautés par la « suspension décennale » des droits de leurs habitants en Grésigne.
A l’exception du ramassage du bois mort, tous les autres droits d’usages seront supprimés, en principe, par le Code forestier institué par l’Ordonnance du 13 août 1669. Pour ce faire, une indemnité compensatrice à cette interdiction définitive pour les habitants d’exercer dorénavant leurs privilèges en Grésigne fut prévue et réservée aux seuls titulaires des droits confirmés avant 1560. Mais cette compensation indemnitaire ne fut jamais payée par les finances royales aux trois communautés riveraines principales. En conséquence, ces privilèges resteront acquis, plus ou moins révisés et réduits au seul droit d’affouage consistant pour les habitants de Montmiral, Penne et Puicelcy, à prendre le bois de chauffage gisant au sol, tels qu’en fait mention l’état de 1720.
Ces arrêts de « suspension décennale des droits acquis » concernant les populations montmiralaises, pennoles et puicelciennes furent infligés aussi aux familles nobles vivant aux lieux-dits de « Rouyre et Lamothe » (Commune de Sainte-Cécile-du-Cayrou) l’une et l’autre étant amendées de 400 livres. Cependant, les familles nobles du sieur de Rouyre, de Philippe de Bayne et du Marquis de Lamothe se virent accorder de nouveau peu après une rente annuelle réduite à « 30 cordes de bois de chauffage par les mains des marchands », c’est-à-dire par les exploitants forestiers adjudicataires de coupes en forêt de Grésigne.
Quant aux communautés du Verdier (à laquelle était rattachée Saint-Beauzile) et celle de Vieux, elles furent taxées respectivement de 300 et 600 livres et furent « déboutées pour toujours » de leurs droits et privilèges pour raison « d’absence de titres valables ». Il en fut de même pour les communautés de Bruniquel, Campagnac et Vaour qui durent s’acquitter chacune de 300 livres d’amendes et qui, faute de pouvoir « exhiber leurs anciens titres », virent leurs habitants également privés à jamais de l’exercice de tous privilèges en Grésigne.
Cette suppression des privilèges, temporaire à l’égard de certains, définitive à l’égard des autres, interdisant de s’approvisionner en bois pour leurs divers besoins en Grésigne, porta sans nul doute un tort considérable aux habitants les plus démunis, qui étaient majoritairement les plus nombreux dans ces pays grésignols comptant parmi les régions pauvres dans la France de l’Ancien Régime, tant du côté des vallées de la Vère que de l’Aveyron.
Ainsi, en 1669, la Réformation mise en place par Colbert marque pour la Grésigne l’affirmation du pouvoir absolu de Louis XIV vis-à-vis des institutions locales et de leurs ressortissants. Suite aux sanctions découlant de la Réformation de 1542 en Grésigne sous François Premier, les dispositions et les jugements arrêtés par Froidour dès 1666-1667 marquent la continuité de la politique du pouvoir central confirmant la dissociation de l’espace forestier grésignol avec l’économie des communautés limitrophes.
Confrontée à la rancœur, la méfiance et la désobéissance, il faudra cependant à la puissance publique près de deux longs siècles encore pour se libérer des servitudes usagères en Grésigne à la suite du procès entre la Commune de Puicelcy et l’administration des Eaux-et-Forêts qui dura de 1827 à 1854. Les populations riveraines, agricoles et artisanales, qui vivaient chichement grâce à la complémentarité des ressources de l’espace forestier et de celles provenant de son environnement rural, vont utiliser toutes les formes de résistance dont la violence à l’égard des gardes forestiers n’était pas exclue.
Pour ces populations grésignoles, la forêt était en effet bien plus fréquentée et usitée qu’aujourd’hui. Considérée longtemps comme « le fleuron des biens », selon l’expression de l’historien Braudel, dans une économie où le cours des bois monta en flèche à la fin de l’Ancien Régime jusqu’au 19ème siècle, avant que le charbon de terre commence à se répandre pour chauffer les villes, le bois restait par un matériau indispensable à la construction des maisons et à la fabrication de nombreux objets mobiliers.
Dans nos campagnes isolées, un matériau aussi essentiel que le bois était alors polyvalent, utile à la fois pour la vie domestique (bois de chauffage et de construction), et pour les diverses activités agricoles et artisanales souvent exercées à cette époque de façon complémentaire au cours des saisons. Cette pluriactivité était le cas notamment de nombreux petits propriétaires de ces pays grésignols ne possédant, si l’on en juge par le compoix de Puicelcy, que peu de surface à cultiver avec un jardin, un lopin de vigne et quelques parcelles de terre. C’étaient, pour une large majorité de la population locale, des « brassiers » qui survivaient difficilement grâce à la louée saisonnière des enfants dès leur plus jeune âge comme bergers et servantes, et grâce au travail journalier des autres membres de leur famille pour une maigre rémunération de 10 à 15 sols par jour à l’époque des semailles, de la fenaison et des moissons. Ces travaux agricoles terminés, l’un se faisait bûcheron, scieur de long, charbonnier, chaufournier, merrandier, l’autre tourneur (« fusaires et roubinetaires »), maçon, tailleur de pierre, et autres métiers du bois spécialisés (menuisier, « fustier» (charpentier), sabotiers, charrons, jougatier…etc…) ; autant d’activités rurales venant compléter la quête gratuite du bois en forêt de Grésigne, unique énergie indispensable à la vie quotidienne sous forme de fagots et bois de chauffage.
En plus de la construction des maisons à colombages de nos hameaux, tout lopin de vigne nécessitait pour son propriétaire de disposer de « redortes » (liens), de clôtures diverses, de piquets et d’un minimum de vaisselle vinaire en bois. Dans un environnement de vignoble, le façonnage du merrain volé en Grésigne, commercialisé de manière souvent illicite, permettait de se procurer quelques pièces de monnaie en le vendant à un tonnelier de la région gaillacoise. Et pour éviter la famine, on rentrait chez soi après le ramassage d’un sac de glands pour nourrir le cochon et d’une charge de bois mort pour la cuisine quotidienne ou bien pour se chauffer.
Ces manants, à la fois mi-cultivateurs et mi-artisans qui se transmettaient entre générations des tours de main que seuls la répétition et un long apprentissage leur permettaient de bien maîtriser, privilégiaient le bois d’œuvre, matériau autrement plus précieux que le bois de chauffe. La Grésigne procurait toutes sortes d’essences telles que le buis, l’alisier, le cormier ou le charme, le chêne, le hêtre, le châtaignier… Autant de bois avec des qualités propres, selon chacune de ces essences feuillues , qui servaient aux uns pour tailler un joug en bois d’ormeau, fabriquer des arsons en frêne, tourner des fuseaux en buis ou en charme utiles au tissage de la laine, aux autres de se procurer un manche d’outil en bois de cornouiller, un fouet, un fléau nécessaire au dépiquage du blé et des menus grains (millet, lentilles…) et à d’autres encore, après les avoir façonnées à l’herminette, d’obtenir quelques planches destinées à la fabrication d’un coffre ou d’une maie, voire aussi à remplacer une poutre, un soc d’araire, le timon d’une charrette tandis que femmes et enfants s’affairaient à faire des fagots de menu bois et de branchage, indispensables entre autres usages à la cuisson du pain au four banal .
Les restes du mur dit de Colbert délimitant la forêt royale
Confiés à un pâtre commun sur des tènements prescrits par l’administration, la garde des porcs en forêt facilitait pour chaque famille l’engraissement de ces animaux, si friands de glands que d’autres allaient ramasser clandestinement. Les fagots de feuilles, confectionnés en été avec des branchages verts provenant de chênes, de frênes et d’ormes en particulier, étaient consommés sur place lors des sècheresses estivales sinon pouvaient servir, une fois séchés, à l’alimentation hivernale d’un maigre troupeau familial de chèvres et de brebis. Le foin était réservé aux animaux de bât, ânes et mulets, très fréquents à cette époque pour suppléer à de rares charrois difficiles à conduire sur des chemins « vieux comme le déluge » et aussi mal entretenus que difficiles et dangereux à fréquenter.
La cueillette des châtaignes, des nèfles et des cormes que l’on allait marauder sur les arbustes de ces espèces forestières fruitières et nourricières, nombreuses en forêt de Grésigne, était fort appréciée pour compléter un pain de froment ou de méteil qui devenait régulièrement de plus en plus rare et cher lorsque l’année était calamiteuse afin d’assurer la soudure avec le battage de la nouvelle moisson. On y ramassait également à la saison cèpes, girolles et oronges que l’on pouvait conserver longtemps, une fois séchés naturellement. Enfin, cela va sans dire, on y braconnait à l’occasion les écrevisses, le lièvre ou le sanglier pour améliorer le menu des repas familiaux les jours de fête.
Aussi, au cours de ces siècles de pénurie qui caractérisent l’histoire de nos petits pays grésignols, temps de privations qui dureront, par suite de leur surpeuplement croissant, jusqu’en 1850 et quelques années au-delà, avant que ne commence un exode démographique massif qui conduira leurs communes au seuil de la désertification actuelle, la forêt de Grésigne représenta longtemps un enjeu important comme source de précieuses et de menues richesses, indispensables à la vie rude et autarcique d’une très large majorité d’une population rurale environnante, aussi pauvre que besogneuse et industrieuse.
Les actes de délinquance et les délits de toute nature, sanctionnés par Froidour quelques 130 années avant la prise de la Bastille, se poursuivront donc longtemps encore en forêt de Grésigne malgré les peines encourues. Pillage et saccage de la forêt redoubleront notamment pendant les années révolutionnaires. Vols et chapardages resteront le témoignage d’un espace forestier d’autant plus convoité qu’ils étaient soumis au risque de se voir infliger de lourdes sanctions par la puissante et autoritaire administration royale, celle que symbolisait Froidour en 1667.
Si l’on ne peut encore parler de sylviculture (il faudra attendre la création de l’Ecole des Eaux et-Forêts en 1824 pour utiliser ce terme), Froidour connaît bien les règles d’une bonne gestion forestière. Il condamne les pratiques traditionnelles comme l’affouage, et plus encore la présence des animaux et leur pâturage des sous-bois, autant d’usages archaïques des populations riveraines qui nuisaient à la régénération naturelle des peuplements forestiers. Chargé par Colbert de développer la haute futaie pour procurer à la « Royale » des bois de marine, Froidour s’opposait à l’exploitation généralisée des taillis en bois de chauffe et, pis encore, en faveur de quelques gentilshommes verriers soupçonnés de protestantisme et que la monarchie de droit divin traquait sans pitié après la révocation de l’Edit de Nantes en 1685. Si Froidour voulait chasser de la forêt de la Grésigne manants et verriers, il mit aussi un terme aux abus commis par de puissantes familles de la noblesse locale.
Amendes individuelles pour délinquants divers, familles nobles et gentilshommes verriers
A titre d’exemple, Froidour estimait sûrement indispensable et salutaire dans le cadre de ses jugements répressifs, prononcés en mars 1667, de punir individuellement une quarantaine de manants, qualifiés « tous de pauvres gens », vivant plus ou moins misérablement en utilisant le bois de la forêt pour leur travail de merrandier, de fustier, de charron, de sabotier, de tourneur ou de laboureur. Ceux-là se virent infligés des « amendes de 6 à 20 livres avec menace du fouet en cas de récidive » ! En ces temps de disettes fréquentes, on ne plaisantait pas avec le menu peuple écrasé d’impositions et de dîmes, que les sbires de Louis XIII et de Louis XIV avaient l’habitude de mater par contrainte de corps.
Il ne faut pas oublier non plus qu’une quinzaine d’années avant « la Grande Visitation et Réformation des Forêts Royales », le jeune et futur Louis XIV vécut la Fronde au cours de laquelle l’arrogance outrancière des familles nobles blessa son orgueil d’enfant, ce dont il garda un fort mauvais souvenir. Il n’est donc pas surprenant de voir sanctionner très durement dans les jugements de Froidour quelques familles nobles des plus huppées de la région qui s’octroyaient le droit, non seulement de prendre du bois en Grésigne mais aussi de chasser dans la forêt du Roi les « bêtes noires » (sangliers), « rousses » (chevreuils) et « fauves » (loups) (5).
Ainsi, plusieurs des représentants de la noblesse, vivant alentour de Grésigne au 17ème siècle, n’échappèrent pas, eux aussi, à la justice du Roi rendue par Froidour. Ce fut le cas des seigneurs ci-après désignés : Louis Roger et Bertrand Roger de Comminges, célèbres Vicomtes de Bruniquel, durent acquitter chacun une amende de 150 livres, le fastueux et très riche Marquis François de Cazilhac-Cessac, seigneur de Milhars, qui n’hésitait pas à prendre du bois en Grésigne pour l’entretien de ses moulins et de leurs chaussées sur l’Aveyron ainsi que pour ses papeteries, se vit infliger une amende de 3 000 livres avec la perte totale de ses droits. Même peine à la Comtesse de Bioule, Marie Isabeau de Saint-Chamond, veuve et héritière de Louis de Cardaillac, Comte de Bioule et protestant de surcroît. Ce qui n’arrangeait en rien la colère de la justice du Roi à l’égard de sa veuve, en ces temps d’intolérance religieuse où l’on s’apprêtait à envoyer les huguenots aux galères de Marseille pour afficher la gloire et la puissance d’un Roi de droit divin qui prônait que « la Nation est à Dieu ce que l’âme est au corps humain ».
Quant aux modestes gentilshommes verriers, la grande Réformation allait les priver de leurs privilèges, suivant en cela les conseils de Froidour qui proposait, selon les termes de son rapport de 1658, « qu’au lieu de souffrir, moyennant une somme de cinquante livres d’albergue que les verriers payent pour qu’ils eussent la liberté de prendre du bois par toute la Forêt, il fallait au contraire les décharger de l’albergue et leur ôter cette faculté abusive, et les obliger à user le bois des ventes ainsi que l’on a fait par les jugements rendus en ladite réformation ».
Maison de verrier à Haute-Serre
Avec la dure concurrence que les verriers de Grésigne allaient devoir affronter à la suite de la création à « Cramaux » de la première verrerie au « charbon de terre » par le Marquis de Solages en 1750, Froidour avait donc, presque cent ans auparavant, rendu déjà plus onéreuse et moins rentable la fabrication des verreries de Grésigne pour lesquelles le bois devait être désormais acheté par voie d’adjudication.
Quelques verres de Grésigne
Pis encore, trois des quatre gentilshommes verriers dénombrés par Froidour en Grésigne furent frappés le 24 Mars 1667 par de très lourdes amendes dont le paiement contribua à compromettre l’avenir de certaines de leurs verreries. Ce fut le cas de Jean Audouin, sieur de Belvèze qui, bien qu’ayant été autorisé en 1658 à prendre gracieusement le bois de construction pour les bâtiments de sa verrerie de Lissart, récemment créée, et à se fournir en bois de chauffe par voie d’adjudication pour les besoins de son industrie, ne respecta pas cette dernière clause. Ce qui le conduisit à se voir accabler par une amende de 500 livres qui provoqua la disparition rapide de sa verrerie, encadastrée encore à son nom sur le compoix de Puycelsi en 1678. Tel fut aussi le cas du sieur Pierre de Filiquier, gentilhomme verrier à Merlins (6) qui écopa d’une amende de 100 livres et qui préféra se retirer peu après à Montrosier. Quant à Paul de Granier, sieur de Bernoye, gentilhomme verrier alors installé à Haute-Serre dans la juridiction de Vaour, où le noble protestant Pierre de Robert exerçait encore son art à la Verrerie Basse, il fut puni par Froidour d’une amende de 500 livres avec « interdiction de se servir d’autres bois que celui des ventes ».
Les limites d’une Réformation de la forêt de Grésigne exercée dans un contexte local difficile
Il convient cependant de rappeler que le passage de Froidour en Grésigne se déroule au cours d’une période où la monarchie absolue n’a guère le souci de rendre heureux le petit peuple. Après la grande Réformation de 1669 qui avait apporté à l’espace grésignol de profondes modifications techniques et juridiques, le 17ème siècle va s’achever dans la misère du petit peuple de nos régions, accablé par la taille et les dîmes que l’on aggravera par la capitation créée en 1695 afin de renflouer les caisses du Roi-Soleil, vidées par les dépenses dues aux guerres et aux fastes de Versailles. Une fin de règne catastrophique selon l’historien Pierre Goubert, si l’on tient compte des « années diseteuses » de 1693-1694 et du « terrible hiver de 1709 » qui étaient assurément « las annados del mal tems » comme le disaient nos aïeux occitans de la Haute-Guyenne et du Haut-Languedoc, provinces situées de part et d’autre de Grésigne.
Il faudra donc attendre le retour à une démographie croissante dans nos communautés grésignoles à partir des années 1720-1730, résultat d’un excédent des nombreuses naissances, signe de confiance retrouvée, par rapport au nombre des décès liés aux privations et aux dernières épidémies de peste, pour retrouver les conditions d’une économie meilleure productrice de richesses et de bien-être. « Il n’y a en effet de richesses que d’hommes », selon le précepte de Jean Bodin, célèbre économiste. C’est dans un environnement plus clément, au cours de la seconde moitié du 18ème siècle seulement, que le désenclavement de Grésigne, dont Froidour avait noté l’impérieuse nécessité quelque cent années auparavant, va être entrepris mais échouera au cours de l’inféodation de la forêt au Comte de Maillebois entre 1770 et 1785, avant que ne débute la tourmente révolutionnaire.
Le désenclavement de la Grésigne persistera encore longtemps. Certes, la réalisation du canal du Midi allait bouleverser l’économie de l’Aquitaine et du Languedoc à partir de 1681, mais il y avait encore loin de la coupe aux lèvres entre la Grésigne et le futur canal. En effet, l’ambitieux projet du canal de la Vère sera abandonné après avoir semé la zizanie en Albigeois entre 1748 et 1774 pendant plus d’une vingtaine d’années, et ne servira donc jamais à porter les bois de la Grésigne « jusqu’à la pointe de Moissac, et de là, vers Bordeaux par la Garonne, ou vers Toulon en passant par les étangs du Bas-Languedoc », ainsi que le prévoyait Bourroul géographe royal au service du Comte de Maillebois pour rentabiliser l’inféodation qu’il obtiendra de Louis XV.
Le désenclavement de la Grésigne est une longue histoire. Après l’échec du canal de la Vère, il ne débutera guère avant la Révolution et ne commencera à se réaliser que par des chemins dignes de ce nom, ébauches des chemins départementaux actuels. Ces travaux routiers ne seront effectués qu’en partie par le Comte de Maillebois qui en sera ruiné. Les bois de Grésigne resteront donc liés en grande partie à une utilisation locale, notamment pour approvisionner en bois et charbon de bois les forges de Caussanus à Bruniquel de 1796 à 1880 à partir de minières de fer de Penne et de Puicelcy. La voie ferrée jouera ensuite un rôle important à partir de la seconde moitié du 19ème siècle jusqu’aux premières décennies du 20ème siècle. On continuera à utiliser la traction animale jusqu’à la fin de la Première Guerre Mondiale pour transporter les bois de Grésigne jusqu’à la gare de Bruniquel dès la réalisation en 1858 de la voie ferrée Montauban-Lexos-Capdenac.
Comme on le voit, les préoccupations de Colbert resteront vaines et illusoires pour que la Grésigne, du fait de son enclavement, puisse fournir à la marine du Roi-Soleil et de ses successeurs le bois utile à la construction de ses bateaux. La Réformation des Eaux-et-Forêts confiée à Louis de Froidour par le Ministre de Louis XIV confirmera cependant la reprise en main du pouvoir central sur une Grésigne dévastée par la dizaine de milliers d’habitants qui l’entouraient.
Ainsi, la Réformation des Eaux-et-Forêts, promulguée en 1669, va annoncer la fin des droits d’usages dont les abus, en Grésigne, avaient fait d’une forêt féodale et royale une forêt-cueillette naturelle, mal surveillée et laissée peu ou prou à l’abandon pour satisfaire les besoins quotidiens d’une population dont le bois était le matériau vital. Les communautés environnantes, gérées par des Consulats subissant la pression quotidienne d’une pauvreté généralisée, conduisaient le pouvoir local à l’impuissance, au laisser-faire, voire à la complicité sinon à l’opposition avec l’administration des Eaux-et-Forêts. Cet état de fait explique la permanence des réclamations, griefs et justifications de titres que les Consuls des villages grésignols exprimaient lorsqu’ils étaient convoqués à la Table de Marbre par les officiers forestiers de la Maîtrise de Toulouse. Rendus responsables des abus commis en forêt, les Consuls se voyaient chargés, sous peine d’être démis de leurs fonctions, de sanctionner le comportement licencieux de leurs administrés par le paiement des lourdes amendes collectives. Il ne pouvait résulter de cette situation ambivalente de répression exercée entre pouvoir central et pouvoir local que l’accroissement des délits dans une forêt saccagée, sans aucun souci de la perpétuité de la forêt ni du respect des arbres et de leur environnement.
Les plans d’aménagement actuels prévoyant l’exploitation des coupes en Grésigne sont établis sur un cycle un peu plus long que celui de Froidour, à savoir 150 ans pour les coupes de chênes ou de hêtres dans les conditions pédoclimatiques de notre région.
Cf l’étude de ce rapport dans le chapitre intitulé « Un mariage raté entre la forêt de la Grésigne et le canal de la Vère », pages 106 à 111 du livre de l’auteur « Puicelcy, Lieu de Mémoire », juillet 1996
L’un des parents de ce capitaine forestier était Antoine d’Audouin dit La Salle, lui-même issu d’une famille de verriers de Grésigne. Il commandait la place-forte de Puicelcy en 1587 pendant les Guerres de Religion où il fit prisonnier le célèbre capitaine protestant Payrol dont on visite le très beau manoir à Bruniquel et que les Ligueurs firent exécuter à Toulouse en 1587 (Colonel Bourdès « Documents épars », II, 1914)
Descendant de Louis-François de Laprune qui put acquérir en 1620 pour 9 000 livres le château de Roquereine (appelé encore de nos jours « lou Castel de la Pruno »), bâti au 13ème siècle au-dessus de Marnaves pour contrôler la vallée du Cérou ; importance stratégique qui valut à son acquéreur qui commandait la garnison de Cordes pendant les Guerres de Religion une aide financière de 3 000 livres de ladite ville pour soustraire ce château aux huguenots de la « République Saint-Antonin » qui l’occupèrent à plusieurs reprises en 1562, 1573, 1585 afin de tenir tête aux « papistes de Cordes » (Raymond Granier, « Vieilles Pierres : Roquereine», deuxième édition 1981).
Les loups survécurent en Grésigne jusqu’au milieu du 19ème siècle, ainsi que le rapporte un procès-verbal du Maire de Puicelcy Joseph Denis Juin en date 28 décembre 1829, accordant « une prime de 15 francs à Pierre Biau de Lascroux, lequel ayant aperçu 3 loups venant de la Forêt Royale de Grésigne se dirigeant vers le hameau de Lascroux, les ayant poursuivis et les ayant atteint dans le Bois Cournut, et leur ayant tiré dessus, il en atteignit un qui resta sur place…»
Les verreries de Lissard et de Merlins étaient situées à la lisière de la forêt, au nord de Puycelsi et à proximité de l’église Notre-Dame de Mespel
Première partie : une double spéculation sur la vente des bois de Grésigne et sur leur mode de transport
Autour des années 1750, tandis que Diderot commence à publier l’Encyclopédie qui représente la somme des sciences et techniques de l’époque et que Louis XV s’affaire auprès de ses nombreuses maîtresses, tous ceux qui détiennent des capitaux et que Turgot désignera déjà sous le nom de « capitalistes », n’ont pas encore – loin s’en faut ! – investi tout leur argent dans les Comptoirs de la Compagnie des Indes ou bien dans les colonies du Nouveau Monde que l’on disputait aux Anglais dans la vallée de l’Ohio ou sur les rives du Saint-Laurent au Canada.
Point n’est besoin alors, pour les entrepreneurs avertis de France et de Navarre, de songer à mondialiser les capitaux dormants que leurs détenteurs privés peuvent au demeurant leur prêter volontiers pour certains projets plus rentables sur le territoire national. C’est notamment le secteur des transports et des trafics divers qui donne lieu à de bonnes affaires au cours des années 1750 à 1780, époque représentant l’apogée commerciale au cours de cette seconde moitié du 18ème siècle.
L’époque des canaux : suprématie des transports par voie d’eau
Dans notre région du sud-ouest, le canal des Deux Mers mis en eau en 1681, un an après la mort de son constructeur Riquet, faisait de Bordeaux et de Sète des ports très actifs ; de Bordeaux en particulier, alors quatrième port français et qui, malgré les difficultés de naviguer sur la Garonne, irriguait de marchandises venant des Antilles tout le bassin de ce fleuve aussi puissant que dangereux et de ses divers affluents, au long duquel les entrepôts recevaient en contrepartie vins et céréales diverses.
Paul Riquet
Mais le libéralisme en vogue qu’illustre la formule « Laissez faire, laissez passer » officialisée par le « Décret de la Libre Circulation des Grains » lors de l’accession au trône de Louis XVI en 1774, trouvait encore, en particulier pour la vente des bois de Grésigne, un obstacle majeur dans la rareté et le mauvais état des voies de communication indispensables à la desserte en approvisionnements quotidiens d’une population urbaine croissante ainsi qu’à l’augmentation du trafic des marchandises pour une industrie manufacturière en plein développement.
Privés d’accès direct à cette voie d’eau incomparable qu’était le canal des Deux Mers sur laquelle un cheval seul pouvait déplacer plus de poids que ne le faisait le charroi de cent paires de bœufs, le Haut-Albigeois, les Ségala et le Rouergue restaient donc à l’écart de l’essor économique en ce milieu du 18ème siècle.
Cependant, à la différence d’Albi qui ne comptait que 9 000 habitants, les riches marchands de Gaillac où vivaient alors 6 000 habitants, avaient l’avantage, lorsque les eaux du Tarn étaient ni trop insuffisantes en été, ni trop fortes en hiver et au printemps, de faire transporter leurs marchandises jusqu’à la pointe de Moissac où elles pouvaient, par la Garonne, descendre jusqu’à Bordeaux ou bien remonter à Toulouse pour aller jusqu’à Sète.
Ainsi, le transport fluvial sur le Tarn, à partir du Bas-Albigeois desservi par le port de Gaillac, avait permis aux riches marchands de la « ville du Coq » de créer un magasinage rémunérateur, nourri en retour par l’arrivée des marchandises et des produits de toutes sortes en provenance de Sète ou de Bordeaux, tandis que s’y effectuait l’embarcation des céréales et des vins obtenus dans tout le diocèse d’Albi. Depuis Gaillac se faisait ainsi la desserte des deux villes les plus importantes de la région qu’étaient Toulouse (50 000 habitants) et Montauban (28 000 habitants) à la veille de la Révolution, hors de destinations plus lointaines depuis l’océan atlantique et la Méditerranée.
Gaillac avait donc alors une situation privilégiée par rapport à Albi, d’autant plus que, complémentairement au trafic de son port fluvial, la capitale des vins tarnais bénéficiait aussi du carrefour de trois routes royales anciennes :
celle venant de Lyon via Le Puy, Rodez, Pont de Cirou, Monestiés vers Gaillac et Toulouse (« lou Cami Roudanés » appelé aussi « lou Cami Toulzo »),
celle venant de Clermont-Ferrand par Aurillac,Villefranche-de-Rouergue, Cordes vers Gaillac et Toulouse,
celle d’Aix à Montauban par Nîmes, Alban, Villefranche-d’Albigeois, Albi, Gaillac et Salvagnac.
Mais si Gaillac pouvait jouir d’une situation de désenclavement avantageuse à la fin de l’Ancien Régime, les pays et la forêt de Grésigne restaient très isolés…
A une époque où les arsenaux de Toulon et de Bordeaux avaient besoin de bois de marine pour construire la charpente des vaisseaux de la Royale, Gaillac pouvait cependant prétendre, de par sa desserte fluviale, à devenir une tête de pont pour l’exportation des bois de Grésigne. Encore aurait-il fallu qu’il existât en 1750 de bons chemins permettant des charrois, au demeurant longs et coûteux, pour que les attelages puissent livrer les troncs de chênes depuis la forêt de Grésigne jusqu’aux quais du Tarn. Et 50 ans avant la Révolution, ce transport routier n’était pas facile puisque le tronçon de la route constituant le CD 964 actuel ne sera correctement aménagé pour le seul tronçon de Montmiral à Gaillac qu’autour des années pré-révolutionnaires et, plus tard encore autour des années 1840 à 1850, pour le tronçon de cette route reliant Montmiral à Larroque pour rejoindre ensuite la gare de Bruniquel en 1858 seulement avec l’ouverture de la ligne de chemin de fer Montauban-Lexos-Capdenac.
Devant la carence de voies fonctionnelles pour le transport routier dans cette partie du Haut-Languedoc grésignol, un très actif intendant royal de Haute-Guyenne en poste à Montauban, de Lescalopier, prit l’affaire à contre-pied en rendant l’Aveyron navigable jusqu’à Bruniquel où arrive la petite rivière de Vère. Il suffisait donc d’utiliser la Vère pour en faire un canal afin de descendre les bois de Grésigne jusqu’à l’Aveyron puis, par le Tarn, les transporter jusqu’à Moissac.
Le désenclavement de la forêt de Grésigne et ses enjeux dans le Bas-Albigeois
C’est dans ce contexte régional d’un capitalisme naissant, à partir d’un double spéculation portant à la fois sur les profits à retirer aussi bien des cours du bois dans les villes que des droits de péage rémunérateurs découlant du transport fluvial de ce précieux matériau, que s’explique l’idée d’un projet du canal de la Vère (1) pour créer de nouveaux débouchés au bois de Grésigne. Hors des difficultés techniques et financières, nous verrons que, sous l’Ancien Régime finissant, l’un des écueils de ce projet résidait dans le fait que le bois d’une Grésigne située dans le diocèse d’Albi en Haut-Languedoc, allait enrichir l’économie domestique et industrieuse des villes de Guyenne, ce qui explique l’intérêt porté à ce projet par l’Intendant Lescalopier basé à Montauban.
Vraisemblablement bien informé, c’est le Comte de Maillebois, Lieutenant général des Armées du Roi sous les ordres de son père Maréchal de France avant que d’être nommé lui-même Lieutenant général en Languedoc, qui confia l’aménagement du canal de la Vère à un ingénieur-géographe du nom de Bourroul. Celui-ci en dressa le plan depuis Bruniquel jusqu’au Verdier dès 1748 et envisagea par la suite de le poursuivre jusqu’à Villeneuve-sur-Vère. De sorte que, depuis les portes d’Albi, le canal de la Vère aurait permis par l’Aveyron de rejoindre Montauban, ville à partir de laquelle on aurait pu ensuite naviguer sur le Tarn jusqu’à la pointe de Moissac.
Par le canal de la Vère, l’ambition de Bourroul était donc celle de relier le Haut-Languedoc albigeois au canal royal des Deux Mers construit par Riquet 70 ans auparavant entre 1666 et 1681, ce qui aurait permis ainsi aux bois de Grésigne, sur l’Aveyron puis sur le Tarn de Bruniquel jusqu’à Moissac, d’atteindre la Garonne pour les remonter vers Toulouse à partir duquel on aurait pu les transporter vers le Bas-Languedoc jusqu’à Sète par le canal de Riquet, mais aussi de les descendre vers Bordeaux.
Dans cette affaire complexe qui allait occuper les annales entre 1748 et 1772, se trouvèrent confrontés de façon conflictuelle et divergente ceux qui en furent partisans ou adversaires en Albigeois, faisant miroiter avantages locaux pour les uns ou inconvénients pour les autres, suscitant espoirs ou craintes, jalousies ou convoitises, calculs et règlements de compte. En particulier, la vieille rivalité entre Albi et Gaillac ne manquerait pas de s’y exprimer..
Né de la motivation liée à une double spéculation portant sur le bénéfice de la vente de bois de Grésigne aux villes proches et sur les péages qu’aurait procurés son mode de transport jusqu’à Bruniquel, le projet du canal de la Vère allait engendrer de nombreux différends, tant à cause des débouchés commerciaux concurrents entre les Provinces de Guyenne et du Languedoc, que des intérêts opposés entre les marchands des villes voisines d’Albi et de Gaillac. A ces rivalités, s’ajoutèrent localement les oppositions liées aux contraintes technique de la construction du canal, celles des propriétaires riverains dont les terres étaient concernées, celles des propriétaires des nombreux moulins de la Vère dont l’avenir était compromis en même temps que bien d’autres activités ou ressources procurées par la Vère à la population locale.
On peut dire que la Grésigne et le projet de rendre la Vère navigable afin de valoriser ses bois anticipèrent très largement les batailles que se livrent aujourd’hui villes et régions voisines à l’égard du passage et de la desserte des autoroutes ou des voies ferrées adaptées aux Trains à Grande Vitesse !
Divers projets ayant trait à la basse vallée de la Vère feront par la suite l’objet de nombreuses difficultés. L’avortement de la canalisation de la Vère allait précéder l’échec qu’allait subir, cent ans plus tard, autour des années 1847 à 1849, le premier projet de redressement de la Vère établi par une « Association Syndicale de Propriétaires »(2). Le tracé du tronçon de route reliant Puycelsi à Bruniquel dans la vallée de la Vère fut longtemps contesté au cours des années 1840-1850 au profit de la route Puycelsi-Monclar-Montauban et ne fut réalisé que pour rejoindre la gare de Bruniquel à partir de 1858. Quant au désenclavement des villages de la basse vallée de la Vère, il se traduisit, après le projet du canal avant la Révolution, par l’échec du projet de construction d’une ligne de chemin de fer qui devait relier les gares de Bruniquel et de Cahuzac-sur-Vère envenimant les chroniques locales entre 1883 et 1926 (3).
Le lit de la Vère et ses nombreux méandres dans une vallée peu cultivée et soumise aux inondations ont ainsi longtemps posé problème aux générations successives de ses riverains, jusqu’à son redressement récent, souvent contesté, effectué de 1970 à 1980 lors d’un remembrement du parcellaire agricole des communes riveraines adhérant à un « Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples » (SIVOM du Canton de Castelnau-de-Montmiral) (4).. Le CD 964 de Gaillac à Caussade empruntant la vallée de la Vère sera longtemps oublié au profit du CD 999 Gaillac-Montauban passant par la Vallée du Tescou et ne deviendra une excellente voie routière qu’après de nombreux aménagements entre 1980 à 1990 consécutifs à la réalisation de l’autoroute A20 que tous les Tarnais peuvent rejoindre à Caussade.
Quant aux enjeux déjà réveillés et attisés sous le règne de Louis XV, le projet du canal sur la Vère, projet pertinent au plan géographique quoique modeste dans sa longueur mais difficile à réaliser, allait entraîner, à titre de compensation demandée par les Albigeois, la mise à l’étude de la navigabilité d’un « canal latéral au Tarn entre Albi et Gaillac ». Celui-ci, comme celui de la Vère, ne sera aussi jamais réalisé (5). La concurrence établie entre les deux projets fut cause de leur commun échec faute de moyens financiers. En particulier, des travaux importants et onéreux, comprenant la création de divers bassins de retenue de part et autre de la vallée de la Vère, étaient nécessaires pour alimenter un canal dont le bon fonctionnement aurait exigé la construction de 11 écluses ainsi que les concevra, en vain, son concepteur Bourroul.
Cet échec commun des deux voies d’eau, alors prévues dans les vallées du Tarn et de la Vère, fera qu’Albi restera enclavé au cours de la première moitié du 18ème siècle, puisque privée par ailleurs de bonnes voies de communication routières. Les ponts de Marssac et de Saint-Sulpice pour rejoindre Toulouse (RN 88) ne seront construits que plus tard en 1849. Quant au canal de la vallée de la Vère, son échec annulera pour le « Seigneur-Evèque du Diocèse d’Albi » et ceux des esprits éclairés qui participaient aux Petits Etats Albigeois, les avantages qui, à cette époque, pouvaient être apportés par la voie d’eau la plus courte pour atteindre le canal des Deux Mers.
Au lieu de mauvais chemins entraînant des charrois peu rapides, plus onéreux et plus difficiles, le canal de la Vère, de Villeneuve à Bruniquel, et le canal du Tarn, « depuis Albi jusques à Gaillac », auraient alors permis aux 70 marchands tenant le commerce à Albi de constituer à leur profit le magasinage de toutes les denrées destinées aux Ségalas et Haut-Albigeois, ou en provenant. Une part de marché changeait de main et s’ouvrait aux marchands d’Albi grâce à ces deux nouvelles voies d’eau projetées, en lieu et place d’une grosse partie du bassin de chalandise réservé aux marchands de Gaillac qui en assuraient seuls la desserte jusque-là, grâce à leur port et à leurs entrepôts de stockage desservis par le Tarn peu ou prou navigable depuis le Moyen Age (6).
On s’en doute, la double spéculation sur la vente des bois de Grésigne et leur transport par le canal de la Vère, ainsi que les revenus créés par les droits de péage qu’il était prévu d’y prélever sur les autres marchandises circulant entre Haut-Languedoc, Rouergue, Quercy et pays de Garonne, avaient de quoi faire fantasmer tous les partisans des « nouveauxéconomistes » de ces années 1750-1770, pour relier des régions et des villes qui étaient restées plus ou moins isolées, victimes d’un enclavement les obligeant à une économie en circuit fermé.
Deuxième partie : abandon passager et reprise du projet du canal avec l’inféodation de la Grésigne au Comte de Maillebois
Vingt-cinq ans d’une histoire mouvementée de 1748 à 1784 autour d’un projet conflictuel
Comme nous allons le voir, le projet de construction du canal de la Vère, long d’une vingtaine de kilomètres depuis le Moulin du Cordurier situé au confluent des cours d’eau de la Vervère et de la Vère, depuis la commune du Verdier jusqu’à Bruniquel où la Vère se jette dans l’Aveyron, fut un véritable serpent de mer. Outre les difficultés financières, les controverses techniques mettant en cause sa réalisation servirent d’arguments pour entretenir divers conflits entre ses partisans et ses adversaires.
L’idée de rendre la Vère navigable découlait en fait des pressions exercées par l’Escalopier, Intendant de la Généralité de Montauban. Suite à l’Arrêt du Conseil d’Etat en date du 28 mars 1747, il avait été obtenu l’établissement de « cinq passelis »(7) rendant l’Aveyron navigable entre Bruniquel et Nègrepelisse. Le lancement du projet du canal de la Vère fut ensuite approuvé en 1748 par « les Etats du Languedoc », puis en principe peu après, adopté par « l’Assemblée Générale du Diocèse d’Albi et les Etats du Languedoc » qui y adjoignirent leur volonté de voir se réaliser en même temps le canal du Tarn. Et ce, malgré la cabale que déclenchèrent immédiatement le Maire et les Consuls de Gaillac contre le canal de la Vère. Ce qui n’empêcha pas le Conseil d’Etat du Roi Louis XV, en dernier lieu et après quatre années de controverses, d’autoriser Bourroul et ses associés à construire les canaux de la Vère et du Tarn par Lettres Patentes du 14 octobre 1752.
Au demeurant, ce canal était un ouvrage cher. En 1754, en conformité avec les plans du canal établis par Bourroul, « le coût de construction était estimé à 1 323 317 livres », somme qu’il fallait compléter par « un capital de 2 015 332 livres rémunéré à 5% pour en payer les frais d’entretien (8) ». L’ingénieur géographe Bourroul, qui était au service du Comte de Maillebois, ne put jamais réunir tous ces capitaux.
Par ailleurs, de nombreux malentendus, dont nous rendons compte en annexe, étaient apparus au vu d’une contre-expertise du sieur Pollard sur le débit insuffisant de la Vère. D’autres adversaires du projet déclarèrent inacceptables l’exigence de la Compagnie de Bourroul et de ses associés visant à leur garantir une exploitation accélérée des coupes en Grésigne « jusqu’à 250 arpents par an » (soit 125 hectares) pour assurer dans l’immédiat le plus haut revenu qu’il se pourrait à partir des péages prélevés pour le transport des bois sur le canal. Il y allait, selon de nombreux opposants locaux, de la rapide disparition de la forêt de Grésigne et, plus encore, de la suppression des droits d’usage des populations alentour.
Ce fut cette exigence de l’accroissement des coupes en Grésigne qui conduisit l’administration de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur à publier son rapport daté de 1754. Ce rapport, que nous présentons plus loin en annexe, détaillait la valeur des divers bois de Grésigne et justifiait la nécessité du canal de la Vère par les prix élevés qu’atteignaient ces bois une fois rendus à Montauban.
Cependant, malgré l‘excellence des profits que s’exercèrent à démontrer les officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur, les souscriptions financières s’avérèrent encore insuffisantes en 1755. Suite à la disgrâce passagère en 1757 du Comte de Maillebois à qui on imputa alors des échecs militaires dans les campagnes de Louis XV en Prusse, la réalisation du canal de la Vère fut abandonnée…passagèrement !
Le recours à l’inféodation de la forêt de Grésigne par le Comte de Maillebois en 1770 avec la relance du projet du canal de la Vère
Tel un phénix renaissant de ses cendres, le projet du creusement du canal de la Vère, avec celui du canal latéral au Tarn, furent relancés sur la base d’un engagement pris par le Comte de Maillebois après son retour en grâces. « L’inféodation de la Forêt de la Grésigne » qui lui fut accordée à perpétuité par « lettres patentes du Conseil du Roi Louis XV en date du 26 août 1770 » avait pour condition la réalisation des canaux de la Vère et du du Tarn joignant Albi à Gaillac.
Cette privatisation de la Grésigne consentie par le Roi Louis XV à l’un de ses protégés avec lequel il s’était réconcilié, allait à l’encontre des droits d’usage des populations des communautés limitrophes de la forêt, aussi bien que des intérêts des exploitants forestiers locaux producteurs de merrain et de charbon de bois à partir des coupes qui leur étaient adjugées .
Cet engagement de réaliser un canal sur la Vère ne fut peut-être qu’un stratagème pour Maillebois qui en avait mesuré quelques années auparavant toutes les difficultés, les oppositions diverses et plus encore l’échec pour réunir l’argent nécessaire. De fait, nous verrons que ce fut l’amélioration de la route de Montmiral à Gaillac (actuel CD 964) qui remplaça dès 1772 le projet des deux canaux de la Vère et du Tarn, lesquels furent abandonné définitivement. En effet, ce fut cette dernière route que Maillebois prolongea depuis Castelnau-de-Montmiral jusqu’à Bruniquel (actuel CD n°87) pour transporter les bois de Grésigne jusqu’à l’Aveyron afin de les exporter par flottage. Hélas ! Le Comte de Maillebois allait se voir ruiné à la suite de ces travaux routiers qu’il fit faire en Grésigne pour établir cette route qui traverse la forêt en passant par la Grande Baraque (construite à cette occasion) pour atteindre ensuite le Pas de la Lignée (Font Bonne) en direction de Bruniquel ou de Penne.
La Grande Baraque
La ruine de Maillebois conduisit alors le Roi à reprendre la possession de sa forêt qui avait été fort imprudemment et définitivement « inféodée à perpétuité » à un Comte aussi prompt à la dépense avec l’argent de ses actionnaires qu’il était par ailleurs aventurier et intrigant !
L’arrêt du Conseil d’Etat du 28 octobre 1779 annula l’inféodation de la Grésigne comme « étant contraire aux Lois du Royaume interdisant l’aliénation des forêts du Domaine Royal » mais accorda cependant, de façon passagère, « la concession de la forêt au Comte de Maillebois pour 30 ans à partir du premier janvier 1780 », de façon à ce que ledit Comte puisse rembourser ses dettes à ses divers créanciers et au Trésor Royal.
Une fois de plus, cette concession tourna court et l’affaire se termina en quenouille puisque Maillebois s’exila en Hollande après que les commissaires, désignés par l’arrêt du Conseil d’Etat en date du 22 mars 1784, fixent l’état des dettes « à la somme de 1 215 397 livres », somme globale où figuraient en première ligne les « 392 000 livres avancées par le Roi à la Régie créée dès 1772 par Maillebois pour avoir le monopole de l‘exploitation et de la vente des bois en Grésigne ».
L’exportation des bois de la forêt de Grésigne : enjeu réel d’une voie d’eau de désenclavement ou spéculation illusoire d’un aventurier peu honnête ?
Ainsi, autour des nombreux intérêts en présence, publics ou privés, et après que Froidour et l’administration de Colbert aient plus ou moins mis un terme, presque un siècle auparavant, aux usages licencieux des pauvres gens et des manants habitant les communautés limitrophes, la forêt de Grésigne représenta de 1748 à 1784 un enjeu financier important. L’exportation de ses bois par voie d’eau polarisa beaucoup d’énergies si l’on en juge par le volume des documents s’y rapportant. Archives d’autant plus précieuses qu’elles contiennent nombre de renseignements précis sur la Grésigne ainsi que la façon dont la forêt était perçue à la veille de la Révolution, à une époque où l’usage du bois de la Grésigne était très important.
Projeter la canalisation de la Vère, c’était favoriser l’économie de villes et de régions voisines, au détriment du port de Gaillac sur le Tarn qui voulait garder la haute main sur la Grésigne. C’était aussi mettre en concurrence des chevaliers d’industrie tels le Comte de Maillebois et la famille de Solages, en favorisant l’exportation du bois pour l’un au détriment de celle du « charbon de terre » pour l’autre, sans tenir compte de divers autres intérêts locaux opposés à l’inféodation de la Grésigne. Malgré l’enthousiasme des officiers de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur pour le canal projeté sur la Vère et malgré les décisions favorables du Conseil du Roi où cette affaire fut examinée à plusieurs reprises sur une période de 18 années, l’aboutissement de cette folle et double spéculation reposant sur le canal de la Vère fut un échec même s’il reste une belle route pour traverser la Grésigne et la Grande Baraque. Quels qu’aient pu être les avatars de nature politique et les controverses techniques du projet de navigabilité de la Vère, les intérêts des uns et des autres se manifestèrent de façon souvent ambigüe et même perverse, débouchant sur des malentendus et des différends dus aux motivations opposées des diverses parties concernées qui agirent davantage en protagonistes rivaux qu’en partenaires solidaires.
L’inféodation de la Grésigne a constitué ainsi, pendant plus d’un quart de siècle avant la Révolution, le ressort principal ainsi que les tenant et aboutissant du projet du canal de la Vère. Dans le contexte d’une époque de notre histoire où les difficultés des transports étaient un lourd handicap à surmonter, on envisageait de rendre le Tarn navigable jusqu’à Millau, de même que l’on avait examiné la possibilité de rendre aussi l’Aveyron navigable jusqu’à Saint-Antonin (on croit rêver !). Ces projets de canaux témoignent déjà, en cette fin du Siècle des Lumières, d’un aménagement du territoire, préoccupation louable d’un capitalisme encore balbutiant qui s’enlisa dans les arcanes chicanières des acteurs en présence.
La Maison du Garde à Haute-Serre
Les documents que les Archives départementales du Tarn ont conservés comprennent en particulier trois imprimés originaux (9) de très intéressants Mémoires dont le premier, daté de 1748, concerne le rapport du sieur Bourroul. Ces textes méritent d’être présentés dans leur détail car ils montrent bien l’évolution de l’affaire larvée du canal de la Vère, dont le projet fut porté à la demande du Roi devant les Etats du Languedoc dès 1747. Cette dernière et prestigieuse institution qui se réunissait près de Montpellier au château de Castries à partir de 1737 pour administrer la Province du Languedoc en soumit ensuite les plans aux instances du Diocèse d’Albi. Et c’est après le développement de quatre années de tergiversations et de cabales que le Roi Louis XV accordait effectivement l’autorisation de réaliser le canal de la Vère par « Lettres Patentes du 14 octobre 1752 ».
Cette dernière décision du Conseil du Roi qui devait aboutir quelque 25 années plus tard à l’abandon de la réalisation du canal de la Vère et à la suppression de l‘inféodation de la Grésigne, donna lieu, d’une part aux trois mémoires très détaillés élaborés par Bourroul, d’autre part à un très riche document établi en 1754 par les Eaux-et-Forêts sur la description de la Grésigne et l’exploitation de ses bois avant la Révolution. La richesse de ces textes datant de trois siècles, détenus par les Archives départementales du Tarn et du Lot, méritent que nous les reprenions ci-après en annexes pour mieux saisir le contexte dans lequel se sont déroulés « le projet de la canalisation de la Vère et l’inféodation de la Grésigne ».
Troisième partie : l’inféodation de la forêt de Grésigne et l’échec de Maillebois
Avec l’Arrêt du Conseil d’Etat tenu à Compiègne le 26 août 1770 et avec les Lettres Patentes signées le même jour et confirmées par le Parlement de Toulouse le 12 septembre 1770, le Roi Louis XV accordait la forêt de Grésigne au Comte de Maillebois « à titre d’inféodation et de propriété incommutable à perpétuité avec toute justice haute, moyenne et basse et faculté de nommer les juges nécessaires pour l’exercer – après 4 années de controverses…à charge pour ledit Comte, ses Hoirs, Successeurs et ayant-cause, d’exécuter dans cinq années le canal de la Vère, et exécuter pareillement un autre canal sur la Rivière du Tarn dans les huit années où le Roi fera connaître ses intentions ».
Notons que, pour la construction et le péage de ces deux canaux de la Vère et du Tarn « le privilège a été accordé sous le nom de Bourroul » par lettres patentes de 1752, ce que le Conseil d’État transformait en une obligation en soulignant qu’il incombait « audit Comte, ses hoirs, successeurs et ayant cause » de réaliser le canal de la Vère et celui du Tarn dans un délai respectif de 5 et 8 ans.
Les Lettres Patentes du 26 août 1770 stipulaient aussi d’autres conditions, grevant ou limitant le droit d’inféodation pour le Comte de Maillebois qui s’engageait à les respecter, en particulier « àconserver 2 000 arpents de ladite Forêt, en futaie dans les endroits qui seront désignés par le Grand Maître des Eaux-et-Forêts et reconnus les plus propres à cette production » pour les bois de marine surtout, bois pour lesquels le Roi se réservait la maîtrise de diviser et de régler les coupes à l’avenir, « de ne pouvoir couper plus de 250 arpents par an », « de déposer dans le délai d’un an au Trésor Royal une caution de 400 000 livres», « de payer au Domaine de sa Majesté une redevance annuelle, perpétuelle et féodale de onze cents setiers du plus beau bled-froment » de 1770 à 1774, « et ensuite, à perpétuité, deux mille cent setiers de pareil bled, laquelle rente sera payable en argent sur le pied de 18 livres le setier pendant 40 années », pour lesquelles serait établi un nouveau prix du setier, fixé « selon l’estimation qui en sera faite sur les mercuriales des dix dernières années… et sans que ce prix puisse être inférieur à 18 livres le setier ».
Par ailleurs, les intérêts du Roi étaient garantis sur la base « d’une maîtrise des coupes préservant sur 2 000 arpents (le cinquième de la surface forestière) le maintien de la futaie dans les plus beaux tènements de Grésigne ». Les caisses du Trésor Royal bénéficiaient d’autre part d’une location annuelle non négligeable de la Grésigne représentant une valeur de 2 100 setiers de blé qui correspondait à l’époque à la production céréalière d’un millier d’arpents de terres labourables. Selon nos calculs prenant en compte la garantie de « 18 livres le sétier de blé » et la vente des coupes établi à « 132 livres par arpent » par le rapport des Eaux et-Forêts en 1754. Le Roi se réservait ainsi l’équivalent des revenus du tiers des 10 233 arpents que couvrait la Grésigne, proportion semblable à celle des baux de métayage alors en vigueur à mi-fruit qui consacrait la moitié des récoltes au bailleur, l’autre moitié étant accordée au preneur.
La Grande Baraque au bout de l’allée cavalière
Le Comte de Maillebois et ses entrepreneurs associés, Bourroul et Compagnie, avaient donc dû consentir à payer le prix fort pour obtenir l’autorisation d’exécuter ces deux canaux, puis de bénéficier du privilège d’y lever les péages. Le canal de la Vère était prioritaire par rapport à celui du Tarn pour la bonne raison que la Vère était considérée à cette époque comme la meilleure voie de désenclavement du Haut-Albigeois vers Moissac et le canal des Deux Mers, mais aussi parce que les bois des coupes de Grésigne, concédées à perpétuité au Comte de Maillebois, renforçaient pour ce dernier la rentabilité de sa double spéculation, sur les bénéfices importants de la vente du bois d’un part, sur les péages du transport de ce même bois et autres marchandises d’autre part.
Hélas! Au cours des années 1770 à 1775, des évènements contraires allaient très vite enterrer définitivement le projet de la navigation de la Vère et du Tarn. Privé des péages escomptés, Maillebois se vit ruiné à la fin de la décennie 1770-1780.
Le serpent de mer que constitue le projet du canal de la Vère se terminera en queue de poisson. Il est vrai qu’entretemps la construction des routes commencera et deviendra prioritaire. Ces routes deviendront rapidement concurrentielles par rapport aux canaux fluviaux ou inter-fluviaux.
Les premières difficultés rencontrées par Maillebois : un aventurier et un affairiste sans scrupules
Né le 4 août 1715, fils d’un Maréchal de France, marié à Marie-Madeleine d’Argenson en 1745, le Comte Yves-Marie Desmaretz de Maillebois (10) était Colonel dès 1734, avant de devenir Lieutenant général des Armées en 1748 puis Lieutenant général en Languedoc en 1755. Disgracié et emprisonné en 1768, exilé ensuite jusqu’en 1763, année où il réapparaît à la cour de Louis XV, l’inféodation de Grésigne obtenue en 1770 le conduira à venir habiter le château de Bruniquel en 1772 avant de passer au service de la Hollande en 1784 et de mourir en pays étranger en décembre 1791. Un parcours d’aventurier pour un fils né de haute lignée !
Yves-Marie de Maillebois
Ces quelques renseignements biographiques nous permettent de comprendre le profil d’un homme dont la carrière militaire et administrative explique la stratégie dans le monde des affaires à la veille de la Révolution mais qui cependant achèvera sa vie ruiné et exilé. Ils nous éclairent aussi sur la liaison que cet officier supérieur des armées de Louis XV pouvait avoir avec ce talentueux géographe du Roi qui avait titre d’Ingénieur dans les premières unités du Génie dont se dotent les mêmes armées royales avant la Révolution.
Dès 1770, Maillebois fait venir également dans le pays, comme agent général chargé d’organiser l’exploitation de la Grésigne, un certain Louis-Denis Juin qui deviendra lui-même Maire de Puicelcy en 1794 et 1795 sous la Terreur, bien avant que parmi ses descendants ne figure un autre Maire de Puicelcy sous la Restauration de 1815 à 1832. Joseph Denis Juin, celui qui lancera la commune de Puicelcy dans un procès interminable contre l’Etat, réclamant à l’administration forestière le maintien des droits et privilèges de la population de cette commune en Grésigne, sinon leur indemnisation. Etonnants recoupements de l’histoire de Grésigne et de Puicelcy !
Mais revenons en 1770 où il s’agit d’abord, pour Maillebois et Juin, de passer à l’exploitation plus intensive et plus rationnelle d’une forêt jusque-là enclavée, sans chemins de desserte, et qui ne rapportait que 10 000 à 14 000 Livres pour des coupes annelles atteignant 80 arpents, comme nous l’avons déjà signalé. Ils ne lésineront pas sur les moyens, et en même temps que l’on construira la Grande Baraque au centre de la forêt selon les plans établis par Juin, on utilisera la main-d’œuvre efficace d’une colonie de bûcherons « venue du fonds des Vosges »(11) pour s’installer en Grésigne.
Or, paradoxalement, si ce fut en premier lieu la navigabilité de l’Aveyron, réalisée avec des passelis mis en place entre Bruniquel et Nègrepelisse par autorisation de lettres patentes du Roi en date du 28 mars 1747, qui avait motivé le projet de canalisation de la Vère, ce mode de navigabilité le compromettra et sera ainsi la cause essentielle de son abandon définitif, laissant place au simple flottage des bois.
En effet, à la suite des fortes crues de 1756, ces passelis construits en bois furent endommagés ou emportés et les propriétaires des moulins de l’Aveyron et des chaussées où se trouvaient ces ouvrages, étaient aussi gênants que peu fiables. Malgré leur engagement de respecter la navigation, les propriétaires des moulins s’empressèrent de supprimer ces passelis en reconstruisant leurs chaussées. Ce qui conduisit le Comte de Maillebois à exiger le rétablissement de ces ouvrages plus économes en eau et moins onéreux que les écluses, rétablissement qu’il obtint par arrêt du Conseil d’Etat du 13 octobre 1771, sans pour autant pouvoir arriver à leur reconstruction effective. En effet, un certain « Monsieur de Malartic, seigneur et propriétaire du moulin de Montricoux », s’opposa à cette décision du Conseil d’Etat devant le Parlement de Toulouse, prétendant que les frais de réparations des passelis étaient du ressort de l’État (?), faisant traîner ainsi en longueur une affaire dont ledit seigneur ne fut débouté que le 22 juin 1775, trois ans après que d’autres solutions envisagées par le Comte de Maillebois aient rendu déjà caduc le projet du canal de la Vère.
L’abandon du canal de la Vère au profit de la décision de la construction de la route Gaillac-Castelnau-de-Montmiral-Bruniquel dès 1772
En effet, devant toutes les entraves et tous les démêlés qui s’étaient accumulés contre le projet de Bourroul depuis 1748 pour s’opposer à la réalisation de la navigation sur la Vère, le Comte de Maillebois changea de stratégie. Dès 1771, voyant la reconstruction des passelis compromise sur l’Aveyron, il commença à négocier la mise en œuvre de travaux routiers pour que les bois de Grésigne puissent cependant être rendus flottables à partir de Penne ou de Bruniquel sur l’Aveyron et à partir de Gaillac sur le Tarn. Ces options de faire flotter les bois de Grésigne vers Gaillac sur le Tarn et Bruniquel sur l’Aveyron rendaient déjà caduc le projet du canal de la Vère.
Le 25 mai 1772, le conseil de direction du diocèse d’Albi donnait le coup de grâce au projet du canal de la Vère en acceptant que le Comte de Maillebois « se décharge du canal de la Vère », étant donné « son offre d’ouvrir une nouvelle route de deux lieues depuis la Vère vis-à-vis Montmiral traversant la Forêt jusqu’à la Saigne qui est à trois-quarts de lieue de Saint-Antonin, à condition que le Diocèse fera la route de l’embranchement de Gaillac à Cordes jusqu’au point où celle de Monsieur le Comte de Maillebois ira aboutir ».
La même délibération (12) insistait sur l’intérêt de cette nouvelle route qui, traversant la forêt de la Grésigne depuis le pont de la Lèbre jusqu’à Saint-Paul de Mamiac, permettrait en fait la jonction de Gaillac à Bruniquel en passant par Montmiral, étant donné « que le nouveau chemin que Monsieur le Comte de Maillebois offre de construire et d’entretenir à ses dépens, depuis la forêt jusqu’à la Vère près Montmiral et vers Gaillac, compense avantageusement l’utilité du Canal pour l’exportation …», prétextant déjà, deux ans seulement après la concession faite à Maillebois que « Vu la délibération des Etats qui a reconnu que la navigation sur la Vère était trop exclusivement utile aux villes de Montauban et de Bordeaux et trop peu avantageuse à la Province du Languedoc », …« l’on ne peut se dissimuler que la facilité de circulation intérieure dans la Province d’une denrée qui devient plus rare et plus précieuse du fait des nouveaux défrichements de la Grésigne, ne lui soit plus utile que ne le serait son exportation par le Canal de la Vère sur lequel la navigation ne commencerait qu’à une extrémité de la Province ».
Cette délibération du conseil de direction du Diocèse d’Albi reprend en 1772 les arguments développés lors des premières disputes qui eurent lieu à l’occasion de la présentation initiale du projet par Bourroul en 1750, 22 années plus tôt, en exprimant la crainte de manquer de bois suite aux exportations de ce précieux matériau vers la Guyenne montalbanaise ou bordelaise au détriment du Languedoc albigeois et toulousain, bois provenant des importants défrichements entrepris par Maillebois en Grésigne dès le début de l’inféodation qui lui avait été accordée.
Dès lors, ce sera cependant à partir des deux extrémités opposées de part et d’autre de Grésigne, que les bois pourront être dirigés par route soit vers Gaillac, soit vers Montauban par Bruniquel. Mais la tourmente révolutionnaire grondait déjà pour annoncer des changements autrement importants que ceux d’une forêt enclavée et isolée à la limite des deux Provinces du Languedoc et de la Guyenne. Il faudra donc attendre le Premier Empire pour que ces chemins deviennent des routes carrossables (13). Que ce soit par voie de terre ou par voie de flottaison, ce n’était là qu’un pis-aller qui privait à jamais Maillebois et ses associés des péages espérés par ailleurs.
La ruine du Comte de Maillebois et le retour de la forêt de Grésigne dans le domaine royal en 1779
Ce changement de stratégie, obtenu par Maillebois sinon imposé à ce dernier avec l’aide des Petits Etats Albigeois auprès des Etats de la Province du Languedoc, allait entraîner des difficultés financières dans un imbroglio tel que criblé de dettes vis-à-vis du Trésor Royal et des propres créanciers de la Régie qu’il avait créée pour l’exploitation des coupes, Maillebois proposa au Roi en octobre 1775 de lui rétrocéder la Grésigne, moyennant la coquette récupération de « 1 400 000 livres pour ses créanciers, de 400 000 livres pour ses débours personnels et d’une pension de 20 000 livres sur sa tête et celle de son épouse ».
Ces conditions furent acceptées par l’Arrêt du 6 novembre 1775, sous réserve de la rétrocession de la forêt dont Maillebois conservait cependant la jouissance, et dans l’attente de la vérification des travaux qu’il devait réaliser en Grésigne pour l’ouverture de chemins et de divers ouvrages ainsi que sous réserve de l’expertise de l’état des lieux où il laisserait la forêt. Les experts tardèrent à se prononcer mais, coup sur coup, furent publiés deux Arrêts qui aboutirent, malgré l’autorisation de défrichements très importants consentis par le premier Arrêt, à consacrer la ruine du Comte de Maillebois.
Le premier Arrêt, édicté le 28 octobre 1779 (14) supprima l’inféodation de la Grésigne comme contraire aux lois du Royaume, laissant à titre d’indemnisation la jouissance de la forêt au Comte de Maillebois pour une durée de 30 ans à compter du premier janvier 1780, en autorisant ce dernier, d’une part « àdéfricher 2 500 arpents, selon le conseil des experts » (dont était Denis Juin) et ce, dans des cantons désignés au pourtour de la forêt où s’exerçait une énorme pression des communautés riveraines pour agrandir leurs terres productives, ainsi que nous le verrons plus loin, d’autre part « à faire des coupes de 10 arpents âgés de 100 ans et 100 arpents âgés de 40 ans ».
Le second Arrêt, édicté le 28 février 1782 (après que Maillebois se vit obligé de modifier par décision du 13 septembre 1781 l’emplacement de divers cantons à défricher mais en étant autorisé, par contre, « à couper toute la Grésigne en 25 ans sauf à y laisser 750 arpents de haute futaie ») cassa tous les Arrêts précédents. Ce qui mit un terme à l’entreprise tenace et aventureuse du Comte de Maillebois lequel, ayant perdu tout crédit, dut renoncer à toute reprise de ses travaux et spéculations en Grésigne, non sans avoir intercédé auprès de Etats Albigeois en 1783 et 1784 (15) pour les continuer, et non sans laisser des dettes s’élevant à la coquette somme de « 1 215 397 livres dont 392 000 livres avaient été avancées par le Roi ».
L’importance des défrichements en forêt de Grésigne effectués par Maillebois
Ayant mentionné au cours de notre étude sur l’histoire de Puicelcy-en-Albigeois la question des défrichements entre les années 1760 et 1788 sur les zones de « bouigues et de garrigues » situées dans les causses de cette communauté pour faire face aux besoins alimentaires d’une population grésignole en très forte croissance au 18ème siècle (16), nous avons recherché l’importance que les défrichements effectués en Grésigne entre 1775 et 1782 purent avoir au plan local en vue d’obtenir des surfaces cultivées plus importantes pour mieux nourrir la population.
En date du 18 août 1782 (17), année qui voit s’achever la concession faite à Maillebois en Grésigne, une délibération consulaire de Puicelcy reste le témoignage de l’intérêt vital que représente à la fin de l’Ancien Régime ces défrichements pour les représentants d’une population sous-alimentée, face à un espace forestier non seulement convoité pour ses privilèges en bois de chauffage et de construction, ses droits de glandage ou de paissance des animaux, mais aussi pour y pratiquer des cultures vivrières.
Montolieu en hiver
Dans sa déclaration qui annonce déjà le bourgeois patriote éclairé, défenseur des principes révolutionnaires qui siègera parmi les Députés du Tarn à l’Assemblée Législative en 1792 et qui présidera la Société Populaire de Puicelcy en 1793 et 1794 pour dénoncer les menées contre-révolutionnaires locales, Antoine Larroque de Labécède déclare à ses collègues Consuls et conseillers politiques dans la Maison commune de Puicelcy :
« Après avoir longtemps gémi sur la privation d’un terroir destiné par la nature à nous fournir des aliments, un rayon d’espérance a réjoui nos cœurs. Monsieur le Comte de Maillebois inféoda cette forêt en 1770 et par suite des opérations de ce génie bienfaisant, nous avons vu défricher et mettre en culture une partie de son terroir. Nos habitants encouragés se sont livrés à cette nouvelle branche d’agriculture, une colonie appelée du fond des Vosges est venue habiter ce terroir fertile, des bâtiments s’y élèvent de toutes parts, un produit immense a couronné les travaux de ces colons et a redoublé leur émulation. L’abondance des denrées provenant de ces terroirs nous rassure contre la disette que nous éprouvions annuellement. Nous nous flattions, Messieurs, de voir disparaître à jamais la langueur qui enchaînait tous les bras, de voir ce canton vivifié par le travail et le commerce reprendre son ancien état. Déjà nous gouttions les prémices de la tranquillité et de l’aisance publique, lorsqu’un changement imprévu a fait éclipser nos douces espérances. Un ordre dit ou émané du Gouvernement arrête les progrès de ces défrichements commencés, et fait craindre de les voir replanter en bois. La consternation est générale que répand cette nouvelle nous fait mieux sentir que nos propres lumières et combien le public attache son bonheur à l’existence de ces défrichements.Il ne nous appartient pas, Messieurs, de pénétrer les vues du Ministère et nous devons un respect infini et une obéissance absolue à tout ce qu’il prescrit. Mais où l’on va se prononcer pour toujours sur cet objet important, ne pourrions-nous pas en cela répondre au vœu du peuple en faisant parvenir au gouvernement nos humbles représentations ?
Point de doutes, Messieurs ! L’instant est décisif : ou la suppression des défrichements va nous replonger dans l’inertie ou leur maintien va nous assurer une heureuse existence !Nous devons donc espérer avec confiance que les défrichements de Grésigne seront maintenus et continués à un certain point, si nous pouvons faire observer au Gouvernement qu’ils seront également avantageux au Roi et au peuple de ce canton ».
En s’appuyant sur l’intérêt que représentaient ces défrichements en bordure de la Grésigne pour les populations périphériques, Maillebois demanda aide et protection aux Etats albigeois (18), afin de requérir auprès du Roi l’autorisation de les poursuivre au cours des années 1783 et 1784. Ce qu’il ne put obtenir. Et ces défrichements s’arrêtèrent comme le craignaient déjà les Consuls de Puicelcy dans leur délibération du 18 août 1782.
La réclamation des privilèges et des droits d’usage en forêt de Grésigne après le départ de Maillebois et avant la Révolution
Avec le retour de la forêt de Grésigne dans le domaine royal, les communautés grésignoles vont de nouveau subir les pressions exercées par l’administration forestière en vue de réduire, sinon de supprimer, les privilèges et droits d’usage en Grésigne ou, tout au moins, ceux qui leur restaient acquis et qu’avait bien voulu leur laisser Froidour lors de la Réformation de 1666. Droits et privilèges que Maillebois s’était engagé à respecter, ainsi qu’il avait été stipulé dans les Lettres Patentes du 26 août 1770, entérinées par le Parlement de Toulouse le 12 septembre suivant, précisant bien que « le Comte de Maillebois, ses hoirs, successeurs et ayant-cause ont à charge de laisser jouir les Communautés et particuliers des Droits qui peuvent leur appartenir dans ladite Forêt ».
Non seulement donc la fin des travaux dirigés par Maillebois mettait un terme en 1782 aux défrichements entrepris par les colonies de bûcherons vosgiens qui avaient rayé de Grésigne tout ou partie des 2 500 arpents que l’arrêt du Conseil d’Etat en date du 28 octobre 1779 avait autorisés, mais la suppression de l’inféodation de la forêt annonce le retour des pratiques autoritaires de l’administration forestière qui s’est toujours plus ou moins opposé, depuis l’acquisition de la Grésigne par le Roi au 13ème siècle, à l’exercice des privilèges et droits d’usage détenus par les manants des communautés périphériques à la forêt.
Telle est la signification que l’on peut retirer de cette nouvelle délibération consulaire de Puicelcy prise le 14 septembre 1787 (19) :
« Après la réunion du Comté de Toulouse à la Couronne, la Communauté de Puicelcy qui avait un vaste terroir inculte joignant la forêt de Grésigne consentit que ce terrain fut incorporé dans la forêt (20) moyennant des privilèges très étendus qui lui furent accordés par Philippe le Bel, et qui ont été depuis confirmés par nos Rois.La Communauté a joui de ces privilèges jusqu’à la Réformation de Monsieur de Froidour, et ses habitants furent alors contraints à ne prendre dans la Grésigne que du bois mort pour le chauffage.Louis Quinze nous conserva ce privilège par l’acte d’adjudication fait à Monsieur de Maillebois en 1770, et ce seigneur nous en a permis l’exercice dans toute son étendue, mais le Roi ayant remis cette forêt à la Couronne en 1785, la Maîtrise de Villemur étant rentrée dans ses fonctions, nous recevons journellement depuis cette époque les plaintes de nos habitants troublés dans l’exercice de ce dernier privilège, mais encore punis de la volonté d’en faire otage.Nous avons été instruits que les habitants des Communautés de Penne et de Montmiral qui ont les mêmes droits que ceux de Puicelcy éprouvent les mêmes difficultés, et que ces deux Communautés se proposent de solliciter auprès de sa Majesté la maintenance de ce privilège avec un règlement sur la manière dont il pourrait être exercé ».
Face à un pouvoir royal absolu et redouté, le dernier des Premiers Consuls puicelciens, « Noble Jean François de Renaud, sieur de Borredon », s’exprime avec déférence et esprit de responsabilité dans sa déclaration qui sera transmise au Seigneur-Evèque d’Albi, subdélégué de l’Intendant Royal du Languedoc : « Nous sommes bien éloignés, Messieurs, de tolérer aucun délit. Notre devoir autant que notre inclination à soutenir les intérêts de sa Majesté nous en fait souhaiter au contraire la punition, mais il nous paraît essentiel d’établir la tranquillité à cet égard et de maintenir le droit de la Communauté ».
Faisant taire leurs particularismes et leur esprit de clocher, les Consuls de Puicelcy adoptèrent alors une stratégie d’alliance avec leurs voisins pennols et montmiralais pour mieux défendre ensemble leurs droits et privilèges communs contre les officiers forestiers de Louis XVI. Initiative habile et remarquable en effet qui est à citer parmi les rares moments et les non moins rares occasions de l’unité grésignole, unité à ce jour jamais retrouvée si ce n’est pour maintenir, durant un très bref moment (une dizaine de mois), l’existence du canton de Puicelcy-la-Montagne englobant Penne et Vaour de février à novembre 1790. Ce canton deviendra ensuite un canton restreint comprenant seulement Larroque et La Sauzière puis sera supprimé en 1802.
Ainsi, ce 21 octobre 1787, trois ans avant ce bref épisode de la reconnaissance d’un éphémère espace grésignol qu’allait consacrer la Révolution, les Consuls de Puicelcy et leurs conseillers politiques, au titre de la communauté qu’ils administrent et à laquelle se rattachait toute la forêt, affirmaient leur prééminence sur les affaires de la Grésigne en prenant l’initiative de coaliser les intérêts des populations riveraines des trois communautés les plus importantes :
« La matière ayant été mise en délibération, le Conseil politique donne pouvoir à Messieurs les Consuls de Puicelcy d’engager Messieurs les Consuls de Penne et de Montmiral à leur communiquer les titres de leur Communauté, les mémoires qu’ils peuvent avoir en cette affaire et le plan qu’ils se proposent de suivre pour parvenir à l’objet commun de faire confirmer et expliquer les privilèges qu’ont ces trois Communautés de prendre dans la forêt de Grésigne le bois mort et mort bois pour leur chauffage ».
Bel exemple de solidarité intercommunautaire entre le nord et le sud de la Grésigne pour faire valoir les droits d’usage collectifs de leurs pauvres populations locales dans cette belle forêt. Exemple à méditer par les responsables de nos actuelles communautés de communes qui n’ont pas su (ou pu) maintenir cette naturelle et stricte unité grésignole, les uns allant perdre leur âme dans la vallée brouillardeuse du Tarn et les autres allant chercher leur identité perdue sur les plateaux du Ségala cordais !
Mais revenons à l’histoire de Grésigne au cours de ces dernières années de l’Ancien Régime. Les gardes mis en place et payés par Maillebois, lequel avait obtenu en 1770 « l’inféodation de la Grésigne avec toute Justice Haute, Moyenne et Basse », ont donc laissé leur place, avec le retour de la propriété de la Grésigne dans le domaine royal, aux officiers de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur. Ceux-ci vont avoir bien du mal à faire respecter l’intégrité de ce qui va devenir, à partir de la Révolution et jusqu’au Premier Empire « la forêt nationale de Grésigne ».
Quelques remarques sur la Vère…
il peut paraître étonnant, à quiconque vient observer la Vère de nos jours, d’imaginer qu’elle put faire l’objet d’un projet de Canal. En effet, son débit est globalement faible (voir wikipedia) et, de surcroît, il a été augmenté au 20ème siècle par la rectification de la rivière sur 27 km entre Cahuzac et Saint-Martin-d’Urbens. Certes, en période de crue, ce débit est très largement supérieur mais de là à envisager un Canal !
Et pourtant, rien que la conformation du Pont Bourguet, l’épaisseur des piles et la présence d’un avant-bec démontrent que la Vère pouvait être redoutée. D’ailleurs le projet de Bourroul a été âprement discuté mais non moqué !
Voici ci-après quelques images du cours de la Vère entre Laval sous Puycelsi et sa confluence avec l’Aveyron. Photos d’été, donc avec un débit insignifiant, mais je m’efforcerai de montrer ultérieurement la Vère en colère !
L’ancien pont de Laval sous Puycelsi qui franchissait la Vère avant que celle-ci ne soit rectifiée. On peut regretter que ce magnifique pont daté des 14 et 15ème siècles soit désormais un objet surréaliste. On peut aussi regretter que la Vère ait été rectifiée….Pont Bourguet, ses énormes piles, son avant-bec et la passerelle qui l’a complété lors de la rectification de la Vère La Vère coulant à côté de l’espace détente de LaroqueUn passage à gué sur la Vère dans sa partie rectifiéeLa Vère dans sa partie rectifiée vers Saint-Martin-d’UrbensLa Vère dans sa partie rectifiéeLe moulin de la Gauterie. La chaussée sur la Vère se trouve à l’arrière.En se rapprochant de Bruniquel, la Vère non rectifiée…une Vère plus sauvage…La VèreLa Vère sous Bruniquel à côté de l’espace détente de la CommuneLe pont de l’ancien chemin de fer entre Toulouse et Brive via Capdenac. La Vère se jette dans l’Aveyron….La confluence entre la Vère et l’Aveyron de l’autre côté du pont
Op. cité « Puicelcy, Lieu de Mémoire » pp 106 à 111
Ce fut l’arrêté du Préfet en date 12 février 1849 répartissant les « frais d’arpentage de la Vère entre les propriétaires riverains » qui donna prétexte à contestation de diverses erreurs, ainsi qu’en atteste, entre autres, la délibération du Conseil Municipal de Puycelsi du 26 mai 1849
Voir l’article de Pierre de Taulignan publié dans le Bulletin n° XLIV de la Société des Sciences, Arts et Belles -Lettres du Tarn (pages 497 à 514), année 1995
Ayant été Président de ce SIVOM de 1979 à 1992 au cours de l’exercice de mes mandats de Conseiller général du Tarn (après celui de M. Glaudis qui avait contribué au redressement de la Vère de 1971 à 1978 pour réaliser le remembrement des terres riveraines), j’ai établi le dossier en 1980 de l’emprunt permettant de financer les derniers travaux de redressement de la Vère à Larroque avant de mettre en valeur les terres sans propriétaire connu provenant des divers remembrements communaux. Ces terres regroupées d’une part au Pont de la Lèbre en une seule parcelle de 18 hectares (qui m’a permis en 1985 de mettre en œuvre, avec le soutien des Maires des 12 communes du canton de Castelnau-de-Montmiral, les travaux de réalisation de la Base de Loisirs Intercommunale autour du Plan d’Eau Vère-Grésigne), d’autre part en une parcelle de 5 hectares à la confluence du ruisseau du Saint-Hussou et de la Vère (qui a permis l’aménagement des bassins de la pisciculture intercommunale de Saint-Bar mise en eau par la Fédération Départementale de la Pêche du Tarn en 1983)
D’importants travaux seront cependant réalisés sur le Tarn entre Gaillac et Albi, de 1822 à 1838, pour que la batellerie fluviale puisse remonter jusqu’au chef-lieu du département. Mais cette batellerie périclitera vite à la fin du 19ème siècle et disparaîtra totalement au début du 20ème siècle
Philippe Delvit « Le Tarn, Mémoire de l’Eau, Mémoire des Hommes », 1990, pp 93 et ss
« Un passelis était un bief d’écluse avec un radier en pente, muni à sa partie supérieure d’un barrage en madriers de bois que l’on pouvait ouvrir pour y manœuvrer un bateau à l’aide d’un cabestang ». Définition tirée de l’extrait des actes des Sociétés Savantes de Montauban (29-31 mai 1954), article du Comte d’Alauzier « Le Comte de Maillebois et la Forêt de la Grésigne » (Archives départementales du Tarn, C 1366)
Ce coût est indiqué dans le rapport publié en 1754, rapport rédigé par les officiers de la Maîtrise des Eaux-et- Forêts de Villemur (Charles Portal, Directeur des Archives départementales du Tarn, a fait reproduire ce rapport très détaillé sur la gestion et l’exploitation du bois en Grésigne dans l’Annuaire du Tarn, année 1898, pp 336 à 348, à partir du document original alors détenu par les Archives du Lot, liasse C 1359)
Dossier C 924, Archives départementales du Tarn. Le premier rapport de Bourroul est composé de 11 pages, le second mémoire en contient 7 et le troisième intitulé « avertissement » renferme 33 pages. Ces trois documents ont été imprimés au cours de l’année 1748
Les renseignements biographiques du Comte de Maillebois sont cités par d’Alauzier (article déjà cité) à partir des Archives de la Guerre (Dossier Maillebois), des Archives départementales de la Haute-Garonne (Edits n°54, folio 413), des archives du château de Bruniquel (E11/32) et de la Gazette de France du 29 juillet 1763
Délibération consulaire de Puicelcy du 18 août 1782, Registre BB4, Archives Communales de Puycelsi
Dossier C 925, Archives départementales du Tarn, Albi.
Devis établi le 20 frimaire An 11 (Dossier 5 P 17, ADT à Albi), s’élevant à 87 000 livres pour établir la communication de Gaillac à Montauban entre le Pont de la Lèbre et Bruniquel. Ce mémoire signale alors « que la route est exécutée en bon état de Gaillac jusqu’au pont de la Lèbre sur près de 3 lieues, mais qu’elle n’est que tracée du pont de la Lèbre jusqu’à l’entrée de la forêt sur 2 000 toises, …ainsi qu’à travers la forêt sur une longueur de 3 600 toises… et qu’elle est entièrement dégradée du pas de la Lignée à la sortie de la forêt jusqu’à Bruniquel dans la partie exécutée par le Comte de Maillebois sur une longueur de 2 000 toises » (une lieue représente 5, 847 kilomètres et une toise équivaut à 1,949 mètre)
Archives Nationales, E 2554 folio 219, citées par d’Alauzier.
Cf procès-verbaux de 1783 (page 25) et de 1784 (page 32) des délibérations des Etats de l’Albigeois (C 373, Archives départementales du Tarn).
« Puicelcy, Lieu de Mémoire », pp 59-60
Registre des délibérations consulaires BB4 (1777 à 1786), Archives communales de Puycelsi
Procès-verbaux des délibérations des Etats Albigeois en 1783, dossier C373, page 25, Archives départementales du Tarn
Registre des délibérations consulaires BB5 5 (1786 à 1790), Archives communales de Puycelsi
Il s’agit, selon une délibération du Conseil municipal de Puicelcy du 14 mai 1827, d’un certain « Terroir de Castelfiguier, correspondant à une partie de la forêt », terroir que « les Consuls de la communauté de Puicelcy aliénèrent en faveur de l’Etat en recevant en échange pour ses habitants la concession des Droits et Privilèges à une date fort reculée ». Cette même délibération cite les divers Rois ayant confirmé l’acte de donation de ce terroir « où les privilèges puisent leur origine », à savoir « Philippe le Bel en 1308,… Philippe de Valois en novembre 1332, … François Premier en 1545,… François II en 1559,… Henri IV en 1606, … »
La Révolution crée une brève unité grésignole territoriale avec le canton de Puicelcy-la-Montagne
Confirmant en cela la tradition immémoriale qui rattachait dans sa totalité la Grésigne à la communauté de Puicelcy dont les paroisses de Larroque et de Saint-Martin d’Urbens faisaient alors partie, les Lois révolutionnaires publiées le 14 décembre 1789 par l’Assemblée constituante, portant constitution des municipalités, des cantons et des départements, confirmèrent l’appartenance territoriale de la forêt à la commune de Puicelcy.
Dans la foulée de la nouvelle organisation départementale supprimant les diocèses et les provinces administratives de l’Ancien Régime, parmi les 48 cantons que comptait le Département du Tarn créé le 5 février 1790, Puicelcy devint le chef-lieu d’un premier canton strictement grésignol en regroupant initialement les communes de Penne, Vaour et Sainte-Cécile du Cayrou. Canton à l’unité éphémère, il est vrai, puisque le canton de Vaour sera créé neuf mois plus tard le 26 novembre 1790, reprenant Penne et s’adjoignant Itzac et Saint-Michel-de-Vax.
Privé de Penne et de Vaour, le second canton de Puicelcy ne sera plus ensuite composé, de 1790 à 1801, que par la commune de Larroque (détachée de Puicelcy et créée en novembre 1790) et celle de Las Clottes (La Sauzière), tout en conservant la forêt de Grésigne qui restera incluse pour l’ensemble de sa surface dans la commune du chef-lieu puicelsien.
Laroque émergeant de la brume…
La loi du 8 pluviôse an 9 (29 janvier 1801) allait bouleverser encore cette division territoriale et administrative mise en place par la Révolution puisqu’elle supprima 16 chefs-lieux de canton dans le département du Tarn dont quatre pour le seul arrondissement de Gaillac où figuraient les cantons de Puicelcy et de Cahuzac-sur-Vère. Ceux-ci disparaîtront au profit de celui de Castelnau-de-Montmiral dont le territoire cantonal restera dès lors marqué par un caractère tripolaire en regroupant les plus importantes des trois bourgades ayant été chacune chef-lieu de canton de 1790 à 1801. Suite à cette recomposition cantonale dans la basse vallée de la Vère, l’espace forestier de Grésigne allait être rattaché 13 ans plus tard, en 1814, au territoire communal du nouveau chef-lieu de canton montmiralais. Cette amputation de la Grésigne sise jusque-là sur la commune de Puicelcy, dont elle composait la moitié du territoire, ne se fit pas sans difficultés.
La dynamique administrative de la Révolution avait préservé l’identité historique de la Grésigne en confirmant le maintien de son rattachement à Puicelcy, conservant à ce village abrité par le dôme de Montoulieu son image de petite cité forestière. Cependant, de nouvelles décisions allèrent à contre-sens de l’histoire avec l’abandon de l’unité grésignole découlant des nouvelles limites cantonales, d’une part supprimant l’existence de Puicelcy-la-Montagne comme chef-lieu de canton, d’autre part séparant les communes situées au nord et au sud de la forêt. Sans tenir compte pour chacune de celles-ci d’un voisinage et d’un patrimoine qui leur étaient communs, et au lieu de favoriser une même unité territoriale et politique qui aurait pu unir et conforter ses communes périphériques, la Grésigne les sépara depuis lors en les rattachant à des territoires différents tournés vers l’Albigeois, le Bas-Quercy et le Bas-Rouergue.
« Puicelcy-la Montagne » qui fut une commune adhérant très étroitement et fidèlement au mouvement de la Grande Histoire de 1789 à 1801, n’en demeura pas moins, sous la Révolution, une vraie capitale grésignole. Dotée d’une gendarmerie à cheval et plus encore d’une Garde nationale composée de 200 valeureux patriotes, les Maires de Puicelcy affirmèrent pendant la Révolution leurs prérogatives et leurs responsabilités sur une forêt qui fut un repaire de curés réfractaires et de contre-révolutionnaires en même temps qu’un lieu de désordre ou s’exercèrent toutes sortes d’exactions et d’abus.
L’administration de la forêt de Grésigne enjeu de rivalités : l’affaire Serrurier-Dubois
Larroque Labécède fut l’une des figures importantes de Puicelcy pendant la Révolution. Il sera élu le 26 mars 1790 parmi les 36 administrateurs du Département du Tarn et membre du Directoire départemental le 4 août 1790 puis désigné Député à l’Assemblée législative jusqu’au 20 septembre 1792. Après quoi il sera Président de la Société populaire de Puicelcy. Il se verra confier par arrêté départemental du 15 juin 1794 « la surveillance de la forêt », et sollicitera comme adjoint le 9 ventôse de l’an II Denis Juin (ancien responsable des travaux forestiers en Grésigne au service du Comte de Maillebois et futur Maire montagnard de Puicelcy). Ces nominations de personnalités locales allaient à l’encontre du pouvoir détenu en Grésigne par les anciens officiers de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur que l’on avait transférée de nouveau à Toulouse, mais qui conservaient leur autorité sur « Aymard Corbières, Garde Général de la Grésigne » ayant quatre gardes sous ses ordres. On comprend ainsi la rivalité qu’entraînera cette double administration de la forêt de Grésigne pendant la Révolution et ce d’autant plus que le Garde général Corbières, habitant la Grande Baraque, sera soupçonné d’y cacher des déserteurs. Ce qui engendra l’organisation d’une perquisition, connue sous le nom de l’affaire Serrurier-Dubois, qui faillit très mal tourner.
Les Archives départementales du Tarn de la série L soulignent les critiques de Larroque Labécède vis-à-vis de l’absentéisme des agents forestiers de la Maîtrise tenus de résider pendant la Révolution à Toulouse. Parmi les officiers de la Maîtrise des Eaux et forêts, figure l’ancien Procureur du Roi Serrurier-Dubois, devenu agent forestier. Une défiance réciproque s’exerce entre ce dernier qui a exercé sa profession de procureur au service de l’administration royale et Larroque Labécède, républicain montagnard bon teint. Lors de la visite du 18 germinal an IV faite à la Grande Baraque par un agent municipal de Puicelcy (dont le nom n’est pas cité) accompagné par la gendarmerie locale pour interpeller le garde général Aymard Corbières soupçonné d’avoir donné protection à des déserteurs insoumis, Serrurier- Dubois est présent ce jour-là à la Grande Baraque et s’oppose à l’interpellation de Corbières en lui interdisant d’ouvrir la porte, puis en lui ordonnant de ne pas suivre les gendarmes. Ce que ce dernier fera, prétextant de l’obéissance qu’il doit à son supérieur. Les gendarmes de Puicelcy, accompagnés d’un représentant de la municipalité (dont le nom n’est pas cité) et de divers membres de la Société populaire se retireront mais porteront l’affaire devant la justice.
Au cours de la Révolution, la Grésigne sera donc un espace juridique confus provenant d’une double administration où s’opposeront un pouvoir local détenant la surveillance générale de la forêt à l’ancienne administration royale des Eaux-et-Forêts dont les officiers faisaient figure d’agents du Roi, protégeant le Garde général Corbières plus ou moins suspecté de protéger des contre-révolutionnaires. Cette défiance réciproque engendrait confusion et désordre profitables aux manants qui, soumis à la disette, donnèrent de plus en plus du fil à retordre aux gardes forestiers.
Réclamation et défense des privilèges en forêt de Grésigne pendant la Révolution
A titre d’exemple, les revendications des habitants contenues dans le Cahier de Doléances de Penne (1) rédigé en mars 1789 font état de la répression exercée par le Comte de Maillebois sur les habitants de cette communauté vis-à-vis de leurs droits d’usage supprimés en Grésigne, privilèges qu’ils souhaitaient retrouver et voir confirmer de nouveau, comme l’attestait leur supplique :
« Ce qui rend encore cette Communauté plus malheureuse, c’est qu’ayant acquis de sa Majesté la faculté de prendre à perpétuité dans sa Forêt Royale de Grésigne du bois mort pour son chauffage ainsi que le bois nécessaire pour ses édifices et fermeture de leurs jardins et la faculté de faire pacager les bestiaux dans toute l’étendue de ladite forêt, moyennant une albergue de 21 livres qui a toujours été payée et que l’on paie encore annuellement, elle se voit aujourd’hui néanmoins privée de toutes ces facultés depuis la concession faite en 1770 de ladite forêt au Comte de Maillebois, par les tracasseries que les gardes font journellement aux habitants par la capture, la vente et la confiscation de leurs animaux ».
Puycelsi depuis la route menant au Sauze
Significative est aussi l’anecdote rapportée dans les délibérations de la municipalité de Puicelcy s’opposant à une autorité jugée abusive représentée par des gardes forestiers tatillons qui ont pris des mesures vexatoires à l’encontre de l’un de ses braves citoyens, lequel comparaît le 4 août 1792, un mois et 17 jours avant que ne soit proclamée la Première République, devant l’assemblée communale réunie à la Maison commune. Le secrétaire-Greffier Alexis Féral du « Conseil général » de cette commune nous rend compte de cette affaire :
« Antoine Marmande, habitant de la Ville de Puicelcy, nous a dit que ce jour d’hui, à huit heures du matin, étant allé avec deux de ses bourriques dans la Forêt de Grésigne pour prendre deux charges de bois de privilège à brûler en usant du privilège attribué à cette Municipalité, et qu’ayant faite les deux charges de mort-bois, il serait intervenu trois gardes de la Forêt qui, sans aucun prétexte, lui ont enlevé sa hache ».
S’opposant à ce que les gardes poursuivent le brave homme, afin que l’on ne puisse point lui dresser personnellement « une contravention puisqu’il n’a fait qu’exercer un privilège qu’a la Municipalité dont il est habitant », « le Corps Municipal prend sa défense en ordonnant que ledit Marmande déposera de suite dans une chambre du présent Hôtel de Ville les deux charges de bois, le reconnaissant comme bois de privilège ». Comme on le voit, le Maire et les cinq officiers municipaux constituant le bureau exécutif de la municipalité de « Puicelcy-la-Montagne » n’hésitaient pas en 1792 à s’opposer aux représentants de l’administration forestière, fidèles en cela à leurs devanciers Consuls de « Puicelcy-en-Albigeois » qui plaidèrent maintes fois depuis le 14ème siècle en faveur de la défense des droits et privilèges détenus en forêt par leurs ressortissants et paroissiens devant le Parlement de Toulouse.
Les délits forestiers en Grésigne sous la Révolution
Les désordres de la période révolutionnaire vont ainsi exacerber et libérer la colère des petites gens pour qui la forêt de Grésigne constituait un lieu collectif de pratiques individuelles permettant de s’approprier des ressources diverses, tant pour leur approvisionnement en bois de divers usages que pour un complément appréciable de nourriture utile à leurs animaux. Il en découlera, non seulement les nombreux délits qui seront commis à la veille et au cours de la Révolution, mais protestations et révoltes, comme ce fut le cas en 1789 d’une trentaine de puicelciens que les gardes surprenaient en Grésigne « un sac de glands sur la tête et disant qu’on ne les empêcherait pas » !
Devant son « Conseil général », Maffre Farjanel oncle, premier Maire élu sous la Révolution à Puicelcy, s’était fait cependant l’écho des dévastations excessives commises en Grésigne, ce qui le conduit le 21 janvier 1791 à réclamer l’installation rapide d’une gendarmerie dans sa commune. Voici les arguments qu’il développe sur l’insécurité qui règne alors en Grésigne fréquentée par toutes sortes de vagabonds et de délinquants :
« L’infertilité du terroir et la privation d’aliments, en occasionnant la misère provoquant la rapine, et le relief du sol la facilité de trouver un refuge dans la vaste Forêt de Grésigne qui nous avoisine, y appelant les vagabonds des départements voisins, nous avons la douleur de voir dégénérer en crimes douloureux ce qui n’était d’abord qu’une situation occasionnée par le besoin.Cette forêt est en proie aux délits destructeurs. En vain, les gardes au dedans et les municipalités au dehors s’appliquent à prévenir ou arrêter ces abus; leurs démarches restent infructueuses par le défaut de forces suffisantes ».
Il s’agit souvent de simples chapardages, comme celui constaté le 2 janvier 1793 par le garde Louis Chrétien, qui « a surpris ledit Marquet, charpentier à Puicelcy, emportant sur son cou un chêne de bois vert de un pied et demi de tour », ce qui valut au délinquant de devoir s’acquitter « d’une amende de 6 livres avec saisie de la hache » confisquée le jour du délit pour être vendue, « le prix en provenant devant être versé dans les coffres nationaux » selon la prescription des arrêts du jugement .
Les archives du Tribunal du district de Gaillac fourmillent de ces procès-verbaux pittoresques sanctionnant, non seulement les vols de bois en Grésigne, mais le comportement agressif et dangereux de leurs auteurs qui n’hésitaient pas à menacer les gardes forestiers.
Tel est le cas de l’incident survenu le 6 Septembre 1793, le garde « Nicolas Petit, résidant dans la Forêt, dûment assermenté par le Tribunal de Gaillac», établissant le procès-verbal ci-après (2) :
« J’ai surpris l’an 1793, le 6 septembre, à 11 heures, dans le triage de Périlhac, le nommé Antoine Trégan dit Camisard et son neveu, chacun avec une hache, à couper des chênes tels qu’ils se présentaient, comme s’il s’agissait d’une coupe, ayant abattu 12 chênes, dont trois d’un pied de tour, quatre de 10 pouces et cinq de 7 pouces ».
Le garde ayant réussi à leur confisquer leur hache, mal lui en prit, car l’affaire s’envenima :
« Les susdits m’ont alors poursuivi, et étant près de moi, je vis Camisard une pierre dans sa main. Ils m’ont dit, d’un ton ferme et menaçant, qu’ils voulaient leurs haches ou que je perdrais la vie, moi ou eux… Et le neveu dudit Camisard, quand il a vu que je ne voulais pas satisfaire à leur demande, se mit à crier à haute et intelligible voix à son épouse : apporte-moi le fusil !
Et pour lors, j’ai posé les deux haches à terre et je me suis mis en défense, tenant un pistolet d’une main et mon sabre de l’autre, et j’ai dit à ce malheureux pourquoi il avait apporté des armes dans la Forêt ?Il m’a déclaré qu’il avait le droit d’en porter aussi bien que moi. Je lui ai dit que les armes que je portais, c’était pour la défense de ma vie, et que lui, il n’avait pas le droit. Mais à dire vrai, je n’ai pas vu de fusil ! Cependant, j’ai apaisé ces deux misérables et je suis été obligé de leur laisser une hache pour éviter un malheur ».
Redoutés et d’autant plus craints qu’ils pouvaient poursuivre les voleurs de bois jusqu’à leur domicile, les gardes forestiers ne purent empêcher les délits de se poursuivre sous le Directoire, ainsi que le relate cet autre procès-verbal, daté du 12 décembre 1797, mentionnant que le bois volé était aussi destiné à un usage spécifique de l’artisanat de Puicelcy, à savoir la fabrication de fuseaux pour tisser la laine :
« L’an 6 de la République (1798), le vingt-deuxième jour de frimaire, environ 9 heures du matin, Nous Aymard Corbières, Garde Principal de la Forêt de Grésigne, accompagné de François Lala, Nicolas Petit et Antoine Régis, Gardes particuliers de ladite Forêt, certifions que hier 21 du courant, étant partis de nos baraques, avons trouvé un délit récemment commis au lieu appelé la Fon du Crapaud, de 21 arbres, à savoir 9 charmes, 7 ozerals, 3 hêtres et 2 cerisiers, le tout ayant été scié sur pied.Ce que voyant, nous sommes parvenus par des voies indirectes où avait passé ledit délit et nous sommes transportés à Puicelcy pour y faire des visites domiciliaires…Après avoir requis à cet effet l’Agent Municipal Saint-Etienne, nous sommes transportés chez Gabriel Brel, tailleur de pierre, dans le grenier duquel avons retrouvé un ozeral de 2 pieds, deux charmes, un hêtre de 2 pieds 4 pouces, le reste découpé en escopeaux pour faire des fuseaux ».
Les Montmiralais n’étaient pas en reste sur les Puicelciens de l’époque pour commettre de semblables délits et larcins, si nous nous référons encore à cet autre procès-verbal correspondant à la date du 8 février 1798 :
« L’an 6 de la République, le vingtième jour de pluviose, environ 8 heures du matin, Nous, Aymard Corbières, accompagné de Nicolas Petit et d’Antoine Régis, certifions que nous avons surpris au triage de l’Hortigas, le nommé Alby, dit Duc, cordonnier de son métier, habitant à Montmiral, lequel avait coupé sur pied un chêne de 2 pieds de grosseur, lequel refusa de remettre sa hache opiniâtrement, mais réduisit le chêne en billes et en bûches et en chargea son petit mulet…» Encore un récalcitrant vraisemblablement sabotier, dont l’esprit de désobéissance s’accompagne de menaces !
Puycelsi depuis l’ancienne carrière de Laroque
La chasse aux contre-révolutionnaires en forêt de Grésignesous la Révolution
« La Forêt de Grésigne étant tombée tout entière dans la Commune de Puicelcy lors de sa création en 1790 », les quatre maires qui se succèderont à la tête de cette municipalité de 1790 à 1795, puis à la tête de son « Administration Municipale de Canton » du 2 novembre 1795 au 14 mai 1800, auront pour mission d’y maintenir et d’y protéger l’ordre républicain.
Ainsi, le 2 octobre 1793 (3) , faisant suite à l’arrestation de divers suspects, le Conseil général de la commune de « Puicelcy-la-Montagne », sur pétition de la Société Populaire locale, a fait venir sur place un certain « Hugonet, Président de la Société Populaire de Gaillac ». L’on y a descendu depuis peu les cloches pour les fondre en canon et l’on a les plus grosses difficultés à réquisitionner du grain par des visites domiciliaires pour remplir le grenier public en vue de faire face à une disette hivernale qui sera calamiteuse. Dans cette situation très tendue, le Maire Pierre Arvengas, avec officiers et notables de la municipalité de Puicelcy, étaient conduits à prendre des précautions, comme l’indique la déclaration ci-après, formulée auprès dudit Hugonet : « pour prévenir toute espèce de rassemblement en Grésigne, la municipalité est obligée de se faire suivre de nombreuses patrouilles … Sur quoi il a été délibéré que n’ayant aucune espèce d’armes, il sera demandé aux citoyens Représentants du Peuple en Mission de passage à Toulouse de faire remettre à cette Municipalité 60 fusils pour la Garde nationale du canton, sur l’assurance qu’elle leur donne de n’en faire usage que pour le service de la République, et le maintien de la tranquillité ».
Le tombeau de Pierre Arvengas, un des premiers maires de la Commune, sur une hauteur entre Puycelsi et le Sauze
En novembre 1795, à Penne, « il y a un nombre effrayant de brigands cachés dans les bois et les cavernes », qui n’étaient autres que les nombreux déserteurs encadrés par des curés réfractaires, retirés en Grésigne. Celui qui fut député montagnard du Tarn, Jean-Pierre Lacombe de Saint-Michel-de-Vax, dénonçait alors au Ministre de la Police générale une effervescence royaliste : « les déserteurs qui menacent la Garde nationale, les prêtres non réfractaires qui sont insultés… Tout y annonce le germe d’une nouvelle Vendée ». Ce diagnostic inquiétant d’une forêt protectrice des « Cy-devant réactionnaires » était confirmé sept mois plus tard puisque, le 13 juillet 1796, le Commissaire central faisait arrêter « le turbulent prêtre Gazaignes, réfugié de Brens à Penne, ce nouveau chef de chouannerie qui prêche à 3 ou 4 000 habitants pestiférés »(4).
Mais il n’y aura pas de « nouvelle Vendée » dans le pays grésignol car les Républicains étaient vigilants. Ce fut le cas à Puicelcy lorsque les Montagnards de cette Commune, « avertis d’un rassemblement à la Grande Baraque le 18 germinal an 4 » (7 avril 1796) (5) lancèrent l’alerte « pour réquisitionner la gendarmerie afin de se rendre sur les lieux avec un piquet de la Garde nationale ». Il s’agissait cette fois de déserteurs ou d’insoumis qui, une fois pris, furent enfermés dans la tour de la prison dominant les portes de l’Irissou à l’entrée de ce village fortifié.
Parmi ces jeunes hommes refusant la Loi Jourdan instituant la conscription obligatoire en septembre 1798, quelques-uns se cachèrent en Grésigne où ils furent regroupés et encadrés par des nobles émigrés de retour d’Espagne, puis récupérés trois ans plus tard pour rejoindre une armée royaliste reconstituée clandestinement. Forte de plus de plus de 2 000 hommes, cette armée de contre-révolutionnaires assassina de nombreux républicains dans le village de Carbone (Haute-Garonne) et échoua de peu pour prendre « Toulouse la Jacobine », avant d’être finalement défaite dans la plaine de Montréjeau le 20 août 1799.
A chaque période troublée de notre histoire locale, la Grésigne aura été un refuge et un lieu de résistance. Au même titre qu’y furent construits divers oppida à l’époque celtique, fortifications devenues vraisemblablement mottes féodales tenant lieu d’habitats ou de camps retranchés lors de la croisade des Albigeois ou de la guerre de Cent Ans, cette forêt servit plus tard de lieu de regroupement pour les troupes huguenotes de « la République de Saint-Antonin»(6), et de celles de Bruniquel dirigées par le redoutable Capitaine Payrol pendant les Guerres de Religion puis devint le repaire des vagabonds, des déserteurs et des insoumis sous la Révolution et l’Empire, avant de protéger, un siècle et demi plus tard, les Maquis et les résistants du Groupe Vendôme lors de la dernière Guerre Mondiale 1939 -1945.
Pierre Malrieu, « Penne en Albigeois, Bruniquel en Quercy », Ed. La Duraulié, juin 1986, page 184
Procès-verbaux de ces divers délits forestiers dans le dossier « Grésigne 1793-1843 » aux Archives communales de Puycelsi
Délibération municipale du 2 octobre 1793, Registre D 3, Archives communales de Puycelsi.
Pierre Malrieu, « Penne en Albigeois, Bruniquel en Quercy », op. cit., pp 189-190 et Edourd Minart, « La Saga d’un Rocher, Penne-du-Tarn », avril 1991, page 115
Délibération de l’administration municipale de canton pour Puicelcy, L 1257 / 2, Archives départementales du Tarn
Charles Portal, « Histoire de la Ville de Cordes », seconde édition 1965, page 142, où il est fait mention, de la présence en Grésigne, en septembre 1620, d’une « quantité de rebelles » huguenots, estimés par les Consuls de Gaillac à « 1 500 ennemis » qui y étaient cernés et avaient tenté d’aller secourir Montauban assiégé par les troupes de Louis XIII
La Révolution achevée, la mode n’est plus, dans le domaine des transports, à creuser ces voies d’eau navigables que le siècle de Louis XIV développa et multiplia à travers la France entière pour éviter le coût trop élevé des charrois par voie de terre.
Sous le Consulat, on ne reprendra donc pas le projet de canalisation de la Vère, laissant cette petite et folle rivière « engraver » les prés de cette vallée alors peu cultivée car soumise à des inondations fréquentes au détriment de l’alimentation de la population locale. Certes, un projet de redressement de la Vère déjà sollicité avant la Révolution par les Consuls des communautés riveraines auprès de l’Evêque représentant l’Intendant royal de Montpellier dans le diocèse d’Albi, donna lieu en 1817 à un devis s’élevant à 72 000 francs qui fit l’accord passager des communes riveraines de Cahuzac jusqu’à Larroque, mais resta sans suite (1). Regrettable échec que cette première tentative de la maîtrise du cours de la Vère, à une période de notre histoire où la reprise de la croissance démographique aurait exigé des ressources alimentaires accrues. Ce projet de redressement du lit tortueux de cette petite rivière, que grossissent rapidement les eaux de la Vervère et autres Rôs oriental et occidental dévalant de Grésigne, aurait contribué en effet à assainir des terres qui auraient pu être plus productives. En évitant alors la misère de ces pauvres populations grésignoles soumises régulièrement, de génération en génération, aux affres de la faim lors de disettes fréquentes liées aux aléas climatiques, bien au-delà de la première moitié du 19ème siècle, le redressement du lit de la Vère aurait rendu moins prégnant les droits d’usage en Grésigne.
Les familles les plus démunies des pays grésignols allaient donc continuer à souffrir des privations et des famines qui sévirent avant et pendant la Restauration, et même jusqu’au début du second Empire, comme en témoignent encore la mise en place d’ateliers de charité en 1854 (2) ainsi que la cohorte élevée de mendiants et vagabonds, jeunes ou vieux, valides ou invalides, que l’on recensait à cette époque en grand nombre dans les communes de notre région.
Hélas pour les pays grésignols de ce début du 19ème siècle, l’économie locale autarcique stagnait face à un essor démographique que l’épidémie du choléra de 1835 n’arrêtera pas. Suite aux guerres de l’Empire, le pays était épuisé par les réquisitions nécessaires aux campagnes militaires de Napoléon et ne bénéficiait guère des revenus extérieurs provenant des ventes de bois qu’aurait pu engendrer la forêt si elle n’avait pas toujours été privée de routes.
Isolée, repliée sur elle-même, la Grésigne continue ainsi à être entourée d’un environnement de pauvreté et de misère. Liée à des conditions de vie précaires, cette situation dramatique se prolongera après le premier Empire, sous la Restauration, ce qui explique le maintien de l’enjeu que représentaient, encore, les privilèges de la forêt pour les habitants des communes environnantes.
L’absence de désenclavement routier provoque la mévente des coupes de bois en forêt de Grésigne
Faisant référence à l’état des chemins, en piteux état, là où les avait laissés depuis 1785 le Comte de Maillebois, « le Mémoire sur la Route de Gaillac à Bruniquel traversant la Forêt de Grésigne (3)» signalait au Préfet, en date du 20 frimaire an 11 (11 décembre 1802), l’état défectueux et quasiment impraticable de cette route indispensable à la vidange des bois vers Montauban ou vers Gaillac, ainsi que le coût important des travaux à y réaliser. « Elle est en bon état depuis Gaillac jusqu’au pont de la Lèbre construit sur la Vère, sur une étendue de près de 3 lieues. Elle n’est que tracée depuis le pont de la Lèbre jusqu’à l’entrée de la Forêt, sur 2 000 toises (4). Elle n’est aussi que tracée à travers la Forêt, sur une longueur de 3 600 toises. Enfin, celle de la sortie de la forêt du pas de la Lignée jusqu’à Bruniquel où commence la route de Montauban a été exécutée par le Comte de Maillebois, sur une longueur de 2 000 toises entièrement dégradée. Il s’agit donc, pour établir la communication de 12 pieds de large, depuis Gaillac à Montauban, de construire 9 600 toises et d’en réparer 2 000, pour un devis total s’élevant à 8 700 livres ».
Un autre mémoire succéda au précédent, en précisant que dans l’attente de la réalisation des 80 000 francs de travaux routiers ci-avant décrits « pour rendre le bois flottable jusqu’à Montauban, Moissac et Bordeaux , il faut consentir le produit net annuel de deux années de revenu en Grésigne…où le bois se maintient toujours à vil prix : une énorme charretée de bois s’y vend un franc environ ».
Le tracé de cette route passant à travers la forêt pour se rendre du pont de la Lèbre à Bruniquel devait susciter l’opposition du Conseil municipal de Puicelcy qui émit le vœu auprès du Préfet, dès le 4 août 1806, de la voir « se prolonger depuis le pont de la Lèbre vers Puicelcy avec embranchement vers le pas du Sauze et vers Mespel pour dégager les bois de Grésigne vers Gaillac et vers Montauban ». Ce vœu ne sera satisfait que 40 ans plus tard, après que se seront mis d’accord les Départements du Tarn et Tarn-et Garonne sur le tracé routier définitif vers Montauban via Bruniquel par les gorges de la Vère (CD 964 actuel) et après que les Communes de Larroque et de Puicelcy, désirant effectuer leur désenclavement par un tracé différent (5) acceptent de débloquer leur participation financière.
Tel est donc le constat de chemins mal entretenus et difficilement carrossables se traduisant en 1802 par la quasi-absence de toute desserte de routes pour les bois de Grésigne vers l’extérieur, aussi bien que celle de chemins forestiers à l’intérieur de la forêt pour leur débardage. L’exportation de bois vers les villes proches restera en conséquence très difficile, voire insignifiante, et ne commencera à se développer qu’à partir de 1826 lorsque la route de Gaillac à Bruniquel aura abouti à l’Aveyron d’un côté et au Tarn de l’autre.
Dans une forêt de Grésigne qui va rester enclavée, l’exploitation et l’utilisation du bois n’a donc plus qu’un intérêt local. Et le territoire des petits pays grésignols ne sera alors, sous le Premier Empire, que le lieu d’un « campanilisme exacerbé », avec ses rivalités de clochers entre communes voisines.
Les causes de la rivalité entre Puicelcy et Montmiral
Il n’a pas échappé aux historiens combien l’isolement et l’autarcie des populations rurales de nos diverses régions de France, et ceci de façon inversement proportionnelle à la taille de leur commune voire même à celle de leurs paroisses, pouvaient conduire leurs habitants à se considérer comme étant chacun au centre du monde, dans leur hameau ou dans leur village.
Castelnau-de-Montmiral
Autant il est paradoxal de constater combien les rapports de voisinage et d’interconnaissance en milieu rural peuvent créer, selon la conjoncture, des relations de solidarité et de respect mutuels, autant il est à déplorer combien l’égocentrisme et le nombrilisme de leurs citoyens ou de leurs paroissiens esseulés peuvent les pousser à considérer comme étrangers, voire comme adversaires indésirables et concurrents, leurs voisins immédiats à qui l’on attribue les pires défauts et qu’il est de bon ton de cribler de moqueries. Le tout se traduisant encore il y a peu, en coupes réglées pugilistiques lors des fêtes votives, parfois même lors des pèlerinages traditionnels ou lors des rencontres sportives plus récemment encore.
Ces comportements n’auraient pu suffire, sous le Premier Empire, à assouvir l’agressivité réciproque des notables municipaux de Montmiral et de Puicelcy que la conjoncture guerrière napoléonienne des années 1806 à 1814 n’empêcha pas de se disputer la Grésigne. A vrai dire, l’affaire remontait à la suppression du canton de Puicelcy en 1802. Il y eut alors des difficultés entre les communes riveraines de la Grésigne sur la question de savoir à quelle commune devait appartenir exclusivement l’administration municipale de la forêt : Puicelcy, Penne et Montmiral prétendant chacune à l’encontre des deux autres qu’elle devait faire partie de leur territoire respectif. Pour ne pas rester à l’écart, la petite commune du « Cayrou » exigeait également que son territoire puisse s’agrandir aussi d’une portion de la Grésigne !
L’attribution du territoire de la forêt à l’une ou à l’autre des communes prétendantes ne pouvait qu’entraîner des discussions d’autant plus vives et intéressées que le revenu fiscal de la forêt n’était pas négligeable, si l’on se réfère à un « Etat des Impositions de la Grésigne pourl’an 9 ( 1801- 1802) » qui procurait à la Commune de Puicelcy pour une « étendue de la Grésigne de 4 080 hectares, un montant de l’imposition représentant 4 000 livres en principal, 800 livres en accessoires plus une surtaxe de 2 748 livres » (6).
Outre l’enjeu fiscal attisant la jalousie des Communes de Penne et de Montmiral sur le dos de la Commune de Puicelcy, la suppression du canton de Puicelcy avait été accompagnée, selon l’expression du Maire Maffre Farjanel neveu, des « manigances » de son collègue de Montmiral…
La forêt de Grésigne depuis le roc de la Vierge à Castelnau. On constate l’éloignement du village et de la forêt contrairement à l’imbrication de Puycelsi dans la Grésigne. Nul doute que le pouvoir central ait voulu, en donnant la Grésigne à Castelnau, renforcer le chef-lieu de canton choisi sans se préoccuper de la logique géographique et historique.
Celui-ci visait par ailleurs à récupérer les personnels de la gendarmerie (7) de la perception et de la justice de paix de la commune de « Puicelcy-en-Albigeois », déjà suffisamment meurtrie et atteinte dans l’amour-propre et la fierté de ses habitants par la suppression de son titre de chef-lieu de canton depuis 1802. L’une voulant s’approprier le territoire de la Grésigne au détriment de l’autre, l’étincelle qui mit le feu aux poudres entre les communes rivales de Puicelcy et de Montmiral, sujettes toutes deux à des jalousies réciproques, allait avoir lieu en 1807 à La Grande Baraque, lieu symbolique situé au centre de la forêt, au sujet d’un prétexte futile consistant pour Montmiral à s’arroger, de façon indue, l’encaissement des droits d’octroi pour un cochon dont la taxe de 1,50 franc revenait de droit à la Municipalité de Puicelcy selon le barème établi lors de la création de son octroi municipal le 22 pluviôse de l’an X de la République ( 11 février 1801).
Dispute sur les droits d’octroi et les déclarations d’état-civilrelatifs à la Grande Baraque
Depuis que Bonaparte s’était fait sacrer le 2 décembre 1804 Empereur des Français,les édiles municipaux de Castelnau-de-Montmiral étaient obnubilés par la légère supériorité démographique de leur commune ainsi que par l’avantage qu’ils pouvaient tirer depuis peu de temps de son maintien comme chef-lieu de canton, au détriment des suppressions des cantons de Cahuzac-sur-Vère et de Puicelcy.
Forts également du choix du tracé de la nouvelle route de Gaillac à Bruniquel et de l’amélioration récente du tronçon de cette route entre Gaillac et le pont de la Lèbre qui allait désenclaver leur ville, bénéficiant ainsi d’une situation géographique plus proche du chef-lieu d’arrondissement Gaillac que celle de Puicelcy, les responsables montmiralais cherchaient l’occasion de s’octroyer le territoire de la Grésigne… et de ses revenus fiscaux. Ce fut donc un cochon qui la leur donna !
Ce cochon, sacrifié comme il est de tradition chaque année à la fin de l’hiver 1807 par un garde forestier à la Grande Baraque, puis transformé en pâtés et saucissons à son domicile situé au centre de la forêt, donna lieu en effet à une déclaration d’achat et au paiement des droits d’octroi du pauvre animal, non au fermier de l’octroi de Puicelcy comme il aurait dû être fait, mais à celui de Montmiral. Peu importe que nous n’ayons pas le nom de ce garde, mal conseillé peut-être. Il était placé sous l’autorité du Garde général Corbières dont nous avons signalé le rôle dans l’affaire Serrurier Dubois lors de son interpellation par les représentants de la Société populaire de Puicelcy pendant la Révolution. Quoiqu’il en soit des motifs ayant suscité ce règlement d’une somme dérisoire, involontaire ou feinte, cette erreur déclencha la dispute entre les fermiers des deux octrois voisins, dispute dont le Sous-Préfet de Gaillac fut saisi sur demande des deux Maires concernés qui l’appelèrent comme médiateur.
Le Maire de Montmiral trouva dans cet incident le prétexte pour faire valoir les droits de sa commune sur le territoire de la forêt. Non seulement il prétendait que sa Commune était habilitée à recevoir les droits d’octroi des familles habitant à la Grande Baraque mais aussi, selon ses dires, à enregistrer dans le greffe de sa Mairie les actes de l’état-civil des personnes qui y étaient domiciliées. C’était là pure provocation…et cette dispute allait ainsi entraîner non seulement sept années de longues chicanes qui laissèrent à jamais des traces indélébiles entre ces deux communes voisines mais aussi la mise en cause du rattachement du territoire de la forêt à Puicelcy…
Les preuves du Maire Farjanel pour l’appartenance de la Grésigne à la commune de Puicelcy
Le Maire de Puicelcy, Maffre Farjanel neveu, au cours de la réunion du Conseil municipal en date du 7 octobre 1807, fit la déclaration suivante, en guise de réplique aux prétentions de son collègue Maire de Montmiral :« Messieurs, le 18 juin dernier, j’ai reçu une lettre de Monsieur le Sous-Préfet par laquelle il me demandait des renseignements sur la discussion qui s’était élevée entre le fermier de l’octroi municipal de la Mairie de Montmiral et le nôtre, relativement à la perception des droits des objets consommés dans la Grande Baraque impériale de la forêt de Grésigne, sous prétexte que chacun d’eux doit les percevoir comme faisant partie de leur recette.Le 27 septembre du même mois, j’ai répondu à Monsieur le Sous-Préfet et je n’ai rien négligé pour démontrer à cette autorité que l’entière forêt de Grésigne avait de tous les temps fait partie de notre territoire puisque, en 1791, l’administration centrale du Département confirma la Municipalité de Puicelcy dans ses anciens privilèges, en lui confiant de nouveau par arrêté de la même année l’entière surveillance de ladite forêt.Ma lettre a donné lieu à de nouveaux renseignements qu’a voulu prendre Monsieur le Sous-Préfet, notamment sur un fait avancé par Monsieur le Maire de Montmiral. Ce confrère prétend que les actes civils de la Grande Baraque ont été toujours reçus par la Mairie de Montmiral. J’ai avancé le contraire et il sera difficile d’en contester la preuve de par les registres que je remets sur le Bureau avec les autres pièces nécessaires…».
S’appuyant sur huit preuves irréfutables, le Maire de Puicelcy fit référence, dans son mémoire en défense, à divers faits et témoignages :
« que les filles de Monsieur Louis Denis Juin, Inspecteur général des Travaux forestiers », qui construisit et habita la Grande Baraque en Grésigne lors de l’épisode de son inféodation au Comte de Maillebois, « furent baptisées à Puicelcy, mais encore qu’il y paya lui-même sa contribution personnelle »
« que les enfants du sieur Corbières, Garde principal qui habite la Grande Baraque depuis 25 ans, ont tous été enregistrés à Puicelcy, et que l’an Un, ledit Corbières maria l’une de ses filles et que le ban de son mariage fut publié à Puicelcy, et qu’enfin ledit Corbières a toujours payé sa contribution personnelle à Puicelcy »,
« quedepuis une Ordonnance du Roi rendue à Béziers au mois d’octobre 1638 qui établit audit Puicelcy un siège des Eaux-et-Forêts, il a été ordonné que les habitants des Communes de Montmiral, Penne, le Verdier, Saint-Beauzile et Vieux, viendront plaider à Puicelcy »
« que lors de l’inféodationde cette forêt que fit Monsieur le Comte de Maillebois en 1769, il fut établi un siège de Viguerie à Puicelcy, et que pendant tout le temps qu’il l’a gardée, la Commune de Puicelcy a exercé seule la police intérieure de ladite forêt »
« que depuis le commencement de la Révolution, l’administration du Canton de Puicelcy a fait la vente de l’herbe renfermée dans la forêt jusqu’à notre époque où l’on a cessé de la vendre et que de tous les temps, lorsqu’il est survenu des délits conséquents ou des abattis de bois occasionnés par des ouragans, le bois abattu a été vendu sous la présidence d’un officier municipal de la Commune de Puicelcy »
« Que les gardes de ladite forêt, lors des assemblées cantonales, soit pour la nomination des Juges de Paix, soit pour l’organisation de la Garde Nationale ou prestation de quelques serments, sont venus à Puicelcy exercer leurs devoirs de citoyens; que pendant tout le temps que les gardes de la forêt ont touché leurs appointements sur les mandats des Communes, ceux de Grésigne se sont toujours présentés à Puicelcy afin de les obtenir de l’administration d’alors »
« que, suite à la Loi qui soumet à la contribution foncière toutes les propriétés nationales, la forêt de la Grésigne fut du nombre et fut imposée dans la Commune de Puicelcy »
« que, lorsqu’il est survenu quelque incendie en Grésigne, avant, pendant et après la Révolution, les gardes se sont toujours retirés dans la Commune de Puicelcy afin d’obtenir des secours, et jamais dans celle de Montmiral ».
Après ces diverses constatations démontrant « comme mille autres faits que pourrait rapporter le Conseil municipal pour établir que la Commune de Puicelcy a, de tous les temps, exercé la police et la surveillance en Grésigne », la délibération municipale de Puicelcy dénonçait la manœuvre du Maire de Montmiral. Les affirmations de ce dernier étaient mises en cause par la déclaration du Maire de Puicelcy qui précisait « Si tant est que le Maire de Montmiral eût reçu des actes des habitants de la Grande Baraque, il aurait eu tort de les enregistrer et que personne n’aurait dû s’adresser à lui, ou aurait dû plutôt avoir recours alors au Maire du Cayrou dont la Commune se trouve entre Montmiral et la forêt de Grésigne » faisant bien remarquer « que le chef-lieu de la Commune de Montmiral est fort éloigné de la forêt alors que Puicelcy est si à portée qu’on en découvre les trois-quarts ».
Malgré le soutien du Sous-Préfet de Gaillacà Puicelcy, le Préfet du Tarn arrivera à ses fins pour transférer la forêt de Grésigne à Montmiral
Les arguments développés par le Maire de Puicelcy furent jugés convaincants par le Sous-Préfet de Gaillac. Celui-ci, par lettre du 11 novembre 1807, exprimait au Préfet du Tarn sa profonde conviction qu’il fallait laisser la Grésigne dans la commune de Puicelcy, parce que les faits irréfutables exposés par le Conseil municipal de Puicelcy devaient avoir raison des « manigances » du Maire de Montmiral.
Ayant en effet reçu la délibération motivée de chaque Commune, le Sous-Préfet de Gaillac adressa une lettre à Monsieur Gary, Préfet du Tarn, « sur la question de savoir à laquelle des deux Communes la forêt de Grésigne appartient », et ce courrier, dont nous citons un extrait ci-après, aurait pu laisser espérer une issue juste et favorable de ce conflit :
« Il m’apparaît que les prétentions du Maire de Montmiral, fondées sur quelques titres accidentels, ne peuvent détruire la possession du Maire de Puicelcy fortifiée par tous les actes, dont les extraits ci-joints par Arrêté de l’administration Centrale déclarant que la Grésigne faisait partie de la Commune de Puicelcy et chargea ladite Commune d’en percevoir les contributions, et par un usage antique en vertu duquel les magistrats de Puicelcy ont exercé sans contestation leur surveillance dans cette forêt ».
Bien que les titres et la tradition orale fassent de Puicelcy, de façon incontestable, « de temps immémorial » et de « par un usage antique » le siège administratif de la Grésigne en lui réservant ses contributions fiscales ainsi que l’avantage d’y voir se dérouler les adjudications concernant les ventes de bois, le Préfet du Tarn n’hésita pas à faire appel à des méthodes malhonnêtes, relevant de la manipulation autant que de décisions arbitraires, pour transférer le territoire de la Grésigne à Castelnau-de-Montmiral.
L’administration napoléonienne remit en effet l’affaire sur la sellette en 1813 ainsi que les suites à donner à l’incident des droits d’octroi survenus en 1807, après avoir trouvé le stratagème de ce qu’il faut bien appeler une usurpation déguisée par un Préfet d’Empire, fidèle représentant d’un pouvoir central autoritaire, dont on sait qu’il pouvait défaire, sur simple arrêté, tout maire ou conseiller municipal indocile s’opposant à la politique impériale. Bref, pour les Préfets de cette époque, ayant à leur botte une police politique omniprésente sur le terrain et détenant le droit de nommer et de suspendre tout élu local ou tout autre membre de l’administration, il était facile de faire pression sur toute personne, en particulier sur les Maires ruraux, pour leur imposer les décisions de leur choix.
Il s’ensuivit l’idée qu’eut le Préfet du Tarn de réunir à la Grande Baraque, le 28 août 1813, les Maires des Communes de Montmiral, du Cayrou, de Saint Beauzile, Penne, Larroque et Puicelcy, sous la présidence d’un certain « Monsieur Forestier, délimitateur des Communes du Tarn », communes qui étaient alors en pleine confection de leur premier plan cadastral. Au cours de cette réunion, dont le curieux objectif était de solliciter l’avis oral des Maires présents sur la désignation de la commune à laquelle devait revenir l’appartenance territoriale de la Grésigne, rien ne fut tranché de façon claire et probante.
Le château de Penne sur son piton
En effet, la délibération du Conseil municipal de Puicelcy en date du 21 septembre 1813 souligne que, dans cette réunion des Maires du 28 août précédent « les avis furent partagés: Montmiral, Le Cayrou et Saint-Beauzile furent pour que la forêt fut placée dans celle de Montmiral ; Puicelcy, Larroque et Penne furent d’un avis contraire disant qu’elle devait être dans celle de Puicelcy ».
L’on peut néanmoins s’interroger sur le fait de l’absence du Maire de Vaour qui ne fut pas convoqué à cette réunion du 28 août 1813. Il est permis de penser que la présence du premier magistrat de cette septième commune, limitrophe de la Grésigne au nord, aurait certes bien pu faire pencher la balance du côté de Puicelcy.
Le décret impérial du 21 février 1814 prononce le transfert de la forêt de Grésigne de Puicelcy à Montmiral
Le choix de cette procédure apparaît donc fort contestable dans son déroulement comme dans son résultat, quelles que puissent avoir été au demeurant les influences dont usa sûrement le Préfet pour obtenir de plusieurs Maires un avis dominant en faveur de Montmiral, avis qu’il n’obtint cependant pas de façon majoritaire mais partagée et à égalité, à partir des suffrages exprimés par les six Maires présents à la réunion de la Grande Baraque le 28 août 1813.
Ce transfert de territoire d’une commune à une autre résulta donc d’une sentence arbitraire ayant un caractère d’usurpation, amputant la commune de Puicelcy de la moitié de sa surface. Et cela, ainsi que le soulignait la délibération du Conseil municipal de la commune spoliée, « sans que le Maire de Montmiral ait pu contester aucun des faits avancés par le Maire de Puicelcy lors de la réunion des six Maires à la Grande Baraque ».
Le décret impérial qui attribua la Grésigne à Castelnau-de-Montmiral, signé au Palais des Tuileries le 21 février 1814, relevait donc du fait du prince, d’autant plus qu’il fut signé par Marie-Louise, l’Impératrice-Régente, en l’absence de son époux.
Certes, il était possible, pour le Préfet du Tarn, de choisir Montmiral qui bénéficiait de son désenclavement routier récent vers Gaillac et qui était auréolé de son maintien non moins récent parmi les chefs-lieux de canton tarnais, titre plus ou moins contesté au demeurant par les villes rivales de Cahuzac-sur-Vère et de Puicelcy qui avaient perdu le leur en 1802. Nous ne pouvons exclure l’hypothèse qu’une basse manœuvre politicienne ait pu présider à cette inique autant qu’inutile décision de fin de règne en 1814, par un décret qui aurait pu être évité si la signature de Marie-Louise avait été reportée de quelques semaines puisque Napoléon abdiqua deux mois plus tard, le 6 avril 1814. Et l’on ne peut comprendre en effet les vrais motifs de cette amputation d’un morceau de territoire de la commune de Puycelsi au profit de la commune de Castelnau-de-Montmiral, sans évoquer la coloration politique opposée des populations et de leurs représentants.
La dualité politique a toujours existé, en effet, entre ces deux bourgades voisines. Les ardeurs et les turbulences révolutionnaires de Puicelcy-la Montagne avaient-elles laissé un mauvais souvenir au Préfet d’Empire Gary ? Ou bien celui-ci avait-il une reconnaissance à avoir pour l’opportunisme des édiles montmiralais, peut-être plus soumis et plus sensibles aux sirènes impériales et réactionnaires que ne l’étaient leurs collègues de Puicelcy ?
Quoiqu’il en soit, cette spoliation arbitraire constituera longtemps après, et aujourd’hui encore, un élément négatif allant à l’encontre de la solidarité et de l’unité des communes périphériques à une forêt convoitée par chacune d’elles (8). Ce décret napoléonien restera, pour l’histoire de la Grésigne, le coup de pied de l’âne de cet Empereur, usurpateur des valeurs et des principes de notre grande et belle Révolution, celle qui fit de la petite cité forestière de Puicelcy-la Montagne un chef-lieu de canton grésignol de 1791 à 1802. N’aurait-il pas été plus juste de répartir alors le territoire de la Grésigne entre les sept communes limitrophes qui l’entourent, sinon de la laisser purement et simplement à la commune qui s’y intégrait le plus, à la fois de par sa position géographique proche et de par son passé incontestablement lié à la vie de cette forêt ? Un partage équitable aurait changé le sens de l’histoire locale des petits pays grésignols, notamment pour les communes limitrophes de la forêt qui appartiennent depuis lors à des entités administratives différentes.
L’administration napoléonienne prononce l’arrêt des privilèges en forêt de Grésigne malgré la résistance des communes et des particuliers
Après la Révolution, le Consulat allait donc édicter une série de lois et arrêtés, repris par l’administration forestière napoléonienne, qui exprimaient de nouveau la volonté de supprimer définitivement toute survivance des privilèges et droits d’usage en Grésigne, voulant ainsi mettre un terme aux désordres et aux ravages occasionnés par des délits de toutes sortes qui s’y étaient maintenus, voire aggravés.
Reprenant la méthode utilisée par Froidour en 1666, et en vertu de la loi du 28 ventôse an III (19 mars 1803), le Préfet du Tarn décrétait que « les communes et les particuliers sont tenus de déposer dans les six mois aux secrétariats de préfecture les titres leur reconnaissant des droits d‘usage en Grésigne, stipulant que passé ce délai de six mois, défense leur serait faite de continuer l’exercice de leurs privilèges en Grésigne à peine d’être poursuivis comme délinquants ».
Il est aisé de comprendre que cette interdiction, faisant l’objet d’une publicité par voie d’affichage dans les mairies et visant à interdire l’accès à la forêt aux populations riveraines pour y exercer divers privilèges que les seigneurs Bernard et Olivier de Penne leur avait consentis depuis de longs siècles, n’alla pas sans provoquer dans les chaumières commentaires agressifs accompagnés de murmures peu rassurants…
Toutes les communes grésignoles allaient renouveler une résistance acharnée pour défendre leurs droits acquis au cours d’un long passé ponctué par des luttes incessantes avec l’administration royale des Eaux-et-Forêts, luttes déjà soldées par de nombreux procès et jugements devant le Parlement de Toulouse sous l’Ancien Régime. Il faudra attendre le début du Second Empire, au cours des années 1850-1855, comme nous le verrons, pour que soient soldés devant les tribunaux les différends privés de plusieurs particuliers par le moyen de diverses indemnités. La permanence et la continuité marquent ainsi l’action de l’administration forestière contre la population locale pour protéger la forêt de la Grésigne, quels que soient les régimes politiques des institutions au pouvoir au cours des siècles. Succédant à celle des Consuls, l’opposition émanant des Conseils municipaux sera d’autant plus difficile que leurs Maires et Adjoints, désignés selon les choix du Préfet, pouvaient être révoqués par le représentant de l’Etat comme bon lui semblait, afin de passer outre les plaintes d’un pouvoir local placé sous tutelle.
Exploitation difficile et mévente des coupes en forêt de Grésigne au début du 19ème siècle
Les fonctionnaires napoléoniens avaient cependant les mêmes raisons objectives que les officiers forestiers de l’Ancien Régime pour supprimer ces droits d’usage ancestraux qui ne rapportaient rien à l’Etat, sinon des locations dérisoires payées par le budget des communautés sous la mention « droits d’albergue » ne s’élevant par exemple qu’à « 23 livres » pour Puycelsi en 1789 ! Cette obstination de chasser de la forêt tous les manants tenait également, et plus encore, aux préjudices causés par les délits de toutes sortes liés à la gestion désordonnée d’une forêt-cueillette se prolongeant après la fin de la Révolution. La conduite de plus de dix mille riverains, continuant à profiter de leurs droits de pénétrer en Grésigne, était difficilement contrôlable pour empêcher un exercice abusif de leurs privilèges, aussi dévastateurs que pouvait l’être, entre autres, le pacage des troupeaux de chèvres ou d’autres animaux .
Comme l’avait donc déjà conseillé cent cinquante ans auparavant Froidour dans son rapport rédigé en 1666, les buts de l’administration impériale étaient aussi de faire en sorte que les privilèges et droits d’usage en Grésigne, qui étaient par essence gratuits pour les communautés, soient supprimés sinon deviennent payants pour l’exercice individuel de chacun des usagers.
Les caisses de l’Etat étaient mises à mal par les dépenses engendrées par les guerres napoléoniennes, et la recherche de nouvelles recettes permettant d’accroître celles provenant des ventes de coupes de bois, étaient également nécessaires pour financer la création de chemins d’exploitation en forêt. Les chemins ouverts en forêt étaient quasi-inexistants jusqu’à la fin du Premier Empire et entretenus de façon sommaire. Tel était notamment le cas de l’indispensable « Chemin Départemental de Gaillac à Bruniquel » traversant la forêt depuis le Pas du Rieutord (au sud-est) jusqu’au Pas de la Lignée (au nord-ouest). Ce chemin conçu par Maillebois, à peine commencé en 1772,était resté depuis lors à l’état d’ébauche et ne fut rendu vraiment carrossable par des attelages qu’en 1826, plus de 50 ans après.
Cette mauvaise desserte routière entraînait des adjudications de coupes faites à bas prix, tant il était difficile aux exploitants forestiers « d’exporter les grumes de Grésigne pour la marine et pour l’artillerie jusqu’au lieu de leur flottabilité », ceci allant de pair avec « la stagnation des ventes locales de merrain », effondrement des cours qui conduisit l’administration des Eaux-et-Forêts de l’époque, par lettre du 21 avril 1808 (9), à annuler les coupes en Grésigne cette année-là. Au sujet des coupes soumises à l’adjudication l’année précédente, une lettre de l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres datée du 26 novembre 1807 avait déjà proposé « que le lot des coupes soit réduit de 36 hectares à 29 hectares 67 ares », expédient visant à réduire l’offre de bois mis en vente pour stimuler la demande et améliorer le prix de vente. Par ailleurs, les recettes provenant des coupes en Grésigne « diminuaient depuis l’an 13 (1803-1804) et elles n’avaient produit que 28 500 francs en 1808 au lieu de 74 620 francs en 1807 ».
Devant ce marasme des ventes de bois qui portait tort au Trésor Public, l’annonce de la suppression des privilèges en Grésigne par le Préfet Baude engendra une pluie de réclamations qui se manifestèrent avec virulence pendant la période décennale 1805-1815, ainsi qu’en font foi les délibérations des Municipalités « circumvoisines » de la Grésigne, dont les édiles étaient davantage préoccupés par les réquisitions faites au profit des armées napoléoniennes et par l’état de pauvreté frappant la plupart de leurs administrés que par les ressources du Trésor Public impérial. Mais leurs revendications resteront vaines pour celles émanant des Communes limitrophes, à l’exception toutefois de celles d’un particulier bien en Cour, le puissant Comte d’Huteau, Baron de Castelnau-de-Montmiral.
Les différends qui allaient surgir sous le Consulat et sous le Premier Empire entre pouvoir local municipal et pouvoir central de l’Etat n’en constituent pas moins, dès le début du 19ème siècle, le témoignage du mécontentement et de la levée de boucliers qui se produisirent alors autour de la Grésigne, prémices aux longs et interminables procès qui commenceront vers la fin de la Seconde Restauration après l827 pour ne s’achever que sous le Second Empire en 1852.
La réclamation étouffée et sans lendemain des communes du Verdier et de Saint-Beauzile pour « le mort-bois et bois mort ».
La commune du Verdier, non limitrophe de la forêt de Grésigne, englobait jusqu’au 17ème siècle le territoire de la commune de Saint-Beauzile. Cette dernière commune, limitrophe de la Grésigne, fut promue ensuite au rang de Consulat dépendant de celui du Verdier. Ceci explique la démarche conjointe et solidaire de ces deux petites Communes pour les affaires relatives à la défense de leurs droits d’usage communs. Par délibération séparée, mais concordante, les Conseils municipaux du Verdier et de Saint-Beauzile s’adressèrent donc à l’administration en 1804 pour conserver à leurs habitants leurs privilèges consistant à prendre en Grésigne « le mort-bois et le bois mort ».
Les Maires de ces deux Communes appuyaient leur demande sur le fait qu’elles continuèrent à payer « les droits d’albergue » (location annuelle) depuis les jugements de Froidour en 1667 et ce, malgré la suppression de leurs droits d’usage jusqu’en 1790. Aussi, afin de les conserver, proposèrent-ils ensemble de payer les arriérés des albergues non acquittées depuis la Révolution. Mal leur en prit, hélas ! Leur requête ne trouva aucune grâce devant l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres, qui conseilla au Préfet par lettre du2 brumaire an 14 (24 octobre 1805) de « débouter ces deux communes en faisant défense à leurs habitants d’exercer leurs droits en Grésigne pour y prendre du bois-mort et du mort-bois ». Une nouvelle réclamation portée au Préfet par délibération de la commune du Verdier le 14 février 1806 resta lettre morte. L’affaire fut donc classée sans ménagement et les gens du Verdier et de Saint-Beauzile se virent donc confirmés l’interdiction de l’exercice de tout droit d’usage en Grésigne.
Interdiction du pacage des boucs et chèvres de Puicelcyen forêt de Grésigne
Très appréciées pour le lait des mères et pour la viande des chevreaux, les chèvres étaient « ces vaches du pauvre » qui fournissaient aux familles les plus démunies de quoi subsister. Mais, se nourrissant dans les bois ou au long des chemins, les caprins en nombre important ont toujours posé problème quant à leur difficile surveillance collective. C’était particulièrement vrai à Puicelcy où une coutume bien établie et la proximité de la forêt permettaient de conduire le troupeau communal des boucs et chèvres en Grésigne pour les y faire pacager sur des parcelles autorisées à cet usage, loin des jardins, des vignes et des champs de blé ou de méteil.
On peut juger de l’intérêt majeur de ce pacage forestier par rapport au pacage de ces troupeaux sur le territoire communal stricto sensu, par les dispositions tatillonnes que le pouvoir municipal était régulièrement obligé de prendre à l’encontre du « Pastre public » de ce village, tenu pour responsable, sur son maigre salaire, des méfaits que pouvaient causer les animaux de cette espèce domestique encornée, particulièrement têtue et « à la dent ravageuse ». Ce pâtre public était nommé par les Consuls (et ensuite par les Maires) pour le gardiennage collectif exigé pour chacune de ces espèces animales afin qu’elles puissent profiter des parcelles de la forêt désignées à cet effet, au même titre que pour les parcelles relevant de la propriété communale appelées « communaux ».
Grésigne : le Pas de Castelnau
Il est cependant douteux que les ordonnances de police des Maires de Puicelcy fixant « à 15 centimètres de diamètre » les cloches à suspendre au cou gracile des chèvres et des boucs, aient pu avoir quelque effet contraire sur la propension naturelle de ces animaux à se nourrir de toutes sortes de végétation arbustive, et dont l’aptitude à décapiter jeunes ceps de vigne est remarquable.
Avoir le droit de faire pacager une bonne partie de l’année les animaux de l’espèce caprine en Grésigne, quand bien même cette tolérance pouvait se faire au détriment de la croissance ligneuse et herbacée de la forêt, constituait donc pour les Puicelciens, en ce début du 19ème siècle, une aubaine pour protéger leurs cultures et leurs jardins.
Quant au droit de glandée pour les porcs, interdit depuis la visitation de Froidour, les Puicelciens et autres riverains substituèrent au gardiennage des troupeaux de suidés en Grésigne le ramassage manuel des glands sous les grands chênes de la forêt pour engraisser ces animaux, fort appréciés pour nourrir la famille en jambon ou lard fumé et en côtelettes mises au sel ou en graissiers.
Mais, de la nourriture des porcs et des chèvres du village de Puicelcy, n’en avait ni conscience ni cure le législateur qui publia l’Arrêté du Premier Brumaire de l’an 14 (23 octobre 1805), confirmant de nouveau l’interdiction « pour les boucs et les chèvres le droit de pacager, ainsi que le droit de glandée pour les porcs en Forêt Impériale de Grésigne ». C’est bien cet arrêté qui mit la petite ville en émoi puisque cette question fut mise à l’ordre du jour lors de la réunion municipale du II février 1806. Nul doute que cette interdiction fut considérée comme une disposition assassine et qu’elle causa une vive émotion parmi les brassiers et les petits artisans de ce village haut perché, où chèvres comme porcs étaient confiés à la garde du pâtre public.
Certes, on pouvait transgresser la suppression du droit de glandée pour les porcs en allant ramasser clandestinement les glands en Grésigne ; des glands indispensables et précieux pour l’engraissement du cochon familial dans un pays où le maïs était à la fois rare et peu productif. L’usage traditionnel d’envoyer chèvres et boucs paître en forêt était interdit. Par-delà le fait qu’il évitait des ravages aux vignes et aux jardins entretenus sur les terrasses aménagées sous les remparts de Puicelcy, il évitait aussi les disputes qui pouvaient en découler entre les nombreux propriétaires de boucs et de chèvres et les vignerons ou jardiniers de tout acabit habitant le village. Le pacage commun des porcs et des chèvres de Puicelcy en Grésigne, considéré comme une institution, était donc un avantage précieux relevant d’un droit d’usage immémorial pour ce village haut perché se réclamant d’être une cité forestière à proximité immédiate d’une forêt sise sur son territoire.
Pour démontrer sa solidarité avec une population outragée de ne pas voir respectée une coutume aussi établie, le Maire Maffre Farjanel neveu convoqua de façon précipitée une nouvelle réunion du Conseil municipal, un mois plus tard le 12 mars 1806, pour porter « réclamation des Droits et Privilèges sur la forêt de Grésigne octroyés à Puicelcy et mis en cause par l’agence forestière ». L’affaire était sérieuse et l’argumentaire de la municipalité fut rédigé comme suit :
« Le Conseil Municipal de Puicelcy se fonde sur le jugement de la Commission de la Réformation du 28 mars 1667, reconnaissant la convention passée entre le Comte de Toulouse et les habitants de Puicelcy vers 1270, ratifiée par le Roi Philippe de Valois en novembre 1332 après avoir été confirmée le 6 avril 1332, ensuite confirmée de nouveau par Lettres Patentes de François Premier en date du Premier avril 1538 et de François II au mois d’avril 1559, puis par Henri IV qui confirma lesdits privilèges par Ordonnances successives de 1601 et de 1606. Il est vrai que le jugement du 28 mars 1667 fut abrogé par l’Ordonnance de 1669, mais cependant, il a été dérogé postérieurement à 1669 pour le maintien des Droits de la Communauté de Puicelcy en 1673, 1674,et 1675 par arrêtés du Conseil d’État ».
Cette délibération rappelait le bien-fondé des divers droits d’usage de la communauté de Puicelcy en Grésigne, y compris le droit de pacage de ses boucs et chèvres. Une fois rédigée, cette protestation fut envoyée au Sous-Préfet de Gaillac. L’importance prise par cette réclamation était prémonitoire de la curieuse affaire qui allait priver en 1814 la récalcitrante commune de Puicelcy du territoire de la Grésigne en le transférant à la commune de Castelnau-de-Montmiral et aussi, du long procès qu’elle allait lancer contre l’Etat une vingtaine d’années plus tard.
On ne peut dire cependant si le rappel du Maire Maffre Farjanel neveu au sujet des droits fondés en titre de la commune de Puicelcy put ou non maintenir la coutume de mener paître paisiblement en Grésigne boucs et des chèvres pour ses habitants. Il nous est permis d’en douter à la lecture d’une délibération municipale du 14 juin 1819, mentionnant « les plaintes répétées des propriétaires de cette Commune, eu égard au système de tolérance qui avait été adopté jusqu’ici pour les chèvres, desquelles il résulte du fait de l’indulgence des autorités une quantité prodigieuse de ces animaux destructeurs à la dent meurtrière et sans ménagement pour les bois, les vignes et les récoltes… et qu’un autre abus non moins vicieux de ceux qui négligent de leur mettre des clochettes au cou, et par cette inobservation, qu’il est facile aux pâtres d’éluder leur surveillance ».
La « quantité prodigieuse » de chèvres et de boucs tient au fait que le village de Puycelsi comptait en 1819 quelque 600 habitants, soit plus de 100 familles, la plupart pauvres, se nourrissant de lait et de fromages de chèvres très renommés et conservés dans des feuilles de châtaigniers selon la tradition qui nous en est restée. C’est dire l’importance vitale pour les habitants de Puicelcy de cette gent encornée qui, ne pouvant plus brouter aussi bien les ronces des taillis de Grésigne que les tendres pousses des alisiers ou autres espèces ligneuses chères aux forestiers, conduisit le maire à prendre une nouvelle ordonnance de police municipale en date du 13 mai 1820 pour éviter que ces animaux ne se vengent sur les vignes si précieuses aux Puicelciens, en précisant successivement dans son article 1 « que les particuliers qui ont des chèvres sont tenus de les confier au pâtre commun, sinon de les nourrir chez eux sans les laisser vaquer », dans son article 2 « que ces bestiaux ne pourront être conduits au pâturage qu’après leur avoir attaché une clochette au cou » et dans son article 3 « que ces clochettes seront d’une matière sonnante et devront avoir une circonférence de 15 centimètres ».
Et pour qu’il n’y ait pas de jaloux parmi les Grésignols, nous allons voir que la même disposition vexatoire fut imposée aux Pennols qui se virent eux, non seulement sanctionner pour leurs seuls boucs et chèvres, mais interdire l’accès de tout animal domestique en Grésigne.
La Commune de Penne déchue de tous ses droits de pacage
La Municipalité de Penne se crut-elle, de par sa position géographique au-delà de la Grésigne, hors de portée du pouvoir préfectoral albigeois ? Le fait est qu’elle mit plus de temps, semble-t-il, à réagir aux injonctions de « l’agence forestière », tel qu’on dénommait l’échelon de l’administration napoléonienne des Eaux-et-Forêts en Grésigne. Ce retard feint ou bien cet oubli volontaire du Conseil municipal de Penne pour faire valoir ses droits et titres en Grésigne, fut une raison suffisante à l’administration pour classer la réclamation de cette commune non recevable, en arguant du fait qu’elle fut exprimée hors des délais imposés par la Loi.
Nous avons retrouvé, en effet, une lettre (10) de l’Inspecteur des Eaux et Forêts de Castres adressée le 3 juin 1812 au Préfet du Tarn, le Baron Baude, signalant l’existence d’une législation établie sous le Consulat qui fut opposée à la demande de la commune de Penne, pour la déclarer « déchue irrévocablement de tous ses Droits d’usage en Grésigne ».
Cette déchéance irrévocable découlait bien des suites de la loi du 28 ventôse an 11 (19 mars 1803), loi que nous avons mentionnée ci-avant, précisant que les Communes et les particuliers étaient tenus dans les six mois de produire aux secrétariats des Préfectures les titres et les actes prouvant leurs droits d’usage forestiers et que, « passé ce délai, défense leur sera faite de continuer l’exercice de leurs droits à peine d’être poursuivis et punis comme délinquants ». A Penne et ailleurs, ce délai ne dut pas être respecté puisque une nouvelle Loi fut promulguée le 14 ventôse an 12 (5 mars 1804), quelques jours avant la publication du Code Civil le 21 mars suivant, pour accorder encore « un nouveau délai de 6 mois ».
Selon les dires de l’administration préfectorale, la réclamation du Maire de Penne, accompagnée des actes et titres justifiant les droits de pacage pour les habitants de sa commune, ne parvint pas pendant le nouveau délai supplémentaire accordé. Dès lors, le Préfet en tira partie pour prononcer la déchéance des droits d’usage de cette commune, selon ce que préconisait l’avis que lui donna l’Inspecteur des Eaux-et- Forêts de Castres dans sa lettre du 3 juin 1812. C’est-à-dire huit ans après, ce qui nous montre que l’administration française avait, dès cette époque, une bonne mémoire.
Mais l’affaire n’en resta pas là, car le Maire de Penne prétendit avoir adressé à l’Administration le 20 thermidor de l’an 11 (8 août 1803) la réclamation des droits profitables aux habitants de sa commune en matière de pacage, en précisant que ces droits étaient fondés sur le fait que la communauté de Penne payait jadis au Roi une « embosque » pour que les animaux de sa commune puissent entrer dans la forêt de Grésigne.
Par une nouvelle lettre adressée au Préfet du Tarn le 21 août 1813, l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres retourna cet argument du « paiement de l’embosque au Roi » à l’encontre des habitants de Penne, en affirmant que « leurs droits d’usage étaient gratuits » et que, par conséquent, « le droit d’embosque » auquel se référait leur Maire étant consenti à titre onéreux, il était donc la preuve contraire de la prétendue existence de droits de pacage que le Maire de Penne sollicitait pour sa commune ! Abus de juridisme de cette preuve tirée par les cheveux à partir des distinctions de vocabulaire, qui illustre la mauvaise foi de cet officier forestier .
Il convient de remarquer que la situation géographique des Pennols, vivant au nord de la forêt, les tenait éloignés du chef-lieu du département et renforçait ce caractère indépendant qu’on leur reconnaît, bien plus marqué chez eux que chez les Montmiralais situés au sud. Les manants de Penne ayant donc à leur avantage une situation excentrée, que les sombres frondaisons de la Grésigne protégeaient de la surveillance des gardes de la Grande Baraque et de l’attention de l’administration préfectorale albigeoise, firent donc la sourde oreille. Ils abandonnèrent dès lors toutes réclamations qu’ils jugèrent inutiles, préférant sûrement maintenir en « Forêt Impériale » leurs coutumes et usages par des voies délictuelles et illégales auxquelles ils n’avaient par ailleurs jamais renoncé, malgré les sanctions encourues depuis le passage de Froidour.
L’affaire des indemnités du Comte d’Huteau, Baron de Castelnau-de-Montmiral, en dédommagement de ses « droits de dépaissance »
A Castelnau-de-Montmiral, où les édiles commençaient à s’agiter dès 1807 pour que le territoire de la Grésigne leur soit transféré, on estima plus opportun de ne pas réclamer les privilèges de leurs habitants en forêt, laissant par contre le soin à l’un de leurs puissants ressortissants, le Comte d’Huteau, dont les ancêtres eurent en fief jusqu’à la Révolution la Baronnie dudit lieu, de se lancer à titre personnel dans un long procès contre les Domaines.
L’ancien Baron de Montmiral fit valoir en effet qu’il détenait de ses illustres prédécesseurs « les droits de dépaissance en Grésigne », en plus des droits seigneuriaux qu’il avait sur le territoire de la baronnie montmiralaise, y compris en forêt de Sivens où ses garde-chasses dressèrent jusqu’à la fin de l’Ancien Régime des procès-verbaux aux divers délinquants, « en leur faisant représenter le tort qu’ils avaient de chasser..» ou bien « de faire des fagots » ou encore « de couper des châtaigniers…» et plus encore « d’y laisser vaquer leurs cochons ». Autant de délits maintes fois sanctionnés « comme étant un cas très préjudiciable aux droits dudit Seigneur Baron de Montmiral »(11)… (au passage, remarquons que la petite forêt de Sivens d’une superficie de l’ordre de 600 hectares, ancienne forêt royale depuis Henri IV jusqu’au passage de Froidour à Puicelcy qui ne la visita pas, était devenue par la suite la propriété du Comte d’Huteau avant d’appartenir au Marquis de Solages qui l’acheta pour étayer ses mines à Carmaux puis vendue au Département du Tarn pour la somme de six millions de francs en 1970).
Une fontaine en Grésigne
Pour ce qui concerne la Grésigne, l’administration forestière ne voulut rien entendre a la revendication des privilèges, fondés en titre, du Comte d’Huteau qui fit appel à la Justice. Il arriva à faire reconnaître « par jugement du Tribunal de Première Instance de Gaillac en date du Premier février 1808 le maintien de ses droits de pacage et de glandée dans la Grésigne ». Reconnaissance qui fut rejetée ensuite par le Conseiller d’Etat chargé de suivre cette affaire concernant l’administration des Domaines et qui fit appel de ce jugement estimé abusif. Ainsi, « La Cour Royale de Toulouse », jugeant en appel le 24 juillet 1821, confirma le Comte d’Huteau dans ses revendications en le déclarant « créancier de l’Etat en échange de ses droits pour une indemnité de 28 922,74 francs »(12).
Voilà bien un jugement illustrant les vers de La Fontaine : « Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ». En effet, la date de ce jugement, très favorable au Comte d’Huteau titulaire de la Baronnie de Castelnau-de- Montmiral, est intervenu sous la Restauration en 1821, année où Louis XVIII nomme à la tête de son gouvernement le très réactionnaire toulousain Villèle. Ce qui peut expliquer l’obtention de cette indemnité relativement importante qui ne passa pas inaperçu aux Conseillers municipaux des communes riveraines de la Grésigne qui allaient réclamer leur dû à l’Etat, à leur tour, quelques années plus tard, mais en vain. Inégalité criante !
Le Comte de Puysségur, Sous-Préfet de Gaillac, désigna le géomètre Joseph Denis Juin (Maire de Puicelcy de 1815 à 1832) pour effectuer les plans de ces travaux de redressement de la Vère « dont dépend la prospérité du Pays », selon les termes d’une délibération du Conseil municipal de Puicelcy en date du 13 avril 1817, qui précise par ailleurs que « ce projet a été de tous temps l’objet des vœux les plus ardents des propriétaires riverains », mais que les meuniers de la Vère firent cependant échouer
La mention de création d’ateliers de charité dans les délibérations municipales de Puicelcy du 10 décembre 1853, du 12 mai 1854, du 11 novembre 1855, etc…,et la distribution gratuite de pain aux pauvres de la commune le 3 décembre 1852 « pour célébrer l’avènement au trône de Napoléon III , Empereur des Français » (Archives communales de Puycelsi, Registre de 1836 à 1856)
Dossier 5 P 17, Archives départementales du Tarn
La toise valait 1,949 mètre, la lieue de poste équivalait à 3 898 mètres et la grande lieue à 5 847 m. Le pied correspondait à 0,325 mètre (d’après la table des conversions d’Isidore Bousquet)
Celui de la Pierre du Lac, lieu où une bifurcation pouvait permettre de rejoindre Montauban par Monclar-de-Quercy (CD 110 actuel), aussi bien que Caussade par la vallée du Gouyre et Montricoux
Dossier 5 P 17, Archives départementales du Tarn
Créée en 1792, la gendarmerie de Puicelcy fut transférée à Vaour en 1815, puis fut installée de nouveau à Puicelcy en 1816 jusqu’en 1851 date de sa suppression définitive avec la perception (Cf. délibérations municipales de Puicelcy du 10 novembre 1850 et du 2 février 1851, Registre de 1838 à 1856, Archives communales).
Les Archives départementales du Tarn détiennent une carte de Grésigne datant du Premier Empire et proposant la division territoriale de la Grésigne en plusieurs parties, avec l’indication d’une portion de son territoire revenant à la commune de Sainte-Cécile du Cayrou qui revendiquait aussi une attribution partielle de la forêt…
Dossier 5 P 17, Archives départementales du Tarn (voir le rapport de l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres au Préfet du Tarn, daté du 26 novembre 1807, et sa lettre au Ministre des Finances, datée du 21 avril 1808)
Dossier 5 P 17, Archives départementales du Tarn
Dossier 1 J 1048, Archives départementales du Tarn (« Procès-verbaux commis entre 1740 et 1786 dans la Forêt de Sivens relevant du Seigneur Baron de Montmiral »)
Après l’épisode des Cent Jours, le vol de l’Aigle impérial se termine par le désastre de Waterloo et la forêt impériale de Grésigne retrouve son qualificatif de forêt royale avec l’arrivée de Louis XVIII, tandis que les communes des Pays grésignols alentour voient les nouveaux Maires, désignés par arrêté préfectoral, prendre leurs fonctions sous l’égide du nouveau pouvoir qui associe le « Trône et l’Autel « . Ces notables locaux, issus pour la plupart de la bourgeoisie foncière vivant autour de la Grésigne, enrichis par la vente des biens du clergé pendant la Révolution, furent aussi opportunistes que prompts à légitimer le retour de la Royauté qu’ils l’avaient été, quelques années plus tôt, pour accepter le sacre de Napoléon.
Comme l’indiquent les registres municipaux de l’époque, « leurs mains religieusement serrées », Maires et Conseillers municipaux prêtent alors le serment dont la teneur suit (1) « Je jure et promets à Dieu (écrit malicieusement « adieu » dans le registre de Puicelcy) de garder fidélité et reconnaissance au Roi, de n’avoir aucune intelligence, de n’assister à aucun conseil, de n’entretenir aucune ligne qui serait contraire à son autorité, et si dans le ressort de mes fonctions ou ailleurs, j’apprends qu’il se trame quelque chose, je le dirai au Roi ».
En matière de délation politique, le climat de suspicion et de dénonciation, entretenu par les Préfets de la Restauration à partir de 1816 dans nos pays grésignols, n’aura d’équivalent que celui du Second Empire. Bien que les Maires et Adjoints fassent, dès la prise de pouvoir par Napoléon III, « serment d’obéissance à la Constitution et de fidélité au Président », il faudra attendre les années 1853-1854 pour que certains des Conseils municipaux contestent auprès du Préfet « la participation financière de leur Commune au traitement d’un Commissaire de police politique, installé à Castelnau-de-Montmiral », prétextant « que les habitudes paisibles et les principes politiques de la population de leur commune ne sont pas susceptibles d’une surveillance particulière…»(2).
Un gendarme rural dans les années 1850
Si la population grésignole, encore très majoritairement illettrée, ne posait pas trop de problèmes comme opposition politique au régime de la monarchie restaurée, il n’en alla pas de même pour son comportement quotidien lorsque la crise alimentaire des années 1816-1817 se manifesta dans le pays, provoquant délinquances et violences sous de multiples aspects.
La Grésigne, en particulier, restera ainsi le lieu de toutes les tentations délictuelles sous forme de braconnages et de larcins de bois. La lutte pour la survie sera encore le lot des pauvres gens de nos villages grésignols lorsque disette et pénurie, après les épidémies de choléra et de rage autour de l’an 1835, recommenceront au cours des trois années 1847, 1848 et 1849. Protestant contre sa suppression, le Maire de Puicelcy justifiait alors indispensable la présence et le maintien dans sa commune d’une brigade de gendarmerie, par le fait que celle-ci sanctionna, au cours de ces trois années de misère, « plus de 60 délits forestiers »(3).
Une forêt entourée de misère et de précaritédans un environnement rural toujours isolé
Afin de soulager leurs administrés les plus pauvres privés de travail que l’on traitait, ici et là, de « fainéants » (déjà !), les autorités municipales des pays grésignols continuèrent à organiser sous la Restauration des « ateliers de charité dans le butd’occuper les bras oisifs » de leur commune pour réparer ou créer les chemins vicinaux, étant en cela « les collaborateurs de sa Majesté qui fait de la classe indigente l’objet de sa sollicitude ».
Pour l’entretien et l’amélioration de la voirie existante, les Conseils municipaux soumis à la pression et aux murmures des pauvres invitaient les propriétaires les plus aisés à payer leurs prestations en argent pour verser des salaires journaliers de misère servant à rémunérer les prestations vicinales en nature que les indigents effectuaient afin de pouvoir acheter le pain quotidien nécessaire à la survie de leur famille. A titre d’exemple, une délibération municipale de Puicelcy en date du 5 décembre 1816 réserve « entre les familles les plus riches parmi les 231 familles de la commune, 1 536 journées de travail dont le salaire global s’élève à 1 152,11 francs, à raison d’un salaire journalier de 75 centimes ». Ce maigre salaire fut même réduit à « 60 centimes par jour » sur décision prise par le Conseil municipal de Puicelcy le 20 octobre 1817. « Le prix du kilogramme de pain ayant été taxé à 33 centimes » par ordonnance du Maire de cette commune le 4 août 1815, une famille de 5 personnes ne pouvait donc s’offrir que 400 grammes de pain par personne au maximum pour survivre, le pain étant à cette époque l’aliment de base.
La pauvreté est alors si généralisée autour de la Grésigne que le 5 août de l’année suivante, dans le seul village de Puicelcy qui comptait alors 700 habitants, sur une population communale s’élevant à 2 250 habitants au total, il était décompté « 117 mendiants, dont 20 mendiants valides, 22 invalides et 75 enfants », lesquels, annonce froidement le Maire, « seront livrés à la charité publique et seront autorisés à continuer d’implorer la bienfaisance des âmes charitables étant donné l’impossibilité de la Commune à leur accorder des secours ».
A Penne, la proportion est la même puisque « les mauvaises récoltes de l’année 1817 acculent les pauvres gens encore une fois à la mendicité, et cette commune compte 25 mendiants invalides, 20 valides et 75 enfants qui vivent de charité »(4). Et cet état de disette alimentaire se prolongera jusqu’en 1823 suite aux gelées de 1820, aux tornades de grêle de 1821 et à la sècheresse de 1822.
Cette misère perdurera longtemps dans les pays grésignols. Les souvenirs oraux d’une personne âgée rapportaient en effet que, dans les années précédant la guerre de 1914, une dame de riche famille montmiralaise exigeait encore des enfants mendiant dans la rue un bout de pain, le récit de la prière du « notre père », dite à genoux sur le pas de sa porte, et qu’elle leur faisait même recommencer cette prière plusieurs fois en cas d’oubli ou d’erreur d’un seul mot ! La charité chrétienne des bourgeois de l’époque était un brin cruelle.
Dans la société rurale de ces temps faméliques et dans le contexte d’une misère importante où il s’agissait de contrôler la révolte qui grondait, les versements en argent des plus riches contribuables participaient au financement des prestations vicinales en nature effectuées par les plus pauvres, en complément des subsides du Département gérées alors par le Préfet et accordées en subventions aux Communes pour organiser des ateliers de charité. Ces ateliers aménageaient les premiers « chemins d’intérêt commun » reliant entre eux les villes et villages de notre région.
Les difficultés et les retards apportés au désenclavement routier des pays grésignols sous la Restauration (liaison Gaillac-Caussade)
Nos pays grésignols, pauvres et éloignés des centres urbains, accuseront un retard économique et social par rapport aux autres pays voisins, aux sols plus fertiles, du Bas-Quercy montalbanais et de la vallée du Tarn. Le choix des tracés routiers opposa souvent les villages entre eux et les Conseils municipaux contestaient les agents voyers chargés de les mettre en place. Villages et hameaux situés à la périphérie immédiate de la Grésigne resteront longtemps mal desservis par un réseau routier qui ne s’améliora que très lentement, par tronçons successifs pour la construction desquels les difficultés furent nombreuses. Nous verrons même, à ce sujet, naître des différents entre Départements voisins.
Sans parler de la situation isolée des villages grésignols telle que celui de Penne, enclavé dans les gorges de l’Aveyron jusqu’à la construction de la ligne de chemin de fer Lexos-Montauban, ou celui de Vaour, esseulé entre la Grésigne et les causses d’Anglars marqués par l’étendue désertique du Frau, on mit aussi plus de 30 ans, de 1826 à 1858, pour se mettre d’accord afin d’achever, à partir de Puicelcy, le tracé définitif de la liaison routière n°14 (actuel CD 964) entre Gaillac et Bruniquel. Cette route sera établie en définitive dans les gorges de la Vère après Larroque et non pas, comme le souhaitaient les Conseils municipaux de Puicelcy et de Larroque avec l’appui du Conseil général du Tarn-et-Garonne, dans la vallée du Gouyre à partir du carrefour de la Pierre du Lac, pour aboutir à Montauban par Monclar, s’opposant ainsi à la liaison de Gaillac à Bruniquel.
Montoulieu en hiver
Ces différends entre les Départements limitrophes du Tarn et du Tarn-et Garonne bloqueront l’avancement des travaux routiers et on changea plusieurs fois de projet sur le tracé de cette voie routière essentielle au désenclavement de la Grésigne dans sa partie sud et sud-ouest. Comme en fait foi une délibération de la Commune de Puicelcy datée du 10 mai 1831, « les travaux pour le Grand Chemin du Pont de la Lèbre à Bruniquel n’ont pas été entrepris ». Cinq ans plus tard, le 16 mars 1836, le Conseil municipal décidait que « la Contribution extraordinaire de 16 118 francs, votée depuis le 20 mai 1832, ne sera prélevée de 1837 à 1841 inclus que par quarts successifs et que si les travaux du Grand Chemin n° 14 du Pont de la Lèbre à la limite du Département de Tarn et Garonne suivent la même progression ». Cette condition, prudente et avisée, montre bien les difficultés qui existent au niveau du Département du Tarn pour faire avancer les travaux routiers. Ce qui explique les précautions prises par la Commune de Puicelcy, comme celle de Larroque, intéressées mais prudentes pour verser leur part de financement à la construction d’une route très attendue. Cette route les désenclaverait en longeant la Vère vers la gare de Bruniquel où convergeraient les charrois transportant les bois débardés de la Grésigne.
De fait, ces travaux routiers n’étaient pas encore entrepris à la fin de l’année 1841 puisque, dans sa délibération du 9 février 1842, le Conseil municipal de Puicelcy « supplie Monsieur le Préfet de ne pas différer la mise en adjudication des travaux de la Route Départementale n° 14 après Larroque jusqu’à Bruniquel…Route dont l’objet est la communication entre les pays de la Province du Quercy et du Languedoc…attendu que cette route est ouverte du Pont de la Lèbre jusqu’à Larroque, mais qu’il est dans l’intérêt de nos localités de parvenir à ce but pour les sortir de l’isolement et de l’oubli dans lesquels elles languissent depuis longtemps ».
Ce n’est, il faut le souligner, qu’au cours des années 1854 à 1856 où sévit l’une des dernières crises alimentaires qui frappera nos régions grésignoles, et lorsque va s’achever la construction de la voie ferrée Lexos-Montauban, que les moyens nécessaires à l’établissement de la route pouvant la rejoindre, seront dégagés. Sera en effet déterminante « la contribution de 24 000 francs versée par les Communes de Puicelcy et de Larroquepour la construction du Chemin de Grande Communication n° 14 dit de Saint-Paul-Cap-de-Joux à Puicelcy pour se diriger vers Montauban, route qui une fois tracée depuis le Pont de la Lèbre à Larroque fut ouverte , mais resta inachevée… pour rejoindre Bruniquel ».
Cette contribution décidée d’un commun accord le 11 août 1850 sera conditionnelle car soumise au succès des négociations confiées par l’envoi de deux délégués pour chacune des Communes de Larroque et de Puicelcy auprès du Conseil général du Tarn, étant bien précisé que cette délégation intercommunale avait pour mission l’obtention de la poursuite des travaux routiers du chemin n°14, sinon le remboursement de cette contribution.
De fait, les délégués de Puicelcy et de Larroque eurent gain de cause puisque cette route sera ouverte et achevée en totalité, en taillant ici et là dans les rochers des gorges de la basse vallée de la Vère, depuis Larroque jusqu’à la toute nouvelle gare de Bruniquel.
D’autre part, ainsi que le mentionnent ses délibérations, le Conseil municipal de Puicelcy (5) votait « un emprunt de 6 000 francs » lesquels, est-il précisé, ajoutés aux « 3 600 francs que le gouvernement a alloués dans sa sollicitude aux indigents » permettront de financer un atelier de charité pour « la construction d’une portion du chemin d’intérêt commun n° 48 de Grésigne à Monclar depuis Laval jusqu’au sommet de la Côte de Sire et vers la Pierre du Lac ». La réalisation de la route reliant Puicelcy à Monclar pour aller ensuite à Montauban sera ainsi menée de pair avec l’achèvement de la route Puicelcy-Bruniquel.
Ces nouvelles routes seront rendues praticables et aptes à la circulation de vrais charrois pour relier en particulier la Grésigne aux gares voisines de Bruniquel ou de Penne, soit par Fonbonne et le Pas de la Lignée, soit par la vallée de la Vère. A partir de la seconde moitié du 19ème siècle, la voie ferrée s’imposera et l’on cessera alors de faire flotter le bois de Grésigne sur l’Aveyron, de même que s’arrêtera le transport du merrain au port de Gaillac. Le débardage des bois depuis leur lieu de coupe en Grésigne restait difficile et nécessitera la création d’une bonne voirie forestière pour les porter aux routes menant aux gares de Bruniquel ou de Penne. Ce qui était la spécialité des charretiers des hameaux de Mespel et des Abriols, situés au nord-ouest de la forêt car les pays grésignols étaient les pays de nombreux muletiers. Ainsi la famille Soleil à Pont-Bourguet (lieu-dit entre Puycelsi et Larroque) avait 11 valets muletiers, nous rapporte Raymond Granier, qui empruntaient cette nouvelle route n°14 pour transporter le minerai de fer extrait sur le causse de la Janade à Puycelsi jusqu’aux deux haut-fourneaux des forges de Bruniquel, gros consommateurs de charbon de bois jusqu’à leur fermeture en 1879.
A l’est et au sud de la Grésigne, les gares plus éloignées de Cahuzac-sur-Vère ou de Gaillac, desservies par la ligne de chemin de fer Lexos-Toulouse mise en exploitation via Tessonnières en 1864 par la Compagnie d’Orléans, seront peu utilisées pour exporter les bois de Grésigne.
Traversant la Grésigne du sud vers le nord, la route de Gaillac à Bruniquel (actuel CD n° 87), commencée par Maillebois en 1770, nécessita des travaux s’échelonnant sur plusieurs décennies jusqu’en 1826 pour achever le tronçon entre le Pont de la Lèbre et le Pas de la Lignée, puis le tronçon jusqu’à Bruniquel. Cette route ne fut donc utile qu’une trentaine d’années pour rendre les bois de Grésigne flottables sur l’Aveyron, avant d’être utilisée pour desservir la gare de Bruniquel à partir de 1858.
Pour résumer l’histoire du désenclavement de la forêt de Grésigne, que Froidour jugeait indispensable et que Maillebois ne put résoudre, les bois de Grésigne furent exportés par voie fluviale à partir du port de Gaillac qui n’a pu être desservi de façon correcte qu’après la fin du Premier Empire à partir de Castelnau de Montmiral. La liaison de Puicelcy à Montmiral se faisant alors sur la rive gauche de la Vére à partir de La Capelle, où l’on pouvait emprunter aussi le chemin de Bozat pour se rendre à Gaillac. Puis, sous la Restauration, débute une période de transition où le flottage des bois sur l’Aveyron complète le transport fluvial sur le Tarn, tandis que sous le contrôle préfectoral, Départements et Communes se lanceront dans une collaboration financière difficile pour établir des projets routiers dont la réalisation ne sera que très partielle. Ce n’est qu’après 1850-1860, au cours du Second Empire, que la forêt de Grésigne et ses communes limitrophes seront désenclavées grâce à un maillage de routes nouvelles permettant la vidange des bois par les deux voies ferrées : celle de Lexos-Montauban dans la vallée de l’Aveyron et celle de Lexos-Toulouse dans la vallée du Cérou. La partie nord-est de la forêt pourra même être dès lors desservie et facilitée par l’aménagement de chemins forestiers permettant le débardage des bois par le Pas de Haute-Serre à partir de Vaour, vers les gares de Vindrac ou de Saint-Antonin. Mais c’est principalement pour la partie ouest de la forêt par le Pas du Sauze ou bien par le Pas de Mespel à partir de Puycelsi et pour la partie nord, par le Pas de la Lignée, que les bois de Grésigne seront livrés aux gares de Penne ou de Bruniquel. Complémentairement, les bois de la partie sud de la forêt seront acheminés, à partir de la Grande Baraque, par Castelnau-de-Montmiral jusqu’à la gare de Gaillac.
Signalons que le projet de deux chemins de fer à voie étroite, établis en vain au cours des années 1900-1905, l’une pour relier Bruniquel à Cahuzac-sur-Vère par la vallée de la Vère (dont l’échec rappelle celui du canal avorté entre 1748 et 1772) et l’autre, depuis la gare de Vindrac à Carmaux, auraient pu jouer un rôle important pour le désenclavement de la Grésigne à cette époque.
Autres handicaps des pays grésignols
A l’isolement des pays grésignols s’ajoute un environnement de relative pauvreté qui se prolonge au 19ème siècle au cours duquel persistent d’autres handicaps qui ont aggravé les conditions d’une vie précaire pour la plupart de leurs habitants. Au-delà d’un exode rural important, cette précarité explique leur attachement à des droits d’usage dans une forêt leur fournissant diverses ressources constituant un apport complémentaire vital pour la vie quotidienne, mais aussi pour l’activité agricole ou artisanale.
Conséquence d’une vie rurale autarcique, les maigres budgets annuels votés par les Conseils municipaux privèrent longtemps d’école les petites communes rurales autour de la Grésigne. Seuls les enfants des familles les plus privilégiées pouvant payer le régent, bénéficiaient d’une scolarisation. La loi Guizot du 28 juin 1833 provoqua la réticence des Maires pour prendre en charge la construction d’une école communale et plus encore, pour voter une imposition spéciale supplémentaire destinée à assurer la gratuité d’une scolarité de quelques enfants pauvres. Les classes sociales privilégiées de la Restauration, représentées par les gros propriétaires fonciers, considéraient même que l’instruction donnée aux pauvres en milieu rural était néfaste voire dangereuse et susceptible de répandre les idées révolutionnaires. Ce qui conduisait Eugénie de Guérin à écrire depuis son manoir d’Andillac non loin des taillis et des futaies de notre Grésigne « qu’il valait mieux un chapelet qu’un livre dans la poche du laboureur ». Quant aux Conseils municipaux de nos villages représentant un pouvoir oligarchique, ils estimaient, à l’instar de celui de Puicelcy « que les sacrifices que s’était imposée leur Commune pour faciliter l’instruction de huit élèves des classes indigentes étaient inutiles et sans résultat, car ils ne suivaient l’école que le moment pendant lequel leurs parents ne pouvaient les occuper ailleurs ». Prétexte hypocrite pour supprimer, le 10 mai 1833, l’imposition spéciale en faveur des instituteurs de ladite Commune pour qu’ils assurent la scolarisation gratuite de quelques enfants choisis parmi ceux des familles pauvres. Selon les statistiques présentées par Charles Portal dans l’annuaire administratif et économique du Tarn, « le nombre de jeunes gens illettrés pour le Canton de Castelnau-de-Montmiral était en moyenne de 76% pour la période 1827-1837 … et de 59% pour la période 1847-1857 ».
Le travail des enfants était généralisé et s’opposait à leur alphabétisation. Dès le plus jeune âge, les enfants, dont le taux de mortalité pouvait atteindre 50 % avant l’âge de 10 ans, participaient alors à de multiples occupations, en particulier au ramassage du bois mort en forêt et à la confection des fagots. Ces fagots servaient, outre aux besoins domestiques, aux chaufourniers pour la fabrication de la chaux avec des pierres calcaires dans des fours rustiques creusés à même le sol, aux boulangers pour la cuisson du pain, ainsi qu’aux nombreux tuiliers et briquetiers utilisant les argiles rouges déposées sur les versants de la Grésigne dominant la vallée de la Vère.
Pour terminer le tableau de cette misère rurale grésignole sous la Restauration, notons aussi les épidémies, celle du choléra en 1835 par exemple, et ces dysenteries estivales qui, aggravant les effets de la sous-alimentation et des mauvaises conditions d’hygiène, rendaient la vie encore plus précaire pour les plus pauvres qui subissaient de temps à autre également des épidémies de rage. Handicapés par l’isolement et la relative infertilité de leurs terres, la plupart des habitants des alentours de la forêt de Grésigne ont eu longtemps une vie dure et difficile.
De nombreux historiens de la ruralité en France ont vérifié l’hypothèse selon laquelle il y a une évidente corrélation entre la croissance de la population et l’augmentation des ressources alimentaires. Ainsi, pour les pays grésignols, la croissance démographique est liée aux époques de paix succédant aux périodes de guerres et de troubles engendrant disettes et épidémies. A la Guerre de Cent Ans qui avait ruiné notre région, succéda la prospérité du pastel depuis la fin du 15ème jusqu’au début du 16ème siècle qui nous conduisent à la première Réformation de la Grésigne en 1542 sous François Premier. Après un demi-siècle de guerres de religion, viendra ensuite le règne de Louis XIV à la fin duquel la misère populaire sera aggravée par le petit âge glaciaire de 1690 à 1709 suivi par une série d’épidémies de peste, causes d’une baisse importante de la population locale qui ne retrouvera son niveau normal qu’à la veille de la Révolution. Cette reprise de la démographie sera accompagnée par un défrichement intensif de terres de causses dégrevées de la taille par Louis XV, avant d’arriver à son apogée démographique qu’elle retrouvera au milieu du 19ème siècle.
Ainsi que le prouve, par exemple, le « Registre des Défrichements de la Communauté de Puicelcy entre1760 et 1788 », la mise en culture des maigres parcelles sur les causses avoisinant la Grésigne donnèrent lieu à l’entretien de ces champs enclos de murets de pierre côtoyant des « cayrous », tas de cailloux amoncelés provenant de l’épierrement d’un sol ingrat. Mais ces parcelles seront abandonnées au fur et à mesure que se produira l’exode agricole dès les années 1850.
Les surfaces estimées de la forêt de Grésigne par des méthodes d’arpentage approximatives
La première superficie indiquée pour la Grésigne remonte, avant la visitation de Froidour en 1666, à « 7 150 arpents de bois à la mesure ordinaire de Toulouse qui est de 576 perches composées de 14 pans carrés », surface de nouveau rectifiée et portée à « 7 882 arpents 75 perches » par l’arpentage effectué après la grande Réformation en 1676. Qu’est-ce à dire ? Si l’on prend pour base « un pan (ou empan)» de 0,228 mètre en vigueur dans la région toulousaine, chaque « perche de 14 pans carrés » correspond à 10, 089 mètre carré par excès, ce qui porterait « l’arpent de 576 perches » à 58 ares 11 centiares. Il en résulterait une surface de la Grésigne égale à 4 155 hectares en 1658 et à 4 580 hectares en 1676.
Selon le rapport des Eaux-et-Forêts de 1754 repris par une note de Charles Portal, un arpentage approximatif avait permis d’estimer la surface de la Grésigne à partir d’un rectangle où elle s’inscrivait tout entière, « rectangle mesurant 4 486 toises de longueur sur 3 228 toises de largeur égal à une superficie de 14 480 808 toises carrées, soit une superficie de 10 765 arpents sur la base de 1 344 toises carrées pour faire un arpent, mais comme il a été fait des emprunts pour faire le rectangle, il fallait réduire sa surface de 432 arpents pour obtenir une surface de la forêt égale à 10 233 arpents ». La toise correspondant à 1,949 mètre, il en découle que l’arpent (ci-avant défini par 1 344 toises carrées) vaudrait 51,0532 ares, et que les 10 233 arpents représenteraient donc une surface forestière approchée de 5 224 hectares. Peut-être s’agit-il là d’une superficie fantaisiste mais habilement surestimée pour augmenter la location annuelle de la Grésigne que le Roi avait fixée pour Maillebois « à perpétuité à deux mille cent setiers de bled sur le pied de 18 livres le setier pendant 40 années » ?
Autre question : malgré la construction du mur que Froidour avait fait réaliser en 1666 pour la protéger du grignotage progressif opéré par déboisements sur ses bordures, la forêt de Grésigne aurait-elle subi, lors de son inféodation à partir de 1770, des défrichements importants par la colonie de vosgiens déjà citée, installée dans les abords de la forêt pendant les 10 à 15 années que dura le contrat d’inféodation consenti par Louis XV au Comte de Maillebois ? Nous avons vu que ce dernier, lorsque son inféodation fut supprimée en 1779, obtint cependant, par décret du 28 février 1782 pour acquitter ses dettes, l’autorisation de « couper toute la Grésigne sauf à y laisser 750 arpents de haute futaie », entre autres défrichements, concession que le Conseil municipal de Puicelcy approuvait pour augmenter les terres cultivables de la commune mais que Maillebois, définitivement ruiné, n’aurait pu accomplir avant 1785 quand la forêt fut de nouveau placée sous l’autorité de la Maitrise de Villemur. Quoiqu’il en soit, une autre mention de la surface de la forêt, adoptant le système métrique pour la première fois, est celle de 4 080 hectares que nous avons déjà signalée dans un document fiscal d’imposition de la Grésigne pour l’an 9 (1801-1802) qui se rapproche des 4 155 hectares ci-avant mentionnés pour l’estimation de 1658.
Les Archives départementales du Tarn ont conservé le « procès-verbal de reconnaissance » établi le 25 janvier 1818 par un nouveau « Garde Général » prenant ses fonctions en Grésigne à la tête de cinq gardes forestiers nommément désignés. Ce procès-verbal nous présente un état descriptif sommaire de la forêt de la Grésigne, telle que la voient des hommes chargés de la parcourir de long en large pour la protéger des abus de toutes sortes, en marteler les arbres destinés à l’abattage, en contrôler les coupes…Bref ! Veiller à son bon entretien au début de la Restauration. Il nous indique aussi un ordre de grandeur arrondi à la centaine près pour situer la superficie de la Grésigne à « 9 000 arpents d’ordonnance, soit 4 500 hectares », selon une appréciation fondée sûrement sur la correction des rumeurs d’arpentages anciens portant la surface de la Grésigne à 10 033 arpents en 1747. Cette indication de la surface de la forêt de Grésigne en 1818 est faite en « arpent d’ordonnance », celui dénommé par Charles Portal « arpent forestier », équivalant à 51 ares 12 centiares (8), éliminant ainsi un autre type d’arpent plus petit dit « arpent de Paris » ne valant que 34,188 ares qui réduirait la surface de la forêt à 3 076,92 hectares.
Que signifient au demeurant toutes ces catégories d’arpents différents pour connaître l’évolution de la superficie de la Grésigne de 1658 à 1818 ? Les variations du nombre des arpents mesurés à diverses dates sont le résultat de méthodes d’arpentage fort approximatives effectuées avec peu de soin. En fait, baser nos calculs sur des variations liées à la dimension des arpents utilisés, arpents à géométrie variable selon qu’il s’agit d’arpents toulousains ou d’arpents parisiens, d’arpents forestiers, d’arpents d’ordonnance (ou autres encore !) aboutit à des résultats fort différents, compris entre 4 080 et 5 224 hectares.
Ces mesures seront plus précises cinq ans après le nouveau « plan d’aménagement de la Grésigne » résultant de l’Ordonnance du Roi Louis XVIII en date du 17 décembre 1823, en indiquant une surface fiable de 3 354 ha 56 a 89 ca. Cette dernière superficie mesurée en hectares est une référence sûre et elle se rapproche de celle de la forêt contemporaine qui était affichée à 3 389 hectares en 1970, puis à 3 527 hectares en I983 après les derniers achats consécutifs effectués par les Domaines à la famille de Tholosany dans les communes de Puycelsi (aux lieux-dits « la Vène » et « les Grèzes ») et de Larroque (au lieu-dit « les Gasques »).
Au cours de cette période de 165 ans (entre 1658 et 1823), la haute futaie de la forêt de Grésigne a donné lieu à des coupes atteignant près de 25% de sa surface totale, ce qui correspond par ailleurs dans des proportions semblables aux déboisements importants constatés pour les bois communaux de Penne qui passèrent de 200 hectares en 1668 à 145 hectares en 1824. Ces déboisements ont été observés également pour les bois communaux de Vaour qui passèrent au cours de la même période de 250 à 212 hectares (9) ou bien encore, à la diminution constatée des bois domaniaux dans le département du Tarn, passant de 12 772 hectares en 1802 à 8 205 hectares en 1832 (10).
N’est-il pas non moins étonnant que divers auteurs affirment que les surfaces boisées de la forêt de Grésigne à l’époque gallo-romaine s’étendaient plus ou moins jusqu’aux portes de Cestayrols (11) où l’on a découvert la présence de constructions appartenant à une villa dont les habitants utilisaient les essences arbustives présentes actuellement en Grésigne, et dont ils mangeaient aussi cerfs et sangliers. Ainsi, la surface de la Grésigne, compte tenu des étendues boisées attenantes qui ont pu y être englobées, a pu avoir aussi des limites plus ou moins fluctuantes. L’étendue géographique boisée du massif grésignol et la propriété juridique de la forêt de Grésigne, n’ont pas toujours été forcément identifiées et distinguées très clairement pendant les époques anciennes du Moyen Age où les notions de titres de propriété ou d’usage pouvaient prêter à confusion.
Les difficultés de la gestion forestière en forêt de Grésigne au début du 19ème siècle (procès-verbal de reconnaissance de 1818)
En 1818, « le procès-verbal de reconnaissance », rédigé par un responsable forestier venant de prendre ses fonctions à la Grande Baraque, mentionne une forêt bien entretenue, bien surveillée, « où l’on n’aperçoit plus aucun délit ni abus répréhensible ». Cependant, en matière d’exploitation, le diagnostic reste le même qu’au temps de Froidour ! On n’y vend encore que « 4 parcelles de 9 hectares », soit « 36 hectares de coupes à 160 ou 180 francs l’hectare ». Ce qui ne représente que de faibles ressources plafonnant autour de 70 000 francs par an pour toute la Grésigne. Et le nouveau Garde général nous en fournit l’explication en ajoutant les remarques suivantes : « Même sila Marine et l’Artillerie ont le droit de s’y pourvoir, étant donné les difficultés pour rendre le bois flottable (à partir de Bruniquel via l’Aveyron, ou bien de Gaillac via le Tarn), les entrepreneurs, pour parer à cette perte, ne donnent jamais la juste valeur des coupes et le Gouvernement doit en diminuer le prix de vente ».
Aussi, vu la difficulté de débarder des grumes de longues dimensions par des chemins « vieux comme le déluge » et quasi-impraticables pour les charrettes qui s’y embourbent souvent jusqu’au moyeu des roues, ce même rapport précise qu’en 1818 « tous les bois des coupes sedébitent en merrain et les rebuts se charbonnent….», attendu par ailleurs « qu’il existe trois usines ou verreries entourant la forêt, dont deux appartenant à de Suère ont cessé leur travail depuis deux ans, et que la troisième est une superbe usine en fer appartenant à la famille de Robert qui continue à s’approvisionner en forêt ». Il en résulte une gestion forestière peu dynamique, desservant en grande partie les besoins locaux en merrain et charbon de bois.
Pour compenser l’insuffisance des revenus de la forêt de Grésigne, le Garde général nouvellement installé à la Grande Baraque en 1818 n’hésite pas à préconiser à ses chefs hiérarchiques « d’indemniser rapidement le Comte d’Huteau, Baron de Montmiral, pour s’affranchir des droits de dépaissance qu’il prétend avoir en forêt », afin que « la Grésigne puisse donner un revenu supplémentaire annuel de 10 à 12 000 francs en permettant la dépaissance de 2 000 bêtes à cornes au tarif de 6 francs l’une ». Et ce, sans aucun souci des dégâts que pourrait entraîner une telle proposition. Mais elle témoigne de l’importance du cheptel vif bovin et les besoins de l’élevage de ces animaux de trait dans l’économie rurale des pays grésignols, soumis fréquemment aux cycles de la sècheresse estivale et qui ne connaît pas encore les bienfaits de la luzerne. Ainsi, le nouveau « Garde général de la Grande Baraque », dans son « procès-verbal de reconnaissance », souligne l’aide que pourrait apporter encore en 1818 une forêt-pâturage très utile à un territoire agricole périphérique peu fertile, cultivé par une population nombreuse et difficile à nourrir où, selon son rapport, l’on compte dans les communes limitrophes « Montmiral avec 450 feux, Penne avec 340 feux, Puicelcy avec 360 feux, Vaour avec 110 feux, Saint-Beauzile avec 110 feux, Le Cayrou avec 88 feux » (soit 6 500 à 7 000 habitants au total si l’on compte 4 à 5 personnes par feu). Mais nous précise-t-il « toute cette populationest sans industrie si ce n’est le village de Penne où on fabrique des cordages et les autres sont tous agricoles ».
A la fin du Premier Empire, la forêt grésignole semble donc avoir été remise en état car bien surveillée et mieux entretenue, débarrassée des manants mais aussi des petits paysans et artisans à qui on avait retiré tous privilèges. C’est cependant une forêt toujours enclavée où la vente de 36 hectares de coupes par an en vue de la production de merrain et de charbon de bois est de faible rapport et où les puissants du jour tiennent encore droit de dépaissance et droit de chasse.
En 1818, la Grésigne, sur le pourtour de laquelle viennent de se fermer deux verreries sur les trois qui fonctionnaient encore deux ans auparavant dont celle du Sauze et de Littré à Puicelcy, vit au rythme du travail des merrandiers (12) et des charbonniers, sous le contrôle des cinq gardes forestiers qui limitent désormais aux populations locales riveraines l’exercice de leurs droits d’usage au seul ramassage du bois-mort. Une tolérance qui allait être de nouveau remise en question dix ans plus tard par le Code Forestier de 1827.
Maison forestière
Le 19ème siècle, âge d’or de la vènerie en Grésigne
En 1818, le nouveau Garde général s’exprime avec moins de zèle pour tirer parti des ressources cynégétiques de la forêt, en notant seulement dans son procès-verbal « on ne voit plus en Grésigne ni loups, ni renards. La chasse est donnée à Monsieur d’Ouvrier, seigneur de Bruniquel, capitaine de louvèterie, qui vient mettre régulièrement aux abois le sanglier dont sa formidable meute a trouvé la quête ». Curieusement, il ne vient pas à l’idée de cet agent forestier que la chasse pourrait apporter des revenus supplémentaires à la gestion de la forêt.
La forêt de Grésigne, renommée pour ses chevreuils, donnait lieu sous l’Ancien Régime à une chasse à courre réservée aux grands équipages de hauts personnages tels ceux du Duc D’Arpajon que cite Trémoliéres dans son livre sur « L’Art de la chasse » publié en 1724. Ce sera ensuite, de 1800 à 1912, l’âge d’or de la vènerie en Grésigne avec les équipages « d’Hypolite de Solages qui chasseront le loup en Grésigne en 1800 avec 20 gascons saintongeois », suivis par les équipages non moins prestigieux de ses successeurs de Malartic, de Puysségur et autres qui loueront la forêt de 1835 à 1890 par l’intermédiaire de « la Société de chasse de la Grésigne », à laquelle succèdera « le Rallye de Grésigne » présidé par Charlet de Rieu habitant à Fonbonne et dont le chenil était à Hauteserre jusqu’en 1912 où l’on commencera à tirer les sangliers. Arrêtée en Grésigne depuis la Guerre 1914-1918, c’est en 1979, bien après la Seconde Guerre, que le « Rally Malamort » deviendra adjudicataire de la chasse à courre en Grésigne permettant à divers équipages de forcer cerfs et chevreuils dont la taille et le poids seront améliorés par croisement avec ceux de la forêt de Fontainebleau. Le laisser-courre du lièvre ou du renard y sera également pratiqué par divers équipages spécialisés avec des chiens Bleu de Gascogne.
Cerfs et chevreuils se sont largement disséminés hors de Grésigne et sont aujourd’hui chassés à tir, en fonction du nombre de bracelets annuels vendus aux sociétés de chasse alentour de la forêt. A titre d’exemple, la société de chasse de Penne bénéficiait, au cours de saisons annuelles récentes, de bracelets correspondant à 40 têtes de cerfs à 80 € l’une et 60 à 70 bracelets de chevreuils à 19 € chacun.
En ce qui concerne les sangliers, les périodes de quasi-disparition ont alterné de tous temps avec des périodes de prolifération au cours desquelles la forêt de Grésigne sert de refuge à ces « bêtes noires » considérées alors comme nuisibles. Dans son livre « Totes à l’espera (Tous à l’affût) », Daniel Loddo indique par exemple qu’en 1702 : « le Seigneur-Evèque du Diocèse d’Albi écrit à l’Intendant Royal de Montpellier, Monseigneur de Lamoignon de Baville, pour lui demander de permettre à tous les habitants de Lisle, Gaillac, Montmiral et autres lieux circonvoisins de la forêt royale de la Grésigne…/… se plaignant des dégâts considérables aux fruits de leurs terres, à ne pouvoir faire de récoltes pour payer les tailles et charges de leurs biens… /… de pouvoir tirer pendant toute l’année les sangliers sur leurs terres hors de ladite forêt ».
Plus récemment, au cours des années 1980-1990,il sera procédé à des lâchers de sangliers provenant de croisements avec des porcs d’élevage. Les hybrides ainsi obtenus avec des cuisses plus arrondies, un dos plus large et un groin moins prononcé que les vrais sangliers de jadis, se reproduisent à profusion en Grésigne et dans les communes périphériques devenant aujourd’hui de vrais nuisibles exigeant des ouvertures de chasse de plus en plus précoces.
Le nouvel aménagement de la forêt de Grésigne en 1823 : un tiers en taillis et deux tiers en futaie
Dès 1823, une Ordonnance royale datée du 17 décembre prescrivit un nouveau Plan d’Aménagement Forestier en Grésigne. Cette Ordonnance précède donc la création de l’Ecole Nationale des Eaux-et-Forêts en 1824 qui va développer sur le terrain des forêts royales les premiers pas balbutiants d’une sylviculture rationnelle. Cette Ecole témoigne ainsi de la transition d’une forêt-cueillette naturelle à une forêt de plus en plus organisée afin de favoriser la croissance des bois correspondants aux besoins de l’époque. Ce fut le Secrétaire d’Etat aux Finances de Louis XVIII, le Toulousain Villèle, qui signa ce nouveau Plan d’Aménagement concernant les « 3 354 hectares 56 ares 59 centiaresformant l’étendue totale de la forêt de la Grésigne qui sera réformée et réglée ainsi qu’il suit : 2 400 ha 36 a 05 ca seront aménagés en futaie, avec la révolution de 80 ans », étant stipulé que « la futaie serait répartie en 2 parties, divisée chacune en 80 coupes…954 ha 20 a 54 ca seront réservés aux taillis », étant précisé que « le taillis serait aménagé en 3 parties, comprenant chacune 16 coupes ».
Cette répartition était conçue « de manière qu’il y ait 5 coupes à exploiter annuellement dans cette forêt », dont le parcellement s’élevait à un total de 208 tènements (contre 166 actuellement). Ces nouvelles dispositions remplacèrent les « 4 coupes de 9 hectares l’une », égales à 36 hectares au total mises en vente annuellement jusque-là en Grésigne, superficie toujours conservée mais répartie dorénavant « dans la futaie à 2 coupes de 15 hectares chacune environ, soit 30 hectares » et « dans le taillis à 3 coupes de 2 hectares chacune environ , soit 6 hectares ». Les coupes définitives pour le chêne exige un cycle de 150 ans et pour le taillis un cycle de 15 à 25 ans selon la qualité du sol.
Les cycles de croissance forestière déterminés par ces cinq coupes peuvent nous apparaître aujourd’hui excessivement réduits mais ils correspondaient en 1823 à des besoins spécifiques de la consommation locale en bois dans cette première moitié du 19ème siècle ; besoins en bois orientés surtout vers la tonnellerie (merrain) et le tournage pour l’artisanat local (fuseaux pour le tissage), vers les hauts-fourneaux pour la production de fer dans les forges de Bruniquel et vers les fours utiles à la fabrication du verre à Hauteserre, enfin vers le bois de chauffage et la production de charbon de bois destinés aux utilisations domestiques des ménages (cuisine préparée dans l’âtre ou dans les fours-potagers, fabrication du pain au four banal, chauffage des habitations).
Les proportions de surfaces réservées à des parcelles distinctes affectées à la futaie ou au taillis, sont sensiblement les mêmes que celles qui existaient au temps de Froidour. Mais les taillis, fournissant surtout des bois de chauffe à partir des coupes d’éclaircie, iront en diminuant et leur surface ne représentera plus que le tiers de la forêt, car le charbon de terre extrait des mines de Carmaux par le Marquis de Solages commence à être distribué dans les principales villes de la région et concurrencera alors de plus en plus le charbon de bois obtenu en Grésigne.
D’autre part, il semble que les conseils, prescrits en 1818 par le Garde général pour développer le pacage des bovins en Grésigne dans son Procès-verbal de reconnaissance, n’aient pas été suivis par une administration forestière plutôt soucieuse de mettre un terme aux inconvénients et aux méfaits d’une forêt-pâturage qui, selon Rossignol, avait même été le lieu d’une transhumance d’animaux provenant du Bas-Quercy au cours des siècles précédents (11).
Nouvelles opérations de délimitation de la forêt de Grésigne en 1825
Edictées par les Instructions du 17 juillet 1824 qui devançaient les dispositions qui seront publiées dans le nouveau Code Forestier en 1827, les opérations de délimitation de la forêt de Grésigne vont confirmer les limites de la forêt avec celles des communes limitrophes, limites déjà dressées pour celles-ci à l’occasion de l’établissement des récents cadastres napoléoniens (12). lesquels demeurent toujours consultables dans nos secrétariats de mairie où ils sont pour la plupart conservés après avoir été restaurés.
Ce sera « Jean-Baptiste de Berbigié, arpenteur forestier à Bruniquel (Tarn-et-Garonne) » qui verra le 31 mars 1825 son offre de services de géomètre et celle de son personnel acceptée par l’administration forestière, pour effectuer les travaux suivants : « Confection du Plan de l’aménagement de la Grésigne (2 francs par hectare), mise en place des bornes du périmètre et de l’intérieur (1 franc par hectare), pour le tracé des fossés extérieurs par 100 mètres (1 franc), pour le tracé des routes et layons (50 francs par hectare) ».
Les Archives départementales du Tarn ont conservé de ce travail d’arpentage réalisé en 1825 les renseignements suivants (13) concernant les caractéristiques du périmètre de la forêt :
Commune
Longueur en mètres
Murs
Fossés creusés
Falaises
Passages (ou pas)
Nombre de Pas
Penne
5 489,00
5 141,00
122,60
225,60
15
Vaour
1 460,40
624,70
790,00
35,50
5
Saint-Beauzile
3 601,90
2 201,00
1 075,00
279,50
51,90
5
Sainte-Cécile
3 659,30
220,00
3 404,50
34,20
4
Montmiral
2 672,40
0,00
2 652,50
20,90
3
Puicelcy
4 991,60
15,00
4 906,00
70,50
8
Larroque
5 720,10
54,00
5 553,00
42,50
5
Total
27 594,70
8 255,70
18 503,60
279,50
481,10
45
Remarquons que le nombre total de passages d’entrées en Grésigne s’élevait à 45 « Pas » que nous avons retrouvés, pour la plupart, sur une carte ancienne de la forêt. En tournant autour de la Grésigne dans le sens des aiguilles d’une montre, on trouve les principaux Pas suivants :
commune de Larroque : Pas del Riou, Pas de Mespel, Pas de Layrolles
commune de Puycelsi : Pas de las Fargues, Pas de la Favette, Pas de la Maison Forestière du Sauze, Pas de Cordes Haut, Pas de Cordes Bas, Pas del Loup, Pas du Roc du Cerf, Pas de Littré
commune de Castelnau de Montmiral : Pas de la Clède, Pas de la Maison Forestière de Castelnau, Pas de Bousquet
commune de Sainte-Cécile-du-Cayrou : Pas de Bondes Bas, Pas de Bondes Haut, Pas de Rieutord, Pas de Vigoural, Pas des Bautes
commune de Saint-Beauzile : Pas del Grézou, Pas de Caillaret, Pas de la Maison Forestière de la Doucène, Pas de Pontraute Haut et Bas
commune de Vaour : Pas Aimès, Pas des Bavres, Pas de Haute Serre
commune de Penne : Pas de l’Esquié, Pas de Fount Blanque, Pas de Caylivié, Pas de Fontbonne, Pas de la Maison Forestière de la Lignée, Pas de la Pommarède, Pas de las Borios, Pas de la Fount des Azes, Pas de Barri, Pas de Bray, Pas de la Maison Forestière de Périlhac, Pas des Alluiets.
Ces nombreux « Pas » (contraction occitane de passage), jalonnant les 27,594 kilomètres de son périmètre, sont pour la plupart abandonnés aujourd’hui et cinq, parmi les plus usités, étaient marqués par l’implantation de maisons forestières en bordure de Grésigne servant de domicile aux gardes des Eaux-et-Forêts. Ils témoignent alors de l’intensité des échanges entre la forêt et les populations des communautés limitrophes.
Adjudications, surenchères à la chandelle et conflits entre acheteurs
Il est traditionnel de dire que les exploitants forestiers, pour la plupart, assuraient leur ascension sociale à partir du métier de charbonnier, métier associant la fabrication du charbon de bois à sa vente au porte-à-porte dans les villes voisines par des vendeurs aussi rusés et chicaniers en affaire que pouvaient l’être les maquignons, mais surtout renommés bons vivants. Les chevaux qu’ils utilisaient dans leurs tournées lointaines (jusqu’à Cahors, Agen, ou Toulouse) ne s’arrêtaient automatiquement que dans les meilleures auberges !
Depuis les instructions de Froidour, l’administration forestière a toujours apporté les plus grands soins à l’organisation de ses ventes de bois non plus sur pied mais par parcelles. Ces ventes étaient accompagnées d’un cahier de charges précis et pointilleux quant aux droits et obligations des adjudicataires pour effectuer et enlever les bois vendus aux enchères les plus disantes. Déjà, Louis de Froidour, dans son traité de 1658, avait défini les procédures les plus sévères et les plus exigeantes pour améliorer le rendement des adjudications et leur mise en œuvre. Mais il en résultait quelques fois des passe-droits et des procès. C’est ainsi que les acheteurs éliminés pour des offres non retenues, trouvaient le moyen de faire annuler les décisions prises en faveur de leur concurrent déclaré adjudicataire. A titre d’exemple, c’est ce qui se produisit en 1830, entre trois concurrents de taille.
Sous-bois
Le 15 octobre, « le Sieur de Robert, Verrier de son état à Hauteserre » se porte acquéreur de la coupe d’un taillis en Grésigne aux « enchères simples » pour la somme de 10 295 francs. Le lendemain, 16 octobre, « le Sieur Antoine Delaye, Directeur des Forges de Bruniquel » offrait pour cette même coupe un cinquième de plus, soit 2 059 francs, portant le prix d’achat de la coupe à 12 354 francs. Le surlendemain 19 octobre, le « Sieur Bousquet de Montmiral » surenchérissait à son tour en s’engageant à payer un cinquième de plus et ainsi de suite, jusqu’à ce que les offres concurrentes des Sieurs Delaye et Bousquet aboutissent à faire monter le prix de la coupe si convoitée à 17 295, 60 Francs, somme à laquelle elle fut adjugée en dernier lieu au Sieur Bousquet lequel ne respecta pas cependant, pour sa dernière offre d’achat, la clause d’une augmentation du prix des 20% requis…
Mal en prit à l’administration pour sa décision illégale d’attribution de la coupe si disputée, car le Sieur Delaye porta plainte auprès du Conseil de la Préfecture du Tarn, faisant valoir que le Sieur Bousquet n’avait pas respecté les règles et contraintes de la procédure d’adjudication.
L’affaire s’envenima et fut portée ensuite en haut lieu. En effet, par lettre en date du 15 juin 1832, le Ministre des Finances approuvait la position également adoptée le 28 mai 1831 par la Direction des régies et la Direction des forêts auquel le Préfet du Tarn avait renvoyé l’affaire. Le plaignant Delaye obtint satisfaction en vertu des dispositions « précisant que les simples enchères ne peuvent être faites que par les personnes qui auront offert avant l’heure de midi du surlendemain de l’adjudication une surenchère qui ne pourra être moindre au cinquième de cette adjudication », et le Sieur Bousquet de Montmiral dut donc céder la coupe du taillis à son concurrent des forges de Bruniquel.
Ainsi que nous en rendent compte les procès-verbaux ratifiant les adjudications de cette époque (14), l’administration forestière savait aussi parfaitement tirer parti de la concurrence des acheteurs de bois en organisant les ventes des coupes de la forêt de Grésigne « à la bougie », après une large publicité faite par voie d’affiches. Ainsi l’exemple de l’une de ces ventes, haute en couleurs, où le Sieur Bousquet prit sa revanche à Gaillac le 23 mai 1834. Il y avait cette année-là, offert au plus-disant, « une bande de taillis de 8 574 mètres de long sur 6 mètres de large, en 2 lots », adjudication organisée en lots permettant la construction d’un chemin forestier.
Pour le premier lot d’une longueur de 2 798 mètres, le Sieur Joseph Calvet du Cayrou avait présenté une offre dûment signée de 870 francs, à partir de laquelle la première chandelle brûla et s’éteignit sans aucune offre nouvelle. Il en fut de même pour la seconde bougie. Ce ne fut qu’au troisième feu que se manifestèrent les offres successives de deux nouveaux acheteurs, celle du Sieur Jacques Canitrot pour 910 francs puis celle de Charles Moreau, directeur des forges de Bruniquel, pour 930 francs, enchère la plus élevée qui rendit ce dernier adjudicataire après que, de nouveau, trois nouvelles chandelles ne fussent consumées sans autre surenchérisseur.
Quant au second lot d’une longueur de 5 776 mètres, les premier et second feux ne firent pas l’objet d’une offre meilleure que celle exprimée au préalable par écrit s’élevant à 1 600 francs sur laquelle, au troisième feu, le Sieur Moreau monta le prix à 1 620 francs. Ce fut au cours de la seconde série des trois bougies que les Sieurs Bousquet et Moreau se lancèrent dans un duel serré et réciproque où furent annoncées, coup sur coup, les enchères de 1 640, 1 660, 1 680, 1 720 francs, cette dernière permettant au Sieur Bousquet de prendre définitivement le dessus sur le représentant des forges de Bruniquel et de le conserver au cours des trois derniers feux de la troisième série de chandelles, après lesquels Bousquet fut cette fois déclaré adjudicataire sans aucun recours possible.
Ainsi se réglaient les comptes entre acheteurs concurrents des bois de Grésigne, sous la Restauration il y a quelque 170 ans. Cela continue de nos jours où certaines séances d’adjudication peuvent donner lieu à de cordiales mais secrètes ententes fomentées au cours de repas bien arrosés entre exploitants forestiers locaux. On peut assister au contraire à une concurrence sauvages lorsque les offres émises par les exploitants forestiers extérieurs, venant des Pyrénées ariégeoises ou du Cantal, viennent surenchérir les prix des entrepreneurs locaux depuis que les voies et moyens de transport se sont améliorés.
La savante et très touffue règlementation présidant aux marchés publics n’a jamais pu empêcher en effet, entre forestiers, des pratiques proches de celles des maquignons où intelligence et finesse président à des négociations serrées, pouvant relever de la rouerie et d’ententes frauduleuses qui permettant de partager les coupes pour éviter de faire monter les prix. L’administration des Eaux-et-Forêts, remplacée par l’ONF (Office National des Forêts) depuis 1956, procède à l’attribution des coupes aux enchères descendantes sur la base d’un prix de départ dont le montant initial est établi à un niveau suffisamment élevé pour supporter des offres d’achat de plus en plus faibles, lesquelles peuvent provoquer le retrait de la vente de la coupe mise aux enchères.
Une économie forestière liée aux activités d’une vie rurale autarcique
Pendant la Restauration où séviront les gouvernements de Louis XVIII et de Charles X, de 1815 à 1830, puis de Louis-Philippe pendant la Monarchie de Juillet, de 1830 à 1848, le mode de scrutin censitaire confiera aux notables ruraux des Communes situées autour de la Grésigne le soin d’exercer un pouvoir municipal oligarchique. Cependant, ce dernier redoutait les violences d’une population affamée par la disette, appréciant en contrepartie que la forêt royale reste fréquentée par une population locale nombreuse et très attachée à l’exercice de ses droits d’usage coutumiers.
Avec le maintien de la coutume consistant à bénéficier gratuitement des pacages dans les biens communaux (appelés « coudercs ») et les chaumes soumis traditionnellement à la vaine pâture, l’usage de la glandée et du pacage estival des animaux en Grésigne, autant que de prendre en forêt du « bois-mort gisant à terre et du mort-bois pendant », persistèrent pendant cette première moitié du 19ème siècle. De nombreux Grésignols se rendaient donc régulièrement en forêt, et ce qu’ils pouvaient en retirer n’était pas négligeable pour les familles pauvres constituant la majorité des habitants, tant pour l’approvisionnement en bois de chauffage de la maisonnée que pour l’entretien de la chèvre et du mulet ou encore pour l’engraissement du cochon traditionnellement tué en décembre ou janvier.
Le retour de la « Forêt Nationale » sous la Révolution à la « Forêt Royale de Grésigne » au cours de la Restauration prolongera, pour les habitants des communes riveraines, le genre de vie d’un Ancien Régime qui n’en finit pas de mourir. Dans la société rurale des communes grésignoles, les bourgeois locaux et les nouveaux notables, sont tous prompts à s’adapter aux caprices de l’Histoire, en remplaçant les nobles et en s’alliant avec l’Eglise pour exploiter à bon marché une main-d’œuvre de brassiers besogneux, régentés dans nos campagnes par un ordre moral des plus réactionnaires que font régner ensemble « l’alliance du trône et de l’autel ».
Les Maires et leurs conseils municipaux avaient intérêt à ce que soient maintenus les droits d’usage en Grésigne au bénéfice de la population de leur commune, population en majorité pauvre, souffrant de faim à la suite de phénomènes atmosphériques détruisant les récoltes, levant facilement l’étendard de la révolte lors de soudures difficiles. En ces temps de famines, les Municipalités locales organisaient des ateliers de charité aussi bien que des distributions gratuites de pain à l’occasion des fêtes religieuses ou des grands évènements, sans se défaire d’une attitude de menace et de répression pour se faire craindre. C’est dans ce contexte social difficile que va se renouveler une vague de procès entre les Communes riveraines de la forêt et l’État après la publication en 1827 du Code Forestier qui faisait suite au nouveau Plan d’Aménagement de la Grésigne arrêté par l’Ordonnance royale du 17 décembre 1823.
Jusqu’en 1840-1850, décennie où se développe la révolution industrielle avec les premières machines à vapeur, et où commence l’exode irréversible vers les villes d’une surpopulation rurale en forte croissance depuis plus d’un siècle, la population se trouve sous-alimentée par des ressources locales insuffisantes, parmi lesquelles la culture essentielle du blé n’obtient que de faibles rendements dans des terres peu fertiles. La forêt de Grésigne va rester encore un espace juridique protégé en même temps qu’un territoire vital pour les gens du bois.
Un petit peuple d’artisans ruraux tels que charpentiers (« fustiés »), menuisiers, charrons, « merrandiés » et tonneliers, sabotiers, tourneurs (« roubinetayres et fusayres »), « jouatiés » fabriquant des jougs, « arçonniés » fabriquant des arçons constituant la structure en bois des selles) continuent à utiliser diverses essences de bois de Grésigne adaptées à leur fabrication (chêne, charme, châtaignier, hêtre, alisier merisier, cormier, buis …) dans les modestes ateliers donnant sur les cours et les ruelles alors bruyantes de nos villages. Ils façonnent de multiples objets tels que fuseaux pour le tissage de la laine, manches d’outils, fouets, piquets et clôtures… Avec la pierre que l’on extrait des nombreuses carrières sur les causses voisins pour construire les murs des divers bâtiments, on fabrique des éviers et autres bassins, des meules et des rouleaux, on aménage des routes et chemins. Ainsi la Grésigne participe à développer les multiples usages des matériaux d’une civilisation rurale où polyculture et autosubsistance sont de règle pour survivre.
Habiles manufacturiers utilisant la pierre et le bois, ces brassiers ou journaliers sont des petits propriétaires fonciers qui peuplent nos petits pays grésignols, cultivant leurs lopins de vignes et leurs jardins dans les terrasses aménagées par des murets en pierre sèche sur les pentes entourant les vieux villages perchés et les hameaux. Ils se louent lors des grands travaux agricoles saisonniers pour les semis, la fenaison et la moisson. Ce sont aussi, à l’occasion, des bûcherons, charbonniers, scieurs de long, casseurs de cailloux ou ouvriers-maçons, et certains exercent le reste de l’année un artisanat pour mettre en œuvre les matières premières que sont le bois, la pierre, la laine ou le chanvre. Cette polyactivité assure leur vie quotidienne. Il faut y ajouter une aristocratie de l’artisanat rural, celle des maîtres-maçons et charpentiers, des tailleurs de pierre, des charrons, des menuisiers et des tonneliers traditionnels.
Quant aux gentilshommes verriers et leurs ouvriers, ils participent encore, sous la Restauration et jusqu’au début du Second Empire, à la vie forestière. Si, à Puicelcy, les verreries du Sauze (dite aussi de Combalade) et de Littre, appartenant à la famille des de Suère, ont arrêté leurs fours en 1816, les verreries de la famille des de Robert à Haute-Serre, au nord de la forêt, fonctionneront jusqu’en 1852 avec un effectif pouvant atteindre une cinquantaine de salariés plus ou moins saisonniers (15). Sous la Restauration, la Grésigne continuera ainsi à fournir le bois aux fours de ces derniers gentilshommes verriers qui, n’ayant plus de privilèges depuis que Froidour les leur a supprimés, participent aux adjudications des coupes.
Les bois de la forêt de Grésigne face à la concurrence des houillères de Carmaux
L’extraction de la houille à Carmaux a commencé avec la création de la verrerie autorisée par Louis XV et se poursuit pendant la Révolution en 1791-1792 avec une centaine d’ouvriers pour une production annuelle de 4 000 tonnes. Elle atteindra 30 000 tonnes en 1839 avec 337 ouvriers. Jusque-là, les bois de Grésigne n’ont qu’une concurrence encore faible et très limitée du « charbon de terre ». Il faudra attendre le dernier tiers du 19ème siècle pour voir se développer une exploitation du minerai de charbon carmausin de façon plus active, qui s’élèvera autour de 500 000 tonnes avec un effectif de 3 443 ouvriers en 1900 (16). Ces chiffres sont confirmés au niveau national où la production de houille passera de 1 490 000 tonnes en 1834 à 4 210 000 tonnes en 1845, tandis que les importations feront plus que tripler en atteignant 2 000 000 tonnes pour faire face aux 7 000 000 tonnes consommées alors annuellement en France. Pour autant, le bois de Grésigne restera cependant l’unique combustible au plan local longtemps encore et son charbon de bois restera apprécié par les ménagères des villes voisines.
Ainsi, les huit coupes de bois mises en vente par adjudication faite à Gaillac le 17 octobre 1842, indiquent qu’il y a eu une augmentation sensible du volume annuel des bois exploités dans la forêt royale de la Grésigne. Le total des surfaces relevées cette année-là pour les coupes convenant à du bois de chauffe ou bien aptes à faire de la « charbonnette», sont composées de cinq lots tous acquis par un certain « Détape, Banquier à Paris » pour les besoins des forges de Bruniquel, et s’élèvent à bien plus que le double des 36 hectares coupées chaque année sous le Premier Empire et au-delà, soit exactement à 89 hectares 77 ares correspondant à :
« 3 coupes de taillis (23 ha 85 a, 12 ha 04 a, 13 ha 44a), pour les prix respectifs de 9 063 francs, 17 819 francs et 20 294 francs »,
« 2 coupes d’éclaircie (20 ha 24 a et 20 ha 20a) pour des prix respectifs de 4 655 francs et de 5 252 francs ».
Ont été vendus également, au cours de cette même adjudication du 17 octobre 1842, 5 415 arbres dénombrés en trois lots :
« 2 coupes secondaires, l’une de 1 016 arbres, et l’autre de 3 712 arbres, pour des prix respectifs de 2 810 francs et de 6 600 francs » selon l’offre d’un certain « Calbet de la Commune du Cayrou », lequel d’ailleurs sera déchu deux mois plus tard de l’achat de l’une de ces deux coupes au profit de « Bouissou Jean, Avocat au Verdier avec la caution de Maynal Alexandre »,
« Une coupe définitive située à Montoulieu de 687 arbres, pour un prix de 9 700 francs», coupe attribuée à « Bousquet Jean à Montmiral avec les cautions de Féral et Arvengas ».
Cette adjudication qui permit aux caisses de l’Etat d’engranger une somme totale de « 76 193 francs, plus 3% pour les travaux de remise en état des chemins (2 285 francs) et plus 1,5% pour les frais d’adjudication (1 142 francs) » fait apparaître, d’une part l’importance du bois et du charbon destiné à la chauffe pour les forges de Bruniquel représentant près de 75 % de la valeur totale des ventes (56 586 francs sur les 76 193 francs au total), d’autre part l’obtention des coupes de bois en Grésigne par d’autres acquéreurs exclusivement locaux en 1842.
Dans cette première moitié du 19ème siècle, « le charbon de terre » n’est donc pas concurrent du bois de chauffage que l’on utilise encore prioritairement dans nos régions grésignoles et dans les villes voisines, ni du charbon de bois qui alimente le haut-fourneau de Bruniquel où se transforme le minerai de fer provenant des causses de Puycelsi et de Penne (17), pas plus que du bois utile aux verreries de Haute-Serre qui resteront actives jusqu’en 1851. Le bois de la forêt de Grésigne conserve donc un marché lié prioritairement à la vie et à l’économie de ses zones périphériques proches.
Ainsi s’expliquent, dans un environnement rural peu favorisé où la forêt génère un emploi important de main d’œuvre et un appoint de ressources diverses pour une population locale croissante au cours de la première moitié du 19èmesiècle, les mesures de protection que va prendre l’administration forestière sous la Restauration afin d’améliorer la gestion technique et économique de la Grésigne en la débarrassant de tous les privilèges accordés aux manants. Nous allons voir cependant que l’interdiction des usages coutumiers découlant du nouveau Code Forestier de 1827 n’iront pas sans provoquer de vives réactions et des conflits divers au cours de la première moitié du 19ème siècle.
Les grands procès relatifs aux privilèges en forêt de Grésigne(1827-1852)
Nous avons déjà noté les différends opposant, dès 1804-1805, les Conseils municipaux de Penne, de Puicelcy, de Saint-Beauzile et du Verdier à l’administration des Eaux-et-Forêts. Différends qui firent l’objet de diverses délibérations municipales réclamant, ici « droits de pâturage pour chèvres et boucs » et là, « droits de glandage », ailleurs « ramassage de bois-mort gisant ou pendant ». Les habitants des communes riveraines de Grésigne se sentirent alors spoliées de leurs antiques privilèges par une administration forestière impériale puis de nouveau royale qui voulait en terminer avec les désordres traditionnels subis par une forêt-cueillette et plus encore par une forêt-pâturage, dans un espace juridique ouvert à tous.
L’importance attachée aux produits fournis par la Grésigne, si profitables et utiles pour la survie des populations locales pour la plupart pauvres et dénuées de tout bien-être, ne peut se comprendre que dans le contexte de misère et de sous-nutrition engendré par les crises alimentaires fréquentes qui sévirent dans nos régions au cours de cette première moitié du 19ème siècle. Il ne doit pas nous échapper pour autant que les doléances exprimées par les pauvres gens cachaient aussi à cette époque des intérêts autrement prédominants, réservés à quelques familles parmi les plus riches, propriétaires d’espaces fonciers importants, jouissant de droits d’usage personnels en Grésigne.
Les courriers municipaux adressés à l’administration préfectorale continuent à revendiquer, sous le Premier Empire, le rétablissement et le maintien des droits d’usage collectifs. Nous avons vu que ces réclamations, exprimées par les Maires des Communes limitrophes à la forêt auprès du Baron Baude, Préfet du Tarn, prirent passagèrement fin en 1813 avec celui du récalcitrant Maire de Penne, au moins pour quelques années, lorsque les drapeaux blancs furent accrochés au sommet de nos clochers pour fêter le retour du Roi Louis XVIII.
Cependant, la clémence royale ne dura pas vis-à-vis de l’exercice des droits d’usage accordés à la population en Grésigne, ou ce qu’il en restait. Suite aux disettes des années 1816 et 1817, le sentiment de spoliation collective pour les petites gens restait très fort.
Un sentiment d’injustice se développa enfin lorsque l’on apprit que la justice royale reconnaissait à certains particuliers des compensations financières non négligeables pour la suppression de leurs privilèges personnels ou familiaux, privilèges acquis et préservés par leurs communautés depuis l’époque féodale et transmis jusque-là à quelques familles nobles par héritage. C’est ainsi que, par jugement en appel du Conseil d’Etat en date du 24 juillet 1821, « leComte d’Huteau de Castelnau-de-Montmiral » se vit attribuer « une indemnité de 28 922, 74 francs ». Ce jugement reconnaissait ainsi le bien-fondé des indemnités fixées par le Tribunal de Première Instance de Gaillac qui avait maintenu les droits de pacage et de glandage en Grésigne en faveur dudit Comte, le 1er février 1808 (18).
Pour les édiles municipaux des collectivités riveraines, la justice aurait voulu qu’ils obtiennent semblable indemnité pour arrondir leur budget communal. Leurs réclamations s’exprimèrent de nouveau avec force et vigueur, en vue d’obtenir des indemnités de l’Etat qui viendraient compenser la diminution de leurs impôts communaux soulageant ainsi la fiscalité des plus riches au détriment des plus pauvres.
Les revendications avortées des Communes du Cayrou, de Saint-Beauzile, du Verdier et de Penne
Les prescriptions du nouveau Code Forestier en 1827, hostiles à toutes formes de privilèges dans les forêts du royaume, contribuèrent à faire éclore une flambée de protestations municipales pour faire valoir les droits d’usage de leurs ressortissants en Grésigne.
Ce fut le cas de la requête de la Commune du Cayrou qui, à la suite de la délibération prise par son Conseil municipal le 18 avril 1829, a présenté ses titres donnant droit à ses habitants d’exercer divers privilèges en Grésigne. Quelques jours après, les 15 et 27 mai 1829, les titres des Communes de Saint-Beauzile et du Verdier ayant été rejetés, les conduisirent « àester en justice devant les tribunaux compétents pour se faire reconnaître leurs droits d’usage ». Nous n’avons pas trouvé de suite à cette décision, vraisemblablement entérinée de façon définitive.
Quant à la Commune de Penne, dont le nombre d’habitants passa de 2 000 en 1800 à 2 373 en 1831 avec quelque 506 ménages dont 145 vivant d’artisanats divers (chiffres très voisins de ceux de la commune de Puycelsi où la population atteindra 2 206 habitants en 1846), elle se lança dans un procès contre les Eaux-et-Forêts pour tenter d’obtenir réparation de la suppression des droits d’usage que ses habitants détenaient en Grésigne. Mais l’affaire fut vite réglée pour les Pennols, car la Cour royale de Toulouse prononça le 21 novembre 1842 un arrêt qui confirma celui du jugement du Tribunal de Gaillac en date du 21 octobre 1841 en condamnant « la Commune de Penne à payer les frais de justice s’élevant à 207,50 francs avant le 20 mai suivant ». Quelles que fussent les tentatives du Conseil municipal de la Commune de Penne pour faire respecter les droits de ses ressortissants en Grésigne, ses réclamations pourtant bien fondées restèrent lettre morte.
Les démêlés juridiques de la Commune de Castelnau-de-Montmiral auprès du Tribunal civil de Gaillac
Quant à la municipalité de Castelnau-de-Montmiral qui, sous le Consulat et le Premier Empire, avait délaissé les intérêts de ses habitants au seul profit de l’un des plus riches d’entre eux, à savoir le Baron d’Huteau qui sut tirer avantage de la suppression de ses privilèges familiaux en obtenant de se faire indemniser, le Maire de cette Commune « assigna le Préfet du Tarn devant le Tribunal civil de Gaillac par exploit d’huissier du 18 juillet 1829 »(19)… « pour voir ordonner que la Commune de Castelnau-de- Montmiral soit maintenue dans tous ses droits qui consistent à prendre dans la Forêt le bois pour faire du merrain pour tonneaux, pipes et barriques,le bois mort sec y comprenant le bois de charme pour faire du charbon, tous les arbres abattus par vents et autres cas fortuits,le droit de pouvoir y faire paître le bétail ,le droit de prendre du gland gisant et tombé à terre ».
Le Maire de Montmiral énumérait là tous les privilèges traditionnels dont prétendaient bénéficier les ressortissants de la communauté à la suite de l’annulation des jugements de Bardon lors de la réformation de 1542, et dont l’usage persistait encore vraisemblablement malgré leur interdiction après la venue de Froidour en 1666.
A cette demande, le Préfet du Tarn signifia au Tribunal un « mémoire en défense » le 31 octobre 1831 et un « mémoire supplétif » le 30 octobre 1850, qui eurent pour résultat de voir la Commune de Montmiral déboutée de tous ses droits « définitivement éteints par prescription » selon l’administration forestière.
Notons que le Tribunal de Gaillac prit des précautions encore plus réductrices, en faisant aussi référence « à la sentence de la Table de Marbre du 30 septembre 1677 » (suite aux accusations de Froidour) et précisa que les droits de la Commune de Montmiral énumérés dans l’exploit d’huissier du 18 juillet 1831 ci-avant cité, « étaient restreints au seul droit que les Montmiralais avaient de prendre du bois-mort gisant, tel que cela leur avait été spécifié par arrêté de l’ancien Conseil en 1675 ».
Ne se tenant pas pour battue, la Commune de Montmiral produisit, après enquête, une « liste de 21 témoins » qui conduisit le Tribunal de Gaillac à reconnaître de nouveau aux Montmiralais, par jugement du 27 juin 1853, « le seul droit à prendre en Grésigne le bois-mort gisant à terre ».
Mais, à la demande tenace de l’administration des Eaux-et-Forêts, il y eut de nouveau une contre-enquête établie le 25 avril 1855 qui mit en cause, le 29 février 1856, la validité des témoignages produits car il était exclu, selon les enquêteurs, « que les témoins puissent prétendre user de leurs droits publiquement sans être verbalisés », étant donné que « les gardes Delmas et Bonnafous reconnaissent que l’Inspecteur des forêts en 1818 et en 1819 avait prescrit d’empêcher les habitants de Montmiral de prendre du bois en Grésigne, quand bien même ils ne les auraient jamais verbalisés…» !
Cet argument tiré par les cheveux fut accompagné, d’autre part, par la vérification des personnes ayant témoigné en faveur de la Commune « dont 19 ne peuvent être admis et les 2 autres étant insuffisants ».
Trêve d’arguties juridiques ! Le Tribunal de Gaillac rejeta ces témoignages le II mars 1856, ce qui conduisit le Directeur des Domaines à adresser au Préfet du Tarn une lettre datée du 7 juin 1856 où il conseillait vivement au représentant de l’Etat « d’acquiescer aux conclusions du Tribunal de Gaillac ».
Ainsi, sans aller en appel, les habitants de Castelnau-de-Montmiral durent renoncer à tous leurs autres droits d’usage, sauf celui de conserver dorénavant « le droit de prendre en Grésigne le bois-mort gisant à terre ».
Les étapes d’une longue et coûteuse procédure qui opposa Puicelcy aux administrations de l’Etat pendant 25 années
A en juger par la tournure de l’affaire, mais aussi par la durée du conflit et par la détermination des parties en présence, il en alla bien plus loin et bien plus durement encore pour la Commune de Puicelcy dont le Maire, Joseph Denis Juin, était le descendant de Louis Denis Juin, celui-là même qui avait participé à l’organisation de l’entreprise du Comte de Maillebois en 1770 avec le titre d’ingénieur des travaux forestiers, puis qui fut Maire de Puicelcy sous la Terreur en 1794-1795.
De par ses origines familiales, versé depuis longtemps dans les affaires forestières pour soutenir une requête efficace et persévérante devant l’administration des Domaines, requête dont nous repèrerons les principales étapes au vu des comptes rendus des séances du Conseil municipal (20), Joseph Denis Juin lança la Commune de Puycelsi en 1827 dans un procès resté célèbre. Décédé en 1832, il laissa à ses successeurs, les Maires Azémar Melchior jusqu’en 1846, puis Jean Joseph Augustin Arvengas de 1846 à 1848, et Renaud de Combalade de 1848 à 1852, le soin de continuer la défense des intérêts de la Commune devant les tribunaux compétents. Voici quelques dates-jalons de cette curieuse affaire :
14 mai 1827, le Maire Joseph Denis Juin expose au Conseil municipal l’historique « des actes fondant les privilèges des habitants de la Communauté de Puicelcy en Grésigne depuis Philippe IV-le- Bel en 1304 ». Il précisait que « ces privilèges puisent leur origine à une date bien plus reculée, lorsqu’une partie de la forêt de Grésigne appelée Terroir de Castelfiguier dépendait de la Communauté de Puicelcy, et que les Consuls d’alors aliénèrent cette même partie en faveur de l’Etat, en recevant en échange la concession des droits de propriété et d’usage ». Ainsi, fut alors sollicitée auprès du Préfet du Tarn « la réintégration de la Commune de Puicelcy dans ses droits et privilèges, ou bien de lui faire obtenir une indemnité proportionnelle aux précieux avantages qui en étaient le résultat »,
24 juin 1828, le conservateur des Eaux-et-Forêts de Toulouse ayant annoncé par lettre du 28 mai 1828 « la déchéance des droits de la Commune de Puicelcy en Grésigne par prescription », le Maire Juin est autorisé par délibération du Conseil municipal « à demander au Conseil de Préfecture l’autorisation pour la Commune de Puicelcy d’ester en justice contre le Domaine ». Notons au passage que le motif de la prescription, invoqué par l’administration forestière à l’égard des habitants de Puicelcy, était de mauvaise foi. Ce motif donnera lieu en effet à une abondante correspondance des Maires de Puicelcy confirmant la permanence de la pratique des droits d’usage de la population de cette commune en Grésigne,
A ce sujet, une lettre du Maire de Puicelcy datée du 7 juin 1842 signale que « les Bordiers de la Vène, ceux de Lascroux, ainsi que les propriétaires de Layrolles et ceux des Grèzes disent sans mentir avoir eux-mêmes user de ces droits, et ont vu 20 personnes tous les jours passer devant leur porte, avec ou sans bestiaux, porter du bois de Grésigne ». C’est dire l’importance de cette pratique, encore ces années-là où « 80 puicelciens se rendent quotidiennement en Grésigne » en utilisant l’un ou l’autre des quatre passages déjà indiqués,
13 avril 1829, le Maire de Puicelcy Joseph Denis Juin informe par lettre le Sous-Préfet de Gaillac que « le Maire de Larroque refuse de s’associer à Puicelcy pour la réclamation de ses droits et privilèges en Grésigne »,
10 novembre 1831, « le Conseil municipal de Puicelcy maintient la poursuite de son action en justice » malgré le mémoire des Domaines concernant la défense de l’administration des Eaux-et Forêts, « mémoire présenté au Maire par le Préfet du Tarn ayant diligenté à cet effet l’huissier Fouquier de Gaillac le 18 mars 1831 »,
8 novembre 1836, « suite à l’autorisation d’accorder le droit de pacage à un certain d’Huteau sur une portion importante de Grésigne » (il s’agit du Comte d’Huteau de Castelnau-de-Montmiral), le Maire de Puycelci Melchior Azémar exige « de lever la défense d’introduction des bestiaux de la Commune de Puicelcy en forêt, afin que ceux-ci puissent s’y nourrir des herbes abondantes et nutritives, moyennant rétribution ». Le Maire de Puycelsi s’élève ainsi contre l’injustice de l’administration royale reconnaissant audit Comte d’Huteau des droits de pacage en Grésigne dont sont privés les habitants de sa commune,
25 mars 1843, « le Maire Melchior Azémar expose au Conseil Municipal que, par Jugement du 23 mai 1836, le Tribunal de Gaillac a reconnu les droits, mais attendu que l’administration forestière a prétendu que la Commune de Puicelcy en avait perdu l’usage par la non-jouissance pendant 30 ans avant l’introduction de l’instance, la Commune a été admise à en prouver le contraire par enquête ». Le Conseil municipal délibère en conséquence que « le crédit de la somme de 400 francs doit être ouvert à Monsieur le Maire sur les fonds en réserve de la Commune pour pourvoir aux frais d’enquête et subsidiairement à ceux qui seront par la suite engagés par l’instance de la Commune contre l’État »,
12 mai 1847, le Conseil Municipal de Puicelcy, informé par le Maire Jean Joseph Augustin Arvengas, « que l’administration forestière vient de se pourvoir en cassation contre l’arrêt de la Cour royale de Toulouse en date du 30 avril 1845 qui est favorable aux intérêts de la Commune », vote la somme de « 300 francs pour payer les frais correspondants à ce pourvoi »,
7 mai 1848, « le Citoyen-Président de la Commission Municipale de Puicelcy Féral Pierre Thomas, autorisé par le Citoyen-Commissaire du Gouvernement pour le Département du Tarnfait voter une somme supplémentaire de 200 francs pour payer les frais en cassation ». Nous sommes en pleine Révolution de 1848. Le Roi Louis-Philippe a abdiqué en février et la Seconde République a été proclamée d’où le nouveau vocabulaire alors en vigueur dans les Communes et le Département pour désigner le Maire et le Préfet,
2 décembre 1849, le Maire Renaud de Combalade expose au Conseil municipal de Puicelcy, réuni en session extraordinaire, « que par arrêt du 13 juin 1849, la Chambre Civile de la Cour de cassation statuant sur le pourvoi introduit au nom de l’Etat contre les droits et privilèges en Grésigne, a annulé l’arrêt de la Cour d’appel de Toulouse du 30 avril 1845 favorable à la Commune de Puicelcy et de Larroque en matière d’usage forestier dans la forêt domaniale de Grésigne. Cet arrêt renvoie la cause et les parties devant la Cour d’Appel de Montpellier et condamne la Commune aux dépens de l’Instance en Cassation montant, y compris le droit d’enregistrement de l’arrêt à 261,50 francs ». Effectivement, cette dernière somme sera payée pour deux tiers par Puicelcy (174,44 francs) et un tiers par Larroque (21),
mais à la lettre du Préfet du Tarn du 9 novembre 1849 demandant « aux deux communes de délibérer sur la question de savoir si elles entendent adhérer à l’arrêt du 13 juin 1849 ou bien si elles persistent dans leurs prétentions », le Conseil municipal de Puicelcy, indécis, prétexta qu’il « ajournait sa délibération de poursuivre l’Etat jusqu’à ce que l’avocat de la Commune fournisse les renseignements nécessaires ».
Nous sommes là au tournant de l’affaire…
Après les arrêts encourageants rendus par le Tribunal de Gaillac en 1831 puis par la Cour d’Appel à Toulouse en 1845, voilà que ces jugements favorables aux Communes de Puicelcy et de Larroque étaient cassés pour vice de forme en 1849 et renvoyés devant la Cour d’Appel de Montpellier.
Ici, le motif invoqué du vice de forme et le ton de provocation adopté par le Préfet à l’égard du Conseil municipal de Puycelsi montrent que le but poursuivi est bien de « promener » les édiles de la petite cité, par trop récalcitrante aux yeux de la haute administration.
A la recherche d’un compromis pour clore le procès de Puicelcy…en queue de poisson
Les responsables communaux de Puicelcy seront d’autant plus lassés de ce procès contre l’Etat qu’il est onéreux et qu’il se déroule sous la pression du Préfet. L’année 1850 est marquée en effet par d’autres soucis que le Conseil municipal de Puycelsi traduit par des vœux, sollicitant auprès du Préfet du Tarn qui en a annoncé les fermetures imminentes, le maintien de la gendarmerie et de la perception locales et encore, réclamant des subventions départementales pour la poursuite de la construction de chemins départementaux inachevés et utiles pour désenclaver Puicelcy vers Montauban, via Bruniquel ou Monclar.
Face à ce rapport de force inégal qui mettait la Commune à la merci d’une tutelle pointilleuse la réduisant à être quémandeuse et dépendante des décisions du Préfet représentant l’Etat, la lassitude se lit dans les propos tenus par le Maire Renaud devant son Conseil municipal le 2 février 1851 « ma pensée a toujours été celle de croire que les Communes de Puicelcy et de Larroque sortiraient victorieuses du débat qui s’est élevé entr’elles et l’Etat, relativement à leurs droits d’usage en Grésigne… Mais cette affaire traîne en longueur, et les frais dispendieux qu’elle nécessite ne sont pas en rapport avec les ressources de la Commune…».
Dans ces conditions, le Maire Renaud de Combalade, rappelant les jugements successifs prononcés par les divers tribunaux, justifiait alors l’opportunité de la recherche d’un compromis pour terminer cette affaire, en déclarant au Conseil municipal de Puicelcy « le jugement du Tribunal de Gaillac du 3 mai 1836 fut favorable, l’arrêt de la Cour d’Appel de Toulouse du 3 avril 1845 le fut aussi, mais un arrêt de la Cour de Cassation du 13 juin 1849 cassa et annula ce dernier arrêt et renvoya les parties où elles étaient avant ledit arrêt en les renvoyant devant la Cour d’Appel de Montpellier. Dans cet état de choses, et prévoyant que l’administration forestière nous traînera de juridiction en juridiction, j’eus l’honneur d’écrire au Préfet le 10 novembre dernier pour le prier de vouloir bien interposer son influence auprès de l’administration forestière dans le but d’un projet de transaction ».
Mais, au vu de l’attitude hostile du Préfet, l’Assemblée communale mandata son Maire sur le champ « pour transiger avec l’administration aux conditions et au chiffre qu’il avisera ».
Dès lors, l’administration des Eaux-et-Forêts allait imposer ses vues à la Commune de Puicelcy qui, imbue de son autorité passée sur la Grésigne et jalouse du bénéfice des droits qu’y exerçait sa population « depuis un temps immémorial », fut la seule Commune grésignole à résister au pouvoir en place pour maintenir ses privilèges ancestraux en allant jusqu’en Cassation.
Cependant, lorsque le vin est tiré, dit le proverbe, il faut le boire …jusqu’à la lie ! Et c’est ainsi que le 20 février 1852, le Conseil municipal de cette Commune, dont le territoire avait été déjà injustement spolié de la forêt de Grésigne en 1814, accepta sur proposition de l’administration des Domaines transmise par le Préfet « de se désister simplement et purement de ses droits dans la forêt domaniale de Grésigne…autre que celui de prendre le bois-mort…», disposition de réserve que la délibération municipale accompagna, dans un ultime sursaut de fierté, par celle du «…droit inhérent à cet usage ».
En effet, cette dernière précision fut encore jugée par trop excessive et inadmissible par les Eaux-et-Forêts, ce que le Préfet du Tarn fit savoir au Maire de Puicelcy par lettre du 12 mai 1852, faisant remarquer que « le Conservateur des Eaux-et-Forêts ne pouvait accepter la formulation de ce désistement, car il pense que le droit inhérent a l’usage du bois-mort implique dans l’esprit de la Commune de Puicelcy la faculté de ses habitants de pénétrer dans la forêt avec des voitures ou des bêtes de somme pour pratiquer son enlèvement ».
Le Conseil municipal de Puicelcy, convenant de cette interprétation conforme à la réalité d’utiliser les animaux de trait ou de bât pour aller chercher du bois-mort en Grésigne, dut s’incliner définitivement sur ce point particulier, « reconnaissant que par le droit inhérent à cet usage, il avait été entendu que les bêtes de somme employées spécialement au transport du bois-mort pouvaient pacager dans la forêt pendant le temps nécessaire pour préparer la charge; et puisque cette réserve était un obstacle, il modifiait en conséquence sa délibération précédente ».
Ainsi s’achevait un très long procès qui dura 25 années, procès après lequel « la Commune de Puicelcy conservera pour ses habitants la prérogative de prendre en forêt de Grésigne le bois-mort, moyennant de se mettre en rapport avec l’Etat pour fixer l’indemnité qui pourrait lui être due pour la concession de ce droit ».
A notre connaissance, sous cette dernière condition de paiement d’indemnité à l’Office National des Forêts, ce droit de « ramassage du bois-mort gisant » en Grésigne reste toujours en application de nos jours, moyennant une demande préalable à l’administration des Eaux-et-Forêts, accompagnée d’une indemnité annuelle ; et ce en utilisant même les transports motorisés modernes lesquels, à la différence de la denture des bêtes de somme du temps jadis, ne portent plus atteinte à la végétation forestière, à condition de rester sur les voies prévues à cet effet !
C’est ainsi que la prescription obligatoire d’exiger, à compter de 1852, une demande préalable auprès de l’administration avec paiement d’une indemnité, mettait fin à la pratique gratuite de l’un des derniers droits d’usage reconnus jusque-là et depuis toujours parmi les privilèges accordés en Grésigne aux habitants de la commune de Puicelcy.
Indemnités pour reconnaissance de droits aux familles héritières des seigneurs de Lamotte et de Bayne du Rouyre
Il faut rappeler que la justice de la Restauration et du Second Empire a consenti certaines faveurs, contrairement aux conclusions du procès rendu pour la Commune de Puicelcy, à quelques familles nobles, héritières des anciens « Seigneurs féodaux de Lamotte et de Bayne du Rouyre » (anciens seigneurs féodaux de Penne) qui, à la fin du 13èmesiècle, avaient vendu au Roi de France quelques tènements de la forêt de Grésigne situés en bordure de la commune actuelle de Sainte-Cécile du Cayrou. Après celles obtenues par le Comte d’Huteau, ces sentences discriminatoires ne font que confirmer la morale célèbre de la fable de La Fontaine « Les animaux malades de la peste » :
« Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de Cour vous rendront blanc ou noir. »
Ces avantageuses décisions furent transmis, notamment à titre d’héritier de l’ancienne famille de Lamotte (22) à « Monsieur Marie-Raymond des Vignes de Puilarroque, successeur aux droits par hérédité de Marie-Blanche Adélaîde de Bonfontan, marquise de Puilarroque, droits qu’elle tenait de l’achat d’un bois de Grésigne en 1282 par le Roi de France au seigneur Bernard de Lamotte. Ces droits furent pleinement reconnus de 1282 jusqu’au 24 mars 1667 où un jugement de la Réformation les restreignit à une délivrance annuelle de 30 cordes (soit 115 stères 17 centistères), furent aussi reconnus par décision du Ministre des Finances en date du 21 mai 1817 jusqu’au 11 avril 1853 où ils furent suspendus ». Cependant, ledit héritier obtint le rétablissement de cette délivrance par arrêt du Jugement de la Cour de Cassation en date du 20 février 1856, ce qui lui valut « le remboursement par l’administration des Eaux-et-Forêts d’une somme de 1 744,33 francs à titre d’arrérages pour les trois années dues 1833, 1854, et 1855 », somme correspondant au prix de « 345, 51 stères de bois de chauffage » représentant trois fois les « 115, 17 stères qui devaient lui être délivrées annuellement ».
Avantages également accordés à titre d’héritiers ou ayant-droit des biens de la famille de Bayne du Rouyre (23) par la direction générale de l’enregistrement des Domaines du Département du Tarn, par le même Arrêt de la Cour de Cassation cité ci-avant qui s’obligea à liquider, « pour privation des délivrances usagères en Grésigne pendant 9 ans », une indemnité annuelle de « 4 975,38 Francs » représentant la valeur de « 30 cordes de bois usagères de 3,839 stères chacune à 4,80 francs l’une », indemnité répartie comme suit, « en vertu des cessions à eux faites par le Baron de Rouyre » : « 79 stères à Madame de la Broquère » et « 52 stères aux héritiers du Sieur Montet ». En effet, à la demande de ces derniers, le jugement du Tribunal de Gaillac en date du 16 juin 1851 avait condamné l’Etat à leur reconnaitre « le droit primitif de la famille de Bayne du Rouyre ». Mais l’affaire étant portée ensuite devant les Cours de Justice en appel et en cassation, les Eaux-et Forêts n’avaient plus attribué en Grésigne, depuis 1847 jusqu’en 1856, les « 30 cordes usagères » aux derniers ayant-droit susnommés qui se virent ainsi dédommagés, le 27 juin 1859, par de très coquettes sommes d’argent correspondant aux arrérages de ces 9 années d’oubli.
A notre connaissance, ces gracieusetés de l’administration des Eaux-et-Forêts se poursuivent encore de nos jours en Grésigne aux frais de la République, sous forme de redevances de bois de chauffage en nature à des familles qui vont le faire quérir sur place en forêt, chaque année. Comme on le voit, les privilèges n’ont donc pas encore totalement disparu en forêt de Grésigne depuis la nuit du 4 août 1789 !
Cf l’installation de l’adjoint au Maire Jean Joseph Arvengas le 19 septembre 1814 et du Maire Joseph Denis Juin le 24 décembre 1815 (registre des délibérations municipales de Puicelcy de 1814 à 1837, Archives communales)
Délibérations du Conseil municipal de Puicelcy du 20 février et du 6 novembre 1853
Délibération municipale du 2 février 1851 (Registre municipal de 1838 à 1856, Archives communales)
Pierre Malrieu, « Deux villes d’Occitanie à travers l’histoire : Penne en Albigeois, Bruniquel enQuercy», Editions la Duraulié, 1986, page 196
Délibérations du 12 mai 1854, du 6 août 1854 et du 11 novembre 1855 (Registre Municipal de 1838 à 1856, Archives communales)
Article de Portal, ancien Directeur des Archives départementales du Tarn (dont l’un des ancêtres fut le Maire de Castelnau-de-Montmiral sous l’Empire), article portant sur les mesures locales anciennes et leur conversion, selon l’étude faite par Isidore Bouquet en 1840 (Annuaire du Tarn, année 1913, page 437 et suivantes
Gérard Soutadé, « La Grésigne et ses abords » in Revue Géographique des Pyrénées, 1957, pp 237 à 271
Charles Portal « Le Tarn au Dix-Neuvième Siècle», 1912, page 363
Se rapporter aux recherches effectuées de 1964 à 1966 par F. et R. Cubaynes , Jean-Pierre Petit et F. Lasserre sur la faune et la flore des premier et second siècles de notre ère, à l’occasion des fouilles menées sur « le site de la Villa Gallo-Romaine de Larroque » dans la commune de Cestayrols
Ceux qui fabriquent les merrains servant aux douves des tonneaux
E. Rossignol « Etude sur l’Histoire des Institutions Seigneuriales et Communales de l’Arrondissement de Gaillac », Toulouse, 1866, page 63, indique qu’au Moyen Age, « les hauteurs boisées de la Grésigne attiraient même les troupeaux du Bas-Quercy depuis Montricoux, Septfonds et Caylus »
Ces cadastres demeurent consultables dans nos secrétariats de mairie où ils sont pour la plupart restaurés et conservés
Dossier 5 P 18, A D T à Albi.
Dossier 5 P 17 aux Archives départementales du Tarn
Pour la cessation d’activité de la verrerie du Sauze et celle de Littre à Puicelcy en 1816, voir l’indication de cette cessation dans le procès-verbal de reconnaissance de la Grésigne de 1818. Pour les verreries de Haute-Serre, voir l’article de M. Delpech et G. Farenc dans la Revue du Tarn n° 57 où les auteurs signalent qu’en 1848 Paul de Robert, célibataire, légua sa verrerie où travaillaient 25 ouvriers à son ami Paul Raynaud et à son frère Auguste, dont une lettre de 1852 demande à ce qu’il ne soit plus soumis à la patente de 98,61 francs, en décidant alors d’arrêter définitivement la verrerie qui ne fonctionnait plus que trois mois par an depuis 1850, faute d’un rapport suffisant
Cf page 399, les statistiques citées par Charles Portal dans son livre « Le Département du Tarn au Dix-Neuvième Siècle » édité en 1912. Voir également page173 du livre de Jean Vareilles « Carmaux au 20ème Siècle », Editions Vent Terral, avril 1992
Dans sa communication intitulée « les Minières de Penne-Puycelsi et les Forges de Bruniquel » parue dans la Revue du Tarn n° 91 (automne 1978), Raymond Granier donne la liste des Maîtres de Forges successifs qui dirigèrent les hauts fourneaux et les forges de la première usine de Courbeval sur la Vère (1796 à 1826), puis de la seconde usine de Caussanus sur l’Aveyron (1821 à 1880) dans la commune de Bruniquel
Dossier 5 P 17 aux Archives départementales du Tarn
Dossier 5 P 17, Archives départementales du Tarn
Cf les deux registres des délibérations municipales de Puycelsi du 25 mai 1814 au 10 novembre 1837 et celui du 12 mai 1838 au 12 mai 1856
Délibération du Conseil municipal de Puicelcy en date du 10 mai 1850 votant le budget communal
Le dossier de ce jugement se trouve aux Archives départementales du Tarn (5 P 20)
Jugement dans le dossier 5 P 19 aux Archives départementales du Tarn