chapitre 11 : DE 1850 A NOS JOURS, APOGEE ET DECLIN DE LA VIE FORESTIERE TRADITIONNELLE EN GRESIGNE

Nous voilà un demi-siècle après la Révolution : le territoire de la forêt de Grésigne a été rattaché en 1814 à la commune de Castelnau-de-Montmiral au détriment de celle de Puicelcy, et le pouvoir central vient de supprimer de façon définitive tous les droits d’usage dont la population des communes périphériques profitait en forêt depuis l’époque féodale.

La nouvelle période qui commence dans l’histoire de la Grésigne sera liée aux divers changements de sa gestion interne tels que la création de chemins forestiers, l’organisation des coupes, le droit de chasse, tout en demeurant soumise à la survivance des droits d’usage et la persistance des divers abus et délits qui lui sont attachés.

Mais au-delà des aménagements techniques forestiers, les rapports de la population grésignole avec la forêt de Grésigne sont aussi influencés par l’évolution de son environnement rural immédiat qui subit une mutation économique et sociale sur la longue durée, accompagnée par un exode continu depuis 1850 jusqu’à nos jours. Les habitants des villages grésignols seront ainsi soumis aux vicissitudes qu’entraîneront aussi bien les changements techniques dans le domaine agricole et artisanal que les modifications inhérentes aux régimes politiques du Second Empire, puis de la Troisième à la Cinquième République et, pis encore, aux guerres de 1870, 1914-1918, 1939-1945. Ils seront ensuite confrontés aux bouleversements plus récents concernant l’apparition des nouvelles fonctions de leur espace rural.

Avec les modifications matérielles, techniques et économiques qui ont transformé leur vie traditionnelle, dans le sens où la Grésigne assurait une présence quotidienne, la population grésignole se détachera peu à peu des activités forestières qui avaient concerné jusqu’en 1850 la quasi-totalité d’une dizaine de milliers de personnes que l’on comptait dans les sept communes limitrophes de la forêt (avant que de n’en constituer approximativement que le quart en ce début du 21ème siècle). Au plan culturel, c’est toute une civilisation rurale qui a disparu, faisant place à une nouvelle vision du monde et à de nouveaux comportements dans les « nouvelles campagnes » d’un espace rural profond confronté à la métropolisation dominante des années 2000.

une scierie ancienne en forêt de Grésigne
Une scierie en Grésigne. Carte postale ancienne
EVOLUTION DE LA RURALITE GRESIGNOLE
L’environnement rural de la Grésigne soumis à un exode irréversible

L’année 1850 marque l’apogée de la vie rurale dans les villages limitrophes de la forêt. Leur démographie atteint alors son plus haut niveau en conservant une économie traditionnelle qui se modifie peu à peu. Penne passe ainsi de 1 720 habitants en 1754 à 2 500 habitants en 1848 et Puicelcy de 1 500 habitants à 2 300 au cours de la même période. Après l’essor de la natalité qu’ont connu, depuis la Révolution, une paysannerie de petits propriétaires et un artisanat rural diversifié, les petits pays grésignols, restés à l’écart des progrès de la première révolution industrielle, se trouvent dans un état de surpopulation par rapport aux ressources alimentaires produites.

L’émigration vers les villes commence donc ici tardivement, à partir des années 1850, stoppant la croissance démographique ininterrompue que nos sept communes limitrophes de la Grésigne avaient connue au cours de cette première moitié du 19ème siècle, malgré les ponctions opérées par les guerres du Premier Empire et par l’épidémie du choléra survenue dans notre région en 1835, malgré une mortalité infantile très élevée due à une mauvaise hygiène et malgré les nombreuses disettes qui se suivent régulièrement, depuis celle des années 1816-1817 à celle des années 1853-1854, pour ne citer que deux crises frumentaires parmi les plus dures.

Cet exode permettra de délester d’un trop plein d’une population jeune et sous-rémunérée, souvent sans travail, nos campagnes grésignoles qui connaîtront ensuite, de 1855 à 1880, une amélioration relative des conditions de vie par rapport à la période précédente qui fut celle d’une démographie galopante entre la Révolution de 1789 et celle de 1848.

Maintien d’une polyculture généralisée

Pendant le Second Empire, les familles des villages grésignols commencent à bénéficier des lents progrès de la production agricole, favorisant une consommation autarcique traditionnelle reposant sur une polyculture locale devenue plus diversifiée où la vigne occupe une place importante .

Cultivé en foule et non en rangées, maintenu et reproduit par marcottage, vendangé sur décision du ban prononcé par les Conseils municipaux « lorsque les raisins touchent à leur bonne maturité », ayant une qualité garantie par une faible productivité d’une dizaine d’hectolitres à l’hectare (rarement vingt), le vignoble grésignol, poussant sur les terres de rougier des coteaux de la Vère exposés au sud, bénéficie alors d’une excellente réputation. A titre d’exemple, citons une lettre adressée en 1829 au Préfet du Tarn par Juin (Maire de Puicelcy de 1815 à 1830), qui signale sur sa commune de 1 860 hectares et peuplée de 2 000 habitants, « la progression des vignes passée de 150 hectares en 1789 à 218 hectares produisant 2 400 hectolitres consacrés en quasi-totalité à satisfaire l’autoconsommation locale », ce qui représente un rendement moyen égal à 11 hectolitres par hectare et une consommation très élevée de 120 litres par an et par habitant en moyenne !

Les fourrages artificiels, comme la luzerne, se développent peu à peu, passant dans le canton de Castelnau-de-Montmiral de 666 hectares en 1852 à 1 367 hectares en 1892. Ils suppriment la jachère et augmenteront la surface cultivée réservée aux céréales traditionnelles de blé et d’orge ainsi qu’aux autres menus grains tels que fèves, haricots, lentilles et pois chiches, tandis que les cultures traditionnelles de lin, chanvre, coriandre, safran et même pastel seront appelées à disparaître rapidement. Le maintien d’un système agricole très diversifié, à dominante céréalière-herbagère-vigne, joignant l’élevage de diverses espèces animales à de nombreuses cultures vivrières, améliore et assure au mieux une auto-alimentation familiale. Celle-ci est accompagnée de la production de lait, de volailles et de laine ainsi que de nombreuses plantes textiles et oléagineuses (noix) sans oublier la récolte de fruits divers, de poissons, de champignons et de gibier lorsque l’occasion s’en présente. Du matin au soir, depuis l’aube au crépuscule, nos arrière-grands parents ont connu une vie de travail pour que leur famille, où cohabitaient souvent plusieurs générations, puisse manger, se chauffer et s’habiller à partir de savoir-faire aujourd’hui perdus.

Ces mêmes familles ne profitent cependant que très passagèrement d’une conjoncture favorable. En effet, au cours du dernier quart de ce 19ème siècle, se manifeste le premier ébranlement de cette société rurale grésignole avec la crise phylloxérique qui apparaît en 1879 dans les communes proches d’Amarens et d’Alos, tandis que les cours agricoles du blé importé de Russie sont en chute libre. Dans le canton de Castelnau-de-Montmiral, la surface des vignes passe de 2 483 hectares en 1873 à 650 hectares en 1892 ! Sur la commune de Penne, la vigne qui occupait en 1810 une surface de 580 hectares produisant 5 080 hectolitres de vin, tombe en 1895 à 5 hectares produisant 5 hectolitres par hectare ! La dépression généralisée que connaîtront tous les pays ruraux provoquera, dans le Bas-Languedoc, la révolte des vignerons en 1907-1908 et n’épargnera pas nos contrées, au nord comme au sud de la Grésigne, où le vignoble, reconstitué par le greffage des variétés de vinifera sur des porte-greffes de vignes américaines, aura aussi une production excédentaire qui entraînera l’effondrement des cours du vin.

Une micro-propriété agricole,  longtemps source de précarité

Depuis la Révolution, les lois de l’héritage ont permis la division des biens fonciers du fait de leur partage en nature entre les divers héritiers, ce qui a entraîné l’augmentation du parcellement des terres et du morcellement des propriétés en assurant le maintien du nombre des petits exploitants familiaux agricoles propriétaires de parcelles lilliputiennes cultivées en faire-valoir direct. 

A titre d’exemple, le registre des contributions bâties de l’an V (1797) de la commune de Puicelcy-en-Albigeois comptait 483 propriétaires dont plus des trois quarts étaient des petits propriétaires payant moins de 10 livres de taille soit 192 familles qualifiées de « cultivateurs », 31 « brassiers », 146 artisans et 13 marchands. Une vingtaine d’années plus tard, la matrice cadastrale de 1815 comprenait 638 propriétaires (un tiers en plus), parmi lesquels figuraient 207 familles de «  cultivateurs  » et 111 artisans.  La liste établie de ceux qui étaient soumis en 1817 à des prestations vicinales comportait 289 familles de prestataires dont 204, soit 70 %, étaient de petits propriétaires imposés par 2 à 10 jours de travail tandis que le tiers restant devait fournir jusqu’à 50 jours de travail. 

De même qu’à Puycelsi, au cours de la première moitié du 19ème siècle, les villages périphériques à la Grésigne avaient une nombreuse population pour laquelle la forêt était une source d’activité importante jusqu’à ce que les Eaux-et-Forêts mettent fin aux droits d’usage en Grésigne en 1852.  Entre 1830 et 1860, de nombreux scieurs de long et charbonniers occupent  les hameaux de Mespel, des Abriols, de la Dugarié, de Haute-Serre. Mais, de la dizaine de verreries qui fabriquaient porrons, carafons, burettes, tire-lait et autres ustensiles à Fonblanque, Haute-Serre, au Sauze, à Lassagne, Lissart, Cabane, Littre, Mongach, Merlens, Gratte-Galine, il ne restera plus que celle du sieur Robert qui fonctionnera jusqu’ ‘en 1852 à Haute-Serre avec une cinquantaine d’ouvriers pour approvisionner ses fours. De même, Gérard Soutadé indique dans sa thèse sur « La Grésigne et ses abords » que « la production du charbon de bois chute de 1 800 sacs en 1830 à 200 sacs en 1880 », et que « la production de merrain diminue de 1 120 cannes en 1810 à 590 cannes en 1895 ». Ce sera, à la suite d’une surpopulation entraînant des conditions de vie de plus en plus difficiles, que les pays grésignols  commenceront à subir un exode rural dès les années 1850.

La micro-propriété en faire-valoir direct restera ainsi le fait dominant du 19ème siècle et se poursuivra, bien au-delà de la guerre 1914-1918 et jusqu’en 1950, conditionnant l’existence de très nombreuses petites exploitations agricoles où la survie de la famille paysanne restera encore liée à la pratique d’une vie autarcique caractérisée par un élevage diversifié et une polyculture généralisée pour satisfaire tous les besoins primaires en alimentation, habillement et chauffage d’une maisonnée regroupant souvent plusieurs générations.  Que l’on en juge par les statistiques de  répartition des exploitations agricoles dans le canton de Castelnau-de-Montmiral en 1892 où l’on comptait 2 258 exploitations agricoles au total parmi lesquelles 409 ont moins d’un ha, 793 de 1 à 5 ha, 516 de 5 à 10 ha tandis qu’en 1929, sur 1 489 exploitations, il y en aura 116 de moins d’un ha, 257 de 1 à 5 ha et 329 de 5 à 10 ha. 

Avant de quasiment disparaître aujourd’hui, ce sont surtout entre 1892 et 1929 que les petites exploitations agricoles de moins de 10 ha auront disparu le plus rapidement,  celles de moins de un hectare diminuant de 80%, celles de 1 à 5 hectares chutant de 60% et celles de 5 à 10 hectares subissant une perte de 32%… Quant au nombre total d’exploitations agricoles, ce sera une véritable hécatombe à partir de 1852. Ce canton rural comptait alors 3 800 exploitations qui ne seront plus que 2 258 en 1892,  1 489 en 1929 puis 615 en 1970 et guère plus d’une centaine en 2018 !

En relation avec ce nombre élevé de petites propriétés foncières, les animaux domestiques sont nombreux en 1892 dans le canton de Castelnau-de-Montmiral où l’on compte 873 chevaux, 91 mulets, 436 paires de bœufs et 504 paires de vaches pour 3 800 exploitations agricoles. Outre les nombreux charrois caractérisant l’activité agricole, la traction animale participe aux débuts de la mécanisation des travaux agricoles en utilisant les faucheuses à la place de la faux, les charrues et brabants à la place des araires traditionnels. Mais la plupart des travaux restent faits à la main. Par exemple, « 50 journées d’hommes, 20 journées de femmes et 10 journées d’enfant, sont nécessaires en 1850 à la culture d’un hectare de blé »[i]. Ainsi s’explique, en plus de la main-d’œuvre agricole familiale, un nombre de journaliers et « solatiers » s’élevant  dans  le canton à « 750 hommes et 520 femmes », encore employés en 1850 « au taux de 0,40 à 0,60 francs lorsqu’ils  étaient nourris, et de 1,50 à 2 francs non nourris ». La vigne, culture exigeante, nécessite un temps de travail encore plus important, et la surface du vignoble ira donc en diminuant au fur et à mesure que la population totale  diminuera. 

Ces brassiers allaient pour partie constituer dans les plaines voisines de la vallée du Tarn et de la basse vallée de l’Aveyron une main d’œuvre agricole passagère, faite de « ségayres » nécessaires à la moisson et de « vendemiayres » pour les vendanges. Outre la saison estivale, la main d’œuvre familiale de femmes et d’enfants était des « boisilleurs » allant faire des fagots dans les coupes de bois vendues en Grésigne, ramenant le soir à leur domicile une « charge » de bois mort transportée sur leur dos, sinon sur celui de leur mulet qui les accompagnait et pouvait ainsi compléter sa nourriture en forêt.

Hors d’une bourgeoisie foncière qui avait pu bénéficier de la vente des biens du clergé et des biens des émigrés lors de la Révolution et qui exploitait ses terres par métayage (ainsi par exemple la famille de Tholosany à Larroque détenait 12 métairies), les micropropriétaires et les brassiers représentent la large majorité de la population et ont encore grand besoin des droits d’usage en Grésigne. L’exercice d’un pouvoir local oligarchique, résultant d’un vote censitaire conduisant à élire les conseillers municipaux parmi les propriétaires les plus riches et soucieux de ne pas augmenter les impôts locaux frappant les biens immobiliers qu’ils détiennent en grande partie, est placé sous la pression d’un petit peuple grésignol prompt aux murmures annonçant désobéissance et révolte dès que les prix du blé et du pain augmentent.

Quand bien même les ressources complémentaires apportées par les droits d’usage en Grésigne ne compensent que partiellement la misère du pays grésignol, les Maires des communes limitrophes s’opposent à leur suppression. Mais  ils ne peuvent empêcher le pouvoir central de confisquer définitivement les rares et exceptionnels droits d’usage qui  avaient été de nouveau accordés par les Eaux-et-Forêts aux descendants des manants que Froidour et le Comte de Maillebois avaient déjà réprimés à la fin de l’Ancien Régime. Cependant, ce sera jusqu’à la fin du 19ème siècle que nous verrons s’exprimer une survivance de l’attachement de la population locale à leurs anciens privilèges, ce qui se traduira  par la persistance de nombreux actes de délinquance en forêt.

Un exode rural continu, aggravé par la guerre de 1914-1918

Les communes de Penne et de Puycelsi ont déjà perdu à la veille du premier conflit mondial, en 1911, plus de 1 000 habitants chacune, soit plus de la moitié de leur population. Paradoxalement, en contrepartie, à la fin du 19ème siècle, une main-d’œuvre locale raréfiée réduira le nombre de salariés ruraux disponibles localement. Il en résultera l’abandon de nombreuses parcelles agricoles peu fertiles et la mise en difficulté de grosses exploitations agricoles pour lesquelles le départ des jeunes vers les villes voisines devra être suppléé par des apports de travailleurs extérieurs. L’activité forestière, portée à son maximum au cours des années 1850, participera à la réduction massive de la main-d’œuvre locale.

Rappelant une situation antérieure à la Révolution où le Comte de Maillebois fit venir en Grésigne une importante colonie vosgienne de bûcherons pour procéder aux défrichements de la Grésigne en 1770-1780, il se produira de nouveau, au cours des années 1920-1930, une importante immigration de main-d’œuvre, italienne puis espagnole, qui succèdera dès la fin du 19ème siècle à l’arrivée en Grésigne d’une main-d’œuvre ariégeoise de bûcherons et charbonniers, ainsi qu’à une main-d’œuvre auvergnate de scieurs de long, tandis que l’installation de nombreuses familles paysannes aveyronnaises s’installeront dans les vallées et causses voisins.

Représentant le tiers de la population agricole, l’artisanat manufacturier des pays grésignols s’amenuisera avec la disparition progressive de nombreux métiers traditionnels dans le secteur du travail du bois, du cuir et du textile, tandis que le développement des mines de houille dans le Carmausin proche concurrencera et réduira peu à peu la consommation du bois de chauffage et l’utilisation du charbon de bois fabriqué en forêt de Grésigne. Par ailleurs, les flux d’arrivée d’une population étrangère ne compenseront pas les flux de départ de la population locale et le nombre de naissances sera plus faible que celui des décès. Dès 1850 va se poursuivre ainsi un long déclin économique et social, caractérisé par une population vieillie suite à la continuité d’un exode soutenu, aggravé par la saignée de la Première Guerre mondiale 1914-1918. Nos Monuments aux Morts portent témoignage de toute une génération de jeunes hommes tués au front à un âge compris entre 20 à 40 ans (nés entre 1875 et 1894 qui entraînera une diminution démographique très importante entre les deux grandes guerres sans oublier la grippe espagnole de 1919. La grande crise des années 1929-1930 affectera enfin durement la ruralité, y compris le secteur du bois pour lequel la consommation du charbon de bois utilisé à des fins industrielles disparaîtra à la suite de l’arrêt des forges de Bruniquel en 1874, et ne sera plus livré qu’à de seules fins ménagères.

Cette baisse démographique aboutira, au bout de cent ans vers 1950-1960, à une population réduite à moins du quart de ce qu’elle fut pour l’ensemble des sept communes périphériques à la forêt de la Grésigne en 1850, un siècle plus tôt. Au lieu des 10 000 habitants qu’elles comptèrent sous François Premier puis au début du Second Empire, leur population ne dépassait guère, à la fin du 20ème siècle, les 2 500 habitants avec une légère reprise entre 1980 et 2000. La densité est ainsi de l’ordre de 12 à 15 habitants au kilomètre carré, au seuil de la désertification.

La fin des paysans : un pays dépaysé autour de la forêt de Grésigne

Ainsi, au cours de la seconde moitié du 19ème siècle et de la première moitié du 20ème siècle, de profondes transformations de l’économie rurale des petits pays grésignols ont contribué, peu à peu, à l’émergence d’un monde rural nouveau par rapport à un monde ancien qui, au dire des historiens, n’avait relativement que très peu évolué depuis la fin du Moyen Age. Les techniques de production forestière, agricole ou artisanale, n’ont en effet changé que très lentement dans nos régions grésignoles restées à l’écart de l’industrialisation et des grandes voies de communication. Avec la présence de la forêt qui constitue un espace particulier, Les villages grésignols diffèrent du Bas-Albigeois de la vallée du Tarn et du Bas-Quercy montalbanais. Dans un environnement agricole fait de polyculture à base de viticulture et d’élevage (ovin surtout), la Grésigne s’oppose au paysage des causses du nord-ouest du Tarn qui l’entourent et contribue au maintien d’une activité variée. Le genre de vie qui en a longtemps découlé, par voie d’osmose et de proximité, en a longtemps imprégné l’histoire, grâce aux privilèges accordés aux populations des communautés limitrophes puis supprimés en 1852. Cette date est importante : tout en constituant une rupture, elle marque le déclin du rôle important qu’avait la Grésigne pour la population environnante.

Aujourd’hui, l’espace péri-grésignol ne représente plus en effet ce qu’il a été. De façon progressive, les conséquences d’un changement de civilisation consacre la lente disparition d’une paysannerie et d’un artisanat traditionnels composant ici une ruralité où l’intégration de la forêt à la vie quotidienne et sa symbiose avec l’environnement limitrophe sont tombées dans l’oubli et ne forment tout au plus que de vagues souvenirs.

Certes, à la sortie de la guerre 1939-1945, l’évolution des conditions de vie pour les habitants de ces petits pays grésignols, que certains qualifient alors de « reculés » et de « retardés », a été freinée et ralentie par leur isolement géographique, voire même handicapés par leur relative pauvreté matérielle et leur marginalité culturelle entretenue par des notables plus soucieux de leurs intérêts que de l’avenir du pays. A titre d’exemple, l’adduction en eau potable de plusieurs villages et de nombreux habitats dispersés ne s’est fait qu’après les années 1960 et ne s’achèvera qu’autour du tout début des années 1980 alors que le téléphone commence à se multiplier et que l’automobile est déjà généralisée.

C’est donc à juste titre que les zones rurales périphériques à la forêt de Grésigne des années 1950-1960 pouvaient être considérées comme une zone-témoin de la survivance de la France rurale du 19ème siècle. Tout y menaçait ruine et des villages entiers couraient alors à l’abandon …

En 1970, les textes préparant un Plan d’Aménagement Rural prennent acte, autour de villages dépeuplés dont Vaour est l’un des cas le plus frappant, de l’abandon de nombreuses parcelles jadis cultivées, ce qui les conduisit à qualifier la profonde transformation des paysages de « pays dépaysé » ! C’est surtout le cas des friches qui s’étendent sur les communes de Penne et de de Vaour. Mais le remembrement brutal qui s’opéra sur 1 200 hectares environ de terres labourables en rectifiant le cours des 27 kilomètres parcourus par la Vère dans une vallée relativement étroite comprise de Larroque à Cahuzac-sur-Vère, n’apportera aucune modification dans un système traditionnel de cultures basé uniquement sur les céréales et un élevage de vaches laitières aujourd’hui disparu.

Les années 1950-1960 annonçaient « la fin des paysans » selon le titre d’un livre du syndicaliste agricole Michel Debatisse et ce, parallèlement à la généralisation de tracteurs de plus en plus performants et d’outils de plus en plus spécialisés qui vont endetter les petites et moyennes exploitations agricoles des petits pays grésignols. Celles-ci résisteront malgré l’exode des jeunes qui résultera en partie de la motorisation et de la mécanisation généralisée des travaux des champs au cours des« trente glorieuses ». Dans le même temps, ces exploitations décupleront alors leur productivité qui accompagnera cependant une diminution massive de leur main-d’œuvre familiale. La vulgarisation des techniques de fertilisation du sol et les progrès génétiques des semences, allant de pair avec le perfectionnement de la sélection animale, décupleront les rendements tout en entraînant la reprise d’un exode massif de la main-d’œuvre familiale. Et ce, malgré une politique favorable des prix agricoles alors protégés par le marché commun instauré par l’Union Européenne jusque dans les années 1980 qui ne pourra arrêter la concentration des terres et la rapide disparition des exploitations à deux UTH (Unité-Travailleur-Homme) préconisées par la Loi d’Orientation Agricole de 1960. Mais le rapport Manscholt prévoyait déjà la disparition en grande partie de ce type d’exploitations agricoles familiales, prévision qui s’est avérée exacte, puis largement dépassée aujourd’hui pour ce qu’il reste d’une agriculture locale totalement dissociée de la forêt de Grésigne.

Une nouvelle ruralité se dessine lorsque arriveront, dans les communes alentour après les évènements de mai 1968, une jeune population urbaine en voie de marginalisation. Porteurs d’une vision romantique de la nature, la plupart repartiront. Mais d’autres, notamment à Vaour, Penne et Puycelsi, s’implanteront et s’adapteront à la vie locale en créant des entreprises agricoles ou artisanales d’un type nouveau, apportant aux pays grésignols une touche d’originalité et d’imagination.

Nouvelles fonctions d’un espace rural grésignol en voie de mutation

La ligne de chemin de fer Montauban-Paris, via Lexos-Brive, avait déjà permis l’amorce d’une économie touristique dans la vallée voisine de l’Aveyron grâce à l’implantation du thermalisme à Saint-Antonin et à Féneyrols dès les années 1900 et la construction de très beaux hôtels pour l’accueil des curistes. L’attrait touristique des villages de Bruniquel et de Penne, avec leurs châteaux haut-perchés, se développe dès que la route N 115 remplace après 1955 la voie ferrée Lexos-Montauban desservant les gorges de l’Aveyron tandis que, plus en amont, Najac se dote de divers villages de vacances. Dans le même temps, une fréquentation touristique élevée ira en croissant dans la belle cité médiévale de Cordes-sur-Ciel, qui profitera aux villages de Montmiral et de Puycelsi laissés jusque-là en déshérence quasi-totale. Ces flux saisonniers ou de week-end d’un tourisme de visite, accompagné de l’implantation de nombreuses résidences secondaires autour des années 1970-1980, auront des retombées favorables pour restaurer le patrimoine bâti de ces vieux villages pittoresques autour de la Grésigne que reliera entre eux le Circuit des Bastides.

La mode du « retour à la nature » à l’occasion des sorties dominicales et des vacances estivales, contribue alors à la création de nombreux gîtes ruraux et de chambres d’hôtes ainsi que de petits campings à la ferme qui font des petits pays grésignols des pôles de tourisme vert diffus, très actifs tout autour de la forêt à partir des années 1975. Situé sur la commune de Puycelsi, dans la vallée du Rô Occidental à l’orée de la forêt de la Grésigne, un célèbre restaurant à la ferme, où l’on sert civet de sanglier et cuissot de chevreuil, fait le plein ces années-là avec quelque 500 repas servis le midi au cours de ses trois journées hebdomadaires d’ouverture.

Dans la vallée de la Vère, Castelnau-de-Montmiral bénéficie de l’aménagement par le SIVOM (Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples), à proximité du Pont de la Lèbre, de la Base Intercommunale de Loisirs et du Plan d’eau Vère-Grésigne qui connaît une très grande fréquentation estivale dès sa création en 1985 avec plus de 20 à 25 000 entrées payantes, tandis que Penne et Vaour accueillent de très nombreux spectateurs pour leur spectacle de Son et Lumière et leur Festival du Rire qui animent la région depuis les années 1988 et 1989. L’Aveyron attire entre Najac et Bruniquel de plus en plus les canoës-kayacs qui, à Saint-Antonin, font jusqu’à 2 000 passages par jour au mois d’août.

La Grésigne se trouve ainsi au cœur de cette petite région touristique située entre les gorges de la moyenne vallée de l’Aveyron de Laguépie à Montricoux, la vallée du Cérou que domine Cordes-sur-Ciel et la vallée de la Vère où Puycelsi et Montmiral reçoivent de nombreux visiteurs.

Tandis que le remembrement et le redressement de la Vère de 1970 à 1979, la vulgarisation de nouvelles techniques agricoles au cours de la période 1960-1985 et l’amélioration du vignoble sont accompagnés par la vocation touristique de tous les villages de la zone périphérique de la Grésigne qui se traduit par l’augmentation de nombreux touristes et résidents secondaires, y compris d’une population européenne, nos campagnes grésignoles jusque-là soumises à « l’ordre immobile des champs » subissent de profonds changements économiques et sociaux par rapport aux années succédant à la Seconde Guerre Mondiale.

Les années 1945 à 1950, qui sont suivies par les « Trente glorieuses », débouchent sur une « nouvelle campagne » et nous apparaissent être une période-charnière pour marquer la fin d’une époque au cours de laquelle s’est éteint peu à peu une civilisation rurale qui était arrivée à son apogée en 1850, cent ans auparavant. Une civilisation qui fut celle des populations grésignoles pour lesquelles, depuis la nuit des temps le bois constituait un bien précieux apte à de multiples usages. La forêt de Grésigne était intégrée à la vie locale et longtemps vécue comme un espace quasi-quotidien d’appropriation collective, vivant en osmose étroite avec la ruralité environnante.

EVOLUTION DE L’ACTIVITE FORESTIERE EN FORET DE GRESIGNE

Jusqu’en 1850, l’activité forestière reste liée à un territoire périphérique, correspondant d’une part à l’utilisation du bois en harmonie avec les besoins de la population locale, d’autre part à son exploitation aboutissant pour partie à son transport par voie d’eau sur le Tarn et sur l’Aveyron. Au cours de la seconde moitié du 19ème siècle, suite à l’apparition du chemin de fer et à l’amélioration des routes départementales, l’administration des Eaux-et-Forêts aménage en Grésigne le réseau des chemins d’exploitation forestière pour faciliter le débardage des bois et leur exportation. Ce qui contribue à valoriser les coupes qui fourniront, sous forme de bois d’industrie ou de chauffe, ou bien sous forme de charbon, des produits de plus en plus concurrencés par de nouvelles énergies entraînant la disparition des verriers et des forges de Bruniquel.

Tandis que sont organisées les premières attributions de chasse à courre en Grésigne, les droits d’usage, supprimés en 1852, sont dès lors remplacés par des autorisations exceptionnelles soumises à des indemnités, mais sont également remplacés par la délinquance traditionnelle. Après la Guerre 1914-1918 durant laquelle les élèves de l’Ecole du Chemin de Fer de Versailles viennent remplacer les bûcherons de Grésigne partis au front, l’attachement que la population locale porte encore à la forêt se traduit en organisant des fêtes populaires à la Grande Baraque au cours des années 1920.Ces fêtes sont reprises au cours des années 1950 après la Guerre 1939-1945 durant laquelle la Grésigne a servi de repli aux maquisards du groupe Vendôme (2).

Bien que ce soit d’abord la qualité de son potentiel forestier qui fasse sa renommée, le passage de la Grésigne traditionnelle à la Grésigne actuelle reste lié à l’évolution de son environnement économique et social auquel cette belle forêt apporte une fonction écologique très appréciée par la richesse de sa flore et plus encore de sa faune. Les 2 480 espèces de coléoptères recensés par l’entomologiste Rabil, placent la Grésigne en troisième position après la forêt de Fontainebleau et l’antique réserve polonaise de Belovej. De par la qualité de son patrimoine naturel, la forêt primaire de la Grésigne a fait de ses alentours un pays-vert apprécié pour ses sentiers pédestres qui permettent de découvrir la forêt et le circuit des Bastides qui l’entoure. L’appellation associant « Vère et Grésigne » pour désigner à la fois la Base de Plein Air et son plan d’eau réalisé en 1985 montre la reconnaissance que ces institutions locales doivent à la forêt domaniale de Grésigne comme l’un des facteurs du développement touristique contemporain.

La Grésigne affectée par le déclin de l’économie locale et le développement de nouvelles énergies

En 1852, les dernières verreries de Haute-Serre (3) éteignent leurs fours où était brûlé une partie des bois des taillis de Grésigne. De leur côté, les maîtres des forges de Caussanus à Bruniquel ont bénéficié du marché pour la fourniture de fer à la construction de la voie ferrée Lexos-Montauban qui a été terminée en 1858. En conséquence de quoi ils ne participeront plus, eux aussi, aux adjudications forestières. La Compagnie des Chemins de Fer d’Orléans, qui achètera par la suite cette usine de Bruniquel à la Société Métallurgique Régionale, projette en 1874, peu avant sa fermeture définitive, la réalisation d’un équipement au gaz qui devait assurer le fonctionnement de ses deux hauts-fourneaux. La suprématie du bois et du charbon de bois au plan énergétique est dorénavant remise en cause.

Charbonnières en activité

Dure concurrence d’une énergie nouvelle en pleine extension qui permettra, avec la mise au point des machines à vapeur, la seconde Révolution Industrielle autour des bassins miniers. C’est la victoire écrasante du charbon de terre du Carmausin sur le charbon de bois de Grésigne, forêt que l’on mettra seulement à contribution pour fournir, dès lors, des poteaux de bois destinés à étayer les galeries de mine, en complément des poteaux provenant des coupes que les successeurs du Marquis de Solages feront effectuer dans la forêt de Sivens.

Subissant ensuite la concurrence de nouvelles sources d’énergies, comme le gaz, l’électricité et les produits pétroliers, le bois de Grésigne sera remplacé pour tous les usages énergétiques de la vie quotidienne des ménages et pour le fonctionnement des entreprises. Il aura une utilisation de plus en plus marginale dans son environnement régional. Y compris dans le monde rural grésignol immédiat, entre Bas-Quercy, Rouergue et Albigeois, dans les communes périphériques à la forêt où de très nombreuses activités agricoles et artisanales seront peu à peu condamnées à disparaître.

Ainsi, lorsque s’achèvera la Première Révolution Industrielle commencée vers 1830 à partir de laquelle l’industrie lainière, par exemple, supprimera progressivement le filage traditionnel de la laine, le tournage à la main de plus d’un million de fuseaux fabriqués annuellement à Puycelsi s’arrêtera peu à peu. Concurrencée par le coton, la culture du chanvre (« cannis sativa » et non sa sélection pour aboutir au « cannabis marijuana » !) et son utilisation par la Marine pour fabriquer les voiles mais plus encore les cordages par les cordiers de Penne, va disparaître progressivement à partir des années 1860 ainsi que la culture du lin, autre plante textile dont les graines servaient à faire de l’huile. Les tourteaux en résultant étaient utilisés pour appâter le poisson et alimenter les animaux de la ferme.

La fabrication de la chaux, à partir des blocs calcaires, fut également une activité très florissante dans toutes les communes situées entre Grésigne et Gaillacois jusqu’à la guerre de 1914-1918. Cette transformation était réalisée dans des fours (4) rustiques, souvent creusés à même le sol et complétés avec une voûte et des parois construites par les pierres calcaires disposées à cet effet. Chaque fournée exigeait quelque 5 000 fagots pour approvisionner de façon continue pendant 3 à 4 jours une cuisson ininterrompue permettant d’obtenir une dizaine de tonnes de chaux vive, matériau utilisé aussi bien pour la maçonnerie que pour la préparation de la bouillie bordelaise si chère aux vignerons pour protéger les vignes du mildiou. Cette activité, prospère jusqu’au début de ce siècle, fut concurrencée par l’installation des usines à chaux et à ciment de Lexos, de Marssac et de Ranteil à Albi puis disparut rapidement ensuite.

Ce qui mit fin par la même occasion à la confection des fagots ou « bourrées » qui sont encore mentionnés pour chaque lot de bois adjugé en Grésigne en 1875 sur la base d’un prix « de 0,20 à 0,30 franc le cent » (5). Quant à la tonnellerie, très développée dans le Gaillacois et les villes qui longent la Garonne depuis Moissac, Lamagistère et Golfech jusqu’à La Réole, villes dont les ports fluviaux réceptionnaient le merrain de Grésigne depuis Gaillac, elle va disparaître peu à peu à son tour, avec le remplacement des foudres et futailles en bois de chêne ou de châtaignier par les cuves en béton et aujourd’hui en acier inoxydable.

Il en ira de même de l’artisanat du charronnage, dont maîtres et compagnons avaient les secrets de fabrication des roues à 18 ou 24 rayons et dont ils cerclaient de fer la jante extérieure. Ils n’avaient pas leurs semblables dans d’autres corps de métiers, ceux de la forge mais aussi du bois, pour construire charrettes, tombereaux, jardinières et autres chariots et charretons, que l’apparition des premiers véhicules motorisés et de leurs remorques, équipés de pneumatiques, vont remplacer à partir de 1920. Sans céder cependant à une vision pessimiste ni par trop immobile d’une forêt qui ne sera pas abandonnée, même aux pires moments des guerres mondiales, la Grésigne subit entre 1850 et 1950, les effets et les conséquences de l’évolution démographique et économique d’un environnement rural en perte de vitesse par rapport au développement d’un monde en voie d’industrialisation et d’urbanisation.

En 1850, on pouvait dénombrer la présence journalière en Grésigne de plusieurs centaines d’hommes, de femmes et d’enfants s’affairant autour des coupes de bois, induisant les travaux annexes de transport et d’entretien routier ainsi que de multiples activités artisanales de façonnage du bois dans les villages. L’économie forestière grésignole verra donc inéluctablement se réduire le nombre des emplois ruraux traditionnels.

Les très nombreux « Carbouniès, ressegayres, merrandiès…» vont disparaître progressivement, tandis que « fusayres, carretayres, caufourniès », et autres « bouscatiès » effectuant des activités liées à leurs droits d’usages ou bien à une exploitation professionnelle de la forêt, sont autant de professions qui vont céder leur place aux salariés payés à la tâche par diverses entreprises locales d’exploitation forestière équipées d’un matériel de sciage mobile ou fixe. Leur personnel de bûcherons, de scieurs de long, de merrandiers et de charbonniers diminuera peu à peu au fur et à mesure que les entreprises forestières, installées dans l’un ou l’autre des communes limitrophes de la forêt, au nombre de quatre à cinq jusque dans les années 1980, cèdent leur place à l’une d’elles et à d’autres entreprises extérieures. L’effectif des travailleurs forestiers sera alors réduit en Grésigne à quelques bûcherons spécialisés effectuant les coupes de bois munis de tronçonneuses auxquels s’ajoutent quelques conducteurs de ces engins forestiers modernes qui sectionnent mécaniquement les troncs après avoir les coupés et ébranchés puis qui les débardent et qui les chargent avec des tracteurs spécialisés munis de treuils et de pelles de levage, pour les transporter ensuite, tronçonnés en grumes, aux scieries automatisées où ils seront débités en plots et planches aux dimensions normalisées que l’on soumettra au séchage artificiel. La plus-value brute résultant de ces divers travaux représente environ dix fois la valeur du bois acheté sur pied en Grésigne mais reste cependant dix fois inférieure en moyenne à la plus-value totale qui résulterait de la transformation du bois brut en produits plus élaborés tels que parquets, panneaux divers, meubles etc.

L’utilisation actuelle de ces nouveaux moyens techniques d’exploitation mis à disposition des entreprises forestières, utilisés pour la coupe des arbres, pour leur débardage et leur transport jusqu’au stade du sciage et du séchage, a été l’aboutissement d’une adaptation progressive. Mais le coût de ces divers matériels spécialisés est resté hors de portée des petits exploitants forestiers locaux autour de la Grésigne.

Ici, la forêt n’a pas participé au développement d’une filière-bois au sein d’une économie rurale relativement pauvre en emplois dans un milieu humain vieillissant du fait d’un exode continu et de l’exportation de ses bois vers l’extérieur.L’ordre immobile des champs, que les techniques agricoles ont été lentes à transformer de façon progressive et apparente, vaut aussi pour la forêt. Depuis le début du 19ème siècle où la Grésigne a connu son apogée, les travaux forestiers en Grésigne n’ont été modifiés que lentement. Une analyse plus fine nous conduirait à discerner des phases d’évolution contrastée, soumise à des facteurs divers, provoquant tantôt des périodes de progression de l’activité forestière, tantôt sa régression, tantôt sa reprise après une période de quasi-abandon ou de stagnation.

De 1850 à 1950, le travail en forêt n’a guère évolué : la hache, la mascotte et la scie passe-partout sont restés les outils essentiels des bûcherons et des charbonniers grésignols, à quelques détails près concernant leur forme d’emmanchement et la largeur de coupe de ces outils manuels, renouvelés par les Italiens venant du Piémont ou des Apennins lors des vagues d’immigration successives à partir de 1920-1930, la dernière étant celle des années 1950. Au cours de ces cent années, la productivité de l’exploitation forestière n’a donc guère progressé et le rendement du bûcheron grésignol n’a que peu varié puisqu’il était limité à la coupe manuelle et à la mise en tas d’une « canne » de bois de chauffage par jour, soit l’équivalent de 4 stères environ.

Certes, il y eut des améliorations pour faciliter le transport et la vidange des bois. C’est à la fin du 19ème siècle que sera réalisé un réseau plus important de véritables chemins forestiers en Grésigne tandis que, par ailleurs, seront adjugés les premiers baux d’une chasse à tir au début de la Troisième République, parallèlement aux premiers lâchers de chevreuils après un siècle réservé aux grands équipages d’une chasse à courre prestigieuse. Dans le même temps, les agents des Eaux-et-Forêts mettront en application la gestion d’une sylviculture plus rationnelle dans une Grésigne encadastrée avec un parcellement précis, régulant l’entretien et l’exploitation des coupes, renouvelées par la voie de la futaie en semis et non du taillis provenant des rejets, tandis qu’apparaîtront les premiers pins sylvestres. Débardage et transport de bois se feront exclusivement par traction animale jusqu’en 1925. Ils seront remplacés peu à peu par des camions et les premiers moteurs à explosion équiperont quatre scieries mobiles à partir des années 1930. Ces modifications amélioreront la gestion de la forêt de la Grésigne aux plans technique et financier, mais ne changeront guère, ni la gestion des activités qui s’y déroulent, ni la nature des produits prélevés.

Une longue période de transition entre la forêt traditionnelle et la forêt actuelle

Ces cent années qui courent du Second Empire à la fin de la Troisième République apparaissent donc comme une époque de lente transition en ce qui concerne l’aménagement et les techniques d’exploitation forestière et, par-delà, la représentation que les Grésignols ont de leur forêt.

Economiquement, les adjudicataires des coupes annuelles de bois qui sont alors au nombre de 8 à 10 exploitants forestiers, originaires des villages voisins de Bruniquel, Castelnau-de-Montmiral, Larroque, Penne, Puycelsi et Vaour, montrent que la Grésigne reste liée à une clientèle exclusivement locale jusqu’à la fin de la Guerre 1939-1945. La plupart des produits (charbon de bois, traverses de chemin de fer, poteaux de mines et bois de chauffage pour l’essentiel) ne sont guère expédiés au-delà des villes du nord-Toulousain et des départements limitrophes du Tarn.Il faudra attendre les années 1980-1990 pour que participent aux adjudications des entreprises éloignées, venant par exemple de Dordogne ou des Alpes, afin d’emporter les coupes de bois d’œuvre, laissant aux quatre entreprises forestières locales des coupes de bois de bien moindre qualité destinés à l’industrie du papier (Papèterie de Saint-Gaudens), voire au chauffage.

Cependant, les Grésignols restent attachés à leur forêt. La pratique des droits d’usage demeure encore pour la population une tradition dont la survivance est marquée par les demandes réitérées des communes limitrophes sollicitant les autorisations de ramassage du bois mort ou bien de pacage estival dont la dernière pratique aura lieu pendant les années de sécheresse succédant à la Seconde Guerre Mondiale. Les carnets journaliers des gardes forestiers conservent jusqu’à la fin du 19ème siècle, le témoignage de procès-verbaux sanctionnant vols de bois et autres délits forestiers.

Dans la forêt domaniale de Grésigne, propriété privée de l’État, le ramassage des champignons qui poussent en abondance de temps à autre, reste une tolérance accordée par l’État au public des villes voisines du Tarn et du Tarn-et-Garonne qui apprécient le plaisir de la recherche autant que la qualité gustative des cèpes, girolles et oronges que la forêt produit peu ou prou chaque année au gré de la pluie et de la température. Une pousse exceptionnelle se produit une seule année sur dix en moyenne de façon généralisée.

Les droits de chasse en Grésigne seront mis en adjudication, pour la première fois, dès le début de la Troisième République en 1881, et sont acquis par de riches fermiers qui peuvent en payer la caution et la redevance annuelle. Cette chasse de privilégiés est très mal vue des chasseurs locaux, tous petits propriétaires, qui jalousent les 25 invités qui tuent un gibier se nourrissant à partir des cultures établies sur leurs terres limitrophes de la forêt souvent dévastées par les sangliers. Aussi, lorsque vers les années 1920, après la Première Guerre Mondiale, les sangliers abondent et détruisent les récoltes, la colère paysanne gronde et les Conseils municipaux alentour feront cause commune pour demander des dommages et intérêts à l’administration des Eaux-et-Forêts et prendre des délibérations vengeresses à l’égard des riches titulaires des droits de chasse en Grésigne, étrangers au pays.

Amorce d’une nouvelle fonction sociale, touristique et culturelle de la Grésigne

Expression d’une volonté populaire affirmant la mémoire d’une autre forme d’appropriation collective de l’espace forestier grésignol, des fêtes sont organisées régulièrement au début de l’été à la Grande Baraque entre les deux Guerres, après 1920,  par un comité intercommunal des fêtes de Grésigne. Ces manifestations festives forestières, auxquelles l’administration des Eaux-et-Forêts donne son aval pour que le Préfet du Tarn les autorise au centre de la forêt, « avec interdiction toutefois de tirer des fusées et de faire partir des montgolfières» (6) constitue les prémisses de la naissance du tourisme urbain autour de Grésigne, avec l’apparition des premières automobiles.

Ces fêtes de Grésigne ne reprendront ensuite qu’en 1959, année où H. Ibanez, Président du tout nouveau Syndicat d’Initiatives de Puycelsi-Grésigne, programme une fête populaire à la Grande Baraque à la date du 30 août, avec une pièce de théâtre musical (l’Arlésienne), jouée en soirée avec l’orchestre symphonique et le groupe folklorique d’Aquitaine, avant qu’un repas champêtre et un bal populaire ne réunissent une foule joyeuse de convives et de danseurs dans cette belle clairière centrale aménagée au cœur de la forêt.

Mais les fêtes populaires de la Grande Baraque et les chasses prestigieuses en Grésigne ne sont que « l’arbre qui cache la forêt » ; une forêt qui sera délaissée lors de la crise économique et financière des années 1930, où les activités artisanales et agricoles de l’environnement rural périphérique vont irrémédiablement décliner, provoquant le ralentissement des travaux forestiers que le marasme et la profonde dépression de l’entre-deux guerres ne feront qu’aggraver.

Il y aura un regain d’activités en Grésigne qui ne sera que très provisoire durant quelques années, pendant et après la Guerre 1939-1945, suite à la pénurie des matières premières énergétiques et aux besoins de la reconstruction. On rappela alors en Grésigne toute une main d’œuvre ariégeoise et étrangère (Espagnols et Italiens). Selon les témoignages oraux que nous avons recueillis, on vit réapparaître des huttes et des abris, plus que sommaires, de ces travailleurs forestiers, bûcherons et charbonniers de métier, dont les effectifs passagèrement importants faisaient dire à plusieurs de ceux et celles qui ont vécu cette période que « Grésigne était de nouveau comme un village »(7).

Ainsi, cette période d’au moins cent ans qui courent de 1850 à 1960, correspond à une évolution contrastée d’une vie et d’une activité forestière en Grésigne, liée aux contingences d’une époque caractérisée par de profondes et lentes transformations d’un monde rural traditionnel en perte de vitesse et voué à disparaître pour faire place à une société d’un type nouveau où le rapport villes-campagnes sera totalement modifié.

Mais le rythme plus que séculaire d’une écologie forestière, où le cycle naturel des futaies de chênes atteint et dépasse même 150 années, est resté insensible aux vicissitudes des contingences humaines. A l’image des pierres qui servirent à la construction des villages établis sur son pourtour, villages que les progrès récents de la modernité aussi bien que les aléas de l’histoire des temps présents ont abandonné à leur isolement avant que le tourisme ne les remette en valeur aujourd’hui, la Grésigne est restée impassible dans un contexte naturel qui en fait sa beauté, souhaitant qu’un souci écologique récent veille à la préserver.

ADMINISTRATION ET GESTION FORESTIERES DE LA FORET DE GRESIGNE

Au début du 19ème siècle, la reprise de la création de la voirie forestière (depuis le pont de la Lèbre jusqu’au Pas de la Lignée) devenue le CD 87 impliquait la mise en place d’un réseau de routes départementales desservant depuis la Grésigne les gares de Bruniquel et de Penne sur la ligne de voie ferrée Montauban-Lexos à partir de 1858, mais aussi la gare de Gaillac sur la ligne Lexos-Toulouse à partir de sa mise en exploitation le 24 octobre 1864 qui allait faire disparaître tout transport fluvial sur le Tarn à partir du port de Gaillac.

Ce désenclavement de la Grésigne par les aménagements complémentaires des routes départementales aboutissant aux voies ferrées exigea la traction animale pour effectuer le débardage des bois ainsi que de nombreux charrois pour leur transport routier, avant que la traction mécanique commence à prendre le dessus grâce au perfectionnement des tracteurs et des camions à partir des années 1920-1930.

Les chemins départementaux créés dès le Second Empire permettent le désenclavement routier de la forêt de Grésigne

Pas plus qu’elle n’est aujourd’hui directement accessible par le réseau des grandes routes et autoroutes nationales, la Grésigne ne put jamais être directement desservie ni par les voies romaines, ni par l’une ou l’autre des cinq « Grandes Routes Royales » sous l’Ancien Régime, devenues plus tard « Impériales », lesquelles desservaient l’Albigeois dans le nord du Département du Tarn et le Rouergue ou le Quercy dans les départements voisins, avant et après la Révolution. Parmi ces anciennes routes dites royales, puis impériales, qui furent ensuite classées « nationales » au cours du 19ème siècle, trois passaient par Gaillac et faisaient de cette ville, outre son port, un passage obligé de désenclavement des coupes de bois de Grésigne

  • la Route n°88 de Lyon à Toulouse, passant par Le Puy, Rodez, Baraqueville, Carmaux, Albi et Gaillac, Rabastens, Saint-Sulpice( N 88 actuelle),
  • la Route n°99 d’Aix à Montauban passant par Nîmes, Millau, Saint-Affrique, Alban, Albi, Gaillac et Salvagnac (CD n°999 actuel),
  • la Route n°122 de Toulouse à Clermont-Ferrand passant par Aurillac, Figeac, Villefranche-de-Rouergue, Laguépie, Cordes, Cahuzac-sur-Vère et Gaillac (CD 922 actuel).

Avant la Révolution, à la fin de la période de l’inféodation de la forêt royale au Comte de Maillebois en 1774, nous avons déjà signalé les aléas qui avaient retardé l’exécution du premier désenclavement routier par l’aménagement de la route allant de Gaillac à Bruniquel, route qui fut rendue totalement carrossable pour traverser la forêt à partir des années 1825 seulement, permettant aussi bien l’accès à l’Aveyron que l’accès au Tarn pour le flottage des bois. Toutes les coupes de Grésigne pouvaient en effet être débardées et vidangées à partir de cette route forestière transversale, depuis le Pont de la Lèbre jusqu’au Pas de la Lignée en passant par la Grande Baraque et les Terrassiols, ce dernier lieu-dit en Grésigne dénommant le carrefour où fut établie la bifurcation routière vers Vaour par le Pas de Haute Serre.

Ce premier axe routier Gaillac-Bruniquel desservant la forêt selon son axe médian nord-sud (actuel CD n° 87), déjà tracé et commencé par le Comte de Maillebois après l’abandon du projet du canal de la Vère en 1772, divisait la Grésigne en deux parties est et ouest sensiblement égales et fut accompagné dans les années qui suivirent, jusqu’en 1860, par la création de « chemins dits de grande communication » ou « chemins d’intérêt commun », classés « routes départementales » en 1899. Ce fut le cas, au cours des années 1845-1850, des chemins nouvellement construits autour de la forêt, notamment la route n° 29 de Cordes à Monclar (8), passant par Itzac, le Verdier et Puicelcy,ainsi que la route de Cordes à Saint-Antonin passant par Vindrac, Tonnac et le dolmen de Vaour.

Le tronçon de la route classée N° 14 (CD n° 964 actuel Gaillac-Caussade) allant du Pont de la Lèbre sur la commune de Castelnau-de-Montmiral vers Puycelsi, Larroque fut prolongé jusqu’à la gare de Bruniquel pour donner accès au chemin de fer Lexos-Montauban achevé en 1858 par la Compagnie Paris-Orléans. Ce prolongement du « Chemin n° 14 depuis le village de Larroque facilita l’exportation des bois de Grésigne par voie ferrée vers Montauban et la vallée de la Garonne », mais aussi vers les mines de Capdenac par voie ferrée en remontant le cours de l’Aveyron par Saint-Antonin, Laguépie et Villefranche-de-Rouergue.

Au cours de cette période active de création de voies ferrées au milieu du 19ème siècle, la Grésigne connaîtra l’apogée de l’emploi car elle était source d’approvisionnement important pour les traverses de chemins de fer ainsi que pour les poteaux soutenant les galeries de houille des bassins miniers de Carmaux et de Décazeville, et la livraison de bois et de charbon aux forges de Bruniquel. On peut se faire une idée de la circulation des bois d’après le comptage journalier comparatif des attelages[ix] qui étaient en 1863 au nombre moyen de « 115 colliers entre Gaillac et la limite du Tarn et Garonne » et de « 76 colliers entre le Pont de la Lèbre et Grésigne ».

Cette exportation des bois par voie routière pour atteindre le port de Gaillac et, plus tard, la voie ferrée grâce à chacune des gares de Bruniquel ainsi que celle de Penne à partir de 1858, puis la gare de Gaillac sur la ligne Lexos-Toulouse mise en exploitation à partir de 1864, favorisa alors l’installation de nombreux charrons (« roudiès ») de par la présence locale de de voituriers et charretiers, et plus encore de forgerons-maréchaux-ferrant pour les animaux de trait mais aussi pour les nombreux muletiers locaux exerçant ce pittoresque métier autour de la Grésigne. Selon Raymond Granier, la ferme de Pont-Bourguet à Puycelsi disposait d’une douzaine de muletiers qui,sous le Second Empire, descendaient le minerai de fer issu du causse de la Janade, sur le dos de ces rustiques animaux de bât, jusqu’aux Forges de Caussanus à Bruniquel. Les charbonniers assuraient d’autre part le transport du charbon de bois vers les villes voisines, tandis que les « Carretayrés » se chargeaient de celui du merrain exporté par les gabarres circulant depuis Gaillac vers Moissac sur le Tarn lorsqu’il était destiné au vignoble de Bordeaux, en plus du merrain réservé aux tonneliers installés dans toute la zone viticole du Gaillacois.

Pour le transport du merrain depuis la Grésigne jusqu’à Gaillac, on remettait aux charretiers des bons de livraison numérotés sur des cartons de petites dimensions, indiquant au recto le nom et prénom de chacun de ces transporteurs, précisant« pour chaque charretée de merrain à sortir de la coupe pratiquée dans tel ou tel triage de la forêt », que « ladite charretée est composée de 202 douves longailles et de 101 douves fonçailles ». Réutilisant ces bons de livraison comme cartes à jouer, celles-ci figuraient au verso les symboles de trèfles, de piques, de carreaux ou de cœurs, dessinées à la main par ces charretiers, grands joueurs de manille et de belote.

Bons de livraison transformés en cartes à jouer

Jusqu’aux années de l’après-guerre de 1914-1918, ces « carretayres », spécialisés dans le débardage et le charroi des bois étaient établis dans les hameaux situés en bordure sud-ouest de la Grésigne, à Mespel et aux Abriols notamment, avant de disparaître peu à peu lorsque la traction animale fut remplacée par les chevaux-vapeurs des premiers camions dont les roues étaient équipées de bandages pleins avant l’apparition des premiers pneumatiques.

Création des chemins d’exploitation forestière en forêt de Grésigne : la Route de la Plégade (1873 à 1875)

Une fois achevé l’aménagement de ces axes routiers extérieurs et des voies ferrées proches favorisant le désenclavement de la Grésigne vers les bourgades et les villes voisines, c’est vers la fin du Second Empire seulement que commencèrent la réalisation de chemins forestiers à l’intérieur de la forêt en vue d’améliorer la vidange des bois exploités dans les divers triages où se pratiquaient des coupes jusque-là difficiles à vendre puisque longtemps privées de voies de desserte.

Ainsi, par exemple, le chemin forestier partant du Chemin de Grande Communication n°14 (C.D. n° 964 Gaillac-Caussade actuel) au droit du hameau de Valès (commune de Puycelsi) puis longeant la vallée du Rô Occidental jusqu’au Pont de la Tuile pour y rejoindre la Route Départementale n°87 au carrefour de la Grande Baraque, ne fut aménagé qu’au début des années 1860.Nombreuse devait être la main-d’œuvre occupée à ouvrir cette route puisque le Préfet du Tarn autorisa le 21 janvier 1861 un certain Jean Mathieu, cultivateur aux Grèzes, commune de Puycelsi, « à faire au bord de ce chemin une loge en planches pour débiter aux ouvriers liquides et comestibles et pour leur servir d’abri et de cantine »[x].

Quant à la belle Route Forestière de la Plégade, ayant une longueur de 5 950 mètres, reliant depuis l’entrée dans la forêt à partir du Pas de Layrol le carrefour avec la Route de la Martinio au Pont du Renard, elle constitue le prolongement dela route passant dans le hameau de Mespel pour aboutir à Saint-Martin d’Urbens sur le CD 964. Elle dessert également le chemin forestier passant à l’ancienne verrerie de Lissard et arrivant au hameau des Abriols, après avoir reçu au Rond-Point de la Plégade (dont elle porte le nom) la route venant de Puycelsi par le Pas du Sauze. La réalisation de cet important chemin forestier, desservant la partie ouest de la Grésigne, donna lieu à un différend entre l’administration des Eaux-et-Forêts et l’entrepreneur chargé de sa construction.

Les travaux de création de cette Route de la Plégade furent confiés en régie le 10 février 1873 au « Sieur Barthe, Entrepreneur », pour trois lots successifs qui devaient être réalisés « en 1873 pour 20 000 francs, en 1874 pour 24 000 francs, et en 1875 pour 23 735,96 francs, soit au total 67 735,96 francs ». Mais il y eut des imprévus et le grès pris sur place ayant dû être remplacé par du matériau calcaire pour terminer l’empierrement de la chaussée, bien moins pentue que la côte voisine dite de Côte de Tire-cul, il y eut contestation des prix fixés par le cahier des charges. L’administration des Eaux-et-Forêts dut donc revoir à la hausse le coût de la Route Forestière de la Plégade, dont la nouvelle répartition des travaux fut arrêtée selon les prix ci-dessous donnant lieu à une nouvelle rémunération pour l’entrepreneur :

  • Terrassements : 22 444, 23 francs
  • Empierrement de la chaussée : 41 842, 78 francs
  • Ouvrages d’art : 25 993, 18 francs.

Cette réévaluation du coût de construction ne dut pas cependant satisfaire l’entrepreneur Barthe qui, après la fin des travaux, fit grief à l’administration du retard qu’elle apporta au piquetage de la route et de la lenteur qu’elle mit à lui accorder l’autorisation de transporter des matériaux de remplacement. Retards qui se traduisirent, selon ses dires, malgré le versement de salaires plus élevés, par l’abandon de nombre de ses ouvriers attirés par de meilleurs salaires offerts par les forges de Bruniquel à l’occasion de la réouverture de leur haut-fourneau. Ce qui provoqua l’arrêt des travaux. A la suite de quoi l’entrepreneur Barthe réclama à l’administration des dommages et intérêts.

Quoiqu’il en soit, « le Conseil de Préfecture dans ses séances tenues à Albi les 10 juin, 18 juillet et20 août 1881, rejeta les réclamations dudit Sieur Barthe qui demandait un dédommagement de 19 229,95 francs, arrêtant que l’administration lui paiera la seule somme de 300 francs pour les intérêts de droit sur les sommes lui restant dues à compter du 30 août 1878 ».

La Route de la Plégade s’acheva donc, tant bien que mal, mais le Sieur Barthe, qui acceptait fort mal d’avoir eu à revoir les salaires de ses ouvriers à la hausse sous l’effet de la concurrence des forges de Bruniquel, porta ensuite l’affaire au Ministre des Transports qui le débouta définitivement de ses plaintes en octobre 1884.

Surveillance et entretien de la voirie forestière en forêt de Grésigne

Nous venons de voir ci-avant un exemple parmi d’autres qui montre, hors de l’aspect conflictuel de ce type de marché, combien la création de chemins forestiers en Grésigne était difficile au cours de la seconde moitié du 19ème siècle. Ces travaux routiers induisaient en compensation l’occupation d’une main-d’œuvre locale nombreuse qui se procurait des revenus supplémentaires grâce à ces durs et pénibles chantiers occasionnels, réalisés à la force des bras avec l’aide d’attelages composés de divers animaux de trait ou de bât.

En contrepartie de la création de cette infrastructure routière, l’exploitation de nouvelles coupes de bois était rendue possible en devenant plus facile et plus attractive en Grésigne, et les prix obtenus lors des adjudications n’en étaient que plus élevés pour les caisses de l’Etat. Le maintien de routes forestières fonctionnelles pour assurer la vidange des bois est l’une des missions des gardes-forestiers qui font appliquer une règlementation très stricte afin de les conserver en bon état. Les travaux d’entretien que nécessitaient ces routes, plus ou moins solidement empierrées, incombaient pour une large part aux exploitants forestiers déclarés adjudicataires des coupes, lesquels se voyaient obligés d’acquitter, en sus du prix d’adjudication des lots vendus, une somme supplémentaire correspondant aux « charges pour entretien des voies de vidange », ce que n’appréciait guère certains qui pouvait en contester la cause.

C’est ainsi que le 31 août 1867, « le Garde Général de Grésigne, Jean-Baptiste Trouillet, met en recouvrement par voie d’huissier la somme due par le Sieur Gazagnes Ulysse demeurant à Montmiral, pour 25 journées d’ouvriers évaluées à 37,50 francs pour travaux de remise en état des chemins utilisés, à la suite de l’adjudication du 23 octobre 1865 qui lui avait accordé la coupe de futaie au lieu-dit las Tounes, dont le Sieur Cazes Alexis de Saint-Beauzile se porta caution pour honorer les traites de cette vente s’élevant à 4 550 francs ».

Le rapport entre l’estimation forfaitaire des réparations à faire aux chemins servant à leur vidange par rapport prix fixé lors de l’adjudication était alors négligeable puisqu’il apparaît dans ce cas de l’ordre de 0,8% du prix d’achat de la coupe ! Mais sur les procès-verbaux d’adjudication des lots vendus en 1930, ces charges atteindront 5% de la valeur des coupes.

Concessions de droit de passage sur la voirie forestière en forêt de Grésigne

A la sortie de la guerre 1914-1918, l’entretien et la surveillance des chemins en Grésigne restaient le souci permanent de l’administration des Eaux-et-Forêts. Tous les exploitants de coupes de bois empruntant les chemins de Grésigne, y compris ceux qui devaient utiliser la voirie forestière à des fins d’exploitation de bois privés riverains de la forêt domaniale, étaient tenus de demander le droit de passage en s’engageant à y faire les réparations adéquates[xi] après usage, une fois les coupes achevées et enlevées aux dates convenues. Ainsi, des « concessions de passage », prises par voie d’arrêtés du personnel forestier, autorisaient de nombreux particuliers à circuler, eux et leurs attelages, sur les chemins situés en Grésigne, moyennant finances ou prestations en nature, définies de façon pointilleuse.

Nous relevons, par exemple, la lettre d’un certain Mercadier de Puycelsi s’adressant au représentant de l’administration forestière en avril 1919 afin d’obtenir un droit de passage en Grésigne « pour enlever 8 stères de bois et 500 fagots de la propriété de Monsieur Fabre ». Cette autorisation lui est accordée « à titre de tolérance, puisqu’il n’a pas d’autre issue que d’utiliser un chemin forestier sur 200 mètres, à charge pour lui de faire ses charrois avant le 30 juin 1919 moyennant 2 francs de redevance et l’ engagement de remettre les lieux en état ».

Il en va de même en 1924 pour Jean-Pierre Kurgoualle, demeurant à Castelnau-de-Montmiral. L’autorisation qui lui est consentie fait l’objet d’un arrêté stipulant « le paiement d’une redevance de 50 francs par an à verser avant le premier septembre, et l’apport d’un mètre cube de pierre cassée valant 30 francs à l’anneau de 0,06 (6 cm), en contrepartie de la permission d’emprunter la Route Forestière de Littré pour exploiter un taillis riverain ».

Plus précises étaient encore les conditions arrêtées le 22 décembre 1927 par le Garde-général de la Grande Baraque à Tabarly Ulysse, domicilié aux Abriols, commune de Larroque, « autorisé pour 2 ans à passer avec son camion de 4 tonnes sur la route de Montoulieu et de la Plégade jusqu’au Sauze à raison de 5 passages par mois sur 8 kilomètres, mais tenu de réparer les dommages par apport, aux lieux indiqués, d’un mètre cube de gravier au prix de 45 francs le mètre cube, plus 55 francs de redevance annuelle ». Au demeurant, il s’agit ici, en 1927, d’un témoignage intéressant qui mentionne l’une des premières apparitions d’un transport motorisé du bois en Grésigne.

A la sortie de la forêt, il en résultait que les chemins classés dans la voirie rurale appartenant aux communes limitrophes et servant à la vidange du bois des coupes faites en Grésigne, étaient soumis à des déprédations importantes, causées aussi bien par le roulage des premiers véhicules à moteur que par celui des charrettes tractées par l’énergie animale. Ainsi qu’en attestent les délibérations de nombreux Conseils municipaux, des plaintes furent alors exprimées auprès du Préfet du Tarn, à l’instar de celle émanant du Maire de Puycelsi le 17 mai 1925 faisant valoir « le mauvais état du chemin vicinal n°5 dit du Rô sur une longueur de 4 641 mètres », ce à quoi, les services préfectoraux, ne voulant rien savoir, objectèrent par lettre datée du 7 juillet suivant « que l’entretien dudit chemin incombe à la Commune ».

Persistance des droits d’usage en forêt de Grésigne

Que survienne la sècheresse ou bien que s’annoncent les froids d’un hiver rigoureux, et voilà nos populations grésignoles qui retrouvent la mémoire, lointaine déjà, de ces anciens temps où leurs ancêtres avaient, selon leur appartenance à telle ou telle communauté riveraine, soit le droit d’une forêt-pâturage où leur bétail pouvait se nourrir en Grésigne, en y menant paître leur chèvres et boucs, en profitant de la glandée pour leurs porcs, soit en y rassasiant mulets ou bêtes à cornes pendant la durée de ramassage du bois ou de la coupe de bois.

Depuis les amendes et restrictions infligées par les jugements de Froidour en 1667, depuis aussi les dédommagements accordés sous forme d’indemnités par l’administration forestière à quelques héritiers ou ayant-droit d’anciennes familles nobles, sinon depuis les refus catégoriques du Préfet du Tarn d’indemniser les anciennes communautés limitrophes, refus définitivement sanctionnés ensuite par le procès retentissant que la Commune de Puicelcy mena envers l’Etat de 1827 à 1852, tous ces droits d’usage confisqués en Grésigne auraient pu être définitivement abandonnés et comme relevant de l’histoire ancienne. Mais ce ne fut pas le cas !

De nombreuses délibérations municipales révèlent le contraire, comme celle prise en date du 8 novembre 1836 par le Conseil municipal de Puicelcy confirmant bien la suppression du droit de pacage à cette époque, puisqu’il fut demandé explicitement au Préfet « de lever la défense d’introduire des bestiaux en forêt, afin que ceux-ci puissent s’y nourrir des herbes abondantes et nutritives ». Et ce, est-il ajouté « moyennant rétribution », ce qui excluait déjà la notion de privilège, notion disparue puisque attachée à la gratuité (ici non exigée) de l’exercice des droits d’usage.

Le cycle des sècheresses estivales des années 1870 permettra également aux élus municipaux des communes limitrophes de retrouver leur pugnacité pour de nouvelles réclamations, malgré l’échec de celles qui furent exprimées en vain par leurs prédécesseurs sous le Premier Empire et sous la Restauration. En effet, au cours de ces années politiquement agitées, nous assistons de nouveau à la demande renouvelée des droits de pacage en forêt, moyennant indemnités, ainsi que le stipulait les dispositions de l’Ordonnance de 1829, y compris aussi pour le ramassage du bois-mort. Nous n’avons trouvé aucune mention du montant de ces indemnités pour ces autorisations qui furent accordées sous la pression collective d’une paysannerie locale, faisant valoir le prétexte de grosses difficultés à nourrir le bétail suite à une pénurie de foin et d’herbe due à l’absence de pluies au cours du printemps et de l’été 1870 ; été agité et historique qui va s’achever le 4 septembre par l’établissement de la Troisième République, avec la déchéance de Napoléon III et la capitulation de Sedan devant l’armée prussienne de Bismarck.

Devant la montée d’une opposition républicaine résolue, animée par Gambetta et ponctuée de grèves dures depuis 1867 où Napoléon III fait tirer sur les ouvriers et fait jeter en prison les dirigeants de l’Internationale, les évènements militaires et politiques de l’année 1870, qui verra la Commune de Paris et l’épisode sanglant de la répression versaillaise, sont autant d’évènements qui font retrouver aux petits paysans grésignols la mémoire de ces droits d’usage collectifs que détenaient leurs aïeux en Grésigne.

Le comportement licencieux et peu respectueux de nombreux paysans larguant leur bétail sans contrôle dans la forêt domaniale, ajouté à la perversion et à la manœuvre malhonnête de quelques riches et gros propriétaires prompts à vouloir s’enrichir sur le dos des plus miséreux, allaient motiver de nouveau le refus du pacage des animaux en Grésigne par l’administration départementale.

La scandaleuse spéculation née des autorisations de pacage en forêt dans les années 1870

Il y eut, en premier lieu, des abus licencieux et irresponsables de nombreux riverains dont les troupeaux occasionnèrent des dégradations à la végétation arbustive, y compris par coupe généralisée du sous-bois dans certains tènements de Grésigne afin que le feuillage des arbres, une fois abattus, puissent servir de complément de nourriture au bétail lâché dans toute la forêt sans surveillance.

C’est ce que laisse supposer la lettre du Maire de Montmiral datée du 3 juillet 1870 demandant au Préfet « l’autorisation pour chaque propriétaire de mener paître ses bêtes en Grésigne sans faire appel à des pâtres communs ». Le Préfet lui répond négativement en faisant référence « à l’article 118 à 119 de l’Ordonnance du Premier Août 1829 précisant qu’il appartient au Conseil Municipal de choisir les pâtres communs et de dresser l’état du nombre des animaux confié par chaque propriétaire à chacun de ces pâtres ». Le Maire de Montmiral dut donc s’obliger à inscrire le salaire de ces « pâtres communs » sur son budget communal…si tant est toutefois que ces pâtres furent effectivement désignés… et ensuite effectivement présents auprès du bétail en forêt pour en assurer la garde ! On peut douter cependant de l’efficacité et du sérieux de ces gardiens d’animaux puisqu’à la suite de la sècheresse renouvelée de l’été 1874, le Garde général de la Grande Baraque émettait un avis négatif auprès du Conservateur régional des Eaux-et-Forêts, lequel opposa à son tour un refus catégorique, cette fois, à la commune de Sainte-Cécile du Cayrou, prétextant qu’il y a tout lieu d’éviter « que l’opération de pâturage de 1870 et ses désordres puissent recommencer ».

Cette formulation motivée du refus du Conservateur au Maire de Sainte-Cécile du Cayrou, dans sa lettre du 6 août 1874, était fondée sur la gravité et l’illégalité d’évènements autrement plus répréhensibles, commis quatre années plus tôt dans la Grésigne. L’explication de l’avis négatif du Garde général et du refus du Conservateur nous est donnée de façon claire dans la correspondance du Préfet du Tarn adressée aux Maires des Communes de Larroque et de Puicelcy en 1874 et ayant pour objet son refus du renouvellement du droit de pacage et, par là même, l’accès du bétail de leurs administrés en Grésigne. Il argue du fait que « lors de la sècheresse estivale de l’été 1870, les gros propriétaires de Larroque et de Puicelcy achetèrent les animaux aux petits propriétaires démunis de foin et lâchèrent ces troupeaux en Grésigne sans pâtre commun, provoquant de graves désordres en forêt suite à ces spéculations commerciales ».

L’année 1874 marqua ainsi la fin de la réclamation officielle des droits de pacage en Grésigne. Pour nourrir leur cheptel, les paysans grésignols évitèrent peu à peu de risquer des actes de délinquance car ils avaient déjà introduit davantage de prairies artificielles dans leurs assolements, faisant place à une rotation où intervenaient les cultures fourragères de sainfoin et de luzerne sur les sols calcaires et sur les terres-forts des causses, tandis que les champs de trèfles violets avaient remplacé de plus en plus la jachère sur certains sols acides des ségalas de Vaour. Par ailleurs, la généralisation de la culture de la pomme de terre et des betteraves fourragères depuis la fin du 19ème siècle, ainsi que le développement de la culture du maïs avaient déjà relégué la glandée à un âge ancien pour l’élevage des porcs.

Les transformations de l’agriculture sur les lisières de la Grésigne, illustrées par les statistiques relevées pour le canton de Vaour par exemple (12), où les prairies artificielles progressèrent très vite passant de 190 hectares en 1850 à 250 hectares en 1855 puis à 430 hectares en 1863 pour atteindre 600 hectares en 1870, contribueront dès lors à satisfaire de plus en plus les besoins alimentaires des animaux d’élevage. De ce fait, les diverses formes de pacage estival seront de moins en moins nécessaires. Il en résultera des relations moins heurtées des éleveurs avec l’administration des Eaux-et-forêts laquelle a toujours considéré, à juste titre, que l’introduction d’animaux en forêt était une cause grave de dégradation pour la végétation arbustive. Notons cependant que cette pratique estivale de faire paître le bétail en forêt a repris encore, de façon occasionnelle, au cours de la dernière Guerre 1939-1945 et des années très sèches qui l’ont suivie jusqu’en 1949, notamment dans la partie de la Grésigne limitrophe à la commune de Sainte-Cécile du Cayrou.

Quant aux rares cas, signalés en bordure de Grésigne jusqu’au début du 20ème siècle, d’essartages pour détruire la végétation forestière, à dates répétées et régulières en vue de la culture sommaire de menus grains, d’avoine ou de paumelle, il faut souligner que ces pratiques de brûlis pratiqués depuis longtemps sur des terres à genêts soumis à une jachère décennale correspondent à des souvenirs liés à des temps fort reculés, depuis le Moyen Age où les défrichements des bois étaient effectués de cette manière sur les lisières de la forêt.

Le ramassage du « bois mort gisant » se pratiquait en Grésigne en 1878…mais de façon discriminatoire à l’encontre des Pennols

Par lettre du 14 août 1878, le Maire de Puicelcy réclamait encore au Préfet du Tarn «le droit pour ses habitants à prendre du bois mort gisant en Forêt, droit fondé sur l’arrêt du 21 avril 1853 »,tel que le rappelait selon lui le compromis par lequel s’acheva le long procès opposant l’administration des Domaines de L’Etat et la commune de Puicelcy, qui stipulait en outre une condition très réductrice selon laquelle ce droit ne pouvait être exercé dorénavant que «sans la présence et l’aide d’animaux de trait ou de bât ». Dans sa réponse du 4 septembre suivant, le Préfet du Tarn donna son aval à la requête du Maire de Puicelcy sous réserve que celui-ci demanda expressément « la délivrance d’une autorisation en bonne et due forme pour ses administrés, sinon les habitants de sa Commune, surpris en forêt, seraient considérés comme des délinquants »… Cette « délivrance » exigeait au préalable le versement d’une taxe spéciale, remplaçant l’ancienne « albergue » collective qui figurait sur chaque budget annuel de la Communauté de Puicelcy sous l’Ancien Régime au titre de la « mande royale » et qui s’élevait toujours à « 23 livres » pour l’année 1789, dernière année où elle fut réglée par le Consulat pour « les Pechcelsiols et les Roucanels », avant que cette imposition disparaisse et ne figure plus sur le budget voté par la première municipalité mise en place en Février 1790.

Prenant à son compte l’autorisation accordée aux habitants de Puicelcy en 1878, le Maire de Penne ne voulut pas demeurer en reste, et sollicita à son tour le même avantage pour les Pennols. Mais, pour ces derniers, le Préfet du Tarn avait gardé la mémoire des courriers adressés par le Maire de Penne à son prédécesseur sous le Premier Empire. Ce fut donc sans la moindre crainte de faire œuvre d’une injuste discrimination entre le nord et le sud de la Grésigne, par lettre du 18 décembre 1878, que le Préfet du Tarn refusa au Maire de Penne l’autorisation sollicitée en lui précisant que « seuls, les habitants des Communes de Montmiral, Puicelcy et Larroque ont droit à prendre en forêt du bois mort gisant »!

Stricte surveillance des quantités de bois-mort-gisant et procès-verbaux à l’encontre des voleurs de bois en forêt de Grésigne

Sauf pour Penne, la pratique du ramassage du « bois-mort gisant » continua encore quelque temps puisque les quantités de ce médiocre bois de chauffe pouvant être prises en Grésigne faisaient l’objet d’une estimation, ainsi qu’en témoigne « l’ordre du Garde Général de la Grande Baraque au Garde Forestier du Triage du Sauze ( dit Triage n°2) ». Celui-ci nota ainsi sur son « livret journalier » en date du premier mars 1889 (13), une quantité de bois égale à «11 charretées » dont il précisait la nature, la provenance et l’emplacement comme suit :

« 4 de ramilles provenant du nettoiement à Saint-Clément,

2 de vieilles souches et débris de coupes à la Martinio,

3 de souches mortes provenant d’éclaircies au Pech de l’Aigle,

2 de branches mortes tombées à terre à Montoulieu ».

Ce dénombrement précis montre la surveillance pointilleuse que pratiquaient les gardes de Grésigne sur le « bois-mort gisant », soit à des fins de cession aux particuliers qui devaient préalablement en obtenir l’autorisation en faisant enregistrer leur demande auprès du Maire de leur commune et en s’acquittant d’une taxe, soit à des fins de repérage pour en vérifier le vol éventuel.

Certains pauvres bougres, en effet, ne s’embarrassaient pas toujours de satisfaire aux procédures permettant d’obtenir des autorisations légales pour le ramassage du bois mort en forêt … C’est ainsi que, le 21 octobre 1899, « les gardes forestiers Jalbaud Guy et Portes Joseph y surprirent lesdits Fabre François (75 ans), Marie son épouse (40 ans), Cécilien (18 ans), Elie (15 ans), ces derniers, fils de la Dame Rémésy à Puicelcy, lesquels accompagnent l’attelage d’un mulet, avec 2 stères et demie de bois sur la charrette ». Le « procès-verbal n° 10 », que ces deux gardes de Grésigne inscrivent, cette année-là, sur leur « livret journalier », ne peut que nous rappeler les démêlés et la violence ressortant du procès-verbal établi en l’an 2 (le 6 Septembre 1793) par « le garde Nicolas Petit » à l’encontre d’un certain « Antoine Trégandit Camisard et de son neveu », lesquels levaient (déjà !) la hache sur le représentant des Eaux-et-Forêts, dans « le Triage de Périlhac ». Un siècle plus tard, les Grésignols gardent toujours la main trop leste !

Le procès-verbal ci-avant, daté de l’an 1899, établi par les gardes forestiers Jalbaud et Portes, mentionnent en effet qu’au terme « d’une première lutte pour saisir l’attelage », il y eut une échauffourée entre les deux représentants des Eaux-et-Forêts et les quatre maraudeurs « Fabre lève la hache, mais il est appréhendé et on s’empare de sa hache ». Ce n’est ensuite qu’après « une seconde lutte indispensable pour saisir l’attelage » que les deux gardes sont obligés « d’abandonner le tout » car, nous est-il indiqué, « tous les quatre délinquants se sont accrochés à la charrette » que le pauvre mulet n’est plus alors assez fort pour faire avancer !

Au demeurant, le même Fabre et son équipe seront récidivistes, puisqu’ils seront de nouveau appréhendés quinze jours plus tard, le 4 novembre 1899, « surpris à couper et à fendre le bois de 2 trembles et de 5 chênes morts sur pied », indique ce second procès-verbal. Les délinquants « continueront néanmoins leur travail comme si rien n’était » sous les yeux des gardes interloqués qui notent sur leur carnet journalier que « Fabre leur déclare se moquer de la prison ».

Jusqu’à la fin du 19ème siècle, les voleurs de bois en forêt de Grésigne manifestent toujours à l’égard des gardes forestiers la même haine et ne craignent guère de s’opposer à eux, voire même n’hésitent pas à les menacer directement de façon dangereuse. Ainsi, entre 1793 et 1899, la mentalité des Grésignols délinquants n’a guère évolué et les conditions de vie misérables provoquent les mêmes réactions de défense émanant d’un même comportement d’insoumission vis-à-vis des représentants de l’ordre. Ils estiment en effet que les produits font partie de leur patrimoine collectif, jugeant qu’ils ont le droit de s’approprier le bois-mort selon des us et coutumes qui ont perduré durant de longs siècles. Rappelons que dans son « procès-verbal d’avis pour le Règlement des Coupes des Forêts de la Maîtrise Particulière de Toulouse », Froidour écrivait déjà que« Les habitants des lieux de Puicelcy, Penne, Castelnau de Montmiral, Verdier, Saint-Beauzile, Vieux, Lamotte et Rouyré, sous prétexte de leurs droits d’usage en Grésigne, se prétendent en être les propriétaires et en font effectivement comme de leur propre » !

Les derniers charbonniers de Grésigne

Pour les décennies 1920 et 1930 jusqu’à celles de 1940 et 1950, nous évoquerons ces charbonniers de Grésigne, vivant pour nombre d’entre eux « dans leur hutte de grillon creusée dans les contreforts des talus, campement de fortune mais riche de valeur pour cet homme frustre qui vit en gros béret, en blouse et en sabots ». Ce sont bien là ces travailleurs de la forêt, durs à la tâche,que nous représentent les cartes postales de l’époque, vivant sans hygiène et sans confort dans ce milieu forestier particulièrement hostile à la vie des hommes.

Qui cependant mieux que Marcel Carrier (14) saura décrire avec bonheur les bruits de cette Grésigne charbonnière et ses odeurs ?« Une odeur de mottes brûlées se laisse amener par la brise. Au-delà de la crête, le feu couve et s’étend au sein des meules de rondins empilés. Le charbonnier règle l’appétit de la flamme. Son visage d’homme des bois s’éclaire d’un sourire à la vue d’un charbon léger aux sonorités métalliques ».

Ce travail de charbonnier était un art, reléguant tous nos procédés industriels modernes de fabrication d’un médiocre charbon de bois à la combustibilité réduite, obtenu avec des déchets de scierie jetés pêle-mêle dans de vilaines cuves de fer.

La charbonnière reconstituée dans un des jardins de Puycelsi mais sans la couche de terre externe. Ses dimensions sont plus réduites que les meules construites en forêt.

Comme les gentilshommes verriers de Grésigne, les vrais charbonniers de Grésigne maîtrisaient l’art du feu et ils n’étaient pas du monde de ces « brûleurs de bois ». Le choix de l’emplacement de la charbonnière nécessitait la proximité d’un approvisionnement en eau pour éteindre le charbon obtenu. La science du charbonnier, basée sur une longue expérience, était de savoir conduire les étapes d’une combustion lente et régulière. Les charbonniers-bûcherons construisaient une meule avec ces bûches de chêne et de charme issues de l’éclaircie des gaulis et des perchis, ou bien provenant des houppiers des arbres de haute futaie préalablement débités et fendus. D’un coup de mascotte, sec et bien ajusté, ces bûcherons-charbonniers savaient adapter la dimension du morceau de bois à l’emplacement réservé et choisi pour laisser le moins possible d’espaces vides autour de la cheminée centrale de la charbonnière. La meule de bois était ensuite recouverte d’une couche de terre végétale, terre souvent noircie par les charbonnières précédentes.

La charbonnière terminée avait la forme d’un tronc de cône, mesurant 5 à 6 mètres de diamètre à la base et 2 mètres de hauteur environ.

Dès sa mise à feu, la charbonnière était nourrie par la cheminée centrale avec des apports de bois supplémentaires dont les braises et la chaleur dégagée arrivaient par approche (mais surtout sans flamme !) à faire consumer progressivement l’ensemble des bois constituant la meule, en évitant que le feu réduise en cendres le labeur d’une semaine de travail préalable.

Les trous d’aération aménagés à bon escient sur le pourtour de la meule de bois, la surveillance de la couleur des fumerolles dégagées ici et là, l’appréciation de la température de la couverture extérieure grâce au toucher de la main, exigeaient des soins constants pour que la charbonnière couve et digère son bois en le transformant en charbon. Le moindre changement de la direction ou de la force du vent pouvait perturber la régularité et l’homogénéité de la savante combustion à partir de laquelle on retirait un kilogramme de charbon pour 5 de bois.

Enfin, une charbonnière réussie était celle où il fallait quelques seaux d’eau seulement pour obtenir l’étouffement définitif d’une combustion tirant à sa fin. Après quoi on retirait les morceaux de bois entièrement carbonisés mais conservant leur forme initiale, et qu’il fallait briser ensuite en morceaux pour procéder à l’ensachage.

Après ce dur labeur, la vente du charbon obtenu se pratiquait directement par le charbonnier lui-même, aidé par les membres de sa famille, en le colportant de maison en maison dans toutes les villes voisines.

Ainsi que l’un de ses fils nous en a fait témoignage, son père, petit exploitant forestier et marchand de bois et de charbon, dont la famille venue de Fontblanque (commune de Penne) s’installa à Puycelsi entre les deux guerres, partait pour la semaine avec l’un de ses enfants, voire davantage, pour un long périple de distribution et de vente directe aux ménagères. Le voyage les conduisait de ville en ville jusqu’à Fumel en descendant la Garonne, puis remontait la vallée du Lot jusqu’à Cahors, avec un chargement de 5 tonnes de sacs de charbon sur une charrette tirée par deux chevaux. Le véhicule ainsi tracté disposait sous le plancher de sa partie-avant d’un hamac de toile appelé « le porte-fainéant ».

Bien que cela soit interdit par la loi, le conducteur de l’attelage qui devait marcher à côté du cheval de tête en lui tenant la bride, abandonnait souvent ce poste pour se glisser dans le « porte-fainéant ». Là, se reposant d’une marche fatigante, il pouvait piquer un petit somme compensateur… sachant qu’il pouvait alors compter sur la vigilance de l’attelage composé de deux bourrins intelligents auxquels le charbonnier accordait toute sa confiance. En effet, aux dires de leurs propriétaires, les chevaux, non seulement connaissaient la route depuis longtemps, allant même jusqu’à s’arrêter devant les meilleures auberges du circuit (les seules dignes d’accueillir nos charbonniers aussi durs à l’ouvrage qu’ils savaient bien se tenir à table !), mais avaient la précieuse faculté de hennir dès qu’il sentaient venir de très loin les chevaux de la Gendarmerie, vraisemblablement alertés par l’odeur de la graisse utilisée par les agents de la maréchaussée pour faire luire les sabots de leurs montures.

Le visage et les mains noircies par la poussière du charbon de bois, ces Grésignols étaient fiers de leur métier, même si leurs clients les considéraient un peu comme des traîne-misère, voire même se les représentaient comme des êtres un peu frustres, venus du fin-fond de leur forêt, et que l’on traitait souvent avec condescendance. Pour se venger peut-être, les charbonniers de Grésigne savaient alors tromper leur client sur le poids de leur marchandise, et voici comment. De l’un des crochets fixé à l’une des extrémités de la « romaine » à laquelle ils suspendaient leur sac de charbon pour en connaître le poids, était attachée une corde qui pendait négligemment jusqu’au sol. En soulevant avec l’épaule l’instrument servant à la pesée, il suffisait de poser le bout du pied sur le bout de la corde qui, une fois tendue à souhait, permettait au charbonnier de faire vérifier à la cliente, sur la tige graduée de la romaine, un poids du sac de charbon sur-évalué de quelques kilos, on s’en doute ! Et ce, d’autant plus discrètement que les charbonniers portaient une longue blouse traînant jusqu’au sol, blouse on ne peut plus utile pour camoufler le stratagème de leurs porteurs.

LA CHASSE EN GRESIGNE

Sujet passionnel, la chasse a été fréquemment en forêt de Grésigne et autour de la Grésigne, source de discorde et de jalousie, d’autant plus qu’elle est restée, dans cette forêt, le symbole de l’un des privilèges des familles nobles jusqu’à la fin du Second Empire et ensuite l’apanage de riches fermiers venant des villes voisines, à l’encontre de ceux qui pratiquaient la chasse banale dans les communes limitrophes.

Parmi les curiosités de l’histoire cynégétique locale, on cite la générosité du Comte de Toulouse cédant ses droits de chasse aux seigneurs de Penne, à l’exception de la chasse au faucon qu’il affectionnait particulièrement. Occupation favorite de nos Rois de France, la chasse constitua longtemps un loisir réservé aussi aux anciens seigneurs de notre région. Plus exactement, « seuls les seigneurs hauts justiciers jouissaient du Droit de chasse et du Droit de pêche » ainsi que le stipulait un arrêt du Parlement de Toulouse en date du 18 mars 1729, renouvelant en cela les prohibitions déjà prononcées en 1597, 1601 et 1669. Ce n’est qu’au début du 19ème siècle, en effet, que les droits de chasse en forêt domaniale de Grésigne firent l’objet d’attributions spécifiques pour désigner les bénéficiaires de baux de neuf ans.

Interdiction du droit de chasse en forêt de Grésigne

La législation de l’Ancien Régime prévoyait dans les forêts royales de lourdes amendes pour les délits forestiers de chasse ou de pêche, soit « 30 livres pour le premier délit de chasse avec fusil et chien, 100 à 200 livres pour le second » tandis qu’à la troisième récidive, « le coupable encourait le carcan et le bannissement pour 3 ans du ressort de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts». Une Ordonnance prise le 25 novembre 1761 par le Duc de Fitz-Jammes, Commandant en chef dans la Province de Languedoc, interdisait « à tous habitants, manants, paysans et métayers, de garder chez eux, sous quelque prétexte que ce soit, fusils, pistolets, épées et couteaux de chasse, de laisser vagabonder leurs chiens, de détruire les nids de perdrix, de tendre des lacets » (15). Mais les lourdes peines prévues n’empêchaient pas cependant les braconniers d’être légion, jusques et y compris parmi nos braves curés de campagne, à l’instar de « Raymond Frézals, Curé de Saint-Vergondin, poursuivi par la justice de Penne », qui fut condamné le 19 juin 1753 « à 100 livres d’amende envers le seigneur justicier dudit Consulat, et en outre, aux dépens de la procédure, épices et frais d’expédition et signification de la sentence, le tout montant à 43 livres 18 sols 8 deniers » (16).

Jusqu’à la Révolution, loisir protégé pour une classe oisive, proclamé privilège exclusif à tous autres bénéficiaires, la chasse fut donc l’apanage des anciens représentants de la féodalité, au même titre que le droit de posséder des garennes et des pigeons sur tout le territoire des communautés était lié au ban seigneurial. Cependant, il arrivait que la prolifération des animaux nuisibles, hors de la forêt, donne exception à la règle. Ce fut le cas des sangliers qui ravagèrent tout le Gaillacois en 1702. Leur multiplication en Grésigne fut à la base de plaintes généralisées auprès de Lamoignon de Basville, Intendant du Roi Louis XIV à Montpellier :

« Plaintes portées par le Syndic des Petits Etats Albigeois pour les habitants des Villes et Communautés de Castelnau-de-Montmiral, Lisle, Gaillac et lieux circonvoisins de la Forêt Royale de Grésigne, se plaignant que les sangliers de ladite Forêt font des dégâts considérables aux fruits de leurs terres, …à ne pouvoir faire de récoltes pour payer les tailles et charges leurs biens, … à quoi ils ne sauraient remédier si Votre Grandeur ne leur permet de tirer sur eux hors desdites forêts et sur leurs terres ».

La Révolution accorde le droit de chasse aux manants

Le droit de chasse qui fut accordé sur leurs terres aux propriétaires par les lois de la Révolution ne calma pas pour autant les revendications des riverains locaux au cours des siècles qui suivirent.

Déjà dans les Cahiers de Doléances établis en Mars 1789, figuraient les protestations typiquement paysannes contre les dégâts faits aux cultures aussi bien par le gros gibier que par les pigeons et les lapins de garenne appartenant aux seigneurs, dégâts aggravés par le droit de poursuite que s’octroyaient ces derniers avec leurs chevaux et leurs chiens, y compris au travers des champs portant moisson ou vignes prêtes à vendanger.

Il fallut attendre le décret du 11 août 1789 faisant suite à la fameuse nuit du 4 août pour abolir les privilèges féodaux, décret précisant :

article 2 : le droit exclusif des colombiers est aboli. les Pigeons seront enfermés aux époques fixées par les Communautés , et durant ce temps, ils seront considérés comme gibier, et chacun aura le droit de les tuer sur son terrain

article 3 : le droit exclusif de la chasse et des garennes ouvertes est pareillement aboli, et tout propriétaire a le droit de détruire et faire détruire, seulement sur ses possessions, toute espèce de gibier …».

Ce même décret prévoyait d’autre part l’amnistie des peines infligées pour délits de chasse, peines qui prévoyaient, en cas de récidive répétée plusieurs fois, l’envoi aux galères !

L’extension du droit de chasse par les lois révolutionnaires à l’ensemble des propriétaires donna lieu immédiatement à une pratique immédiate et frénétique de cette activité, pourvoyeuse de bonne chair mais hélas ! accompagnée aussi de divers abus que les nouvelles Municipalités élues en février 1790 durent réprimer par la nomination de garde-chasses assermentés. Ainsi procéda, par exemple, le 27 juin 1790, le premier Maire élu de Puicelcy, Maffre Farjanel Oncle, qui motivait sa décision aux notables de son Conseil municipal de la façon suivante : « je ne dois pas vous dissimuler non plus que la chasse dans ce pays, telle qu’elle se faisant, soit abusive et pernicieuse à bien des particuliers, non seulement par l’abus qu’ils font de la chasse, mais parce qu’elle leur sert de prétexte pour aller enlever et dévaster les fruits de la campagne ».

Ce droit récemment acquis par la Révolution et fort apprécié de nos populations rurales, cette frénésie de chasse prit cependant rapidement fin lorsque la Convention réquisitionna les fusils et suspendit la vente de poudre par la loi du 11 mars 1793. Le nombre de fusils que possédait la population rurale aux débuts de la Révolution est plus que surprenant et nous conduit à penser que le braconnage du gibier était chose courante pour de nombreux Grésignols depuis longtemps. Ceux-ci utilisaient aussi leurs « pétoires » pour protéger leur basse-cour et leurs champs cultivés contre les animaux sauvages, voire même contre les loups qui infestaient la Grésigne et dont quelques-uns furent encore tués au cours du 19ème siècle. Le fait est que, datée du 3 septembre 1795, une délibération de l’Assemblée communale de Puicelcy « réclamait au District de Gaillac les 147 fusils réquisitionnés à ses administrés en 1792, considérant que les blaireaux et autres bêtes fauves (cerfs, chevreuils) dévastent les récoltes et que les renards portent un préjudice notable aux gens de la campagne sur leurs volailles ». Proportion élevée que ces 147 détenteurs de fusils relativement aux « 460 feux » (donc chefs de famille) dénombrés alors à « Puicelcy-la-Montagne ».

Cette réquisition des armes de chasse eut lieu de nouveau pendant la seconde guerre mondiale sous le Gouvernement de Vichy, pour limiter les risques de résistance face à l’occupant allemand. Conséquence, la reprise immédiate des actes de chasse par certains chasseurs qui ressortirent leur fusil des cachettes, dès le jour où fut prononcé la Libération le 8 mai 1945.

Le 19ème siècle, âge d’or de la vènerie en Grésigne

La Grésigne, forêt réputée giboyeuse, fut convoitée pendant longtemps par les familles nobles de la région pour y pratiquer l’art de la vènerie. Exercée sur une propriété forestière royale, aussi bien durant l’Ancien Régime que sous la Restauration et le Second Empire, la chasse en Grésigne résultait d’une faveur que le Roi ou l’Empereur accordait.

Dans son livre sur « L’art de la Chasse » paru en 1724, Trémolières affirme que « le noble et puissant Duc d’Arpajon » chassait déjà en Grésigne. Au vu d’un acte enregistré par le Parlement de Toulouse en 1752, « le Comte de Belle-Isle obtint du Régent Philippe d’Orléans la concession des Droits de Chasse en Forêt de Grésigne à partir du 29 décembre 1720 » (16). Dès 1800, « Le Comte Hyppolyte de Solages… dans sa tenue verte des louvetiers de l’an IX avec gilet noir et culotte de cuir ivoire… chasse le loup en Grésigne avec une meute de 20 gascons saintongeois » indique Decorsière (17).

Quelques années plus tard, lors de sa prise de fonction, dans le procès-verbal de reconnaissance daté du 25 janvier 1818, le nouveau Garde général de Grésigne rapporte qu’en Grésigne « la chasse aux sangliers est donnée à Monsieur d’Ouvrier, seigneur de Bruniquel, Capitaine de Louvèterie, lequel vient mettre aux abois le sanglier dont sa formidable meute a trouvé la quête ». Voilà bien un garde-forestier dont le style de rédaction dénote qu’il devait apprécier la menée bruyante et la voix sonore de chiens courageux et vaillants, poursuivant dans ces superbes taillis et futaies de Grésigne ces dangereuses bêtes noires aux défenses meurtrières

Meute en Grésigne

Le Comte d’Huteau, Baron de Montmiral, était titulaire à la fin de l’Ancien Régime des droits de chasse dans l’ancienne forêt royale de Sivens en sus des mêmes droits qu’il détenait sur l’ensemble des terres de ladite Communauté, droits qu’il faisait respecter par ses propres gardes.

Avec la formation de la « Société de la Forêt de la Grésigne » par le père du Comte Hippolyte le Bon, la Grésigne restera, de 1835 à 1890, le domaine d’une chasse à courre prestigieuse, réservée aux équipages entretenus par diverses familles de la noblesse régionale, jusqu’à l’instauration de la Troisième République. Y succèdera « le Rallye de Grésigne », fondé par Charlet de Rieu en 1890, dont le chalet de chasse était à Fonbonne et sa meute entretenue au chenil de Haute Serre jusqu’en 1914. Pour forcer chevreuils, cerfs, sangliers, renards et lièvres, divers célèbres équipages appartenaient à Monsieur de Vise habitant près de Muret (Haute-Garonne), au Comte Gaspard de Puysségur à Rabastens,au Comte d’Ouvrier de Bruniquel etc.

De fait, les adjudications des droits de chasse en Grésigne (18) se succédèrent ensuite tous les 9 ans, selon des modalités et conditions différentes :

  • adjudication du 23 décembre 1889 : Monsieur Millenet Osmin (avocat à Montauban), avec la caution du Comte de Puysségur (habitant à Rabastens) et de Monsieur Ruffel Eugène (propriétaire à Gaillac), fut déclaré adjudicataire des 2 lots « à compter du premier juillet 1890 jusqu’au 28 février 1899 pour la chasse à tir et jusqu’au 30 avril 1904 pour la chasse à courre ». Les fermages annuels étaient de « 570 francs par an pour le premier lot de 1 427 hectares attenant aux communes de Penne, Saint-Beauzile, Sainte-Cécile du-Cayrou et Montmiral », et de « 830 francs par an pour le second lot de 1819 hectares attenant aux Communes de Penne, Larroque et Puycelsi ».
  • adjudication du 21 décembre 1898 : les deux lots, définis pour la précédente adjudication de 1889, furent accordés pour le même fermage annuel de « 500 francs chacun, l’un à Monsieur Chabret du Rieu à Réalville et l’autre à Monsieur Millen et Osmin avec leurs cautions conjointes et réciproques ».

Quant au célèbre châtelain de Fontbonne, Charlet du Rieu, la mémoire des gens du pays a retenu ses libéralités. Chaque fois qu’il partait pour la chasse avec ses sonneurs et ses piqueurs. cet homme, légèrement handicapé, mettait systématiquement la main à la poche pour donner une piécette à la personne qui payait de sa personne pour le mettre en selle. Et un jour, cette piécette fit l’émerveillement du jeune homme qui l’aida à monter à cheval car ce fut un louis d’or ! Aux dires d’autres personnes qui le tenaient aussi de leur aïeul, ce riche châtelain louait un train complet en gare de Penne afin de transporter sa meute de chiens et les chevaux de ses invités, pour aller courir le gros gibier dans les forêts du département du Gers.

La chasse à courre en forêt de Grésigne, avec ses valets de pied, ses « piqueux » et ses sonneurs de trompes, tous portant livrée de leur équipage, connaîtra un renouveau en 1946 avec le Rallye Gaillardet spécialisé pour le chevreuil, mais surtout à partir de la création en 1965 du « Rallye Malamort » qui bénéficia à partir de 1979 de 12 cerfs par an, uniquement mâles, dont la taille et le poids avaient été améliorés par le croisement de cerfs importés en Grésigne de la forêt de Fontainebleau.

Citons pour mémoire la meute du forgeron Fernand Fontanilles à La Capelle (commune de Puycelsi) qui participa à de nombreuses épreuves nationales pour le laisser-courre au lièvre.

A la suite d’un procès, le Rallye Malamort fut écarté de l’adjudication de la chasse à courre en Grésigne au profit du rallye « L’Equipage de Grésigne » en 2004. Ce dernier, ayant poursuivi en novembre 2007 un cerf jusque dans le jardin d’un particulier situé dans le hameau des Abriols et l’ayant tué hors de la Grésigne, déclencha un conflit qui l’opposa à de nombreux adversaires des pratiques de la chasse à courre. Malgré ce regrettable incident, la chasse à courre continue par ailleurs à donner lieu à divers fantasmes que l’on cherche encore de nos jours à préserver. Ainsi se tient chaque année la messe de la Saint-Hubert dans l’église de Sainte-Cécile du Cayrou sise en bordure de la forêt, à laquelle assiste l’aristocratie de la Corporation de la Saint-Hubert, composée de cavaliers gantés de blanc, accompagnés de leurs sonneurs en livrée avec leur cor en bandoulière, ainsi que nombreux chiens de meute exceptionnellement admis parmi eux pendant l’office.

Le braconnage, pratique traditionnelle des pays grésignols

Les archives écrites des pays grésignols, ainsi que les derniers témoignages oraux récupérés sur les traditions cynégétiques dans le Tarn par Daniel Loddo auprès de personnes âgées (19), montrent bien la permanence et l’importance de la chasse aussi bien que des diverses formes de braconnage dans les trois cantons de Castelnau-de-Montmiral, Vaour et Cordes.

De tous temps, le petit peuple rural de nos pays grésignols fut réputé pour avoir la fibre braconnière. Après ceux qui, avant la Révolution, bravaient l’interdit des gardes-chasse de leur seigneur local ou bien des gardes forestiers, les braconniers riverains de la Grésigne ont toujours pensé que le gibier qui vivait sur leur terres au détriment de leurs récoltes, leur revenait quels que soient les moyens utilisés pour le capturer, afin de préparer civets ou grillades. Ces formes culinaires étaient accompagnées de cèpes et de girolles poussant en Grésigne et dans les bois alentours, réputés pour leur qualité et leur goût excellent, servis avec les bons vins rouges du terroir. Ces vins rouges vieillis en fût de chêne, élaborés à partir de cépages anciens où le duras et le braucol, tenaient déjà le haut du pavé lorsqu’ils mûrissaient sur ces sols de rougiers dévalant depuis la Grésigne sur les pentes de la Vère.

Les documents que nous allons citer se rapportent à des faits de chasse survenus sur les lisières de la forêt de Grésigne, où ces mêmes délits étaient aussi commis par d’agiles braconniers montmiralais qui chassaient déjà au fusil avant la Révolution, avec des « chiens courants » ou des « chiens couchants » (chiens d’arrêt), ainsi que les désignaient les procès-verbaux d’Antoine Rainal en 1764 et de Jean Penchenat en 1782, tous deux « gardes de la Baronnie de Montmiral ». Le premier garde-chasse cité, Antoine Rainal, consignait dans son rapport :« Après avoir entendu le coup de fusil et accouru où le coup avait été tiré, j’ai vu le 12 janvier 1764 le nommé Jean Gay Fils qui a tiré un lièvre. Nous lui avons représenté le tort qu’il avait à chasser comme un cas très préjudiciable aux Droits du Seigneur Baron de Castelnau-de-Montmiral ». Quelques semaines après, le 28 février 1764, le même garde-chasse dresse le constat d’un nouveau délit. Il s’agit cette fois de « Jean Donnadieu, vu, qui chassait au lieu-dit le Vignal où il a tiré un coup de fusil à une compagnie de perdrix dans la vigne du nommé Antoine Laugat, tailleur d’habits à Montmiral ». Le second garde-chasse cité, Jean Penchenat, surprenait le 29 avril 1780 « les nommés Andrieu dit lou Gendrou et Antoine Delmas qui chassaient aux chiens courants, près de la Crouzarié, dans le territoire de la Baronnie, portant chacun leur fusil. Nous étant approchés, indique le procès-verbal, ils mirent leur fusil sur le cou et prirent la fuite ».

(Photo du Comité Départemental de Tourisme du Tarn)

Par ailleurs, la pratique des privilèges et des droits d’usage reconnus aux populations riveraines pour s’approprier bois, glands et pacage, a toujours été l’occasion pour les usagers de placer quelques collets assassins. Ce qui fut puni de nombreuses sanctions. Aussi, les rapports entretenus par la population locale avec les gardes-champêtres tout autant que ceux vécus avec les représentants de l’administration des Eaux-et-Forêts, ont connu bien des tensions et des conflits car la capture du gros gibier a toujours donné lieu aux représentations et aux pratiques les plus passionnelles.

La chasse populaire et le braconnage ne relèvent pas, dans nos Pays grésignols, que de la passion, du seul plaisir et d’une distraction découlant d’un savoir-faire ancestral pour prendre le gibier, mais aussi de la satisfaction de besoins alimentaires, voire festifs et gastronomiques. Les diverses techniques de braconnage nocturne au filet (à la « tirassa ») ou bien à la lampe (à « la luminada ») avaient pour but de se procurer à la veille de Noël quelques succulentes brochettes de merles, de tourdes et de passereaux que l’on pouvait se procurer aussi avec des « tendes » (pierres plates mises en équilibre). La chasse à l’affût (« a l’espèro ») permettait à toute époque, outre l’utilisation de collets « cedous » et de dangereux traquenards, de profiter de civets de lapin et de lièvre, voire même de chevreuil ou de sanglier.L’une des préoccupations constantes des paysans de nos régions a été aussi, grâce à l’art du piégeage (savoir-faire aujourd’hui disparu), de se débarrasser de la « sauvagine » fréquentant leurs poulaillers, tout en limitant en même temps le nombre des prédateurs de gros ou petit gibier. Ceux-ci étant à leur tour piégés lorsque la protection des récoltes était menacée par une surpopulation de sangliers ou de lapins.

Adjudication de la chasse en forêt de Grésigne : des droits convoités ... et des fermiers jalousés !

L’adjudication des droits de chasse en Grésigne, mise en place au début des années 1880, ne devait pas tarder à créer une vive opposition entre les petits paysans locaux et les riches citadins qui pouvaient se payer cette location de la forêt. Dès le début du 20ème siècle, les sangliers proliférant dans les communes périphériques à la forêt de Grésigne furent de nouveau accusés de causer de gros dégâts aux cultures. Les petits propriétaires cultivateurs profitèrent de l’occasion pour se plaindre avec véhémence des riches fermiers de Grésigne, dont ils nourrissaient gratuitement le gros gibier. Leur but était d’obtenir une indemnisation qui ne fut reconnue aux agriculteurs riverains par les Eaux-et Forêts qu’après bien des réclamations. Au titre d’une juste compensation des dégâts qu’ils avaient à supporter, les plaignants allèrent même jusqu’à exiger pour les propriétaires riverains l’octroi gratuit du droit de chasse en Grésigne !

Les adjudications de la chasse à tir en forêt de Grésigne

Dans un style très différent de la chasse à courre, précédée par des agapes où prônent la soupe paysanne et une charcuterie abondante arrosée d’un Gaillac rouge bien corsé, la chasse à tir en Grésigne reste aussi l’expression d’une rusticité recherchée, que trahit cependant la veste de chasse ou le couvre-chef cédant à la dernière mode. Ce qui n’atténue qu’en partie les relents autrement plus roturiers que dégage aujourd’hui cette chasse à tir exercée par nos modernes Nemrod, tuant à balle les sangliers débusqués par un piqueur aguerri qui a fait le pied de bon matin pour préparer le lancer. Si le plan de chasse réserve à ces actuels « fermiers de Grésigne » quelques daguets et cerfs, les « cochons » qui constituent l’objet de leur passion ne sont plus souvent, aujourd’hui, que des descendants de ces sangliers d’élevage, croisés à partir des vrais sangliers sauvages qui, eux, avec leur très long groin rectiligne et leur échine étroite, sont en voie de disparition pour laisser place à des suidés au groin concave, au dos large et au jambon rebondi, provenant de croisements regrettables.

C’est le 27 janvier 1881 que les droits de chasse en Grésigne firent l’objet d’un première adjudication ouverte au public (20), stipulant un bail de 9 ans pour tirer « lièvres, lapins, perdrix et bécasses » (curieuse énumération !) dans deux lots situés l’un « à l’est de la route départementale n°14 où l’adjudicataire pourra s’adjoindre 4 co-fermiers », l’autre « à l’ouest de la route départementale n°14 où l’adjudicataire pourra s’adjoindre 5 co-fermiers ». La limitation du tir au petit gibier pourrait être étonnante si elle ne nous était expliquée dans une lettre adressée au Préfet du Tarn le 18 juin 1912 par Monsieur Champeaux, Conservateur des Eaux-et-Forêts à Carcassonne lequel confirme au représentant du Gouvernement l’intérêt « d’une demande d’abreuvoirs pour chevreuils en proposant 3 barrages pour l’ensemble du massif faisant 3 529 hectares ». Cette demande résultait d’un vœu du Conseil général du Tarn daté du 26 septembre 1911 souhaitant la protection des chevreuils, précisant « qu’il n’existe en Grésigne que depuis une vingtaine d’années où il a été introduit par les fermiers d’alors », c’est-à-dire par les premiers adjudicataires sus-nommés en 1881, mais « que ces chevreuils ne peuvent se désaltérer en été qu’en sortant de la forêt pour aller à la Vère », au risque de tomber ainsi sous le coup de braconniers ou de chasseurs riverains.

Jusqu’à l’adjudication d’un lot unique, le 19 février 1929, où un certain Maurel Gabriel habitant la commune des Cabannes emporta le marché pour « un seul lot à tir et à courre de 3 258 hectares », dont le fermage annuel était fixé à « 16 100 francs » , avec la possibilité d’organiser la chasse pour « 25 invités ». Dans les années 1970-80, les adjudications de la chasse à tir s’élevaient à plus d’une centaine de millions d’anciens francs contre trois millions pour la chasse à courre.

Parallèlement au nombre des invités, la proportion des revenus provenant de la location des droits de chasse en Grésigne est allé en augmentant par rapport au revenu procuré par l’adjudication des coupes. Ainsi ils ne représentaient qu’une faible partie du prix de vente total des coupes de bois, soit 1 à 2 % avant 1900, puis ils s’élevèrent à 10% vers les années 1930 pour atteindre aujourd’hui des sommes quasiment égales à 25% des ventes de bois.

La contestation des droits de chasse en forêt de Grésigne et les dégâts occasionnés aux récoltes par les sangliers

Tout se serait passé au mieux pour ces chasses forestières si, avant et après la Première Guerre Mondiale, dans les années 1905 à 1907 puis dans les années 1925 à 1928, les Conseils municipaux des Communes périphériques de la Grésigne, porte-parole fidèles des plaintes émises par les petits et moyens cultivateurs-propriétaires riverains, passionnés de chasse, n’avaient à leur tour exprimé leurs doléances, suite aux dégâts occasionnés par les sangliers dans les cultures.

Avec une parfaite et touchante communion de vues, les Maires et Conseillers municipaux des diverses Communes grésignoles rédigèrent alors des délibérations adressées au Préfet, en réclamant que « le Cahier de charges de la chasse en Grésigne renferme une clause obligeant les fermiers à payer de légitimes indemnités en compensation des dommages faits aux cultures » et, même n’hésitant pas à demander« en tout temps le libre exercice de la chasse en forêt domaniale de Grésigne ». Exigence qui montre autant le degré de frustration des plaignants que leur juste requête pour être indemnisés.

A ces revendications qui laissent poindre la motivation véritable qui anima les auteurs de ces délibérations municipales (21) prises à Vaour le 17 septembre, à Castelnau-de-Montmiral le 14 novembre et à Puycelsi le 9 décembre 1907, l’administration eut beau jeu de répondre en s’engageant du bout des lèvres à « délivrer des licences individuelles de chasse en Grésigne à quelques propriétaires riverains comme marque de bienveillance à leur égard », décision discriminatoire fort habile pour faire taire certains contestataires bien choisis parmi les plus virulents…

Cependant, ceci n’était que reculer pour mieux sauter et les mêmes doléances et réclamations recommenceront au cours des années précédant l’expiration du bail de chasse des fermiers de Grésigne en 1929. Une pétition des propriétaires avait déjà été transmise au Préfet le 17 mai 1925, pétition accompagnée par les délibérations concordantes renouvelées le 17 mai et le 11 juin de cette année-là par le Conseil municipal de Castelnau-de-Montmiral (22), et par ceux des autres Communes limitrophes.

Très significative sera encore la réclamation exprimée par le Conseil municipal montmiralais, allant jusqu’à demander au Préfet dans sa réunion du 26 février 1928, « le libre exercice de la chasse en forêt pour détruire les sangliers » et revendiquant par la même occasion, « la suppression de la location de la chasse en Grésigne ». Cette dernière prétention était exprimée « dans le cas de non-abrogation du Droit de Chasse en Grésigne », étant alors demandé expressément en contrepartie à l’administration « de faire obligation aux fermiers du Droit de Chasse de payer des indemnités aux propriétaires riverains en dédommagement des dégâts aux cultures causés par les sangliers, pour éviter des procès longs et ruineux ».

Saisi de cette affaire, le Ministre de l’Agriculture refusa tout net par lettre du 6 juin 1929 de prendre en considération ces réclamations qui nous en disent long sur les relations peu amènes et pour le moins ambigües qui ont toujours, peu ou prou, existé entre les riches fermiers de la chasse en Grésigne et les petits propriétaires riverains. Nous retrouvons ici la mémoire de ce que furent longtemps les rapports tendus et litigieux en matière de chasse et de braconnage, d’une part entre les seigneurs locaux puis l’administration des Eaux-et-Forêts assistés de leurs gardes, d’autre part les roturiers de la paysannerie et de l’artisanat des Pays grésignols.

Le braconnage en forêt de Grésigne persista donc, soit pour se dédommager en nature des dégâts commis par le gros gibier réputé se nourrir aux frais des cultures riveraines, soit pour le plaisir de s’octroyer par des moyens différents, certes irréguliers, ce que d’autres privilégiés pouvaient se payer par des baux adjugés au plus offrant.

Mythes et réalités

Dans la demi-obscurité qui envahit chemins et sentiers dans les sous-bois pentus de la Grésigne, parcourus jadis à pied par les bûcherons à l’aube naissante pour se rendre à leur chantier puis au crépuscule pour revenir à leur village, l’ambiance est favorable à l’interprétation de nombreuses formes et de divers bruits. Et de nos jours, la relation orale des personnes âgées qui ont passé leur vie à travailler en Grésigne n’est pas sans nous surprendre. Leurs témoignages faisant référence à des faits qui se seraient déroulés « avant la Guerre de 1914 » ( ?) relèvent de la rumeur et du « qu’en-dira-t-on » autant que de la galéjade. Par exemple, ce serait par les pieds (mais oui !) que tel garde forestier, particulièrement actif et efficace contre les spécialistes des collets, se retrouva suspendu à l’arbre qu’un habile braconnier avait courbé pour y attacher le câble de bicyclette qui devait servir de lacet destiné à étrangler le chevreuil ou le sanglier de passage ! Bien plus grave dans ce genre d’affabulation, un autre garde, pendant la guerre I914-1918, aurait même été « non seulement menacé, mais blessé du côté de Saint-Paul-de-Mamiac », par une dangereuse équipe de braconniers dont on prétend qu’ils avaient pour coutume de tirer d’abord des coups de fusil en l’air pour dissuader les gardes de les poursuivre avant de les prendre ensuite dans leur ligne de mire s’ils persistaient à rester à leurs trousses !

Quelles ne furent pas également durant les années de guerre 1940-1945, plus vraisemblablement vécues et racontées ici et là, ces scènes de braconnage accomplies ensemble par braconniers et gardes forestiers réunis d’un commun accord, pour remplir leur garde-à-manger respectif de cuissots de chevreuils ou de sangliers au cours de ces périodes de restrictions ? Ou bien encore ces rencontres inattendues au détour d’un chemin forestier en Grésigne, survenues nuitamment, entre les braconniers portant sur l’épaule le chevreuil abattu de façon clandestine, et un couple de gardes ramenant, eux aussi, une prise illicite, capturée de façon tout aussi illégale !

Ne parlons pas enfin de ces pêches aux écrevisses, autant clandestines que fabuleuses ! Ecrevisses qui abondaient dans les Rôs et les moindres ruisselets de Grésigne et qui, appartenant à une espèce locale très protégée, furent largement victimes de braconnages nocturnes réalisés à la balance ou bien avec des fagots amorcés de têtes de mouton parfumées à l’essence de térébenthine ! Si dans chaque famille basque, la coutume voulait qu’il y ait nécessairement un curé et un contrebandier, il était de tradition que chaque famille grésignole compte au moins, outre ses chercheurs très avertis en matière de cèpes et girolles, un braconnier expert dans l’art du piégeage.

Après que l’on ait introduit les premiers cerfs élaphes en 1956, animaux qui se sont très bien adaptés étant donné que leur nombre a pu atteindre plus de 500 têtes en Grésigne actuellement (ce qui est un effectif trop important pouvant mettre à mal l’équilibre forestier), le braconnage nocturne a été remplacé par la venue en forêt de nombreux automobilistes de toutes les villes voisines pour écouter le brame si particulier de ces cervidés mâles durant les nuits de pleine lune en fin septembre début octobre. N’est-ce pas là, pour ces amoureux de la forêt de Grésigne et des animaux les plus prestigieux de sa faune, l’occasion de retrouver l’émotion, voire même le frisson, qu’éprouvaient les braconniers animés de motivations et d’objectifs, certes très différents, lorsque ceux-ci pratiquaient leurs délits nocturnes de chasse à l’approche ou à l’affût ?


  1. Jean-Louis Vincq, Revue du Tarn n° 101
  2. La forêt de Grésigne abritait un maquis pendant l’occupation allemande lors de la Seconde Guerre mondiale. Ce maquis international, commandé par Karl Matiszyk, était constitué de résistants essentiellement français, polonais et espagnols qui appartenait au groupe Vendôme. Source, cliquer ici
  3. Charles Portal « Le Département du Tarn au XIX° siècle», 1912, page 420, portant mention de la « belle verrerie » établie au début du 19ème siècle, dirigée par le sieur Robert, « en pleine activité » en 1836 où elle donne des produits ayant une valeur de 40 000 francs, et qui est encore mentionnée dans l’enquête statistique de 1847 à 1852 où elle occupait alors 25 ouvriers mais ne produisant plus qu’une valeur de 11 à 12 000 francs
  4. On compta, selon Raymond Granier,  jusqu’à 19 fours à chaux sur le seul territoire de la commune de Puycelsi où Adrien Béziat dans sa Monographie de Puycelsi, écrite en 1974, en cite les lieux-dits pour une dizaine, et mentionne les demandes d’autorisation que les « chaufourniers » devaient faire auprès des administrations municipale et préfectorale pour établir leurs « cauforns ». Certains « chaufourniers » reprirent même leur activité provisoire à Puycelsi pendant la dernière guerre 1939-1945 (M. Sudre à Sainte-Catherine par exemple). Cf également les témoignages recueillis par Daniel Loddo, « Entre Cordas e Gresinha », Edition C.O.R.D.A.E.-La Talvera, 3° trimestre 1997, pp 108-109
  5. Dans le dossier 5 P 20 aux Archives départementales du Tarn, les documents relatifs aux ventes de coupes de bois en Grésigne où sont décomptés pour chaque lot le nombre de fagots ou de bourrées attendus (les fagots sont définis par une longueur de 1,60 m, tandis que les bourrées doivent avoir 0,80 m de long, avec la même circonférence d’un mètre pour fagots et bourrées). Ajoutons que ces productions permettaient d’entretenir les bois et sous-bois en les rendant de plus aptes au pacage des animaux, soit en forêt, soit dans les bois privés autour du massif grésignol
  6. Dossier 5 P 20 (Archives départementales du Tarn) : lettre du Préfet du Tarn en date du 26 juin 1926 autorisant le Comité des Fêtes de Grésigne à organiser le 18 juillet 1926 la Fête de Grésigne « qui s’organise déjà depuis de nombreuses années à la Grande Baraque » est-il précisé
  7. Telle était l’expression utilisée par Madame Crouzet de Larroque qui était chargée dans les années d’après-guerre, de 1945 à 1950, par la Poste de Castelnau-de-Montmiral, de la distribution des télégrammes aux ouvriers forestiers en Grésigne, distribution effectuée par notre témoin à vélo…
  8. Pour ces questions de construction et de classification de voirie, se référer à Charles Portal (Pages 430 et suivantes de son livre « Le Tarn au Dix-Neuvième Siècle» op. cité ainsi que son article dans « l’Annuaire du Tarn » de l’année 1886 », pp 289 à 328). Consulter également les délibérations municipales : celles des Communes de Puycelsi et de Larroque montrent qu’il aura fallu, entre 1828 à 1854, 26 années de conflits entre les Communes concernées et les Départements du Tarn et du Tarn-et-Garonne pour aboutir au tracé définitif de ces routes n° 14 et n° 29
  9. Voir l’étude de Thierry Couet «Transports et voies de communication dans le Tarn », publiée en 1994 par les Archives Départementales du Tarn
  10. Dossier 5 P 20, Archives départementales du Tarn
  11. Les cas cités ont été relevés dans le dossier 5 P 20 aux Archives départementales du Tarn
  12. Voir le travail de recherche universitaire de Gérard Soutadé consacré en partie à l’étude de l’évolution de l’occupation du sol et de l’économie agricole des Pays grésignols, et dont un article a été publié par la Revue Géographique du Sud-0uest en 1957  « La Grésigne et ses abords »
  13. Dossier 5 P 5 contenant « les Carnets ou Livrets Journaliers des Garde forestiers du Sauze », aux Archives départementales du Tarn
  14. Revue du Tarn, 1939, tome VI, pages153 à 155
  15. Pierre Rascol : « Les Paysans de l’Albigeois à la Fin de l’Ancien Régime », Imprimerie Moderne, Aurillac, 1961, page184
  16. Dossier G 328, Archives départementales du Tarn
  17. Note de Charles Portal dans l’Annuaire du Tarn, année 1898, page 336.
  18. Revue du Tarn n°185
  19. Dossier 5 P 5 concernant les adjudications de la chasse en Grésigne de 1881 à 1938, Archives départementales du Tarn
  20. Daniel Loddo « Entre Cordas é Gresinha (entre Cordes et Grésigne) », Editions C.O.R.D.A.E./ La Talvera, troisième trimestre 1997, ainsi que son livre « Totes a lespero (Tous à l’affût) », Ed. CORDAE/ La Talvera, 2016
  21. Dossier 5 P 20, Archives départementales du Tarn
  22. Dossier 5 P 19, Archives départementales du Tarn
  23. Dossier 5 P 20, Archives départementales du Tarn

chapitre 12 : L’ EVOLUTION DE L’EXPLOITATION FORESTIERE ET LES AMENAGEMENTS RECENTS DE LA FORÊT

Evoluant en fonction des besoins de la société environnante, les coupes de bois en Grésigne ont permis au cours des époques :

  • la production de bois à usage agricole ou artisanal tels que bois de tournage (fuseaux, robinetterie…), objets de boissellerie divers, bois de fente pour les merrains de tonnellerie,construction (poutres de bois pour les murs de nos maisons à colombages et leur charpente, clôtures…),
  • la production de bois de chauffage et de charbon de bois,
  • la production de bois d’industrie comprenant les bois destinés à faire des poteaux de mine ou des traverses de chemin de fer,
  • la production de bois d’œuvre en proportion moindre, obtenu avec les arbres les plus beaux destinés au sciage pour obtenir des planches en vue de la fabrication de meubles et de parquets, plots et madriers divers.

Des plus anciennes aux plus récentes, ces diverses destinations des bois issus des coupes de Grésigne ont varié, selon les époques de l’histoire, pour répondre aux exigences de l’économie locale et régionale qui ont déterminé, à leur tour, l’évolution d’aménagements forestiers successifs, régis par divers modes de traitement et de conduite de la production arbustive en Grésigne.

Les essences arbustives actuelles en forêt de Grésigne et les divers peuplements

L’espèce forestière dominante en Grésigne (1) est le chêne, notamment le chêne sessile (appelé aussi plus communément chêne rouvre) qui est ici à la limite sud des conditions climatiques utiles à son développement. Le chêne rouvre est accompagné par de rares chênes pédonculés (dits chênes blancs) dans les bas-fonds humides aux sols profonds et par le chêne pubescent sur les crêts plus secs et aux sols plus maigres parsemés de chênes verts. Les deux espèces principales de chêne sessile et de chêne pubescent ont donné lieu ici et là à des croisements par leur pollinisation réciproque.

Le hêtre, essence subatlantique et montagnarde, remplace le chêne ou bien y est mélangé sur les sommets et sur les versants orientés au nord et à l’ouest, tandis que dans divers autres endroits de la forêt, le châtaignier est présent plus rarement sur des sols plus acides.

Quant au charme qui pousse en sous-étage de la chênaie avec l’alisier torminal et le cornouiller, c’est une espèce présente dans presque toute la chênaie grésignole. Les forestiers disent, au demeurant, que le charme, espèce dominée se contentant de vivre à l’ombre du sous-bois, contribue à l’élagage naturel du chêne, espèce de lumière, tandis que frênes et merisiers, espèces également héliophiles, poussent en bordure des chemins forestiers à la recherche d’une luminosité âprement disputée.

A toutes ces diverses essences de feuillus qui constituent l’étage arborescent, dit aussi étage arboré de la végétation forestière, correspondent des strates sous-arbustives composées en Grésigne d’arbrisseaux tels que buis, néfliers, pruneliers, aubépines, troènes, houx, genévriers, sarothamnes (genêts), espèces adaptées aux divers types de sol et d’exposition mais sans intérêt économique pour la plupart. La strate inférieure où dominent bruyères et ronces alternant avec des populations plus ou moins denses de fougères, font place, çà et là, à des strates herbacées luxuriantes, composées de parterres de pervenches et plus rarement de muguets, de tapis de lierres et de mousses diverses d’où émergent, selon les endroits et les saisons, anémones, aspérules odorantes, menthes, carex, sceau de salomon, géraniums sauvages et graminées diverses (fétuque ovine notamment). Très riche diversité de plantes où se cachent, lorsque les conditions climatiques en permettent la pousse capricieuse, girolles, cèpes, oronges, trompettes de la mort, pieds de mouton qui font le plaisir de nombreux chercheurs et promeneurs ainsi que nombreux autres champignons eux non comestibles.

Introduits au cours des années 1880, les premières plantations de résineux en Grésigne ont été réalisées avec les pins sylvestres. Des reboisements plus importants à base de résineux ont été repris à partir des années 1945-1950 et ont été complétés par des plantations de chênes américains avec l’aide des familles de harkis installés à Vaour et à La Janade (commune de Puycelsi) au début des années 1960. Les résineux à base d’épicéas, de sapins douglas, de sapins pectinés, de sapins Nordmann et de cèdres couvrent actuellement 361 hectares, soit environ le dixième de la superficie de la forêt où ils ont remplacé, de façon regrettable, labelle chênaie qui s’y trouvait dans sa partie ouest bien exposée aux pluies. Effectuée dans les secteurs où, à la suite des coupes définitives, la glandée naturelle n’avait pu réussir pour reproduire la chênaie originelle, des plantations de chênes américain (souvent non réussies) se sont poursuivies jusqu’en 1978.

Malgré l’erreur de cet enrésinement partiel, la Grésigne a été et reste une forêt de feuillus où domine le peuplement à base de chênes et de charmes, non seulement parce que ces deux espèces peuvent s’y développer de façon associée et complémentaire, mais surtout parce que ces deux espèces sont celles dont le renouvellement y est le mieux assuré, aussi bien par voie de semis (formation de la futaie) que par recépage (formation du taillis).

Taillis et futaie en forêt de Grésigne

Cette distinction entre futaie et taillis est ancienne. Le traitement de la forêt en futaie repose sur la production de chênes issus de glands, tandis que le taillis est composé d’arbres issus des rejets se développant sur les souches des arbres abattus. Dans le cas de la futaie, la difficulté tient, pour l’espèce ou les espèces recherchées, à obtenir les conditions de lumière les meilleures pour l’obtention naturelle de graines et pour leur bonne germination, ensuite pour la levée et la protection des jeunes plants dont la croissance reste fragile. Dans le cas du taillis ne convenant qu’aux feuillus uniquement, la coupe des arbres faite en hiver, avant la remontée de la sève, devra laisser des souches correctement talutées pour éviter leur pourrissement par les eaux de pluie. Ainsi les rejets de bonne qualité dont on pourra conserver ceux qui apparaissent les plus vigoureux, nommés baliveaux, seront destinés à être conservés pour constituer une haute futaie qui exige par ailleurs des sols de bonne qualité. Ce dont Froidour, dans ses « Instructions pour les ventes de bois du Roi », faisait une condition essentielle, en précisant aux officiers des Eaux-et-Forêts « qu’ils doivent s’appliquer à bien connaître, premièrement la qualité et la nature du fonds, s’il est trop humide, s’il est trop sec, s’il est maigre, s’il est gras et suffisamment bon à la nourriture des bois de haute futaie », recommandation qui s’appliquait à la Grésigne où le célèbre forestier remarquait que « le terrain y est une espèce de sable luisant de couleur de rouille ou de briques et de tuiles recuites, et battues en forme de ciment, qu’il y a quelques endroits assez bons qui se rencontrent sur les hauteurs et dans les fonds où il y a quelques plaines ».

Sans vouloir entrer dans la complexité de la gestion et des techniques de l’exploitation forestière en forêt de Grésigne, on distingue, selon leur appartenance à l’une ou à l’autre des 166 parcelles qui y étaient traditionnellement regroupées en 4 séries ou triages, le traitement en taillis et le traitement en futaie. Ce dernier mode a été définitivement adopté depuis 1875 pour l’ensemble de la forêt, et les années qui se seront écoulées depuis cette importante décision font que dans les années 2000, les chênes les plus anciens de Grésigne peuvent être encore issus du recépage de vieilles souches antérieures à cette date de 1875 à laquelle fut définitivement supprimé le taillis.

Le plan d’aménagement forestier en Grésigne établi par arrêté du 12 décembre 1995, plan modifiant le plan d’aménagement arrêté le 15 octobre 1986 pour la période allant jusqu’en 2005, qui ne distingue plus que trois séries ou triages, confirme bien un traitement de la forêt de Grésigne en « futaie régulière », qu’il s’agisse de feuillus ou de résineux.

Maximiser les avantages et limiter les inconvénients de ces deux méthodes pour assurer la reproduction des arbres en forêt constituent la base de la sylviculture, science appliquée soumise à des aléas atmosphériques non maîtrisables. Dès le 17ème siècle, Froidour fait appliquer en Grésigne des connaissances empiriques qui garantissent une bonne gestion forestière. A l’époque où la Grésigne sera ensuite inféodée par Louis XV au Comte de Maillebois, l’article consacré à la Forêt dans l’Encyclopédie publiée par Diderot de 1751 à 1772 sous le titre de « Dictionnaire Raisonné des Sciences, des Arts et des Métiers », ainsi que les publications précédentes de Buffon (vers 1720), de Réaumur (vers 1740) et de Duhamel du Monceau (dans les années 1760), constituaient déjà les textes fondateurs d’une sylviculture naissante plus rationnelle, dont les textes ont contribué à la vulgarisation d’une meilleure connaissance de la biologie et de la physiologie des arbres ainsi que de leur cycle de croissance selon les diverses espèces. Mais l’esprit des hommes de ce Siècle des Lumières n’arrivera au niveau de leur application en Grésigne que très tardivement après la Révolution, après que le plan d’aménagement de 1823 ait défini une première esquisse de parcellement prenant en compte la nature des sols avec l’âge et la nature des peuplements. Ce plan avait pour objectif d’organiser un inventaire précis des diverses espèces afin d’obtenir une production constante pour régulariser l’offre de bois une année sur l’autre. Dans cette forêt que l’on rêvait idéale, découpée en damiers, normalisée par les savants calculs des forestiers, il faudra encore attendre la seconde moitié du 19ème siècle en forêt de Grésigne pour en chasser ses riverains et y interdire leurs usages coutumiers jugés nuisibles et intempestifs.

La date de 1875 qui consacre la décision prise pour instaurer le régime de la futaie en Grésigne marque le terme d’une lente évolution où le taillis a peu à peu perdu de son importance économique et sociale. La forêt n’était donc déjà plus un espace naturel, mais relevait au contraire depuis plusieurs siècles d’un espace progressivement dirigé par l’homme, avec des techniques d’intervention raisonnées, reposant sur l’observation et une connaissance scientifique de plus en plus approfondie d’un milieu arboricole fort complexe et dûment protégé.

Le choix entre l’un ou l’autre des deux modes de conduite que sont le taillis ou bien la futaie, inhérents aux impératifs du renouvellement de la forêt, par recépage dans un cas et par semis dans l’autre, détermine la fréquence et le rythme des coupes à partir de la durée de vie souhaitée. Par conséquent, il faut prendre en compte la dimension des arbres qui y seront martelés et vendus. Les bois de taillis convenant au chauffage et à la production de charbon ou de « charbonnette », les bois provenant de futaie étant qualifiés de bois d’industrie et, pour une plus faible partie, de bois d’œuvre (10% environ en Grésigne).

Les coupes de bois sont déterminées en fonction de l’âge des arbres ou des peuplements destinés à être abattus, depuis les gaulis (âgés de 20 ans) jusqu’aux stades du bas-perchis (20 à 50 ans) puis du haut-perchis (50 à 75 ans ), avant d’en arriver au stade de la haute futaie, expression prise ici dans le sens où il s’agit de « surfaces boisées par de grands arbres » pouvant atteindre ou dépasser 150 ans dans le cas du chêne en Grésigne, avant de dépérir et « d’être sur le retour » selon l’expression consacrée des forestiers.

Il résulte de ces considérations que les diverses catégories de coupes de bois achetées sur pied en Grésigne ont permis tout au long de son histoire l’obtention de produits aptes à des usages différents pouvant être complémentaires ou bien concurrents et donc, encore aujourd’hui,à la base d’alliances sinon de rivalités entre acheteurs et utilisateurs potentiels des bois, lors des séances d’adjudication.

Compromis de l’aménagement forestier en forêt de Grésigne

La pression des intérêts économiques liés aux enjeux de l’aménagement forestier, à court ou long terme, restent donc soumis à des contraintes diverses étroitement imbriquées, aussi bien pédologiques et techniques que commerciales et financières. Ces divers facteurs font des plans contemporains d’aménagement forestier une synthèse qui permet d’élaborer un document de base où sont codifiés pour des durées déterminées (20 années en général), par voie d’arrêté ministériel dans le cas de la forêt domaniale de la Grésigne, les objectifs pour la mise en œuvre d’une politique forestière à plus ou moins long terme. Ces objectifs, définis par les directives découlant de ces plans successifs d’aménagement forestier, sont bien évidemment le résultat de compromis divers au sujet desquels les rapports de force entre les divers groupes de pression sont déterminants.

Au cours de l’histoire de la Grésigne, après les sanctions prises lors des Réformations de Jean Bardon en 1542 et de Louis de Froidour en 1666 dont le but était de limiter sinon d’interdire passagèrement les privilèges de la population limitrophe, certaines visées opportunistes et circonstancielles ont engendré, au sujet de son aménagement, des conflits d’intérêts comme ceux qui se sont manifestés, par exemple, lors du projet d’implantation du canal de la Vère en 1752 et lors de l’inféodation de la forêt au Comte de Maillebois qui en demandait des coupes excessives . Il en a été de même lors du projet du Marquis de Solages qui exigeait la généralisation des taillis en Grésigne pour alimenter les hauts-fourneaux et les forges. Les exploitants forestiers locaux de merrain aussi bien que les charbonniers de métier et plus encore, les habitants des Communautés riveraines qui étaient usagers en titre du droit d’affouage consistant à prendre du bois-mort en Grésigne, se sont alors mobilisés pour défendre leurs propres intérêts. Cette alliance permit de s’opposer aux désirs du Comte de Maillebois qui exigeait pour la rentabilité de son canal de la Vère « la coupe de 200 arpents par an de haute futaie (150 hectares environ) pendant 20 années consécutives ». Se manifesta également une vive opposition des notables locaux aux prétentions du Marquis de Solages lequel demandait « la réservation de 5 400 arpents de forêt sur les 7 000 » que comptait alors la Grésigne « afin de pouvoir y effectuer des coupes rases annuelles de 180 arpents de taillis sur une période de 30 années »,pour assurer la bonne marche de ses hauts fourneaux qu’il se proposait de construire sur les bords de la Vère à Puicelcy. Ce projet fut abandonné au profit de leur installation sur le Saut du Tarn près d’Albi.

Que penser enfin de ce Garde général de Grésigne qui, en 1818, préconisait la possibilité en Grésigne « de permettre la dépaissance de 2 000 têtes à cornes moyennant 6 francs par tête », si ce n’est que cette proposition était émise sous la pression des riverains, propriétaires de ce cheptel bovin ? Un cheptel qui se serait situé, en comparaison, bien au-dessus de la densité des cerfs et des chevreuils atteignant 500 à 600 têtes pour chacune de ces deux espèces de cervidés en 1999, portant alors à plus d’un millier de têtes les réserves cynégétiques de la Grésigne et de ses alentours immédiats.

Si les propositions de Maillebois ou du Marquis de Solages avaient été adoptées il y a deux cents ans environ, le taillis, sans souci de balivage, aurait recouvert rapidement de ses fourrés, de ses gaulis ou de ses perchis (2), la surface totale de Grésigne. Il en serait résulté peu à peu la quasi-disparition de sa haute futaie réduite à une peau de chagrin. Ce qui aurait alors annulé en partie les glandées du siècle dernier et la naissance de la plupart des beaux arbres qui font aujourd’hui de cette forêt l’une des plus belles chênaies du sud de la France !

Le régime du taillis a été en Grésigne très important durant les époques où le bois de chauffe était l’unique combustible pour les besoins domestiques et tant que le charbon de bois était utilisé pour le fonctionnement des fours à verre de Haute-Serre jusqu’au début des années 1850 et celui des deux hauts-fourneaux des forges de Bruniquel jusqu’en 1874. Hors ces deux importantes entreprises locales qui étaient, de façon régulière et suivie, déclarées adjudicataires des coupes de taillis de Grésigne à leur époque, les petits exploitants forestiers locaux et de nombreuses familles de riverains participaient également depuis toujours à la coupe des taillis qui étaient localisés en majeure partie sur les bordures extérieures de la forêt, plus accessibles que les bois de haute futaie qui se situaient au cœur de Grésigne.

Trois dates importantes, liées à des documents d’archives, peuvent être citées pour jalonner l’évolution réciproque des régimes du taillis et de la futaie en Grésigne :

  • Froidour notait en 1666, après sa visitation que la surface réservée au taillis représentait près de « 40 % des 7 150 arpents de Grésigne, soit2 725 arpents contre 4 425 arpents de belle futaie »,
  • Un siècle et demi plus tard, lorsque l’exploitation du charbon a déjà commencé à Carmaux, le premier plan d’aménagement de la forêt de la Grésigne établi en 1823 fixe « la surface du taillis (NDLR : dont la révolution était arrêtée à 16 ans seulement) à 954 hectares sur le total des 3 254 hectares » que compte la Grésigne, soit alors un peu moins de 30 % de sa superficie totale,
  • En 1875, la décision est prise par l’administration forestière de « réaliser sur l’ensemble de la forêt de Grésigne, la conversion en futaie de tous les taillis de Grésigne », qu’il s’agisse de remplacer des taillis exploités en coupes rases (à blanc estoc) ou bien de taillis à exploiter sous futaie.

Les forestiers modernes ont donc admis définitivement depuis la fin du 19ème siècle que le traitement du taillis était à supprimer définitivement en Grésigne. Par conséquent, le renouvellement de la forêt par recépage de vieilles souches, plus ou moins épuisées, devait être proscrit au fur et à mesure que les « coupes rases » allaient s’effectuer selon un cycle de 150 ans. Elles laissaient alors leur place aux glands pour assurer une reproduction naturelle de la forêt afin d’obtenir une « futaie régulière ».

Le dépérissement des chênes en Grésigne, phénomène récent qui est apparu depuis le dernier cycle de sècheresse au cours des étés des années 1986 à 1989, en faisant péricliter surtout les vieux arbres dont la cime se dessèche, concerne surtout ceux qui ont été recépés avant 1875 sur d’antiques souches peu nourricières où la sève circule de plus en plus mal. Le choix que firent alors, il y a près de 150 ans, les responsables des Eaux-et-Forêts du début de la Troisième République, montre a posteriori le bien-fondé de leur décision, prise lorsque la production de la houille concurrençait dorénavant le bois de chauffe et le charbon de bois … avant bien sûr que fuel-oil ou électricité ne remplacent à leur tour le minerai extrait par les Houillères d’Aquitaine à Carmaux ou à Decazeville jusqu’au début des années 1980.

Les divers types de coupes de bois en forêt de Grésigne

L’évolution du mode de conduite et de l’aménagement forestier aussi bien que celui de l’exploitation des produits de la forêt constituent l’un des aspects essentiels de l’histoire de la Grésigne. La gestion forestière, que nous venons d’aborder au chapitre précédent, faisait ainsi une large place en Grésigne, jusqu’à la fin du 19ème siècle, au régime du taillis exploitable en bois de chauffe ou de bois à charbonner lorsque les chênes atteignaient l’âge de 15 à 20 ans , en fonction de la croissance de rejets de cépée plus ou moins rapides, selon les conditions pédoclimatiques, l’altitude et l’exposition.

Hors des coupes rases, les taillis de chênes pouvaient aussi être soumis à des coupes d’éclaircie ayant une fréquence de courte durée de 20 ans selon les sols et le microclimat des diverses stations de la forêt. C’est au cours de la première coupe d’éclaircie que Froidour préconisait de conserver dans les zones de taillis « 24 baliveaux par arpent » puis« 16 baliveaux lors des coupes suivantes , sans qu’on puisse couper ceux des coupes précédentes que tant qu’ils auront atteint l’âge de quatre-vingt-dix à cent ans auquel cas l’on fera couper en chaque arpent , de coupe en coupe , dix des plus anciens baliveaux qui seront choisis et marqués du marteau du Roi ». Ce plan de balivage qui pouvait être réduit « à 20 baliveaux par arpent au cours des coupes faites jusqu’à 60 ans, pour donner des coupes de 7 ou 8par arpent jusqu’à 14 à 15 après cent ans . Ainsi procéda-t-on après le passage de Froidour en Grésigne pour passer du taillis-sous -futaie à la futaie irrégulière feuillue.

La sylviculture des temps modernes mise en application au cours du 19ème siècle a repris les prescriptions de Froidour en les rationalisant davantage grâce à une meilleure connaissance des caractéristiques propres à chaque parcelle, ce qui a modifié en profondeur les modes d’exploitation en Grésigne. Le vocabulaire utilisé par les spécialistes pour définir les divers types de coupes traduit les subtilités et les arcanes de la gestion forestière actuelle.

Au cours de leur long cycle de croissance fixé actuellement à 150 ans, la sélection opérée sur les chênes provenant exclusivement du semis naturel de glands est effectuée, depuis 1875, par la mise en œuvre de coupes d’éclaircie ayant pour but de dégager les jeunes tiges provenant exclusivement de semis naturels et ne conserver, au cours de ces coupes successives, que les baliveaux (3) les plus beaux.

Ces coupes d’éclaircie, au nombre de trois en général jusqu’à l’âge de 60 ans, dont la première est qualifiée souvent de « coupe d’éclaircie-nettoiement » dans les documents des ventes de bois en Grésigne que nous analyserons plus loin, sont suivies ensuite par des coupes d’amélioration, pouvant aller jusqu’au nombre de cinq à six au cours du cycle du chêne fixé déjà à 150 ans en Grésigne par Froidour en 1666, mais étaient quasiment inexistantes lorsque, en 1823, le premier plan d’aménagement de la Grésigne établissait la révolution du chêne à 80 ans seulement.

Ces coupes d’amélioration que l’on pratique aujourd’hui de façon plus fréquente encore tous les 10 ans, donnent lieu à l’élimination de nombreux arbres de dimensions et de hauteurs diverses parmi les essences dominantes aptes à faire du bois d’industrie (tels que chênes divers, hêtre, châtaignier, frêne…). Ces mêmes coupes permettent également la suppression d’espèces arboricoles dominées (telles que charme, alisier, érables divers…), aptes à donner des bois destinés au chauffage ou bien à faire, jusqu’à un passé relativement récent, de la « charbonnette », sinon encore avec leur menu branchage, à faire des « bourrées et fagots » utilisés jusqu’à la fin de la guerre 1914-1918 pour chauffer les fours à chaux, les fours à pain, les bâtiments d’habitation et la maison d’école pour laquelle, à tour de rôle, chaque enfant apportait son fagot.

Ces deux premiers types de coupes, dites coupes d’éclaircie et coupes d’amélioration, visent ainsi à obtenir une futaie régulière, obtenue de façon homogène à partir des meilleurs baliveaux issus d’un même semis naturel et sélectionnés au cours de ces coupes successives. Les adjudications de Grésigne font également mention des coupes ordinaires de futaie dites « coupes de régénération » qualifiées aussi de « coupes préparatoires » ou de « coupes d’ensemencement », celles-ci laissant subsister une centaine de houppiers par hectare pouvant encore faire l’objet d’une à deux « coupes secondaires ». L’objectif de ces derniers types de coupes, pratiquées avant « la coupe définitive », dans les futaies les plus âgées vers 150-160 ans où les chênes sont sur le point d’aboutir à la fin de leur cycle de vie (les 180 à 200 ans sont rarement atteints), est de faciliter la fructification de quelques 40 à 50 arbres par hectare jusque-là préservés. Ces reproducteurs seront sélectionnés par l’œil averti du marteleur parmi les arbres ayant les troncs les plus élevés et les houppiers les plus développés. Les autres arbres ayant été coupés progressivement, toute la lumière sera réservée dès lors aux seuls rescapés reproducteurs, conservés pour leurs qualités et rendement. Ces reproducteurs permettront d’obtenir la production de graines en suffisance tombées au sol (400 à 500 glands au mètre carré), garantes d’une belle levée de petits arbrisseaux régénérateurs de la vieille futaie dans l’environnement d’un sous-bois suffisamment ombré pour la levée, puis de plus en plus éclairé au fur et à mesure des deux dernières coupes d’ensemencement.

Préparation des coupes et vente de bois par adjudication

Chaque adjudication annuelle des coupes de bois est préparée avec soin, grâce à l’expérience et à la compétence des agents forestiers qui sont chargés d’effectuer un long et minutieux martelage et cubage préalables des arbres à abattre.

Une fois défini l’emplacement de « l’assiette » de la coupe par le moyen d’arbres-repères dits « pieds corniers » pour les arbres situés en coin, tandis que les arbres intermédiaires portent le nom de « pieds parois » pour indiquer les limites de la surface de chaque article, le garde-forestier classe, en fonction de la dimension de leur circonférence ou de leur diamètre, les tiges dénommées « arbres, perches ou brins » (4), qui seront abattus. D’où l’importance du martelage, opération visant à permettre le repérage et la reconnaissance des arbres qu’il sera permis d’exploiter par les futurs acquéreurs de la coupe :

  • soit qu’il s’agisse de « martelage en délivrance » (cas le plus général) où seuls seront exploités les arbres ayant reçu une double empreinte du marteau de l’Etat (marqué d’un sceau rond ou hexagonal englobant jadis une fleur de lys, et aujourd’hui les lettres majuscules «A F») ; le martelage se pratiquant sur un blanchi une fois enlevé l’écorce, à hauteur d’homme et au ras du sol, cette dernière empreinte devant rester sur la souche de l’arbre abattu à toutes fins de vérification postérieure,
  • soit qu’il s’agisse d’un « martelage en réserve », inverse du précédent, puisque ne seront autorisés à être abattus que les arbres non martelés.

Les arbres destinés à être abattus sont d’autre part dénombrés avec précision pour chacune des essences présentes dans le lot mis en vente, en précisant le nombre de billes et de grumes qu’ils peuvent produire selon leurs diverses grosseurs en bois d’œuvre ou d’industrie, éventuellement en perches et poteaux de mine.

Classés selon leur destination, soit en bois d’œuvre, soit en bois d’industrie ou de service, les arbres destinés à la vente sont inventoriés selon leur diamètre mesuré de 5 en 5 cm pris à 1,30 mètre au-dessus du sol, ce qui permet d’estimer, en fonction de la hauteur estimée de leur tronc, leur volume de bois en mètres cubes (jusqu’en 1920, les arbres et les grumes qui en provenaient étaient classés selon leur circonférence mesurée de 10 en 10 cm).

Pour le bois de chauffe (dit aussi « bois de corde ») provenant des branchages et des houppiers, « les bûches » étaient façonnées et définies par une longueur de un mètre « avec au moins 20 cm de tour au petit bout », puis devaient être empilées par stères, tandis que « les fagots à délivrer aux gardes préposés, aux mairies et aux maisons d’école » devaient avoir « 1,33 m de longueur sur 83 cm de tour, à 2 liens, avec un quart au moins de leur volume en brins de 12 à 20 cm de tour » selon le règlement du 8 août 1903. Un autre règlement, édicté par la suite, fixa la circonférence des « bourrées » à 1 m en leur milieu sur 1,20 m de long.

Les documents des ventes de coupes faites en Grésigne depuis la Révolution, documents imprimés sous forme de petits livrets remis aux Archives départementales qui en détiennent une collection incomplète, font foi d’un souci de précision et de clarté de la part de l’administration forestière pour présenter aux acheteurs potentiels une offre précise et chiffrée en « produits estimés », bien définis et inventoriés, mis en marché dans chaque lot ou article.

Le lieu des adjudications de plus en plus éloigné de la forêt de Grésigne

Par voie d’affiche étaient annoncés la date, l’heure et le lieu de l’adjudication ainsi que la description de chaque article, identifié par sa situation géographique en Grésigne et sa surface, avec indication des chemins de vidange et, plus curieusement, certaines fois, avec le nombre de journées d’hommes et le volume des matériaux nécessaires à la remise en état de la voirie forestière empruntée pour la vidange de chaque coupe.

Jusqu’en 1814, se déroulait « au plus offrant », à la maison commune de Puicelcy, la vente de petites coupes de bois et celle des chablis (arbres tombés à terre à cause du vent) selon le traditionnel rituel des enchères, règlementées par la durée des trois feux de chandelles. Après 1814, année où le territoire de la forêt fut intégré à la commune chef-lieu de canton, ce fut Castelnau-de-Montmiral qui devint alors le nouveau siège où furent organisées les adjudications des chablis.

Mais c’était à Gaillac que les séances d’adjudication des ventes de coupes de bois de Grésigne avaient lieu. Cette décision ne fut guère appréciée par les élus municipaux montmiralais, ainsi que le fait apparaître encore cinquante ans plus tard une délibération du 30 août 1925, « demandant que l’adjudication des ventes de coupes de Grésigne se fasse à Montmiral et non à Gaillac ». Ce à quoi, le 21 septembre suivant, l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres répondit que « les coupes supérieures à 500 francs devaient se faire au chef-lieu d’arrondissement à Gaillac sous la présidence de Monsieur le Préfet ».

Après 1930, les moyens de circulation permettant plus aisément aux entrepreneurs forestiers de se déplacer, ce sera à Albi puis à Castres que furent organisées les ventes de bois par adjudication de toutes les forêts domaniales relevant de la « Vingt-Cinquième Conservation de l’Administration des Eaux-et-Forêts regroupant les 3 départements de l’Aude, des Pyrénées-Orientales et du Tarn ».

Soumises ensuite au régime forestier de l’Office National des Forêts (O.N. F) créé en 1966, c’est à Castres uniquement que seront regroupées, à partir de 1970, toutes les adjudications ayant trait aux ventes annuelles de bois provenant de l’ensemble des forêts domaniales appartenant à l’Etat, ainsi que celles des forêts appartenant au Département et aux Communes tarnaises.

Le choix de villes de plus en plus éloignées où s’organisent les adjudications des coupes est significatif de l’évolution d’un marché du bois de Grésigne qui va en s’élargissant, passant peu à peu d’une demande purement locale à une demande régionale, facilitée pour les acheteurs extérieurs par le désenclavement routier.

Evolution de la gestion des coupes de bois en forêt de Grésigne

L’exploitation du bois en Grésigne relève d’une évolution complexe qui pourrait faire l’objet d’une classification sur la longue durée, selon cinq grandes périodes.

Jusqu’en 1283 (date où la Grésigne devient forêt royale), l’exploitation forestière est très limitée sinon inexistante, car l’on trouvait suffisamment de bois à défricher en dehors de la forêt pour créer des terres agricoles autour des hameaux. La densité démographique très faible autour de la Grésigne impliquait par ailleurs une main d’œuvre rare, mais aussi des besoins limités pour entraîner des déboisements importants en Grésigne.

En résumé, au cours de la période couvrant tout le Haut Moyen Age, les coupes de bois dans les limites du massif actuel de Grésigne furent ainsi quasi-inexistantes car le bois abondait dans toutes les zones périphériques à la forêt. Les terroirs cultivés furent conquis progressivement sur les plateaux de causses dominant les vallées de la Vère, du Cérou et de l’Aveyron grâce aux déboisements commencés depuis la création des premières villae romaines au début du premier millénaire (Brugnac, Alos, Granuéjouls, Lintin, Cestayrols, Vindrac, etc …). Cette déforestation reprit une forte ampleur avec la création, vers les 9ème et 10ème siècles, des premiers castra ou villages fortifiés de Bruniquel, Penne et Puycelsi, puis l’installation de divers ordres monastiques comme les Templiers de Vaour en 1140 en attendant le développement des bastides de Castenau-de-Montmiralet de Cordes par le Comte de Toulouse Raymond VII après 1220.

Lorsque la Grésigne devint française et royale après les achats effectués de 1283 à 1285 par le Sénéchal du Roi Eustache de Beaumarchais, l’administration de la Grésigne distingue les parties de la forêt relevant de chacune des trois juridictions de Montmiral, Penne et Puicelcy où se différencient les droits d’usage propres à chacune d’elles. Après 1331, lorsque Villars, Commissaire du Roi Philippe VI de Valois, reconnaît les anciens droits d’usage féodaux qu’il concède aux communautés de Penne, Puicelcy et Montmiral, ou bien qu’il maintient en faveur de quelques autres familles nobles, la Grésigne devient pendant trois longs siècles de troubles et de désordres une forêt-pâturage en même temps qu’une forêt-cueillette, dont les produits sont utilisés et auto-consommés sur sa périphérie immédiate dans des villages pillés par les troupes anglaises et gasconnes ou bien parles routiers durant la Guerre de Cent Ans…

Le bois de Grésigne facilitera, avec la paix revenue au cours de la seconde moitié du 15ème siècle, la reconstruction des villages et des hameaux dévastés et dépeuplés où la population s’accroissant progressivement exerce un prélèvement de plus en plus grand sur les ressources que lui offre la forêt. Une pression démographique que tentera de contrôler le Commissaire royal Jean Bardon délégué sur place en 1545 à Puicelcy par François Premier pour sanctionner les délits et réformer les droits et usages.

Le bois étant déjà devenu plus rare hors des limites de la forêt actuelle du fait de l’extension des défrichements accomplis entre le 10ème et le 13ème siècle, la Grésigne restera alors uniquement soumise, tout au long de l’Ancien Régime, à la dévastation anarchique des taillis par les verriers, par les ateliers de merrain et par les troupeaux d’animaux domestiques des paysans riverains, tandis que les arbres de haute futaie feront l’objet « de coupes par pied et non par arpent » par des usagers peu scrupuleux. Les habitants des communautés voisines, au gré de leur désir, procèdent à l’abattage des plus beaux arbres pour leurs besoins propres en bois de construction, façonnent tous du merrain qu’ils débitent avec force abus et gaspillages, saccagent les taillis pour le bois de chauffe, comme le déplorera Froidour au cours de sa première inspection en 1658.

Depuis le Moyen Age, et pendant plusieurs siècles sous l’Ancien Régime, les coupes de bois sont ainsi prélevées quasi-gratuitement en Grésigne par le versement de quelques livres de location représentant le paiement d’une albergue annuelle, inscrite sur le budget des communautés titulaires de privilèges collectifs. Cette exploitation qui résulte des droits d’usage se fait de façon diffuse et désordonnée dans les taillis, à la périphérie d’une forêt royale privée de toute voie de vidange. Les arbres restent donc inexploités dans les parties centrales de la forêt où subsiste une haute futaie dite « sur le retour» selon le constat de Froidour.

De 1666 à 1850 environ, dans un environnement rural en forte croissance démographique, surtout après les grands froids de 1709 qui marquent aussi l’arrêt des épidémies de peste, la Grésigne fera l’objet, grâce aux mesures de redressement édictées par Froidour, d’une gestion forestière en voie d’amélioration jusqu’en 1770, avec une remise en cause passagère des droits d’usage local manquant d’encadrement et de personnel qualifié, qui aboutira à une forêt inféodée au Comte de Maillebois.

A partir du 17ème siècle, le bois, devenu rare et précieux dans une campagne de plus en plus réservée à la culture et à l’élevage, voit ses cours s’envoler dans les villes voisines. Cependant, compte tenu de l’échec du projet du canal de la Vère et la lenteur de mise en place des routes, l’enclavement de Grésigne ne permettra pas à ses bois d’être utilisés comme bois de marine comme l’aurait voulu Colbert. Et jusqu’à la moitié du 19ème siècle, le transport de ses bois de haute futaie sera réservé à des besoins locaux, le régime du taillis restant privilégié puisque la demande des populations urbaines et celle des activités artisanales ou industrielles proches sont orientées surtout vers le bois de chauffe et le charbon de bois.

Ainsi, selon « le Mémoire des Eaux-et-Forêts de Villemur » publié en 1754, « les coupes de bois sur les 4 triages de Grésigne, ont été « de 48 arpents de 1676 à 1740 inclus » puis « de 80 arpents par an de 1741 à 1753 », précisant que la coupe annuelle de 80 arpents réalisée en 1746 « a été adjugée à Antoine Vallès, David Martres, Maffre Farjounel et Antoine Montet,… et a rapporté le prix le plus haut et s’est portée au total de 10 899 livres 3 sols 4 deniers pour I66 milliers de merrain et 1 800 cannes de bois ». Traduit en mesures modernes, les coupes de bois faites sur « 80 arpents » soit 40 hectares par an (coupes rases dites de « blanc étoc ») représentaient en 1746 l’équivalent de quelques 1 750 mètres cubes de bois de merrain (bois d’industrie) et 7 200 stères de bois de chauffe, sachant « qu’il fallait 3 cannes pour faire un millier de merrain et que chaque canne vaut 4 stères de bois environ ».

Nous n’avons pas pu trouver les quantités totales de bois exploitées en Grésigne de façon toute militaire par Maillebois, de 1770 à 1779, avec sa colonie de bûcherons vosgiens. Mais il n’est pas trop hasardeux de dire qu’elles furent importantes, en partie exportées par voie de flottaison à partir de Penne et Bruniquel sur l’Aveyron et à partir de Gaillac sur le Tarn. L’acte d’inféodation, accordé par« les lettres patentes du 26 août 1770 » émanant du Conseil du Roi Louis XV, indique en effet que les coupes ne pouvaient dépasser « 250 arpents par an » (sans préciser de quel mode de coupes il s’agit…). Mais cette surface qui correspond à 125 hectares environ permettait déjà d’extraire un volume de bois non négligeable, sans compter les autorisations qui furent ensuite consenties à Maillebois à titre d’indemnisation, de 1779 à 1782, pour entreprendre de très importants défrichements estimés à 2 500 arpents.

Maillebois ruiné et passée la période de désorganisation de l’économie locale affaiblie par les guerres de la Révolution et du Premier Empire (période où les cours du bois s’effondrent faute d’acheteurs),les coupes en Grésigne resteront soumises à une gestion axée essentiellement sur les besoins domestiques en chauffage d’une population urbaine régionale en voie de forte croissance, si l’on en juge, par exemple, par le fait qu’en 1797 à l’exception du traitement en futaie pour un sixième de la Grésigne, il fut décidé que le reste devait être traité en taillis.

Les résultats de l’adjudication de 1842 confirment cependant une gestion déjà plus affinée, avec la mise en adjudication de 8 coupes représentant « 89 hectares 77 ares comprenant 5 415 arbres au total sont vendues pour 87 241 francs »,mais avec une prépondérance de bois de chauffe, utilisé en grande partie pour les nouveaux besoins des forges de Bruniquel, puisqu’il est mentionné en supplément « 3 coupes de taillis et 2 coupes d’éclaircie », contre « 2 coupes secondaires et une coupe définitive de 687 arbres ». Cette qualification précise des coupes montre ici l’influence des premiers ingénieurs des Eaux-et-Forêts formés à l’Ecole de Nancy créée en 1824.

De 1850 à 1950, la gestion de la forêt de Grésigne va donner lieu à une sylviculture faisant place à des coupes facilitées et plus accessibles grâce à des efforts importants pour la création de chemins forestiers en vue d’une meilleure vidange des bois, dont une partie sera dirigée vers les gares voisines de chemins de fer de Bruniquel ou de Gaillac. Malgré la concurrence croissante de la houille, le début de cette période correspond encore à des besoins locaux importants liés à l’apogée démographique des petits pays grésignols vers 1850, ce qui contribue à faire de la forêt le chantier d’une main-d’œuvre relativement importante sur des travaux forestiers manuels et très peu mécanisés.

Mais la fermeture des forges de Bruniquel vers 1864, ainsi que la ruine des activités artisanales traditionnelles et la crise phylloxérique du vignoble gaillacois, vont accélérer un exode massif et provoquer une baisse de la demande en bois. La production de charbon de bois en Grésigne diminue de 1 800 sacs en 1830 à 200 sacs en 1880, et celle du merrain chute de 1 120 canes (4 500 stères environ) en 1810 à 590 cannes en 1895. Les cours du bois se détériorent donc pendant la crise économique de la fin du 19ème siècle.

Bien que la demande et le prix du bois retrouvent une embellie passagère pendant les années sombres des deux guerres mondiales de 1914-1918 et de 1939-1945, les années de reprise économique qui leur succèderont seront de courte durée. Le scénario des cours du bois qui s’effondreront lors de la crise des années 1931-1935, se reproduira sous des formes différentes après les 30 années de forte croissance de la période 1950-1980.

L’exploitation des coupes de bois en Grésigne sera modifiée à la suite de la décision de traiter la Grésigne tout entière en régime de futaie à partir de 1875, année qui est l’une des dates-charnières de la gestion de Grésigne. C’est ainsi que les coupes d’éclaircie et d’amélioration, visant à supprimer tous les rejets issus de recépage sur des surfaces nettement plus importantes que celles notées au cours des périodes précédentes, se pratiqueront dorénavant sur 200 à 300 hectares par an. Quant aux coupes d’ensemencement et de régénération, elles concerneront chaque année une moyenne de 10 000 arbres pouvant représenter, selon la surface et la qualité des coupes, un cubage de quelque 3 000 à 7 000 mètres cubes de bois. Il s’agit donc d’arbres représentant un demi-mètre cube en moyenne (à titre comparatif, un très beau chêne de 180 ans en Grésigne, haut d’une trentaine de mètres avec un tronc de 60 centimètres de diamètre, soit 180 cm de circonférence, est donné pour un volume de 3 mètres cubes environ).

Pour en savoir davantage sur le détail des coupes de bois au cours de cette dernière période comprise entre 1850 à 1950 puis jusqu’à nos jours, il faut nous référer aux affiches et autres documents édités à l’occasion des adjudications de coupes de bois par l’inspection de Castres relevant de la 25ème Conservation des Eaux-et-Forêts qui englobait les trois départements, de l’Aude, des Pyrénées Orientales et du Tarn, dont les services ont été chargés de préparer et d’organiser ces ventes des coupes de bois de Grésigne soumises aux enchères pour le compte de l’Etat.


(1) De nombreuses cartes et études liées à l’obtention de diplômes universitaires ont été réalisées sur les conditions écologiques de la végétation en Grésigne : Gayrard (1951), Rey-Gayrard-Lavergne (1955-56), Dreuilhe (1966), etc… Cf également l’analyse des « Unités forestières en Grésigne » de G. Lazaro et M. Tabaczynsky, étude parue en trois parties dans la Revue Arocal n° 7, n°8 et n°9 en 1980

(2) Les coupes rases forestières ou « de blanc estoc » donnent lieu dans les années qui suivent, d’abord à un fourré de 2 à 3 mètres de haut quasi-impénétrable, qui devient un gaulis dont les arbres se sélectionnant par élagage naturel atteignent une circonférence d’une quinzaine de centimètres à 1,30 m du sol, auquel succèdera un perchis de 8 à 10 mètres de hauteur où la circulation des promeneurs devient alors possible et agréable après les coupes d’éclaircissage

(3) Selon les directives du Code Forestier sous Colbert, il était indiqué que l’on ne devait conserver à chaque coupe d’éclaircie que « 16 baliveaux par hectare », auxquelles succèdent ensuite des coupes d’amélioration supprimant les arbres de mauvaise qualité. Ces baliveaux, sélectionnés à 20 ans d’intervalle, portent le nom de « modernes » après deux révolutions de taillis, puis « d’anciens » après trois révolutions (âgés donc de 90 ans en moyenne)

(4) Rejet bien droit provenant d’une souche restée en terre lorsqu’un arbre a été coupé (définition CNRTL)

chapitre 13 : ENJEUX ET PERSPECTIVES D’UNE FORET POUR TOUS CONVOITEE PAR TOUS

On ne peut esquisser pour la forêt de Grésigne l’histoire du temps présent, celle que l’on qualifie d’histoire immédiate, sans faire naître quelque méfiance née de points de vues subjectifs ambivalents, contradictoires et souvent partiels. Vis-à-vis des contingences de l’actualité au cours des vingt à cinquante dernières années, nous n’avons donc pas le recul nécessaire sur l’impact des évènements récents pour apprécier objectivement une situation complexe en devenir, où les forêts tiendront plus que jamais une place importante pour maintenir la biodiversité et protéger la vie.

Au terme de la longue histoire de la Grésigne, nous poursuivrons dans ce dernier chapitre une investigation portant sur des faits ou des documents d’actualité. La réflexion à partir de notre témoignage et de ceux que nous avons recueillis auprès de nombreuses autres personnes sur l’histoire locale du temps présent ne peut apporter en effet qu’un éclairage limité, celle d’une approche forcément limitée et subjective sur des enjeux et des perspectives en cours d’évolution qui détermineront l’avenir de la Grésigne.

La montée du réchauffement climatique et la conjoncture des dernières décennies, marquées par un bouleversement profond et rapide des mentalités et des comportements, font de la Grésigne contemporaine une forêt convoitée par tous, plus que jamais…

Le principal enjeu, que certains jugeront un pari impossible, est de l’aménager pour tous, tant il est vrai que l’histoire de cette forêt nous confirme que les compromis n’y ont été souvent que passagers, toujours partiels et mouvants, puisqu’ils n’ont jamais relevé d’un consensus mais d’un rapport de forces qui a joué jusqu’ici en faveur de l’Etat et des circuits économiques privilégiés, au détriment d’un développement local qu’une recherche plus active de compromis et de coopération aurait pu améliorer.

Une forêt de Grésigne péri-urbaine écartelée

Sur les 5,8 millions d’habitants constituant la population de la région Occitanie en 2019, 1,3 millions se trouvent dans l’aire urbaine toulousaine dont les 2/3 à moins d’une heure de route de la forêt de Grésigne. Et cette concentration urbaine s’accentue puisque cette aire urbaine qui s’étend à Albi et Montauban absorbe 1/3 de la croissance démographique régionale.

La concentration de cette armature urbaine du pays toulousain se développant au sud, à l’est et à l’ouest de la Grésigne, ainsi que l’urbanisation croissante des modes de vie induisent des problématiques nouvelles reposant sur des perceptions et des attentes vis-à-vis de la forêt, bien différentes de celles qu’en avait traditionnellement une population rurale et captive. Souvent oubliés ou ignorés de la population actuelle, les chicanes et les conflits locaux dont la forêt de Grésigne ont été la cause et le théâtre au cours des siècles précédents nous semblent aujourd’hui dépassés, quand bien même ils restent latents sous d’autres formes et pour d’autres raisons en vue de faire place à une nouvelle demande sociale.

Dans un monde où l’asphalte et le béton se généralisent, environnement dans lequel les personnes sont soumises au bruit et à l’air vicié des villes, les espaces verts permanents sont valorisés pour capter le gaz carbonique provenant en grande partie du carbone des énergies fossiles. Plus particulièrement, au-delà de sa fonction essentielle contribuant à la protection de la vie, l’espace forestier devient pour tous un lieu récréatif de détente, de repos, de calme, facteur de revitalisation et de ressourcement, voire de sport de haut niveau comme avec le désormais reconnu Trail de Grésigne, sans compter la population touristique estivale de la France du nord et des pays anglo-saxons qui apprécient nos petits pays grésignols entre Albigeois, Quercy et Rouergue,

En remplacement des vieilles pratiques locales et des coutumes usagères qui étaient accordées collectivement aux seuls habitants riverains de la Grésigne au sein de chacune de leur communauté respective (soit une population rurale qui pouvait atteindre quelque 10 à 12 000 personnes en 1850), la fréquentation de plus en plus importante d’un public élargi au monde urbain se développe pour satisfaire des besoins nouveaux, par rapport aux utilisations traditionnelles de la forêt. Il en résulte une confrontation liée aux diverses fonctions imparties à notre forêt domaniale, confrontation issue de besoins croisés, divergents voire opposés, exprimés entre divers acteurs économiques soucieux de rentabilité et une multitude d’autres usagers à la recherche de divers loisirs aussi bien que d’un bien-être individuel. Tous demandent alors à la forêt plus, peut-être, que ce qu’elle peut offrir en même temps par rapport à l’espace agricole relevant de la propriété privée, souvent clôturée et destinée à la culture et à l’élevage, si ce n’est, hélas !, à la lande et à la friche qui sont en progression. L’espace forestier de la Grésigne appartenant au domaine privé de l’Etat, bien différencié du précédent, mais aussi plus ouvert et plus tolérant à la fréquentation du public, devient un lieu d’utilité publique et se présente de nouveau comme un patrimoine collectif à préserver.

Devenue pluri-fonctionnelle dans un espace péri-urbain, la Grésigne n’est plus soumise à l’isolement d’une zone enclavée qui resta longtemps privée de voies d’accès et où, par ailleurs, l’exode rural provoqua depuis un siècle et demi une réduction progressive et continue d’une population locale qui accéda progressivement à des ressources énergétiques nouvelles éliminant l’usage du bois.

Tous ces éléments concourent à faire de la Grésigne l’objet de regards croisés, voire opposés, relevant à la fois des besoins de la vie économique et des besoins de vie sociale, devant respecter ensemble les contraintes et les exigences des conditions naturelles permettant la pérennité d’un milieu forestier dans un éco-système qui sera de plus en plus fragilisé par le réchauffement climatique.

La vision productiviste est celle des acteurs économiques et des professionnels de la filière-bois, porteurs d’intérêts contradictoires par rapport à la forêt qu’ils considèrent, d’une part comme une source de revenus réguliers à protéger en fonction des capacités pédo-climatiques et des contraintes de la régénération de ses peuplements, d’autre part pour les acheteurs de bois, comme une source d’approvisionnement important dont ils utilisent les produits en fonction des opportunités du marché.

La vision sociale, plus culturelle, défend une forêt domaniale accessible à tous pour la promenade, le repos, la détente, le délassement, fonctions qui s’opposent à toutes formes d’appropriation exclusive, aussi bien par les seuls acteurs économiques qui en retirent des avantages matériels, une fois déclarés adjudicataires des coupes de bois (exploitants forestiers) que par divers usagers payants, favorables à toutes formes de privatisations et d’exclusion à commencer par ceux qui sont détenteurs du droit d’y exercer la chasse de diverses manières.

La vision écologiste, soucieuse de l’avenir de la forêt, est trop souvent confuse et ambivalente, voire trop ignorante ou trop exclusive, selon que nous avons affaire pour le plus grand nombre, soit à des gens peu respectueux de la vie et du milieu forestier, soit à des fondamentalistes sacralisant une forêt naturelle qui n’existe plus depuis longtemps, soit à des pseudo-scientifiques qui ne connaissent la forêt qu’à travers des vues éloignées de la réalité, résultant pour les uns du strabisme déformant des discours et des images médiatiques et pour les autres, de pseudo-idéologies diverses à la mode.

Il n’est pas inutile de faire une mention spéciale, au niveau local, aux rôles de relais et d’amplification que jouent, en faveur de tel ou tel public, les partenaires pragmatiques d’une économie touristique à la recherche d’un revenu le plus élevé possible grâce à l’accueil d’une clientèle potentielle, susceptible d’être attirée vers la Grésigne pour des raisons aussi diverses que celles relevant des aspects plus ou moins mythiques de la forêt que celles liées à la cueillette des champignons ou à la qualité des activités de loisir qui peuvent y être organisées.

Quelles que puissent être les pressions exercées par les tenants de ces visions productiviste, sociale, écologiste, dont les motivations donnent priorité pour les premiers à l’Argent, pour les seconds à l’Homme, pour les troisièmes à la Nature, les oppositions et les tensions qui en résultent entre leurs partisans sont d’autant plus marquées qu’elles obéissent à des impératifs pragmatiques et économiques pour les uns, à des démarches scientifiques (ou pseudo-scientifiques) à très court terme pour certains et à plus long terme pour d’autres, enfin à des sentiments affectifs, voire à des représentations plus ou moins fondées, tout autant qu’à des émotions et à des pulsions de l’imaginaire pour le plus grand nombre. Autant de cas où se retrouvent en forêt ceux et celles qui aiment chercher les champignons, qui pratiquent les efforts physiques de la marche ou du trail (le Trail de Grésigne est désormais reconnu dans toute la région), le plaisir de la promenade, l’art de la photographie, la recherche d’un coléoptère rare, l’écoute du brame nocturne du cerf ou de l’aboiement du chevreuil, la beauté d’une fleur, la pratique de la botanique ou de lieux archéologiques relevant de l’histoire des verriers, un moment de silence qui incite à la poésie ou à la méditation… Autant de cas qui ne doivent pas éliminer ni la satisfaction du forestier, technicien ou entrepreneur, devant une glandée abondante, la réussite du choix des baliveaux pour constituer une haute futaie, la qualité d’une coupe à venir, ni l’émotion du chasseur qui sait apprécier les aboiements de la meute et la ruse du gibier poursuivi…

Ainsi, la Grésigne ne peut échapper à cette réflexion et à ce débat sur les relations de l’homme et de la forêt, espace de nature privilégié que souhaitent s’approprier de nombreux acteurs, adversaires ou partenaires, lesquels s’expriment pour propager, défendre, médiatiser leur vision (et /ou leur visée) sur la forêt, sinon a fortiori pour limiter, promouvoir ou gommer certaines des multiples fonctions qui sont prioritaires pour eux à l’aube du troisième millénaire.

La prise en compte de ces aspirations différentes induit une gestion diversifiée d’objectifs souvent incompatibles entre eux au-delà d’un certain seuil d’utilisation, ce qui conduit les responsables de la forêt à maintenir des consensus passagers et fragiles par la recherche d’un équilibre minimum transitoire, aussi respectueux que possible du milieu forestier. Outre les moyens de surveillance nécessaires pour éviter les abus, c’est surtout grâce à une co-éducation et un comportement responsable des divers partenaires que les gestionnaires de l’Office National des Forêts s’attachent à obtenir une cohabitation paisible entre tous les usagers.

Les enjeux engagés, cherchant à garantir pour chaque partie prenante sa place dans la forêt, traduisent la complexité des problèmes posés et peuvent créer rapidement des situations d’autant plus difficiles à réguler que les obstacles de communication entre les interlocuteurs proviennent d’approches passionnées, faisant chacune référence à des cultures et à des manières de voir étrangères souvent les unes aux autres.

S’ajoutant aux utilisateurs professionnels de la filière-bois, la foule des nouveaux riverains usagers de Grésigne, urbains pour la plupart, sont porteurs d’attentes et de valeurs légitimes et compréhensibles, mais qui font de la forêt un maquis de paradoxes ! Les positions de principe les plus catégoriques allant pour certains jusqu’à contester pour la forêt sa vocation essentielle à produire du bois et, pour d’autres, à en faire un sanctuaire naturel dont les hommes seraient exclus. Comme on le voit, les représentations des uns et des autres reposent sur de points de vue subjectifs aboutissant à des clivages d’opinions ou de comportements que seuls, un examen objectif et une réflexion plus approfondie des réalités de la forêt peuvent dépasser … et concilier.

Grésigne : une forêt multi-référentielle à protéger pour les générations futures

Si, en premier lieu, nous faisons référence à l’histoire de la Grésigne, nous en retiendrons l’exceptionnelle conservation à laquelle ont contribué, d’une part son relatif isolement et son enclavement qui ont entraîné les difficultés de son exploitation jusqu’à une époque relativement récente, d’autre part une volonté de préservation qui honore tous les gestionnaires qui l’ont administrée jusqu’à ce jour.

Nous en retiendrons aussi que l’histoire de la forêt de Grésigne a été celle d’un monde à part, un monde d’épreuves, longtemps intégré à la société rurale périphérique mais un monde bien dissocié de son propre environnement humain rural pour lequel la satisfaction de divers besoins primaires en nourriture et en chauffage n’étaient que le cadet des soucis de l’administration forestière. Nous avons vu en effet combien la pratique des privilèges en forêt étaient perçus comme dangereux et contraires aux objectifs de ceux qui avaient la charge de sa gestion et de sa surveillance pour en assurer la pérennité…et la rentabilité. Il s’en est suivi une revendication populaire locale permanente, appuyée par une résistance communale institutionnalisée, aussi obstinée et permanente que la désobéissance de ses habitants riverains pouvait être rusée et subversive, allant jusqu’à rendre défaillants et inefficaces les règlements du Code forestier pendant les siècles qui ont suivi le Moyen Age.

Cependant, les soins apportés à l’exploitation des coupes ont permis de préserver l’intégrité de peuplements forestiers fragiles, conduits en fonction de leur utilité économique et sociale variable selon les époques. Et la préoccupation primordiale qui fut celle de garantir la pérennité territoriale du domaine de l’Etat, accompagnée des mesures adaptées à la régénération de la couverture arbustive, a pu ainsi conserver en Grésigne un patrimoine écologique naturel de grande valeur, classé en troisième position en Europe après la forêt de Rambouillet et la forêt polonaise de Belovej.

Ainsi, la protection et le maintien de l’espace forestier grésignol ont contribué à sauver un patrimoine protohistorique d’oppida et de pierres celtiques qui s’ajoute au patrimoine des savoir-faire des gentilshommes verriers et à la mémoire de nombreux métiers liés à l’utilisation du bois dans les communautés riveraines. Communautés dont les villages de caractère et haut perchés, à l’agencement médiéval, restent aussi les témoins d’une vie active à laquelle la forêt apportait une part de leur richesse.

L’interprétation du passé et les ambivalences propres au récit de l’histoire ont suscité une part d’imaginaire autour de la forêt de Grésigne, imaginaire dont l’impact émotionnel nourrit la curiosité du promeneur qui s’aventure dans les sous-bois de la haute futaie, entretient son émotion mêlée à une certaine perplexité provoquant sensations diffuses qui peuvent susciter l’admiration, le respect ou la crainte et l’insécurité, devant l’inconnu d’un milieu de vie forestier témoin immuable du temps qui passe.

En second lieu, la référence aux multiples études scientifiques auxquelles la Grésigne a donné lieu plus récemment de la part de chercheurs et d’étudiants de l’Université, s’avère riche d’une pluri-disciplinarité des sciences de la nature. Ainsi

  • au niveau archéologique, les travaux des regrettés Jean Lautier sur la Peyro Signado, de Delpech et Farenc ainsi que de Louis Berthuel sur les verreries et les oppida, enfin la remarquable exposition « Verres et verreries du Tarn » organisée par le Musée Toulouse-Lautrec d’Albi du 6 novembre 1996 au 5 janvier 1997,
  • au niveau géologique, les publications parues en 1979 de MM. Durand-Delga, Claude Bou et R. Cubaynes, publications exhaustives faisant état des résultats du sondage pétrolier de 1960-61 ; recherche effectuée en vain jusqu’à une profondeur de 3 061 mètres près de la Grande Baraque,
  • au niveau entomologique, les recherches accomplies par Jean Rabil et publiées en 1991 sous la forme d’un « Catalogue des coléoptères de la forêt de Grésigne » citant près de 2 400 espèces,
  • au niveau ornithologique, les études remarquables de Bernard Alet concernant « l’avifaune dans les géosystémes de Grésigne » (1984-1986),
  • aux niveaux géographique, phyto-géographique et botanique, les travaux universitaires de Desfontaines parues dans les Annales de Géographie (n°185, année 1924), ceux de MM. Gayrard (1951), Soutadé (1955), Dreuilhe (1966), Rouannet (1966), auxquels il faut ajouter les articles de Lazaro et Tabaczinsky parus dans la Revue AroCal (Cahiers n° 7, 8, 9 de l’année 1980),
  • etc

Ces diverses études ont produit une cartographie remarquable et montrent tout l’intérêt scientifique que représente la forêt de Grésigne. Les connaissances qui en découlent contribuent à promouvoir divers aspects particuliers et originaux de cette belle forêt qui ne ressemble à aucune autre, notamment en ce qui concerne la diversité biologique de ses stations et sites du plus haut intérêt écologique.

Incontestablement, l’approche des scientifiques a étayé la revendication actuelle d’une protection accrue des éco-systèmes de la forêt de Grésigne, revendication qui est apparue dès l’enrésinement provocateur et dès l’augmentation brutale des coupes de bois décidées par l’Office National des Forêts autour des années 1970, qui ont vu alors s’exprimer les premières critiques écologistes autour d’une forêt maltraitée.

Cette revendication a été portée ensuite par la prise de conscience d’une forêt reconnue comme ultime abri d’une biodiversité menacée, mise en cause de façon encore plus grave par la généralisation d’une agriculture de plus en plus dépendante d’une chimisation croissante des terres cultivées avec les engrais et les pesticides, tandis que la petite rivière voisine de la Vère devenait un fossé artificiel suite au redressement réalisé, entre 1971 et 1978, par des techniciens aussi peu soucieux des équilibres naturels que des valeurs esthétiques liées aux beaux paysages de cette vallée qui a été alors massacrée par les bulldozers.

L’expression de cette prise de conscience en faveur de la défense de la biodiversité s’est à la fois prolongée et polarisée sur la Grésigne jusqu’à nos jours, entretenue par le mauvais effet d’une exploitation mécanisée des coupes de bois dont elle est le lieu par le moyen de gros tracteurs forestiers, ces gros engins laissant un sol affreusement défoncé avec des ornières importantes, à la suite de leurs passages répétés pour le débardage des grumes. Aux yeux des promeneurs venant en Grésigne de plus en plus nombreux, l’appréciation des conséquences désastreuses de la mise en œuvre de ces moyens d’exploitation débridés ainsi que de leur pénétration désordonnée et par trop abusive dans les sous-bois de Grésigne, met en cause le laxisme des gestionnaires chargés de la surveillance des coupes car, non seulement,ces méthodes de travail provoquent la disparition des jeunes plants issus des glandées récentes et mutilent les tiges environnantes, mais portent aussi un tort considérable à l’entretien et à la beauté de la forêt.

En troisième lieu, il y a ceux qui font référence à la gestion et à l’utilisation des divers produits forestiers. Pour ceux-là, la forêt est un espace cultivé et l’exploitation des arbres de la forêt est d’abord une nécessité, ne serait-ce que pour empêcher leur dépérissement sur pied qui aurait pour conséquence de compromettre leur possibilité de fructification et de reproduction naturelle au-delà de leur cycle de vie normal.

Cependant, bien que considérée jusqu’ici comme essentielle et primordiale, la ressource en bois (ce précieux matériau vivant, renouvelable et recyclable, qui demande peu d’énergie et qui stocke du gaz carbonique sous forme de carbone) a perdu une partie de sa valeur marchande en Grésigne relativement à celle du revenu provenant du prélèvement du gros gibier. Au demeurant, favoriser la trop grande et prolifique reproduction de cervidés est contraire à la préservation de la régénération naturelle de la forêt. En effet, après le repeuplement du chevreuil en Grésigne dans les années 1880, gracile animal dont les qualités de rusticité et d’endurance ont été renforcées en 1975 par le croisement avec des chevreuils provenant de la forêt de Fontainebleau, et après l’introduction récente du cerf en Grésigne vers 1960, les agents spécialisés de l’Office National des Forêts estimaient que la Grésigne abritait quelques 500 à 600 cerfs et autant de chevreuils. Il s’agit là d’un cheptel important qui confirme la valeur cynégétique de la Grésigne, autant pour développer la chasse à l’approche que pour porter tort à l’avenir des jeunes arbres et à la sécurité des cultures riveraines.

Parallèlement à la présence de gros gibier, les tenants d’une forêt apte selon eux à fournir prioritairement des richesses rémunératrices, font valoir avec bon sens qu’il s’agit avant tout pour la Grésigne d’un espace prioritairement producteur de bois, matière première dont les importations pèsent de plus en plus sur le déficit de la balance des paiements extérieurs de notre pays. Argument de poids qui, devant le coût croissant des indemnités des dégâts faits aux cultures des riverains, limite rapidement ceux qui ne verraient en Grésigne qu’une réserve en gros gibier desservant l’intérêt de la chasse.

Se référant à une logique marchande, ceux qui font référence à la priorité économique d’obtenir des revenus aussi indispensables à la gestion forestière qu’à l’économie nationale, constituent un groupe de pression important soutenu par l’Office National des Forêts auquel se rallient les acteurs de la filière-bois, notamment les exploitants forestiers ainsi que les chasseurs pouvant profiter d’un privilège de chasse relativement onéreux en Grésigne.

Limites du consensus entre le rationnel et l’irrationnel (un conflit de représentations plus qu’un conflit d’intérêts).

Jugeant abusives les prétentions qui s’opposent à une socialisation ouverte et plus raisonnée de l’espace forestier domanial par un accueil du public qui entraînerait par ailleurs des charges supplémentaires pour l’organisme gestionnaire, les autres catégories d’usagers qui sont les plus nombreux à bénéficier gratuitement et librement jusqu’ici des tolérances de l’administration forestière, les uns pour ramasser les champignons, les autres pour venir en forêt se détendre ou se délasser, expriment diverses doléances. Le constat d’une exploitation forestière intensifiée conduit les plaignants à faire valoir une opposition d’autant plus vive qu’elle est motivée par le sentiment que l’exploitation des richesses de la forêt se fait dans des conditions peu respectueuses d’un milieu forestier naturel sacrifié. A entendre certains, cela reviendrait à dire de façon caricaturale que les coupes de bois seraient à proscrire et ne correspondraient plus à la finalité de la forêt. Idem pour la chasse au gros gibier…

En fait, comme l’on peut s’en rendre compte, il ne s’agit pas des mêmes richesses que peut procurer la forêt aux uns et aux autres. A l’encontre de ceux qu’ils jugent être de doux rêveurs, les uns priorisent les recettes provenant de biens physiques et matériels, tandis que d’autres valorisent leur passion de plus en plus coûteuse de privilégiés s’adonnant à la chasse, et que d’autres encore insistent sur la nécessité de maintenir des emplois liés aux travaux de bûcheronnage et à l’exploitation des coupes.

Ces richesses marchandes en bois et gros gibier, les soins et le labeur qui leur sont consacrés sont aux antipodes des éléments qui font de la forêt un lieu de quiétude et de ressourcement pour nos contemporains soumis au stress de la vie urbaine, éléments ou biens immatériels à base d’air pur et de silence, difficilement chiffrables pour l’économie nationale et improductifs à ce jour de revenus pour équilibrer la gestion financière de la forêt. Ces richesses marchandes dont la valeur se chiffre en unités monétaires sont hors du champ de la perception ou du rêve que peut procurer un théâtre forestier de verdure mythique, ferment d’un imaginaire urbain se nourrissant de l’utopie d’une nature naturelle et généreuse.

La situation périurbaine révèle ainsi pour la Grésigne les reflets ambivalents d’une nouvelle société du temps libre qui a largement contribué cependant, par ses modes de consommation, à faire des biens immatériels de simples et pures marchandises. Société à large dominante urbaine où les trois fonctions sociales liées aux loisirs sont éminemment utiles à l’équilibre de tout individu. Le délassement (le repos), le divertissement, le développement personnel font l’objet aujourd’hui d’un vaste marché de biens et services divers de plus en plus soumis au cycle de l’argent-roi.

La forêt domaniale est l’un des rares espaces qui reste cependant revendiqué pour satisfaire gratuitement ces exigences de l’être humain soumis à la barbarie des temps modernes où la ville polluée impose un retour à la nature. Puisse la forêt rester accessible au public pour un temps libéré de plus en plus important ! La gamme des activités de loisir, profitables à tous ceux et celles qui peuvent utiliser leur moment de liberté pour venir en Grésigne, couvre ainsi tout un ensemble de satisfactions qui vont du plaisir de la promenade en forêt pour les uns, à la joie éprouvée par la cueillette d’un nid de cèpes ou de girolles pour d’autres, à la jubilation de l’entomologiste découvrant une espèce rarissime d’insecte longicorne, jusqu’au bonheur furtif du photographe ou de l’artiste cherchant à saisir la profondeur d’un sous-bois irisé de lumière.

Au service des arbres et des hommes : un compromis douloureux

Les considérations découlant des références ci-avant décrites et les attentes fortes d’un public de plus en plus nombreux et averti, sinon converti, ont sans nul doute influencé l’attitude récente des responsables de l’Office National des Forêts qui se veulent aujourd’hui à la pointe de l’écologie.

A la croisée d’aspirations fortes et contradictoires, entre ceux qui veulent tirer le meilleur parti financier de la forêt avec du bois à bas prix pour les uns et de bonnes marges pour les autres, entre les promeneurs qui veulent la parcourir librement et les écologistes qui veulent sauver ses écosystèmes de toute intrusion néfaste, le plan d’aménagement de la Grésigne pour la période 1986-2005, revu et modifié par l’arrêté du Ministre de l’Agriculture en date du 12 décembre 1995, a ainsi pris en compte la vocation pluri-fonctionnelle et complexe de la réalité vivante et dynamique d’un espace forestier suscitant des convoitises multiples, souvent ambigües.

Certes les 3 527 hectares que couvre la forêt de la Grésigne ne représentent qu’une infime partie des 4 millions d’hectares des surfaces boisées soumises à la gestion de l’ O.N.F. sur les 15 à 16 millions d’hectares de bois et forêts recensées aujourd’hui en France et la Grésigne n’apparaît que très marginale, quantitativement et qualitativement. Cependant, au seuil de ce troisième millénaire, la très forte identité de la Grésigne, propriété de l’Etat, demeure un patrimoine domanial qui a son importance pour la région Occitanie.

La formule selon laquelle la forêt doit être gérée et entretenue « au service des arbres et des hommes », prend tout son sens si l’on considère que ce double objectif, axé sur le respect de la vie, a pour cohérence une complémentarité et une interdépendance réciproque.

Plus sévères et mieux avertis sont ceux qui regrettent que la Grésigne n’ait eu qu’une trop faible incidence sur l’économie locale avec la création d’emplois dans les villages riverains. Ne serait-ce que pour le maintien de l’emploi local existant sur l’ensemble de la filière-bois, puisque la perte des emplois relatifs au bûcheronnage et à l’exploitation mécanisée des coupes en forêt de Grésigne n’a jusqu’ici donné lieu dans les bourgades riveraines à aucun remplacement dans les entreprises locales de sciage forestier, ni à la création de nouvelles entreprises qui auraient pu s’implanter pour valoriser les bois.

La mise en marché des bois bruts provenant des coupes de Grésigne n’entraîne en effet, par rapport à leur faible valeur sur pied, qu’une très faible plus-value supplémentaire pour les exploitants forestiers-scieurs qui ont leur entreprise dans la zone périphérique immédiate. Cette absence actuelle de transformation des bois de Grésigne en des produits plus élaborés a participé ainsi à l’exode de la population rurale des communes riveraines, dont on sait qu’elles se sont vidées de plus des 2/3, voire jusqu’aux 4/5 de leurs habitants depuis 1850. Depuis lors, les tourneurs, les sabotiers et les artisans menuisiers ont disparu avec les petites scieries et les charbonniers qui existaient autour de la Grésigne.

Cette carence de l’initiative privée, qui n’a pas su ou pu s’installer localement, constitue un échec. C’est là, depuis plus d’un siècle, un grief important que l’on peut adresser aux responsables de la filière-bois des pays grésignols. Si les professionnels ont été dans l’incapacité de se diversifier dans ce domaine, ils le doivent aussi à l’absence d’une véritable stratégie forestière. La politique, jusqu’ici très timide, de l’Office National des Forêts, n’a obéi qu’aux lois d’un marché restreint et a été insuffisante en se cantonnant aux seuls investissements de production et non de transformation des bois exploités sur place, voire même néfaste en ne favorisant pas les moyens d’aller à l’encontre des seuls intérêts de quelques exploitants locaux au service des oligopoles extérieurs…

La forêt de Grésigne, le tourisme … et le développement local

Du fait de sa proximité géographique par rapport à l’espace urbain et péri-urbain toulousain, c’est plus d’un million de personnes (en y ajoutant la population des agglomérations voisines de Montauban et Albi) qui se trouve à moins d’une heure de route du centre de la forêt et de ses abords. La Grésigne joue déjà un rôle d’espace vert de loisir et de détente fort apprécié par ces populations citadines voisines en forte croissance.Aux flux hebdomadaires accrus par le temps libre et le comportement de plus en plus mobile des gens durant leurs jours de repos, s’ajoutent d’autre part les flux saisonniers d’un tourisme estival pour lequel la forte identité des bastides ou des villages de caractère exerce sur la Grésigne et ses alentours un attrait depuis longtemps reconnu et mis en valeur par un circuit routier périphérique créé en 1981 (Cordes, Saint-Antonin-Noble-Val, Bruniquel, Penne, Puycelsi, Castelnau-de-Montmiral…). Par ailleurs, en marge de la fonction économique de la Grésigne, exclusivement centrée sur l’exploitation de ses ressources directes en bois bruts et le développement des diverses pratiques de chasse au gros gibier (à tir, à l’approche et à courre), se profile de plus en plus une fonction sociale de la forêt liée à son image culturelle et touristique, fonction susceptible d’engendrer des ressources indirectes au profit de nombreux partenaires de l’économie locale et que pourrait renforcer la mise en place d’une « Maison de la Forêt », à l’instar de celle créée en forêt de Sivens par le Département du Tarn en 1989. Par là même, la Grésigne peut être également un atout essentiel du développement de toutes les communes riveraines, notamment en emplois.

Le nom de cette forêt, associé à de nombreux sigles et institutions[1] témoigne de l’importance que lui ont accordé récemment les acteurs locaux pour la promotion des petits pays grésignols auxquels se rattachent en partie la communication à consonance publicitaire plus tapageuse du pays Cordais et de nombreux vignerons du Gaillacois. Le succès et le retentissement des réalisations au cours de la décennie 1980-1990 en bordure de Grésigne, telles que la Base Intercommunale de Loisirs Vère-Grésigne, le dispositif Son et Lumière de Penne, le Verger Conservatoire Régional de Puycelsi, l’Eté de Vaour, sont autant d’initiatives que le Conseil général du Tarn a soutenu, lors de leur création, pour développer le tourisme local.

La Base de loisirs Vère-Grésigne

Sommes-nous là en présence de l’amorce d’une mutation, radicale et irréversible, qui ferait de la Grésigne, forêt jusqu’ici isolée au sein d’un espace rural profond, une forêt péri-urbaine, de plus en plus intégrée au développement local, par rapport aux fonctions qu’elle peut tenir vis-vis de l’agglomération toulousaine et de ses zones suburbaines s’étendant demain de Montauban à Albi dans la vallée du Tarn ? Cette hypothèse reste encore précaire aux yeux de ceux pour lesquels les liens entre forêt, agriculture et tourisme vert continuent à tisser le discours contemporain contre la décadence et la désertification du milieu rural grésignol.

Sous la pression conjuguée des divers acteurs sociaux et économiques, sensibilisés pour les uns à la défense du patrimoine naturel et écologique de la Grésigne, attachés pour les autres à l’image valorisante du milieu forestier pour développer un tourisme d’avenir, l’Office National des Forêts s’est montré à son tour de moins en moins timidement réceptif depuis quelques années en diffusant un message plus diversifié pour une forêt mieux intégrée à son environnement démographique. Cependant, s’il a été créé ici et là quelques sentiers en forêt, dont le plus fréquenté est le Sentier du Patrimoine qui relie Puycelsi au massif de Montoulieu en passant près du Verger Conservatoire Départemental, autre espace arboré remarquable à la lisière de la forêt (voir l’annexe qui lui est dédié) l’accueil du public en Grésigne restera limité. Les contraintes pour faciliter l’accès d’un public important vont à l’encontre de la réalisation d’équipements trop lourds pour préserver un milieu forestier fragile ne permettant qu’une fréquentation maîtrisée.

L’organisation de la chasse actuelle pour laquelle est consentie, dans les secteurs de la forêt où elle se déroule, la fermeture passagère des routes forestières et de la plupart des sentiers forestiers,peut rendre dangereux les chemins restant ouverts aux promeneurs du dimanche. Paradoxale situation aussi, pour la préservation de ces sentiers qui ont coûté argent et labeur pour leur installation, mais qui se voient inconsidérément dégradés par des engins forestiers… L’utilisation des routes forestières dont il est toléré l’utilisation publique en Grésigne en fait des chemins privés prioritaires pour desservir les coupes de bois. Nous sommes, là encore, dans le domaine des conflits, semblables à ceux des siècles passés que l’aménagement de Grésigne a provoqués et entretenus entre les diverses personnes et institutions qui en convoitaient un usage particulier. Quand bien même nos paisibles promeneurs n’ont plus grand chose à voir aujourd’hui avec nos ancêtres qui se rendaient en Grésigne pour y ramasser les glands ou le bois-mort !

Hors des relations que joue la Grésigne dans le développement du tourisme local, nous avons déjà évoqué la disparition des liens qu’elle a entretenus avec les métiers traditionnels du bois, aujourd’hui disparus dans les villages périphériques.Le rapport Bianco intitulé « La forêt : une chance pour la France » publié en décembre 1998 dénonçait déjà le fait que les aides européennes au cours des dernières décennies ont délaissé la forêt en France au profit des terres agricoles. Pour les petits pays grésignols, la mondialisation du marché des produits agricoles a conduit les neuf-dixièmes des exploitations familiales à disparaître au cours des 30 dernières années, malgré les subventions d’une politique européenne agricole fort coûteuse, mais qui ne leur profitait guère. Reconsidérer dans les années à venir une stratégie de gestion forestière axée sur les retombées favorables à l’économie locale en matière d’investissements et d’emplois, serait donc indispensable pour que la Grésigne puisse retrouver sa pleine intégration au milieu économique et social d’une ruralité locale en voie de paupérisation, le tourisme ne pouvant créer un nombre suffisant d’emplois.

En conclusion,il apparaît que la forêt, gérée « au service des arbres et des hommes », relève d’un plan d’aménagement fort complexe et difficile à établir, tant ses enjeux sont souvent contradictoires. La Grésigne est remplie de paradoxes, non seulement au niveau des fonctions que font valoir ses divers groupes d’usagers, mais également au niveau de son imbrication dans un développement local qu’ignorent souvent les gestionnaires d’une administration forestière, liée davantage aux puissants intérêts des monopoles de la filière-bois jugés prioritaires par rapport aux intérêts des communes riveraines.

La politique de l’Office National des Forêts, chargé par le Ministre de l’Agriculture de fixer les objectifs du plan d’aménagement de la Grésigne, ne peut donc pas découler d’un seul souci purement productiviste à courte vue, ni de la seule préoccupation, si éclairée soit-elle, d’optimiser en priorité la gestion technique et marchande de la forêt domaniale. Il faut aussi que la Grésigne retrouve sa raison d’être et toute sa place, en même temps que son intégration dans son environnement périphérique en contribuant au développement solidaire, économique et social de la vie locale, grâce à la valorisation de ses diverses ressources et des diverses fonctions de son patrimoine biologique et historique.

La réalisation d’un compromis équilibré suppose une volonté de concertation à l’écoute des divers besoins. Tels sont les enjeux des plans d’aménagement futurs qui devraient prendre en compte les besoins socio-économiques d’un nécessaire développement local.

Les plans d’aménagement de la forêt de Grésigne

Faisant suite au plan d’aménagement 1968-1987, le plan qui a défini l’aménagement de la Grésigne pour la période 1986-2005 a été modifié par arrêté ministériel du 12 décembre 1995. Elaborés par les ingénieurs des Eaux-et-forêts au service de l’ONF, ces plans d’aménagement forestiers sont soumis pour approbation au Ministre de l’Agriculture. Dans le cas particulier de la Grésigne, ils mettent en œuvre, d’une part, les moyens nouveaux à prendre en compte à la suite des dégâts provenant de la tempête de novembre 1983 et de ceux provenant du dépérissement récent du chêne sessile sur une surface estimée à 812 hectares en 1992, d’autre part les dispositions utiles à la protection de la faune entomologique et ornithologique par la création d’une réserve biologique domaniale de 38 hectares sur le dôme de Montoulieu.

Le plan d’aménagement 1968-1987 avait été conçu avant tout pour dresser un plan de gestion des coupes reposant sur les deux séries existant en Grésigne, l’une de feuillus , l’autre de résineux. Pour la série de feuillus, il était prévu en 1968 de régénérer 366 hectares sur une durée de 20 ans, et d’améliorer au cours de la même durée 1 639 hectares par des coupes d’éclaircie au profit des arbres les mieux constitués. Pour cette période, l’arrêté du 24 février 1975 rappelait l’impérieuse nécessité de traiter la forêt en futaie avec une révolution du chêne portant sur 180 ans. Dans les parcelles fortement dégradées, il était programmé la plantation de chênes sessiles à raison de 2 500 plants sélectionnés à l’hectare pour remplacer dans diverses parcelles des semis naturels trop faibles voire inexistants, dus a des glandées insuffisantes ou nulles.

Ces plantations artificielles par lesquelles on voulait suppléer à une régénération naturelle défaillante et qui étaient justifiées aussi pour substituer des plants sélectionnés de chênes sessiles purs à la reproduction de jeunes plantules de mauvaise qualité issues de glands provenant de la fécondation croisée entre chênes sessiles et chênes pubescents, ne donnèrent pas de bons résultats. En effet, la bonne reprise des plants de chênes sessiles, mis en terre dans de simples sillons faits à la sous-soleuse, fut souvent compromise par la sècheresse que le vent d’autan aggrave fréquemment dans les sols peu profonds de Grésigne. De ce fait, ces coûteuses plantations furent abandonnées au début des années 1980.

Le plan d’aménagement 1986-2005 modifié en 1995, se distinguait dans son article premier du plan d’aménagement précédent 1968-1987, en définissant nettement la vocation pluri-fonctionnelle de la Grésigne, vocation stipulée clairement dans cinq objectifs : « la forêt domaniale de la Grésigne, d’une surface de 3 527,16 hectares est affectée principalement à la production de bois d’œuvre feuillu et de bois de chauffage, et à la protection d’un milieu d’intérêt écologique particulier, ainsi qu’à l’accueil du public, tout en assurant la protection générale des paysages ».

Divisant la Grésigne en trois séries (et non plus en deux) dont la première est de loin la plus étendue (3 127, 20 hectares) par rapport aux deux autres (361, 05 hectares et 38, 91 hectares), chacune de ces séries est définie par rapport à son mode de conduite et de peuplement :

« la première série sera traitée en futaie régulière de chêne sessile (84%), chêne pubescent (9%), hêtre, merisier, frêne (6%) et feuillus divers (1%) »,

« la deuxième série sera traitée pour partie en futaie régulière de sapin (30%), douglas (25%), pins et résineux divers (13%), et pour partie en taillis de chêne pubescent, érable champêtre, alisier torminal et feuillus divers ( 13%) »,

« la troisième série sera traitée en futaie irrégulière par bouquets et par pieds d’arbres de chêne sessile (70%),, hêtre (25%), merisier (2%), alisier torminal (2%) et cormier (1%) ».

Quant à l’exploitation du bois et aux mesures d’entretien, les directives ci-après concernent la période de 12 années restant à courir de 1994 à 2005 :

  • pour les 3 127, 20 hectares de la première série, série où le chêne sessile représente près de neuf dixièmes des peuplements, il est prévu de procéder à l’augmentation de la surface « d’un groupe de parcelles en régénération de 696, 25 ha élargi à 876,12 ha » (suite aux dégâts causés par la tempête de 1983 et suite au dépérissement des chênes), tandis que « 1667,17 ha seront parcourus par des coupes d’amélioration » et que « 461, 55 ha feront l’objet des travaux sylvicoles nécessaires, le reste (122, 36 ha) sera laissé en repos (sites d’intérêt écologique particulier) »,
  • pour les 361, 05 ha de la deuxième série composée à 87 % de résineux, il est programmé que « 313 ha seront parcourus par des coupes d’amélioration » et que pour la partie la plus pauvre de la forêt où domine le chêne pubescent,« ce surplus (47 ,95 ha ) fera l’objet de taillis »,
  • contrairement aux deux séries ci-avant qui sont destinées à la « production », les 38,91 ha de la troisième série (dôme de Montoulieu) sont destinés à la préservation d’un site « d’intérêt écologique particulier » où « les mesures nécessaires seront prises pour assurer la protection de la faune entomologique et ornithologique » et où, pour une faible partie, « 7,15 ha seront régénérés tandis que le surplus sera laissé en repos ».

Il faut retenir que le Plan d’Aménagement forestier modifié 1994-2005 consacrait la Grésigne comme forêt de chênes sessiles (ce qui confirme la Grésigne comme étant la forêt la plus méridionale mais la plus importante du sud-ouest de la France pour cette essence privilégiée) qui doit être traitée prioritairement sous le régime de la futaie en vue de la production de bois d’œuvre. Les plantations de résineux y sont donc définitivement proscrites.

Enfin, compte tenu de la richesse botanique de sa végétation se rattachant à l’étage collinéen et dont la présence de diverses autres espèces traduisent les influences des climats atlantique et méditerranéen, compte tenu de sa richesse zoologique, notamment pour les insectes (coléoptères de la famille des Elateridae, des Cerambycidae et des Buprestidae), pour les oiseaux (pic mar, pouillot siffleur et rapaces de grands massifs tels que aigle botté, autour, bondrée, circaète Jean-le-Blanc…), et pour les mammifères (martre, genette, écureuil, cerf, chevreuil et sanglier…), le plan d’aménagement modifié en 1995 confirme et reconnaît la Grésigne pour sa précieuse bio-diversité, en exprimant la volonté de préserver toute sa richesse faunistique par la création de la réserve biologique de Montoulieu.

Plus récemment, avec le nouveau plan d’aménagement 2004-2021, la Grésigne a été intégrée par arrêté du 4 mai 2007 dans une zone de protection « Natura 2000 », ce qui impose de préserver dans les coupes définitives quelques arbres devant représenter « par hectare de coupe 15 mètres-cube de bois sur pied dans les peuplements de plus de 100 ans » afin d’assurer l’alimentation et donc la survie des nombreux insectes xylophages. Cette disposition confirme ainsi la richesse faunistique des 3 600 hectares de la forêt de la Grésigne.

Pour une gestion et un aménagement durable de la forêt

En stipulant en toutes lettres qu’en plus de sa vocation première de « production de bois d’œuvre feuillu et de bois de chauffage », « la forêt de la Résigne est affectée … à la protection d’un milieu écologique particulier, ainsi qu’à l’accueil du public tout en assurant la protection générale des paysages », l’Office National des Forêts retrouve les missions de service public que se donnait l’ancienne administration des Eaux-et-Forêts. Missions de service public qui se justifient pleinement en les fondant sur l’intérêt général et la survie de notre planète.

En ce début du 21ème siècle, la Grésigne n’est plus restée à l’écart d’un véritable débat forestier dont l’émergence est apparue récemment, débat porté à la fois par les critiques de l’opinion publique et par les récentes conférences internationales sur l’environnement, dont celles d’Helsinki sur la protection des forêts en 1993. Ayant abouti aux accords de Kyoto[2] et aux engagements pris par chaque pays pour limiter l’effet de serre due à la trop importante production de gaz carbonique, l’avenir de la forêt nécessite la prise en compte de paramètres relatifs à l’action jouée par les arbres dans le cycle du carbone, en particulier par les forêts de feuillus.

Réserve de nature, lieu de silence et d’air pur, la forêt en général est essentielle aux grands équilibres de l’environnement au niveau planétaire. Aux niveaux local et régional, la Grésigne est pour la région Occitanie garante d’un espace de protection, contribuant à la lutte contre le danger que représente le gaz carbonique. Il n’y a pas lieu cependant à ce qu’une perception de la forêt, biaisée et dévoyée par la peur de l’évolution de la pollution, paralyse ou vampirise la politique forestière au point d’en dissocier dans les esprits la forêt de la production de bois. En effet les arbres meurent et le problème est donc de les renouveler « en les exploitant avant qu’ils ne soient sur le retour », comme le disent les forestiers.

Le mot d’ordre du conseil d’administration de l’ONF qui préconisait en 1966 « de produire plus, produire mieux, produire et récolter moins cher, vendre mieux » a été repris dans le Rapport Bianco publié en décembre 1998.Partant du fait que la filière-bois peut constituer un « gisement de 500 000 emplois, plus important que celui de l’automobile », ce document considérait qu’en récoltant davantage de bois, on pouvait créer rapidement 100 000 emplois nouveaux en France par une « stratégie forestière » axée sur « la gestion et l’aménagement durable de la forêt ».

En 2019, ces objectifs sont loin d’être atteints…

L’accroissement de cette production de bois sur pied, qui va de pair avec l’amélioration de la productivité pour augmenter les revenus des coupes, était justifié, selon le rapporteur Bianco qui fut en son temps Président de l’ONF, par le fait qu’il peut aller de pair avec le développement de l’accueil du public dans une « forêt-loisir » nécessitant des investissements appropriés et des coûts d’entretien adaptés, à l’exemple de ceux consentis pour les Parcs Naturels Nationaux depuis les années 1970-1980.

Autant dire, selon le Rapport Bianco, que les choix à engager, pour l’avenir d’une forêt accessible et utile à tous, nécessitaient l’adhésion des acteurs concernés à la finalité commune ainsi qu’une démarche démocratique. Celle-ci exige la garantie indispensable de construire un consensus commun pour l’aménagement propre à chaque forêt sur la base de l’obtention et du respect d’une « certification de gestion durable à partir de critères simples et mesurables », critères facilement contrôlables parles professionnels de la filière-bois, les gestionnaires de l’ONF,les représentants de l’Etat-propriétaire et les citoyens-consommateurs. Ce qui demande aussi l’implication des divers acteurs sur la base d’un principe simple, celui du « couple prescripteur-payeur », avec la participation des représentants associatifs ou syndicaux des divers partenaires et des collectivités concernées, en particulier les communes riveraines. Cette démarche, relevant du processus de concertation et de négociation plus que de la contrainte, serait concrétisée par un « un contrat de territoire », dont les objectifs pourraient donner lieu, après évaluation des résultats, à révision par période de dix ans sur la base d’engagements financiers mutuels et réciproques.

Ce type d’aménagement de la forêt domaniale, qui résulterait d’une nouvelle « stratégie forestière » ouverte et démocratique, allant bien au-delà des objectifs de la législation européenne du réseau des sites « Natura 2000 » concoctés au sommet à Bruxelles en 1995-1996, serait à marquer d’une pierre blanche dans l’histoire de la Grésigne. Une histoire avec laquelle il faut savoir rompre tout en assurant l’accès de tous grâce à une protection accrue garantissant la continuité de la forêt que nous ont léguée nos ancêtres.

Prendre en compte les exigences d’une « gestion durable de la forêt » nécessite une volonté de changement pour s’adapter à l’évolution des besoins humains tout en adaptant les objectifs au respect des contraintes de la nature dans le long terme. L’obligation de rompre avec des modes de gestion issus d’un pouvoir central fort ayant abouti à de nombreux conflits en dissociant la Grésigne de son environnement local conduit à ce que la forêt risque de priver son environnement rural d’un développement économique utile à la vie de ses habitants et de ne plus pouvoir être adaptée demain aux besoins d’un environnement péri-urbain. Autant de tensions qui sont à même de porter dommage à la forêt avec pour conséquence des règlements de plus en plus contraignants voire même l’interdiction au public d’y pénétrer en tout ou partie. Un mode de gestion décentralisé n’exclue nullement la continuité d’une pratique sylvicole expérimentée et prudente, ayant capacité à protéger un milieu vivant aussi complexe que la forêt, en assurant la croissance et le renouvellement des arbres avec le souci de protéger sa biodiversité et de maintenir l’intégrité d’un paysage forestier apprécié par tous.

Plan d’Aménagement de la Grésigne 2004-2021 

Le site Natura 2000, créé par la Directive européenne du 21 mai 1992 sur la biodiversité, concerne la Grésigne ainsi que divers territoires de causses y attenant, y compris la vallée de l’Audoulou sur la Commune de Puycelsi. Moyennant une contre-partie financière, les prescriptions de Natura 2000 imposent à l’ONF « l’immobilisation pendant 30 ans d’une partie d’un capital producteur ». Ce qui se traduit en Grésigne par « la conservation de 10 mètres-cubes de bois par hectare » plus « 5 mètres-cubes pris en charge par l’Office National des Forêts (ONF) pour assurer la biodiversité biologique qui repose sur la richesse et la diversité entomologique des 2 463 espèces de coléoptères saproxyliques qu’ont dénombrées Brustel et Clary lors de leur inventaire en 2000-2001, à la suite de Rabil dont le Catalogue paru en 1992 comptait 2 375 espèces sur les 3 545 hectares de Grésigne.

Plus que le sanglier et le loup que l’on chassa de concert en Grésigne jusqu’en 1871 où le dernier – qui ne tardera pas à y revenir dans un avenir proche – fut tué en 1871, plus aussi que le chevreuil et le cerf élaphe qui s’y multiplièrent depuis leur introduction respectivement en 1884 et en 1958, plus que les vingt espèces de chauves-souris, plus que les rares écrevisses à pied blanc, plus encore que les nombreux rapaces et le pic mar, et plus enfin que les champignons, ce sont cependant les insectes comme le taupin violacé, le grand capricorne, le lucane cerf-volant et autre scarabées qui font de la Grésigne une forêt exceptionnelle.

Son climat aquitainien, soumis d’une part aux influences atlantiques avec ses 838 millimètres par an de pluviométrie moyenne, d’autre part aux influences méditerranéennes maintenant une température moyenne de 11,8 degrés, favorisent en Grésigne des éco-systèmes forestiers à base de chênes sessiles, tels que chênaies-charmaies, chênaies-hêtraies, chênaies-frênaies, chênes verts , sans compter les zones de ripisylves au bord des rôs et des ruisseaux à base d’aulnes, de frênes et de buis. Autant d’habitats biologiques que conditionnent ensemble une altitude variant de 250 à 500 mètres, l’orientation, enfin l’épaisseur d’un sol rougeâtre à base de grès argileux qui expliquent le nom de la Grésigne.

« Grésigne », sans article, tel que les gens alentour l’appellent en la personnifiant, une forêt primaire d’autant plus utile aujourd’hui que les feuillus qui la composent sont aptes à capter le gaz carbonique grâce à la photosynthèse et à le stocker sous forme de carbone. 

La prise de conscience de plus en plus aiguisée de la gestion durable d’un espace forestier multifonctionnel, préoccupation déjà présente dans le plan précédent 1996 -2004, est de nouveau développée dans le plan d’aménagement 2005- 2020 garantissant en Grésigne la préservation et la reproduction de la faune entomologique. Les récentes études sur les insectes saproxyliques ont mis l’accent sur le vieux bois, soit mort sur pied, couché au sol laissant des souches en voie de lente décomposition, soit restant debout en voie de sénescence, comprenant des cavités se trouvant du pied jusqu’au sommet du tronc et dans les branches maîtresses, cavités plus ou moins nécrosées, aptes à la vie de nombreuses larves de coléoptères et autres insectes adultes.

A cet effet, le Plan d’Aménagement de la Grésigne 2005-2020 distingue trois séries :

  • « Une première série de 2 283 hectares traitée en futaie régulière » comprenant essentiellement du chêne sessile et des résineux en voie de reboisement avec du chêne, dont le cycle sera porté dans des « îlots de vieillissement» dont l’exploitation sera portée à un âge de 170 à 190 ans selon la fertilité du sol, avec conservation à partir de 120 ans de taillis dont le traitement permettra de conserver les souches et les rejets,
  • « Une deuxième série de 223 hectares dite de protection » peuplée de chênes pubescents occupant la partie la plus sèche de la forêt, dont l’exploitabilité pourra aller jusqu’à 250 ans,
  • « Une troisième série de 473 hectares dite écologique traitée en futaie irrégulière » établie sur les parcelles les plus fréquentées par les insectes saproxyliques dont le célèbre taupin violacé, ce qui donnera lieu à la transformation de « la Réserve biologique dirigée de Montoulieu » créée dès 1996 devenant « intégrale», au même titre que le sera aussi la future « Réserve biologique de Saint-Clément », dont la riche ripisylve constituée de frênes et d’aulnes donne lieu avec des zones de chênes verts, à une « sylviculture extensive » où des compartiments d’arbres âgés de 350 ans et plus seront destinés à mourir sur pied.

Tout en continuant à produire sur sa plus grande surface un bois de qualité dont l’exploitabilité variera de 120 à 240 ans, le Plan d’Aménagement de la Grésigne 2005-2020, les fiches établies lors des martelages repèreront et signaleront les arbres présentant des cavités et des nécroses destinés à être exploités selon des âges différents, voire à mourir sur pied avec des âges pouvant atteindre 350 ans. Ce type d’aménagement et d’exploitation forestier conduira la Grésigne à une «  futaie sous futaie ». 

En conclusion, bien que vivant un temps dominé par la pression aveugle d’un court terme hurlant, laissons au lecteur le soin de méditer la formule parfaitement adaptée à l’avenir de la Grésigne, selon laquelle il nous faut être attentif au long terme silencieux où baigne la forêt. S’il faut en effet 180 ans pour faire venir un chêne, il ne suffit que de quelques minutes pour l’abattre et se priver de ses bienfaits… à la condition que le réchauffement climatique lui laisse aussi le temps de survivre ! c’est dans ce sens que toute forêt est précieuse pour réduire le gaz carbonique par photosynthèse et stocker le carbone.


[1] Citons la Base de Loisirs Vère-Grésigne dont j’ai été l’initiateur en 1984 alors Conseiller Général et Président du SIVOM du canton de Castelnau-de-Montmiral. Ce dernier organisme intercommunal a été transformé en 1992 en Communauté de Communes dénommée Vère-Grésigne sur ma proposition. Nous pourrions citer également l’association Gréavi (Grésigne-Aveyron-Viaur), association qui, entre 1979 et 1992, a joué un rôle promotionnel des plus importants pour l’ensemble des petits pays grésignols

[2] Selon le Protocole de Kyoto (1991), les pays industrialisés devaient réduire de 5,2% en moyenne par rapport à 1990 leurs émissions de gaz à effet de serre (dioxyde de carbone CO2, protoxyde d’azote, méthane, gaz fluorés…) d’ici 2008-2012. On en est loin…

chapitre 14 : A L’OREE DE LA FORET DE GRESIGNE, LE CONSERVATOIRE D’ESPECES FRUITIERES ET VIGNES ANCIENNES DE PUYCELSI

Parmi les arbres de la Grésigne, les chênes, les hêtres, les châtaigniers sont producteurs de glands, de faînes, de châtaignes qui tombent au sol et constituent une nourriture appréciée par les animaux vivant dans la forêt. Parmi les autres espèces arboricoles fruitières, les sorbiers, les merisiers, les néfliers, les cornouillers sont fréquents et produisent des fruits et des drupes dont se régalent les oiseaux. Par contre poiriers (pyrus communis L.) et pommiers sauvages (malus sylvestris Mill.) sont rares. Les autres espèces fruitières, telles que pêchers, pruniers, abricotiers, figuiers, proviennent de l’Extrême-Orient, de la Perse et de l’Iran, après avoir subi de multiples croisements depuis que Grecs et Romains les cultivaient déjà, plusieurs siècles avant Jésus-Christ…

Il existe aussi en Grésigne des lambrusques qui font de cette forêt tarnaise le lieu privilégié où se sont conservés ces ancêtres lointains de la vigne qui a autorisé certains à formuler une hypothèse hardie restant à vérifier ; hypothèse selon laquelle les Celtes ou les populations autochtones qui les ont précédés auraient su améliorer et sélectionner ces précieuses reliques végétales pour obtenir un vin gaulois, bien avant de cultiver les variétés de vigne qu’ont pu leur apporter les Grecs après leur installation à Marseille au 6ème siècle avant JC, ou encore les Romains depuis leur établissement à Narbonne en l’an 118 avant notre ère.

Pourquoi ce Conservatoire ?

Sans nul doute, à l’instar des lambrusques pour la vigne, les hommes ont utilisé de nombreuses espèces sauvages de fruitiers forestiers à partir desquels ont été améliorés les espèces fruitières cultivées localement comme les pommiers, les poiriers, les pruniers, les cerisiers, enrichis par croisements avec de nouvelles variétés d’espèces fruitières en provenance des pays orientaux, bien avant puis après les Croisades qui nous ont apporté pêchers, abricotiers, figuiers, amandiers…

Au cours des derniers siècles, la place des arbres fruitiers était importante dans la plupart des familles paysannes de nos régions afin d’assurer une consommation autonome. Ils étaient plantés dans les vignes, en prés vergers, isolés ou en rangées en bordure des champs, le long des haies ou des chemins. L‘échange de greffons a donné lieu à la multiplication des variétés locales. Un important brassage s’est ainsi produit au cours des siècles par la voie du greffage, pour diffuser dans nos campagnes de nombreuses variétés de fruits. 

En fonction de leur adaptation aux conditions pédo-climatiques, les variétés anciennes peuvent se classer en fonction d’une classification géographique. Ainsi certaines pommes sont spécifiques à la vallée du Viaur, d’autres variétés comme la pomme d’île et la pomme de Graine ont un bassin de diffusion plus étendu dans le nord du Tarn et les départements voisins.

Subsistant encore ici et là, en voie de disparition, les variétés dites anciennes ont fait l’objet de recherches afin de les sauvegarder dès les années 70. Située entre ces trois régions que sont l’Albigeois, le Bas-Quercy et le Bas-Rouergue, régions de petites exploitations agricoles où, traditionnellement, de nombreuses variétés d’arbres fruitiers bénéficiaient de soins attentifs, le choix de la propriété du Roc, en bordure de la forêt de Grésigne et au pied du pech de Puycelsi, que le Département du Tarn avait acquise en 1983, était particulièrement opportun pour établir un verger conservatoire.

Le projet de Conservatoire

Dès 1984, une prospection était organisée pour rechercher les variétés fruitières anciennes dans le département du Tarn et les départements voisins. Une pépinière était organisée sur la Ferme départementale du Roc afin de regrouper les variétés d’espèces fruitières à noyau (abricotiers, cerisiers, pêchers, pruniers) et à pépins (pommiers et poiriers) provenant en partie de propriétaires particuliers et en partie de petites collections d’arbres fruitiers constituées soit par des amateurs, soit par des pépiniéristes professionnels.

Sur une surface de quatre hectares défrichés préalablement avec l’aide du Génie Militaire de Castelsarrasin et préparés avec soin pour l’installation du Verger Conservatoire, la plantation des arbres débuta en 1985. Elle était sous la responsabilité de Monsieur Gardes dans le cadre des activités agricoles confiées sur les terres de la Ferme départementale du Roc à l’Association Régionale pour la Sauvegarde de l’Enfance, de l’Adolescence et des Adultes (ARSEAA) dont le siège est à Toulouse.

Afin de respecter les règlements régissant les Vergers Conservatoires, chaque variété fruitière a fait l’objet d’une plantation de trois arbres et chaque espèce fruitière devait être greffée sur le même porte-greffe. Par exemple, les poiriers ont été greffés sur cognassier, les pommiers sur Eat Malling n°8, les pruniers sur myrobolan etc… Ces dispositions obligatoires pour les Vergers Conservatoires permettent de comparer en un même lieu les variétés fruitières entre elles, dans les mêmes conditions de sol et de climat, soumises par ailleurs aux mêmes conditions de culture (fumure, traitements, taille).

En 1988 suivit la plantation d’une vigne composée de 110 variétés locales de vinifera qui s’ajoutèrent à la plantation initiale de 297 variétés de pommiers, 85 variétés de poiriers, 51 variétés de cerisiers, 40 variétés de pruniers, 17 variétés de pêchers et 10 variétés d’abricotiers. Une plantation complémentaire de 150 variétés de pommiers et de 30 variétés de poiriers la compléta en 1989. Un bâtiment acquis par la Commune de Puycelsi, aménagé avec l’aide de subventions départementales et régionales, fut alors mis à disposition du Verger conservatoire pour loger le matériel nécessaire à son entretien, ainsi que pour recevoir et conserver les récoltes de fruits en salles réfrigérées et les présenter dans une salle d’exposition et de documentation ouverte au public.

Après le départ de l’ARSEAA en 1998, la Ferme du Roc fit en partie l‘objet d’un bail de fermage initié par le Département du Tarn qui prit directement en charge l’entretien et le développement du Verger Conservatoire avec l’aide de la Région Midi-Pyrénées. En 2005, le bâtiment, affecté aux besoins du Verger Conservatoire et à sa promotion, devint aussi la propriété du Département du Tarn.

Gardien de la biodiversité pomologique, le Conservatoire des espèces fruitières de Puycelsi participe activement à la sauvegarde des variétés anciennes. Chacune d’elles est identifiée et mieux connue en fonction de ses critères particuliers propres à son cycle végétatif (date de floraison par exemple), à sa résistance aux maladies, aux qualités gustatives de ses fruits etc… De nombreuses classifications peuvent en résulter. Par exemple la population des pêches de vigne, cultivées franc de pied (c’est-à-dire non greffées) donnent lieu à trois groupes selon la couleur de leur chair : pêches à chair blanche, à chair jaune, à chair rouge dites « sanguines », que l’on peut diviser en deux sous-catégories selon que leur noyau est adhérent ou non adhérent, et diviser de nouveau selon que leur peau est lisse ou velouteuse, en les classant ensuite selon leur maturité précoce ou tardive.

Aujourd’hui, la science pomologique bénéficie d’analyses scientifiques plus poussées grâce aux recherches génétiques. On découvre ainsi, par exemple, que la prune de Saint-Antonin (ancêtre de la prune d’Agen) dont les pruneaux séchés vendus aux marchands de Bordeaux faisaient au Moyen Age la richesse des marchés de Saint-Antonin, comprend huit clones différents dans un territoire relativement réduit, compris entre Saint-Antonin, Parisot et Varen, où elle a toujours été appréciée pour les arômes données au eaux-de-vie et pour la qualité de ses confitures. Tellement productive qu’une fois tombée au sol, elle était abandonnée aux cochons qui faisaient ripaille de cette prune dite pour cette raison « prune de porc » !

Etant donnés les noms qu’elles portent et parfois différents selon les lieux, connaître les variétés anciennes de fruits relève aussi de l’ethno-botanique selon leur implantation géographique. Leur migration, étudiée par Madame Evelyne Leterme, explique leur zone d’implantation. Leur appellation en occitan est alors fréquente. Ainsi les pommes de la vallée du Viaur par exemple comprennent « la pommo de la maidino » (la pomme de la grand-mère) ou encore « la canino del clot » qui caractérise une pomme acide…Quant à la famille des pommes « morre de lèbré » (prononcer « mourre » museau de lièvre), 7 à 8 variétés différentes relèvent de cette dénomination pittoresque, quelle que soit leur origine géographique et leur couleur. 

Les noms de variétés fruitières indiquant l’origine régionale sont très nombreux, ce qui est le cas des pommes dites Reinettes (Reinette de Caux, de Cuset, du Canada, du Mans, d’Armorique, de Saitonge etc). Il en va de même pour les prunes (Reines-Claude de MoissacRoyale de Montauban, d’Oullins etc). Quant aux poires, les Beurré à chair douce et fondante dominent à l’instar des Beurré d’Anjou, d’Aranberg, d’Amanlis, mais aussi Beurré Superfin, Beurré Giffard, Beurré Bosc, Beurré Ardy, Beurré Clairgeau, Beurré Diel, etc...

Sans oublier de citer les fruits au nom évocateur tel le bigarreau Cœur de Pigeon, la Reine-Claude dorée, l’énorme pomme Alexandre ou sa consœur au nom plus recherché de la Belle Louronnaise… 

En ce qui concerne les cépages de vigne collectionnés à Puycelsi, on trouve les cépages portant des noms synonymes tels que les Braucols (ou bien Fer) avec le Duras pour les vins rouges, les « Len de l’el » (portant des grappes loin de l’œil) et « l’ondenc » pour les vins blancs, avec la traditionnelle famille des Mauzac blanc, rose, vert,  cépages constituant le vignoble gaillacois qui a acclimaté aussi les Gamay venus de Bourgogne et la syrah provenant de la vallée du Rhône.

La vigne conservatoire comprend les Alicante, les valdiguiers, les Jurançons et autres nombreux cépages anciens qui ne répondent plus aux exigences de qualité des vins d’aujourd’hui et qui, de ce fait, sont abandonnés par les vignerons. On y recense aussi les vieux cépages du vignoble de Cahors (le cot noir appelé auxerrois) ainsi que les cépages du Frontonnais à savoir la négrette,  la triplette des cabernet sauvignon-Sémillon-muscadelle  et le mérille sans oublier le cépage du vin aveyronnais de Marcillac (le mansoi ou fer servadou).

Au cours des dernières années, le Département du Tarn a continué à enrichir les collections de fruits à noyau et à pépins en portant la surface du Verger Conservatoire à six hectares. Par ailleurs il a sélectionné, parmi les variétés des premières collections, celles ayant le plus grand intérêt pomologique et cultural, tout en poursuivant les observations nécessaires à une meilleure connaissance des variétés. Les meilleures sont diffusées par la pépinière adjointe au Verger. Cette action de diffusion, soutenue par une exposition annelle des fruits, donne lieu à des rencontres et à des ventes sur place et sur les marchés de la région.

Ce riche assortiment d’un patrimoine arboricole et viticole, que continue à promouvoir le Verger Conservatoire de Puycelsi, lui donne une assise régionale reconnue par les divers Conservatoires de la région Occitanie avec lesquels nombreux sont les échanges et les connaissances relatives aux variétés anciennes.

Les arbres sont une grande famille. La petite cité forestière qu’est Puycelsi tout au long de l’histoire a su agrandir la forêt de la Grésigne et lui donner une autre dimension avec les variétés fruitières anciennes des campagnes alentour.

Il s’agit là d’une diversité biologique particulièrement riche qui, au même titre que les arbres de la Grésigne, participe à un précieux patrimoine que les hommes devront préserver. 

Prenez connaissance de ce numéro d’Atouts Tarn de 2020 et de l’article page 20 sur le Verger Conservatoire : ici et n’hésitez pas à emprunter le Sentier du Patrimoine qui vous permettra d’admirer le Verger et la position inexpugnable de Puycelsi.

Chapitre 15 : AU DEBOUCHE DE LA FORET DE GRESIGNE, LA BASE DE LOISIRS VERE-GRESIGNE

La forêt de Grésigne, dont il est question dans cette étude sur son histoire, ne peut pas être considérée comme un territoire inaccessible et replié sur lui-même. Son histoire démontre que, même dans les périodes les plus terribles, le « sanctuaire » de la Grésigne vivait en symbiose avec son environnement naturel et humain.

Mais, de nos jours où le tourisme a pris une ampleur insoupçonnée, il serait vain d’imaginer que la Grésigne et ses quelque 3 500 ha, avec leurs nombreuses richesses écologiques, seraient un attracteur suffisamment puissant pour justifier à elle seule l’arrivée de touristes pour des vacances, un week-end voire quelques heures. Le touriste attend désormais un panel d’offres parmi lesquelles choisir, en fonction de son âge, de la météo, de ses moyens de locomotion, de ses capacités sportives etc.

Parmi toutes ces possibilités, il apparaît que, outre le potentiel en logements, l’accès à l’eau est désormais incontournable et toute politique de développement du tourisme local qui viendrait à l’omettre connaitrait l’échec. Certes, on trouvera des exceptions dans des couples produits/marchés bien spécifiques (haute-montagne, visites de centres historiques…) mais lorsqu’on veut offrir un ressourcement à une famille avec enfants jeunes – qui est généralement la cible du tourisme rural – l’accès à l’eau est une obligation. Ainsi s’explique le principe de création de la Base de Loisirs Vère-Grésigne en périphérie immédiate de la forêt de Grésigne, près du Pas de Castelnau.


La création en 1985 de la Base de Loisirs Vère-Grésigne s’inscrit dans l’évolution du contexte grésignol d’un petit pays situé entre le Cordais et la moyenne vallée de l‘Aveyron.  Elle dépend plus directement de la coopération intercommunale organisée par le Syndicat à Vocations Multiples (SIVOM) des douze communes du canton de Castelnau-de-Montmiral.

Au cours des années 1985-1992, la Base de Loisirs Vère-Grésigne, en périphérie immédiate de la forêt de Grésigne, bénéficiant d’une fréquentation estivale de 20 à 25 000 personnes, a fortement participé à l’animation du GREAVI des trois cantons de Cordes, Vaour et Castelnau-de-Montmiral  dans les causses nord-ouest du Tarn.

Plus de 30 ans après sa création, la question s’est posée de savoir quelles fonctions et animation la Base Vère-Grésigne devait jouer au sein de la Communauté d’agglomération Gaillac-Graulhet qui en est devenue le nouveau propriétaire, prenant la suite du SIVOM et de la Communauté de Communes Vère-Grésigne.

Après avoir rappelé les éléments et les conditions qui ont présidé à la création et au fonctionnement  initial de la Base Vère-Grésigne, je poserai la problématique de ces nouvelles dispositions susceptibles d’être organisées dans un contexte institutionnel, socio-économique et culturel bien différent des années 1980-1990.

1 – Vallée de la Vère, pays grésignol et causses nord-ouest du Tarn

Au cours des années 1970-1980, le tourisme est apparu comme un facteur important du développement des communes rurales situées dans les cantons de Castelnau-de- Montmiral et de Vaour alentour de la Grésigne. La proximité géographique du site de Cordes-sur-Ciel de plus en plus visité dès les années 1950-1955 avec une renommée dépassant les frontières françaises, eut des retombées favorables sur nos villages grésignols. En même temps, le renouveau touristique de la pittoresque vallée de l’Aveyron, que jalonnent les châteaux haut-perchés de Najac, Saint-Martin-Laguépie, Penne et Bruniquel, contribua à augmenter la fréquentation  des villages riverains de la Vére et limitrophes de la Grésigne comme Puycelsi, Larroque et Castelnau-de-Montmiral jusque-là délaissés.

En donnant les noms évocateurs de « Maisons du Grand Fauconnier, du Grand Ecuyer, de Grand Veneur » aux plus belles maisons de Cordes et en confiant en 1840 à Viollet-le-Duc la restauration du vieil Hôtel de Ville de Saint-Antonin, Prosper Mérimée, chargé de l’inspection des monuments historiques, avait déjà assis la vocation touristique de ces deux petites villes.  Pour l’une, cette vocation fut accompagnée par l’attrait du thermalisme, tandis que l’une et l’autre furent désenclavées par la ligne de chemin de fer Montauban-Capdenac-Brive-Paris inaugurée en 1858, puis par la ligne Lexos-Toulouse quelques années plus tard.

Tandis que Cordes bénéficia jusqu’en 1926 de la broderie réalisée avec les machines Saint – Gall importées de Suisse en 1870, la très ancienne  fréquentation  des eaux de Saint-Antonin et de Féneyrols reprit au cours des années 1880-1910 après la guerre de 1870. Leur renommée très ancienne se confirma au cours des années 1920-1940 puis dans l’entre-deux guerres mondiales, période au cours de laquelle des structures hôtelières de qualité y furent aménagées. Isolé, le pays grésignol subissait de plein fouet un exode rural important qui conduisait à l’abandon les communes limitrophes de Grésigne. Le choix de Puycelsi et de Vaour pour installer un lotissement de harkis en 1961 à la fin de la guerre d’Algérie, est significatif de leur désolation, sinon de la désertification croissante de ces deux communes s’étendant au sud et au nord de la Grésigne.           

Heureuse initiative fut cependant le remplacement de la voie ferrée Montauban-Lexos en 1955 par la belle route du CD 115,  avec ses ponts et ses tunnels qui lui donnèrent le nom de route touristique. 30 ans plus tard, cette route sera empruntée en partie par le « Circuit des Bastides », balisé tout autour de la Grésigne. Ce nouvel axe routier qui longe la vallée de l’Aveyron, très fréquenté en été, permet de joindre Bruniquel au CD 964 Gaillac-Caussade qui borde le sud de la forêt.

Ainsi, ce désenclavement, quoique tardif, relie désormais les villages grésignols de la basse vallée de la Vère Puycelsi, Larroque et Montmiral  à l’autoroute A20 Paris -Toulouse à partir de Caussade ou de Montauban, et à la voie rapide Rodez-Albi-Toulouse à partir de Gaillac.  

L’essor de la voiture individuelle et les aménagements de ces diverses voies de communication allaient donc favoriser la desserte de la basse vallée de la Vère et faciliter l’accès aux villages grésignols ainsi qu’à la forêt de Grésigne, en particulier pour la population urbaine croissante du triangle Toulouse-Albi-Montauban,  au cœur de l’Occitanie.

Non loin de Cordes et de Saint-Antonin, l’antériorité touristique de Najac et de son prestigieux château féodal fut confirmée, dès les années 1970 à 1980, par la création de plusieurs villages de vacances représentant 2 000 lits destinés à accueillir de nombreux hollandais dont les visites participèrent à faire connaître toute notre région située autour de la Grésigne entre Bas-Albigeois, Bas-Rouergue et Bas-Quercy.

A  partir des années 1960, lors de la période dite des « Trente  Glorieuses », la multiplication des résidences secondaires fut un mouvement général.  Il allait contribuer au renouveau de nos villages et hameaux grésignols, grâce à la remise en état de nombreuses maisons et granges plus ou moins abandonnées du fait d’un exode rural massif.

On comptait par exemple 172 résidences secondaires à Puycelsi en 1980 sur 343 logements au total ! Proportions semblables à Larroque et à Penne !

Profitant des congés payés, de nombreuses familles urbaines des villes voisines, voire même plus éloignées, certaines hébergées par leurs parents, venaient avec leurs amis passer leurs vacances dans ces causses où elles grossissaient un flux important de résidents secondaires.

De façon plus originale,  l’arrivée inattendue de jeunes soixante-huitards (à l’époque appelés « Hippies ») s’installant en 1968-1970 autour de la Grésigne, surtout  dans les villages de Penne, Puycelsi, Larroque et Vaour se traduisit par des projets souvent innovants dans les domaines artisanal et agricole ainsi que dans le domaine culturel avec « L’Eté de Vaour» et  le son-et-lumière à Penne.

Par ailleurs, suivant l’exemple des agriculteurs bavarois qui les proposèrent aux Allemands du nord  dès 1970, seront aménagés dans nos campagnes de nombreux gîtes ruraux et chambres d’hôtes ainsi que des campings à la ferme, subventionnés par le Département du Tarn. Avec l’objectif complémentaire de mettre en valeur un patrimoine rural souvent délaissé, il s’agissait de favoriser dans le même temps une fonction d’accueil touristique dans le cadre d’une « agriculture familiale pluriactive » ouverte sur de nouvelles relations villes-campagne, axées sur de nouveaux loisirs et la promotion de produits locaux ; toutes activités nécessaire à l’amélioration du revenu agricole.

A cette population nouvelle de vacanciers ruraux et de résidents secondaires dont certains devenaient permanents à leur retraite, devait se joindre au cours des décennies suivantes une population  anglo-saxonne et des pays du nord de l’Europe, mais aussi d’Amérique du nord et du Canada, qui appréciait tout particulièrement l’achat d’un habitat traditionnel construit en pierre dont ils surent mettre soigneusement en valeur la qualité initiale par une restauration respectueuse de son authenticité. La population étrangère de Puycelsi compta ainsi jusqu’à sept nationalités avec l’installation permanente de familles anglaises, écossaises, belges, allemandes, canadiennes, américaines et australiennes représentant le tiers de la population du village dès 1980.    

Au cours de la décennie 1970-1980, les habitants des trois cantons ruraux du nord-ouest du Tarn englobant la Grésigne entre Vére et Cérou, participèrent au développement  de ce « tourisme rural diffus» s’opposant, selon le chanteur occitan Claude Marti, à la concentration sur des plages qu’il appelait « le bronze-cul de l’Europe ». Cependant, face aux changements induits par des potentialités touristiques reconnues comme un facteur possible de développement local, les attitudes des uns et des autres variaient entre le soutien affirmé et enthousiaste et la timide adhésion, voire le rejet nuancé de ceux qui qualifiaient le  tourisme « d’élevage touristin » (comme on dit « élevage bovin » ou « élevage caprin ») dans la pièce de théâtre donnée localement et composée par l’instituteur Maurice Boyer, Maire de Penne et Président du GREAVI. Pour le personnage de grand-père pennol tenant ce discours, cette expression n’était pas que péjorative mais laissait entrevoir qu’avec le travail et la compétence nécessaires (en plus de l’investissement d’un tennis communal réclamé par son petit-fils) « ça pouvait rapporter ! » comme toutes les formes d’élevage.

Cependant, les seules qualités d’un patrimoine bâti, l’attraction de beaux villages-perchés, la nouvelle présence de quelques artisans d’art, de rares restaurants (mais l’absence d’hôtels), les atouts d’un « tourisme vert » fait de paysages de vignes et de forêts (Grésigne et Sivens), limitaient les revenus locaux que pouvait procurer un tourisme de séjour réduit et passager, avec un afflux de visiteurs de passage privés de faibles structures d’accueil.

Dans un pays privé d’eau où les piscines individuelles n’existaient pas encore, les structures d’accueil et de loisirs restaient encore notoirement insuffisantes pour augmenter la durée d’un vrai tourisme de séjour.  La Vére et le Cérou au débit estival affaibli, voire quasi-inexistant en été,  rendent toute baignade impossible dans ces petits affluents de la riante Aveyron, laquelle rivière grossie par les eaux claires et cristallines du Viaur, permet aujourd’hui le passage journalier de 2 000 canoës-kayaks pour visiter les gorges de Saint-Antonin à Cazals et se baigner à volonté.

Pour avoir de l’eau, élément essentiel pour profiter de ses multiples loisirs au cours des vacances estivales, quelques rares communes rurales aménageaient une piscine ou bien un plan d’eau à côté d’un villages de vacances. Un promoteur immobilier nous proposa en 1982-1983 de créer ce lac en compensation de la cession d’une partie du terrain intercommunal utile à l’implantation de quelques dizaines de chalets, mais le projet fut abandonné.

Ce sera  donc grâce à une coopération intercommunale que sera réalisée en 1985 une Base de Loisirs, avec l’aide du Département du Tarn et de la Région Midi-Pyrénées. Dans mes fonctions de Conseiller général et de Président du Syndicat Intercommunal à Vocations Multiples (SIVOM des douze Communes du Canton de Castelnau-de-Montmiral), fonctions que j’ai exercées de 1979 à 1993, j’ai contribué à la création de cette Base et à son fonctionnement. Le nom de Vère-Grésigne que j’ai proposé  tient au fait que le plan d’eau a été aménagé en bordure de la Vère, au pont de la Lèbre, au carrefour du CD 964 et du CD 87. Ce dernier chemin départemental n°87 dessert la Grésigne toute proche à partir de la Base Vère-Grésigne. Reliant Montmiral à Bruniquel, il découle du tracé aménagé sommairement avant la Révolution de 1789  par le Comte de Maillebois pour traverser la forêt de Grésigne en passant par la Grande Baraque, puis par les Terrassiols où il rejoint une route se dirigeant vers Haute-Serre et Vaour par Fonbonne.

Le succès immédiat que connaîtra  la Base Vère-Grésigne reposait sur son emplacement, au centre du canton de Castelnau-de-Montmiral, desservi par le CD 964 qui fit alors l’objet de nombreux aménagements routiers pour rejoindre d’une part l’autoroute A 20, d’autre part la voie rapide RN 86 Rodez-Albi-Toulouse par Gaillac.

La Base de Loisirs Vère-Grésigne (source Tourisme Vignobles Bastides)

La problématique actuelle du devenir de cette Base, en 2020, plus de 35 ans après sa création, reste donc lié à la bonne signalisation et au bon entretien de sa desserte routière tout autant qu’à l’évolution de l’environnement socio-économique et culturel du milieu rural ainsi qu’aux changements institutionnels successifs concernant sa propriété.

2-Le SIVOM et le remembrement agricole de la vallée de la Vère (1971-1979)

La Base Vère-Grésigne a été aménagée par le Syndicat à Vocations Multiples des Communes du Canton de Castelnau-de-Montmiral créé en 1956 pour organiser le remembrement des parcelles agricoles des communes riveraines de la Vère. Cette opération de coopération intercommunale  avait procédé à la rectification de 27 km le long de ce petit affluent de l’Aveyron afin de corriger les méfaits de ses inondations fréquentes sur les récoltes. Celles-ci faisaient l’objet de réclamations continuelles qui figurent dans les registres consulaires ou municipaux de Castelnau-de-Montmiral et de Puycelsi au cours des 18ème et 19ème siècles.

Les années 60 virent des discussions difficiles et complexes, avec de multiples réunions sur le terrain et dans les Mairies du canton de Castelnau-de Montmiral, nécessaires pour que les Services de la Direction départementale du Tarn, maître d’œuvre avec l’aide de géomètres privés, puissent établir les plans d’un nouveau parcellement et d’un nouveau tracé de la Vère. Depuis Cahuzac-sur-Vère jusqu’à Larroque, en passant par les communes de Vieux, le Verdier, Sainte-Cécile-du-Cayrou, Castelnau-de-Montmiral et Puycelsi, on procéda ensuite de 1971 à 1979 au creusement du nouveau lit de la Vère sous la forme d’un fossé artificiel, quasiment rectiligne, où aboutissaient de nombreux fossés de drainage des parcelles riveraines remembrées permettant ainsi d’en assurer l’assainissement, tout en facilitant la mécanisation des travaux.

Ainsi se concevait, à cette époque, l’amélioration de la structure foncière agricole afin d’accroitre  la modernisation de l’agriculture d’un canton qui, en 1970, comprenait 454  exploitations familiales et une population agricole de 2 483 habitants, soit 60% d’une population totale s’élevant à 4 140 âmes. Cette modernisation exigeait la suppression d’un parcellement excessif pour mieux s’adapter à la mécanisation des travaux agricoles, en même temps qu’à la vulgarisation des nouvelles techniques de production sous la tutelle d’un GVA cantonal (Groupe de Vulgarisation Agricole).  Conformément à un objectif de productivité basé sur les recherches de l’INRA et, à partir des préconisations de la Loi d’Orientation Agricole de 1960 pour le maintien de « l’exploitation familiale agricole à 2 UTH (Unité -Travailleur- Homme) », il en résulta un remembrement de la basse vallée de la Vère, relativement brutal sur le plan écologique. Disposant alors de prix agricoles garantis par l’Europe, l’excellente productivité atteinte par l’agriculture locale n’empêcha pas cependant la diminution rapide de la moitié de sa population agricole et la disparition de nombreuses exploitations familiales au cours des années qui suivirent. 

En effet, en nous projetant en 1988, le canton de Castelnau-de-Montmiral ne comptait plus que 271 exploitations avec une population agricole de 1 385 habitants, soit 31% de sa population totale qui s’élevait alors à 3 607 habitants. Cette diminution de l’agriculture sera constante voire accélérée. C’est ce qu’avait prévu au demeurant le célèbre Plan Manscholt (1968-1972) qui estimait que la France ne compterait plus que 400 000 exploitations agricoles dans un bref avenir sur les 1 200 000 alors existantes, ayant survécu parmi les 1 800 000 décomptées dix ans auparavant !

Dans des proportions semblables au cours des années 1988 à 2018, cette diminution des exploitations agricoles familiales se poursuivra  jusqu’à aujourd’hui, alimentée par la concentration des terres et la difficile installation des jeunes agriculteurs, avec pour résultat la division par 5, voire par 10 du nombre des exploitations agricoles selon les communes du canton dont la plupart était classée par l’Europe en « zones fragiles ».

Revenons à la préparation du remembrement au cours de laquelle, dans le courant des années 1965 à 1970, furent dénombrées sur les diverses communes du canton  riveraines de la Vère, de nombreuses « parcelles dites sans maître ni propriétaire connu ». Ce sont ces parcelles qui devaient être regroupées en deux lots dont la propriété fut affectée au SIVOM :      

  • l’une de 16 hectares environ, situé au Pont de la Lèbre sur la commune de Castelnau-de-Montmiral au croisement du  CD 964 et du CD 87, sur un terrain marécageux et laissé à l’abandon, qui allait permettre la création en 1984 du plan d’eau Vère-Grésigne avec l’apport d’un ruisseau provenant du causse Saint-Jean,
  • l’autre de 4 hectares environ, situé à la confluence du ruisseau de Saint-Hussou et de la Vère sur la commune de Cahuzac-sur-Vère sur laquelle seront aménagés en 1986 les bassins d’une pisciculture de reproduction par la Fédération départementale de la Pêche du Tarn qui les délaissa par la suite pour les utiliser à la pêche à la truite.

En résumé, ces opérations de remembrement et d’assainissement concernaient 1 278 hectares  de terres agricoles à vocation céréalière et fourragère, d’autant plus irrigables que le débit estival de la Vère sera soutenu par la retenue du lac de Mailhoc dont le projet remontait à 1990. Remembrement certes important, quoique représentant moins de la moitié de la surface occupée par les vignes du canton qui allaient diminuer de 2 862 ha en 1970 à 2 067 ha en 1988 sur les 23 265 ha que compte le canton (je rappelle que la Grésigne recouvre 3 545 ha). 

Mais ce curieux regroupement des parcelles « au propriétaire inconnu », résultant d’un remembrement à but agricole allait permettre de créer en 1985 une « Base de Plein air…et de loisirs » dite désormais Base de Loisirs.

3-Plan d’Aménagement Rural des causses nord-ouest du Tarn (1975-1979)

Nous voici donc en 1979. Viennent de s’achever alors les réflexions d’un PAR, « Plan d’Aménagement Rural des Causses Nord-Ouest du Tarn », piloté par la Direction départementale de l’Agriculture. Sur l’analyse d’un territoire qui comprend les trois cantons de Castelnau-de-Montmiral, de Cordes et de Vaour, les rapports du PAR mettent l’accent sur la dévitalisation de cet espace rural de causses divers dans la partie nord-ouest du Tarn. Ainsi les gorges de la moyenne vallée de l’Aveyron et les vallées de ses petits affluents du Cérou et de la Vère entourant la forêt de Grésigne bornée par ses villages limitrophes haut-perchés à la démographie décroissante, attirent l’attention sur un pays en voie désertification avec une population inférieure à 12 habitants au kilomètre-carré.

Les élus communaux sont restés à l’écart et la population locale n’a pas été consultée par les responsables de cette opération d’aménagement rural faisant suite à la brutalité d’un remembrement agricole en voie d’achèvement qui a créé de nombreux conflits et qui s’est effectué lors d’une période de forte disparition de petites exploitations agricoles pour lesquelles aucune reconversion locale n’a jamais été évoquée.

A part la nécessaire amélioration de l’habitat traditionnel et la préservation du vignoble cantonal situé en zone AOC ainsi que la découverte d’un territoire péri-grésignol bénéficiant d’un riche patrimoine naturel et historique à valoriser, le Plan d’Aménagement Rural des causses nord-ouest du Tarn ne va guère au-delà de l’analyse classique d’une situation rurale classique. Diverses brillantes études initiées par ce Plan d’Aménagement Rural (Mme Lizet et M. de Ravignan) démontrent une profonde dégradation des paysages agricoles de la vallée de la Vère alors dévastée par les travaux de rectification de la Vère, aussi bien que des paysages de causses en voie d’abandon autour de villages se dépeuplant.

Le PAR mise alors sur la vulgarisation des techniques agricoles conçue par les Chambres d’Agriculture en faveur d’une agriculture hautement productive, dopée de produits chimiques tant pour la fertilisation du sol que pour la défense des cultures. Une agriculture qui prend alors du retard à s’insérer dans les marchés d’amont et d’aval ; ce qu’elle aurait pu faire avec l’aide de groupements d’agriculteurs et de la coopération agricole dont les cantons de Montmiral et de Vaour sont malheureusement privés.

Scandaleusement, rien n‘est dit dans ce PAR sur la présence de la plus grande chênaie du sud de la France qu’est la Grésigne dont les coupes sont exploitées de façon sommaire par l’Office National des Forêts depuis 1956, sans objectifs d’améliorer la plus-value locale et d’en valoriser la richesse écologique. Le PAR ne porte aussi guère d’attention aux atouts mais aussi aux limites du « tourisme de visite » grandissant dans la bastide de Montmiral, ainsi que dans les castra de Penne et de Puycelsi. Lui échappe également une ruralité en voie de profond changement où apparaissent les premières « vacances à la ferme », tandis que se multiplient les résidences secondaires participant à la rénovation de nombreux villages au risque de bloquer toute forme d’habitat locatif.

Le Plan d’Aménagement Rural se déroula donc à la veille de profonds bouleversements annonçant, quelques années plus tard, une ruralité de « nouvelles campagnes » plus ouvertes sur l’extérieur, où les fonctions d’accueil prendraient leur place par rapport à la traditionnelle fonction de production agricole jusque-là prédominante. 

Créé  par le Département du Tarn en 1980, le Circuit des Bastides était significatif de la prise de conscience d’une orientation nouvelle pour le tourisme local. Etablie sur la périphérie de la Grésigne, bien balisée par une signalisation quasi-inexistante jusque-là, cette initiative (dont je suis à l’origine) augmentera la fréquentation touristique des villages médiévaux tarnais de la vallée de la Vère ainsi que ceux de Penne et de Vaour. Si le remembrement agricole de la vallée de la Vère, suivi par le Plan d’Aménagement Rural auront eu un impact négatif, ce sera une « Association Intercommunale du Pays Grésigne-Aveyron-Viaur», dénommée GREAVI, qui allait jouer un rôle important d’animation en multipliant ses activités au cours de la période 1980-1993. 

4-Rôles et actions du GREAVI, association de pays (1980-1993)

Le GREAVI, créé dans les années 1955-1960, resté longtemps inconnu, avait publié diverses études couvrant  une vaste zone géographique rattachant la Grésigne au Ségala tarnais sur les deux cantons de Mirandol-Bourgnounac et de Monestiés sur  la rive gauche du Viaur et aux causses nord-ouest du Tarn sur les trois cantons péri-grésignols de Cordes, Montmiral et Vaour, auquel s’ajoutait éventuellement le canton de Salvagnac.

Vouloir regrouper Grésigne, Aveyron et Viaur dans une même entité était une gageure pour cette région de marche, où l’Aveyron et son affluent le Viaur étaient déjà la frontière entre les Gaulois Ruthènes Provinciaux établis entre le Tarn et le Viaur et les Ruthènes Libres, ces derniers séparés des Cadurques par La Bonnette qui se jette dans l’Aveyron.

De son côté, la rivière Aveyron a été la  frontière décrétée par le Traité de Brétigny en 1360 entre la France et l’Angleterre, puis entre les Provinces du Haut-Languedoc de l’Albigeois et de la Haute-Guyenne comprenant le  Quercy et le Rouergue, pour finalement se trouver au point de concours des trois départements du Tarn, du Tarn-et-Garonne et de l’Aveyron. 

L’Aveyron et le Viaur parcourent en les séparant des pays différents. Comme on le dit, « le caillou faisant l’homme », le caractère de ceux vivant sur les sols calcaires des causses ne s’accorde pas bien avec ceux vivant sur les alluvions quaternaires des vallées, ni avec les autres vivant sur les molasses tertiaires de l’Albigeois et guère mieux avec ceux vivant sur les sols du Ségala ou du Bas-Rouergue. Plus encore que le caillou, le « campanilisme » traditionnel et conservateur de nos campagnes occitanes qui a longtemps opposé les villages entre eux perdurera longtemps, prônant l’indépendance des communes, voire des paroisses, à l’encontre pendant longtemps de toute association et de toute coopération instituée sous la forme de « syndicats intercommunaux ». 

Une vingtaine d’années sera donc nécessaire pour que le GREAVI, conçu en 1960 comme une entité géographique trop diverse car fort étendue, aboutisse en 1980 à une association intercommunale qui restera active une douzaine d’années sur un territoire concernant seulement  les trois cantons de Cordes, Montmiral et Vaour dans les causses nord-ouest du Tarn.

Vécu comme un « pays » bâti sur l’interconnaissance, ce « campanilisme » exacerbé se manifestera de nouveau en 1993 pour diviser la zone d’action du GREAVI en deux « Communautés de Communes », dont les territoires seront ensuite englobées en 2015 dans deux « Communautés d’agglomération » aux limites agrandies correspondant plus ou moins pour partie à des zones de chalandise, l’une autour de Gaillac, l’autre autour de Carmaux.

Le Conseil d’administration du GREAVI, composé des maires des Communes des trois Cantons ou de leurs délégués, comprenait aussi les représentants locaux de l’agriculture, de l’artisanat et du commerce ainsi que de diverses associations. Cette large participation permettra aux divers acteurs de s’intéresser aux problèmes concernant la vie locale (par exemple, animation des clubs du troisième âge, transports par minicar à domicile et à la demande etc.) tout en favorisant l’interconnaissance et l’échange pour faire naître divers projets sociaux que seront les regroupements scolaires, l’aide aux personnes âgées, le soutien aux syndicats d’initiatives, le balisage d’un de sentiers pédestres en forêt de Grésigne avec l’autorisation de l’ONF voire aussi, la participation à des évènements culturels (Eté de Vaour, Son-et-lumière à Penne, fêtes de la Base Vère-Grésigne etc).  Autant d’actions favorables à la revitalisation d’un territoire s’appuyant sur une solidarité intercommunale nécessaire à la résolution de problèmes locaux et au développement local.  

Le budget du GREAVI fut assuré de 1979 à 1992 par les subventions du Département et les contributions des Communes des trois cantons peri-grésignols sur la base de 4 francs, soit environ 0,60 € par  habitant, ce qui permettra la mise à disposition permanente de deux animateurs à temps complet, impliqués et compétents en matière de développement local. Les lois de décentralisation de 1981-1982, libérant les Communes de la tutelle préfectorale, ont été favorables aux libertés communales, contribuant ainsi à la responsabilité des élus locaux et au dynamisme de leur gestion communale ou intercommunale. Dès lors, la thématique des rapports ville-campagne est abordée sous l’angle d’un tourisme rural diffus, notamment avec la création de gîtes ruraux, de chambres d’hôtes et de camping à la ferme.  La fonction d’accueil devient un atout dans un milieu rural sensibilisé et favorable au développement local. L’émergence, timide mais progressive, de « nouvelles campagnes », prend en compte, par des initiatives nouvelles, l’attrait des gens vivant dans les villes polluées et loin de la nature. En découleront l’organisation de sentiers pédestres en Grésigne, « le Verger Conservatoire Régional » et  « le Sentier du Patrimoine » à Puycelsi ou les pratiques d’un oeno-tourisme avec réception à la ferme. Ces initiatives laissent encore trop souvent indifférente la  population locale, pour partie méfiante du changement social et culturel, restant souvent attachée à la survivance d’une société rurale traditionnelle, hors d’une évolution qui les exclue trop souvent en les marginalisant.

Plus qu’un « pays », l’appellation GREAVI aurait pu marquer aussi un « territoire » structuré en une seule Communauté de Communes dès 1993.  Mieux encore !  Le GREAVI aurait pu être au cœur d’un « Parc Naturel Régional Grésigne-Gorges de L’Aveyron » dont le projet interdépartemental fut initié et soutenu par le Département de Tarn-et Garonne et la Région Midi-Pyrénées. Il prévoyait le regroupement des trois cantons tarnais du GREAVI avec la moyenne-vallée de l’Aveyron tarn-et-garonnaise de Nègrepelisse à Laguépie, avec les deux cantons de Saint -Antonin et de Caylus, voire même le canton de Najac.  Hélas ! Malgré la richesse touristique de ce territoire rural interdépartemental qui aurait relié une partie de l’Albigeois au Bas-Quercy et au Bas-Rouergue, ce projet de Parc Régional Naturel échoua suite à des rivalités politiques que le GREAVI  ne pouvait surmonter. 

Pouvait-il en être autrement depuis que la Communauté de Communes de Cordes-Vaour et celle de Vère-Grésigne, dès leur création en 1993, avaient des visées séparatistes ayant pour conséquence de briser leur solidarité en divisant le territoire du GREAVI, ce qu’aggrava ensuite leur fusion réciproque dans deux Communautés d’Agglomération différentes organisées à partir de pôles urbains extérieurs aux causses nord-ouest du Tarn, l’une avec Gaillac-Graulhet et l’autre avec Carmaux ?

Pouvait- il en être autrement aussi en Tarn-et-Garonne entre les deux nouvelles Communautés rivales de Montclar-Bruniquel  et celle de Saint-Antonin–Caylus ?

De même que l’on ne peut pas faire boire un âne qui n’a pas soif, on ne peut pas réunir des Communautés de Communes appartenant à deux départements voisins qui s’ignorent réciproquement pour réaliser un projet commun !

5-Création et aménagement de la Base Vère-Grésigne en 1983-1984 par le SIVOM des Communes du Canton de Castelnau-de-Montmiral

Après avoir évoqué feu le GREAVI et les tribulations de territoires ruraux soumis à des tensions diverses par la création de Communautés de Communes qui mirent fin à son existence, revenons à cette époque où, parallèlement à l’action du GREAVI, le Canton de Castelnau-de-Montmiral bénéficiait de l’existence d’un SIVOM (Syndicat  intercommunal à Vocations Multiples)  se définissant comme un organisme de coopération intercommunale de proximité, réunissant ses 12 communes, ce qui en facilitait le caractère opérationnel grâce à une gestion très participative impliquant directement la  décision des Conseils Municipaux.

Les ressources que pouvait regrouper le SIVOM Vère-Grésigne, à partir de la fiscalité et de l’engagement commun des Communes qui le composaient, étaient en mesure de mobiliser les subventions départementales et régionales. Ce qui lui permettait par ailleurs d’envisager des projets plus importants que ceux du GREAVI dont le statut associatif intercommunal ne lui permettait pas de porter  des investissements importants nécessitant des emprunts à long terme.

A raison de deux délégués par commune adhérente se portant le plus souvent sur le choix du Maire et de son adjoint, le Conseil syndical intercommunal du SIVOM, ne bénéficiait pas de la possibilité de lever à son compte les impôts locaux pour financer les actions ou les projets relevant des compétences nouvelles que se donna dès 1979 le SIVOM du Canton de Castelnau-de-Montmiral en matière de voirie, ordures ménagères et développement local, outre sa compétence initiale de remembrement en 1956 . Les recettes de son budget annuel, tant en fonctionnement qu’en investissement, provenaient donc, outre les subventions et les emprunts,  des « contributions financières » qui lui étaient affectées par les communes, selon une répartition soumise à l’accord de chacun des Conseils municipaux des Communes associées.

Cette procédure était lourde, voire longue, mais solidairement efficace ! Les décisions collectives prises par le Conseil syndical du SIVOM, relatives à chaque  projet intercommunal, devaient en effet faire l’objet d’une délibération commune dans chacun des Conseils municipaux, acceptant les contributions financières incombant à chacune des 12 communes le composant.  Procédure très différente de celle des Communautés de Communes ou d’Agglomération qui, à la majorité de leurs délégués communaux ont directement le pouvoir, comme toute collectivité locale,  pour établir à la majorité le taux des impôts locaux nécessaires à l’équilibre de leur budget annuel, tant en fonctionnement qu’en investissement. 

Si les activités des syndicats intercommunaux tels que le SIVOM relevaient de décisions prises à la majorité du Conseil syndical que devaient confirmer les conseils municipaux des conseils municipaux de chaque commune adhérente, il avait cependant l’avantage de favoriser une participation démocratique réelle qui impliquait le vote personnel de tous les élus municipaux de base, nécessitant l’adhésion préalable de chaque Conseil municipal pour prendre une délibération commune. A ce titre, l’intérêt unanime qui sera porté à la Base Vère-Grésigne, tant pour son investissement que pour son fonctionnement, contribua dans les communes adhérentes à un sentiment local d’appropriation et de participation, ne pouvant que favoriser son fonctionnement ainsi que son attrait au cours de la période succédant à sa création de 1984 à 1992.

Les travaux de remembrement et de rectification du cours de la Vère une fois terminés, le SIVOM des Communes du Canton de Castelnau-de-Montmiral, dès 1979, prit en charge l’entretien du lit artificiel de la Vère, se donna de nouvelles compétences (travaux de voirie communale, ordures ménagères, transport par minicar à domicile  à la demande…) et décida de mettre à l’étude la mise en valeur de ses propriétés foncières de Saint-Bar et du Pont de la Lèbre.

Pour le terrain de Saint- Bar à Cahuzac-sur -Vère, un accord fut rapidement trouvé pour le mettre à la disposition de la Fédération de la Pêche du Tarn. Pour le terrain du Pont de la Lèbre, la recherche initiale d’un partenaire se porta d’abord sur un promoteur immobilier de Montpellier qui se retira par la suite.

Après cet échec, le choix d’établir un plan d’eau et une Maison de pays intercommunale se concrétisa à la suite d’un consensus qui exigea un cheminement plus long quant au fonctionnement de la Base qui regroupait ces deux investissements. Les loisirs, oui, mais lesquels et avec quelle organisation pour rentabiliser ces investissements ?  Le tourisme, oui, mais pourquoi et pour qui ? Autant de questions qui demandaient non seulement informations et réflexions, mais aussi engagement fort.

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La base de loisirs Vère-Grésigne vue du ciel

Les responsables du SIVOM étaient d’autant plus favorables à cette réalisation d’un plan d’eau que l’eau estivale, relativement rare et précaire, causait une vive inquiétude car s’opposant au développement touristique dans la vallée de la Vère. Le débit estival de ce petit affluent de l’Aveyron, brutalement rectifié pour assurer le remembrement des terres limitrophes, avait alors beaucoup de mal à se maintenir au-delà de 10 litres par seconde, voire à un débit estival bien moindre avant que la retenue de soutien à Mailhoc puisse y remédier plus tard en 1992. Une solution alternative sera trouvée pour approvisionner le lac à partir d’un ruisseau descendant du causse Saint Jean, faisant de la Vère une ressource complémentaire si besoin était pour maintenir le  niveau du plan d’eau en fin d’été. La piscine municipale de Cahuzac-sur Vère située à 12 km de la Base Vère-Grésigne jouant une fonction différente n’était pas en concurrence. Quant aux piscines privées, elles étaient quasi-inexistantes et ne se développeront dans la région qu’à compter des années 1995- 2000, ce qui rendait les baignades dans un plan d’eau cantonal d’autant plus intéressantes.

Afin d’envisager le fonctionnement à venir de la Base Vère-Grésigne, divers voyages d’études furent organisés par le SIVOM pour les Maires et les Conseillers municipaux afin de visiter diverses réalisations semblables déjà opérationnelles dans les départements voisins à  Monclar-de-Quercy en Tarn-et-Garonne, à Duras dans le Lot-et-Garonne, à Lectoure dans le Gers. Ces plans d’eau créés au cours de la décennie 1970-1980 favorisaient le développement du tourisme rural avec des aménagements complémentaires tel que camping intercommunal ou chalets. Options retenues par le SIVOM à moyen terme, au vu d’une fréquentation touristique déjà importante et prometteuse permettant d’envisager ces investissements d’accueil supplémentaires.

En 1983, la décision du Département du Tarn d’accepter la proposition du SIVOM  de créer le « Syndicat Mixte Vère-Grésigne » afin de réaliser à parts égales les investissements concernant l’aménagement de la Base de Plein Air et de Loisirs  fut déterminante.

Les travaux furent mis à exécution dès 1984 en trois tranches :

  • première tranche : creusement d’un plan d’eau de 9 ha environ, plantations et semis, parking, voirie et réseaux divers, soit 1 100 000 francs hors taxes au total, payés par les contributions  du Département et du SIVOM de 330 000 francs chacune et par les subventions de 220 000 francs chacune de la Région et du Fonds Européen d’Aménagement Rural (FEADER),
  • deuxième tranche : construction de la Maison de Pays et creusement d’un second lac (un ha environ), soit 910 000 francs au total hors taxes, payés par les contributions du Département et du SIVOM de 300 000 francs chacune et les subventions de la Région pour 186 000 francs et celle du FEADER pour 124 000 francs,
  • troisième tranche : construction d’un hangar polyvalent, terrains de tennis et de minigolf, pédalos,  jeux divers pour enfants, mobilier informatique, barbecue,  équipements snack-bar, soit 600 000 francs hors taxes au total. Cette dernière tranche fut complétée en 1985 par la mise en place d’un toboggan aquatique, financé par la récupération de la TVA.

Au total, 2,6 MF TTC furent investis en 1984-1985 ; somme qui correspond aujourd’hui, compte tenu de l’inflation au cours des 30 dernières années, à un investissement total de l’ordre de 500 000 €.

Dès l’été 1985, la Base Vère-Grésigne fut ouverte au public sous la responsabilité de l’ Association Intercommunale Vère-Grésigne dont le Conseil d’administration, comprenant les maires du SIVOM, les représentants professionnels des gîtes ruraux et autres responsables d’associations communales, était chargé d’assurer la gestion de la Base avec l’aide d’un directeur salarié à plein temps, aidé par un employé saisonnier et 3 à 4 jeunes étudiants sous le statut de « TUC : Travaux d’Utilité Collective » ; la baignade étant surveillée par un maître-baigneur salarié saisonnier et l’entretien de l’espace naturel étant confié aux services locaux du personnel de l’Equipement ( Département). Cette gestion associative prenait à sa charge le personnel, les annuités d’emprunt du SIVOM ainsi que tous les autres frais de fonctionnement et d’approvisionnements et, pour cela, bénéficiait de toutes les recettes journalières provenant des entrées payantes pour la baignade (0,30 € par personne), de la vente de boissons (licence catégorie 3), des repas du snack-bar occupant le rez-de chaussée de la Maison de Pays, des locations du court de tennis et des pédalos entre autres occupations de jeux divers (volley-ball, pétanque, quilles, etc.…).

La fréquentation estivale de la baignade était considérablement grossie lors de diverses animations telles que la Fête des vignerons, la Fête du cheval, la pêche à la truite, la démonstration de modèles réduits mais aussi les feux d’artifice du 14 juillet, la venue de joutes sétoises, les repas d’associations diverses complétant la venue d’une population locale autant que celle d’une population vacancière, attirées par le plan d’eau et les plaisirs aquatiques dans un environnement naturel arboré où les familles se retrouvaient souvent autour d’un barbecue. 

Ce sont donc les activités associatives qui assurèrent, de 1985 à 1992, le fonctionnement de la Base Vère-Grésigne y compris le remboursement des emprunts des investissements réalisés par le Syndicat Mixte Département-SIVOM.

La Base Vère-Grésigne et la forêt de Grésigne attenante, étape d’un public touristique fréquentant le circuit des Bastides et ses villages de caractère haut perchés, preneur d’une promenade en Grésigne, se voyaient désigner par la presse comme étant le « poumon vert » des causses nord-ouest du Tarn. Outre le fait que la Base fut utilisée par les écoles primaires du Gaillacois comme lieu de jeux de plein air et de formation à la voile en avant ou arrière-saison, son attrait et ses nombreuses animations estivales en faisaient un lieu de rencontres. Elle a contribué à développer le potentiel touristique du GREAVI et à mieux faire connaître le pays grésignol de la basse vallée de la Vère désormais un peu moins enclavé et esseulé.  

Malgré les sévères sècheresses estivales des années 1986 à 1989, la perte du volume d’eau soumis à une forte évaporation pouvant atteindre 7 à 8 mm/jour (soit 7 à 8 litres d’eau par mètre-carré correspondant à 70 à 80 mètres-cubes/jour/ha) fut  compensée vers la fin des étés par le pompage de l’eau de la Vère. Sa fréquentation resta ainsi élevée. ce qui permit aux petits villages riverains et en particulier au chef-lieu du canton, Castelnau- de-Montmiral, de prendre un nouvel essor.

Ce nouvel investissement,  ayant une fonction d’animation estivale, joua le rôle d’un équipement structurant pour améliorer la fréquentation touristique locale. La Maison de Pays équipée d’un restaurant et d’une salle de réunion aurait pu aussi favoriser une vie culturelle et sportive permanente mais qui nécessitait des moyens techniques et financiers plus importants pour la promouvoir auprès de la population locale. Ces moyens ne furent jamais réunis.

Comme nous l’avons dit, il n’avait pas échappé aux responsables du SIVOM que, dans le prolongement de la Base nautique, un terrain intercommunal de camping serait à brève échéance un aménagement complémentaire au Plan d’eau pour valoriser la Base et faire de sa Maison de Pays un pôle de développement touristique, facteur d’un développement rural global. Dans le même but, avait été lancé en 1989 avec l’aide du Département du Tarn, un projet intercommunal de construction de « Cent chalets portant le label Grésigne » afin de promouvoir une filière-bois locale. Chalets à mettre en place par petits groupes auprès des villages du canton dont l’expérimentation se réalisa selon trois modèles différents sur le terrain départemental de Lascroux à Puycelsi où la Fédération des Œuvres Laïques du Tarn gère une colonie de Vacances, des séjours de classes vertes  et des stages de formation. Mais l’investissement d’un terrain intercommunal de camping, projet du SIVOM,  sera abandonné dès 1993 par la nouvelle Communauté de Communes Vère-Grésigne au profit d’un terrain de camping privé en 1994 au carrefour du Pont de la Lèbre. Cette réalisation sera suivie par une opération immobilière relativement récente de construction de chalets à vendre ou bien à louer, sur le Domaine de la Durantié. Ces deux opérations privées, aménagées à proximité immédiate de la Base Vère-Grésigne ne sont pas le fait du hasard mais la confirmation de son rôle structurant. On peut néanmoins regretter que la Base n’ait pu amplifier son rôle dans un développement local intercommunal et global mieux partagé tout en poursuivant son objectif touristique initial.

6-Problématique et perspectives d’avenir de la Base Vère-Grésigne dans le développement local de la basse vallée de la Vère

Devenue propriété de la Communauté de Communes en 1993 à la place du SIVOM, la Maison de Pays fit l’objet d’une location à un restaurateur privé qui abandonna son restaurant après l’exercice d’une saison. La gestion de la Base sera alors de plus en plus réduite à son entretien assuré par les services de la Direction départementale de L’Equipement. L’organisation de la baignade fut séparée de l’ensemble du Plan d’eau par une digue de terre et le hangar polyvalent fut aménagé pour être utilisé éventuellement en garderie pendant les vacances scolaires. Un petit lac d’observation de la  faune naturelle aquatique fut créé dans une zone de la Base, isolée et végétativement adaptée à la vie des oiseaux, mais laissée rapidement à l’abandon faute d’animateur compétent.

Certes, dans ces conditions, la Base Vère-Grésigne continue de jouer le rôle d’un espace public où les promeneurs disposent  tout au long de l’année d’un parking et d’un chemin périphérique que l’on peut parcourir à pied dans un paysage agréable et bien entretenu. Cette notion d’ « espace public », d’aucuns diraient d’un « espace commun » ouvert à tous, en plus des rues et des places de nos petits villages, reste important pour le développement local global dans ses diverses formes, dans les domaines économique et culturel, où le lien social reste indispensable.

Autant, pendant sa période de lancement de 1985 à 1992, la Base Vère-Grésigne était novatrice en favorisant une participation ouverte sur de nombreuses activités, autant les statistiques de sa fréquentation ultérieure montrent une diminution progressive de l’attrait de la seule baignade qui est devenue sa seule vocation. Il s’ensuit que ses ressources sont insuffisantes et proviennent de l’aide financière octroyée par la Communauté d’Agglomération Gaillac-Graulhet.

Depuis 1992, la situation économique et sociale de la basse vallée de la Vère a bien changé et la population agricole des communes du canton a connu une diminution. Les surfaces en vigne ont quantitativement baissé dans un terroir qui a su se renouveler avec des cépages de meilleure qualité, tandis que l’élevage laitier a pratiquement disparu dans le canton. Seuls subsistent quelques rares troupeaux bovins à viande et troupeaux ovins, réduisant les systèmes d’exploitation à  des cultures simplifiées de céréales ou d’oléagineux, le tout aboutissant à un secteur agricole de plus en plus restreint dans un milieu rural où il était jusque-là dominant.

Notre milieu rural ne bénéficie plus désormais d’un flux démographique extérieur longtemps positif  compensant les déficits naturels naissances/décès. Une perte qui s’ajoute à celle des jeunes du canton qui partent pour la plupart vers les villes à la recherche d’emplois très peu nombreux localement. Le tourisme de séjour augmente légèrement ses nuitées grâce à une hôtellerie de qualité apparue au début des années 1990, y compris l’hôtellerie de plein air représentée par divers campings du Pont de la Lèbre, de Cahuzac-sur-Vère et de Puycelsi, tandis que chambres d’hôtes, gîtes ruraux et campings à la ferme restent actifs, à part ceux créés au sein d’exploitations agricoles désormais disparues. Seul le tourisme de visite, de passage dans nos villages haut-perchés se maintient, voire augmente légèrement, à partir d’Albi classé par l’UNESCO, de Cordes et des gorges de l’Aveyron mais aussi de toute la métropole toulousaine. 

Ce constat étant fait, il apparaît que la Base de Loisirs Vère-Grésigne et le pôle touristique auquel elle appartient (forêt, hébergement, sentiers de randonnée, produits locaux, sites prestigieux etc) est – hormis certaines communes le long de la trouée RN 86/rivière Tarn qui ont un patrimoine de qualité et une offre œno-touristique intéressante – la seule vraie opportunité de développement touristique de l’Agglomération Gaillac-Graulhet. Et la seule capable de rivaliser avec le site cordais qui appartient désormais à l’Agglomération carmausine….

Les hypothèses de travail répondant à cette problématique de développement de ce pôle touristique pourraient s’organiser prioritairement selon trois axes :

  • une « intercommunalité de proximité de type associatif » (voire même « coopératif » pour certaines activités) dont il faut définir la composition et la mise à disposition par l’Agglomération de ressources propres,
  • « la recherche et la promotion de nouvelles relations ville-campagne », découlant de l’urbanisation proche de villes voisines y compris Albi et Montauban, ainsi que la métropolisation toulousaine. La moitié de la population des huit départements de l’ancienne Région Midi-Pyrénées comprise dans le triangle Albi-Montauban-Toulouse doit être source d’échanges et de partenariats diversifiés,
  • « la mise en valeur de thèmes culturels locaux très porteurs » (l’écologie, les verriers de Grésigne, la préhistoire de la vallée de la Vère, la cuisine locale, etc…) sous formes diverses (expositions, journées de présentation, conférences, animations culturelles…), mais aussi l’organisation de visites centrées sur l’historique et les richesses patrimoniales des villages alentour, avec des visites plus spécialisées ou localisées (découverte de la Grésigne, Verger Conservatoire avec dégustations de fruits, œno-tourisme, produits d’agriculture biologique …).

Après une période intense de concertation avec la population, les collectivités, les entreprises et les institutions présentes localement (dont l’ONF), il faudra définir un programme d’activités à mettre en œuvre à court et à moyen terme, en s’appuyant sur des animateurs qualifiés, mais aussi sur des personnes-ressources bénévoles dont l’inventaire reste à faire. Et la première action de ce programme serait de relancer la Base de Loisirs Vère-Grésigne.

Bien évidemment, il faudra faire une large place aux outils modernes de communication (sites et réseaux d’information et d’échanges, vidéos, etc…), aux moyens des collectivités concernées (par exemple les salles polyvalentes) ainsi qu’à l’animation socio-culturelle, voire à l’Education Populaire, toutes actions nécessaires à un développement local participatif.

La forêt de Grésigne et toutes les activités qui l’entourent seront alors tournées vers un même but : donner au pays grésignol et à sa population, dont on a esquissé le passé dans ce site internet, des perspectives d’avenir !

EN GUISE D’EPILOGUE…

 « La conservation des forêts est un des premiers intérêts des sociétés, et par conséquent , l’un des premiers devoirs des gouvernements, tous les besoins de la vie se lient à cette conservation (…) »

« Ce n’est pas seulement par les richesses qu’offrent l’exploitation des forêts sagement combinée qu’il faut juger leur utilité, leur existence même est un bienfait inappréciable pour les pays qui les possèdent, soit qu’elles alimentent les sources et les rivières, soit qu’elles soutiennent et raffermissent les sols des montagnes, soit qu’elles exercent sur l’atmosphère une heureuse et salutaire influence ».

Jean-Baptiste GAY, Comte de Martignac, Ministre des Finances, lors de sa présentation du Code forestier à la Chambre en 1827

 « Il n’est pas un site de forêt qui ait sa signifiance, pas une clairière, pas un fourré qui ne présente des analogies avec le labyrinthe des pensées humaines. Quelle personne parmi les gens dont l’esprit est cultivé ou dont le cœur a reçu des blessures, peut se promener dans une forêt sans que la forêt lui parle ? ».

Honoré de BALZAC (1799-1850)

 « La forêt est notre patrimoine collectif. L’arbre n’est pas une don éternel de la nature. Il est le fruit de l’effort renouvelé des hommes, le produit de nos savoirs et de nos techniques, notre héritage. Pourtant ce patrimoine est aujourd’hui menacé. Sa préservation est l’affaire de tous et de chacun. Il est nécessaire de sensibiliser tous les citoyens sur la fragilité de ce bien commun. Nos sociétés trop préoccupées par l’immédiat, doivent ses rappeler que la protection des arbres obéit à des rythmes séculaires. La forêt est ainsi un lieu de solidarité entre les générations. Elle est aussi un lien entre citoyens des campagnes et citoyens des villes, entre ceux qui produisent et ceux qui l’utilisent. Elle rend indispensable la solidarité entre pays riches et pays pauvres ».

François MITTERRAND, Président de la République (1981-1995)

BIBLIOGRAPHIE DE L’HISTOIRE DE LA FORET DE GRESIGNE

Ouvrages généraux

– La plus belle Histoire de l’Homme – Comment la terre devint humaine, Langaney, Clottes, Guilaine, Simonnet , Edition du Seuil, 1998

– Histoire de la France Rurale, sous la direction de Georges Duby et Armand Wallon (tomes 1, 2, 3 et 4), Edition du Seuil, 1976

– Identité de la France, Fernand Braudel (tomes 1, 2 et 3), Arthaud Flammarion, 1986


– Nouvelle Histoire de La France Médiévale (tomes 1, 2, 3, 4, 5 et 6), collection Points Histoire, Edition du Seuil, 1990

– Nouvelle Histoire de la France Contemporaine (tomes 1 à 20), collection Points Histoire, Edition du Seuil, 1976 à 1990

– Histoire de France, sous la direction de Jean Favier (tomes 1 à 6), collection Références (Le Livre de Poche), Fayard, 1985

– Histoire de la Civilisation Française, Georges Duby et Robert Mandrou (tomes 1 et 2),  collection Références (Le Livre de Poche), Armand Colin, 1968

– Les Paysans du Languedoc, Emmanuel Le Roy-Ladurie, collection Champs, Flammarion, 1969

– La Vie Quotidienne des Paysans du Languedoc au 19ème siècle, Daniel Fabre et Jacques Lacroix, Hachette, 1974

– Cinquante Mots-Clefs de L’Histoire Médiévale, Pierre Bonnassié, Bibliothèque Historique, Privat, 1992

– Lexique Historique du Moyen Age, René Fédou, Armand Colin, deuxième édition 1993

– Lexique Historique de la France d’Ancien Régime, Guy Cabourdin et Georges Viard, Armand Colin, 1992

– Chronologie de L’Histoire de France, Jean-Charles Volkmann, Edition Gisserot, 1995

– Dictionnaire historique, Dominique Vallaud, Fayard, 1995

– Histoire Régionale et Locale, Guy Thuillier et Jean Tulard, Collection Que Sais-Je, Presses Universitaires de France

– L’Histoire Aujourd’hui, Revue des Sciences Humaines, n°18 hors-série, septembre-octobre 1997

Ouvrages spécialisés sur la forêt

-L’Instruction pour les ventes du Bois du Roy (295 pages) par Monsieur de Froidour , imprimé à Toulouse par Raymond Bosc avec privilège du Roy, MDCLVIII (1658)

– Connaissance de la forêt, H. Huchon, Edition La Maison Rustique, 1955

– Encyclopédie Illustrée de la Forêt, Jean Jenick, Ed Grund, 1979

– La Forêt : Perceptions et Représentations, Groupe d’Histoire des Forêts Françaises, Edition L’Harmattan, 1997

– Flore Forestière Française, tome 1 : Plaines et Collines et tome 2 : Montagnes, J-C Rameau, D Mansion et  G Dumé, Institut pour le Développement Forestier et Ministère de l’Agriculture, 1992

– La Forêt sur la Place Publique (Revue Pour n° 117, mai- juin 1988)

– La Forêt : une chance pour la France, Rapport de Jean-Louis Bianco, août 1998 (www.agriculture.gouv. fr)

Ouvrages d’histoire locale

– Monographies Communales du Département du tarn, Arrondissement de Gaillac, Elie Rossignol (tome 3),  Imprimerie Chauvin, Toulouse, 1865

Cartulaire des Templiers de Vaour, Charles Portal et Edmond Cabie, Picard et fils et Privat, 1894

Le Département du Tarn au 19ème siècle, notes de statistiques, Charles Portal, Imprimerie nouvelle Albi, 1912

– Documents épars, Toulousain, Bas-Albigeois, Bas-Quercy, Deuxième série, A. de Bourdes, 1912

– Les paysans de l’Albigeois à la fin de l’Ancien Régime, Pierre Rascol, Imprimerie Moderne, 325 pages, Aurillac, 1961

– Collection Privat (Pays et villes de France) : Histoire du Languedoc sous la direction de Philippe Wolf (1967), Histoire du Rouergue sous la direction de  H. Enjalbert et G. Cholvy (1987), Histoire du Quercy sous la direction de J. Lartigaud (1993)

– Collection Privat (Pays et villes de France)  : Histoire  d’Albi  sous la direction de JL. Biget (1983), Histoire de Montauban sous la direction de D. Ligou (1984), Histoire de Toulouse sous la direction de P. Wolf (1988)

– Histoire  de  la Ville de Cordes, Charles Portal, deuxième édition, 1965

– Penne en Albigeois, Bruniquel en Quercy, Pierre Malrieu, Edition la Duraulié, 1986

– Le Tarn, Mémoire de l’eau, Mémoire des hommes, P. Ambert, JL Biget, R. Cazals, P. Delvit, R. Lambert, R. Vernhet, Edition Belle page, 1990

– La saga d’un rocher : Penne du Tarn, Edouard Minart, Atelier graphique Saint-Jean, 1991

– Les piqués de l’aigle : Saint-Antonin et sa région (1850-1940), Claude Harmelle, 1982

– Puicelcy, Lieu de Mémoire (Puicelcy-en-Albigeois sous l’Ancien Régime et Puicelcy-la-Montagne sous la Révolution), Claude Bouyssières, chez l’auteur, 2ème édition, 1997

-Les hommes et leurs travaux dans les pays de la moyenne Garonne (Agenais, Bas-Quercy), 462 pages, Librairie Quevasseur, 1932

Mémoires et articles divers sur la forêt de Grésigne

Memoire sur la Forest de la Grésigne appartenant au Roy dans le Diocèse d’Alby en Languedoc, Mémoire rédigé par les Officiers de la Maîtrise de Villemur, 1754

– Mémoires de Bourroul : Mémoire sur la Navigation de la Vére présenté aux Etats du Languedoc le 6 janvier 1748 (12 pages), Mémoire sur la navigation de la rivière Tarn et de la rivière de Vère et d’Aveyron présenté à l’assemblée d’Albi le 19 février 1748 (7 pages), Mémoire en réplique au Maire de Gaillac, édité à Montpellier en 1748 (33 pages)

– Louis de Froidour (1626-1685), Michel Bartoli, Les Dossiers Forestiers n°23, 219 pages, ONF, 2011

– Un commissaire de François Premier en forêt de Grésigne, Michel Bartoli, Société des Sciences, Arts et Belles Lettres, 94 pages, troisième trimestre 2019

-La Grésigne, P. Deffontaines, Annales de Géographie n° 185, pages 430 à 442, septembre 1924

– Le Comte de Maillebois et la Forêt de la Grésigne (12 pages), L. D’Alauzier,  Actes du Congrès des Sociétés savantes à Montauban, 1954

– La Grésigne et ses abords, Gérard Soutadé, Revue Géographique des Pyrénées, année 1957, pages 237 à 271

– La forêt de la Grésigne (Tarn)  des origines au milieu du 18ème siècle, Raymond Granier, Bulletin Philologique et Historique du Ministère de l’Education Nationale, 1966, pages 225 à 258. Article reproduit par la Revue du Tarn n° 95 (automne 1979)

– Répertoire archéologique de la Grésigne et de ses environs, M. Delpech et G. Farenc, Bulletin travaux et recherches de la Fédération de spéléo-archéologie du Tarn n° 7 , 1970, pages 63 à 68

 – Notes sur les verreries de la Grésigne, M. Delpech et G. Farenc, Revue du Tarn n° 57, 1970, pages 52 à 62. Voir aussi in Revue du Tarn du 15 décembre 1956 : Le site préhistorique du Verdier, par les mêmes auteurs

– La Peyro Signado, Jean Lautier, Travaux et recherches, Revue de la Fédération de speleo-archéologie du Tarn n° 12, 1976, pages 61 à 69

– Lou poutz de san Clamens, Marcel Delpech, Bulletin l’Echo du Montmiralais n° 36 du 4ème  trimestre 1985 (pages 28-29) et n° 37 du premier trimestre 1986 (pages 24-25), du même : le Gallo-Romain dans la Moyenne Vallée de la Vère, Bulletin n°51 (pages 37 à 42)

– Documents sur la Géologie de la Grésigne, M. Durand-Delga, C. Bou, R. Cubaynes, Centre Régional de Documentation Pédagogique de Toulouse, 1979, 47 pages  

– La Grésigne, Recherche des unités forestières, G. Lazaro et M. Tabaczynsky, Revue Aro Cal n°7, n°8 et n°9, année 1980

-L’avifaune dans les géosystèmes de Grésigne. Essai de cartographie ornithogéographique, Bernard Alet, Thèse de 3ème Cycle de Géographie (278 pages), Université Toulouse Le Mirail, 1984

– Catalogue des coléoptères de la Forêt de la Grésigne, Jean Rabil, Fascicule n°29-30 du Muséum d’Histoire Naturelle de Lyon, 1992.

Archives manuscrites (voir notes de bas des pages des différents chapitres)

– Délibérations communales (Registres des conseils municipaux)

– Archives départementales à Albi  et Archives départementales  à Toulouse

annexe 1 : LES MEMOIRES DE BOURROUL SUR LE CANAL DE LA VERE

Les arguments du Sieur Bourroul, ingénieur géographe du Roi, devant les Etats du Languedoc à Montpellier (6 janvier 1748) 

Intitulé « Navigation projetée sur la Rivière de Vère », ce premier mémoire de Bourroul a été présenté le 6 janvier 1748 à Montpellier auprès de « Nos Seigneurs des Etats (du Languedoc) », dans le cadre « d’une Commission extraordinaire…où furent examinés les plans, devis et mémoires en présence de Messieurs les Commissaires, de Messieurs les Syndics généraux (des divers diocèses) et de Messieurs les Directeurs des Travaux Publics de la Province du Languedoc ». Ce mémoire, à la différence de ceux qui suivront et qui feront mention du canal du Tarn, est exclusivement consacré au canal de la Vère. En s’appuyant sur l’initiative prise en octobre 1746 par L’Escalopier pour rendre l’Aveyron navigable pour la somme de 23 000 livres, Bourroul s’y exerçait à démontrer que, grâce à la réalisation d’une deuxième tranche de travaux encore plus ambitieux depuis le Verdier jusqu’à Villeneuve, le futur canal de la Vère permettrait « de concilier ensemble les Généralités de Languedoc et de Montauban et qu’il en résulterait un bien général pour les deux Généralités ». A cet effet, Bourroul présenta des objectifs de grande envergure pour convaincre l’aéropage des Etats  du Languedoc de l’importance qu’aurait la navigation sur la Vère. Elle permettait selon lui « de communiquer dans la rivière Aveyron au lieu de Bruniquel, et de celle-ci dans la rivière du Tarn jusqu’à la pointe de Moissac, dans la Garonne remonter cette rivière jusqu’à Toulouse, et ensuite par le Canal Royal et les étangs, faciliter le transport d’une grande quantité de bois de toute espèce et en procurer à toutes les villes et lieux les plus à portée de cette navigation depuis Montauban, Toulouse, Carcassonne, Béziers, Agde et Montpellier, et pour approvisionner les Magasins du Roi pour le service de la Marine dans les ports de Bordeaux, Agde, Cette et Toulon, comme aussi de faciliter le transport des blés et autres marchandises que l’on peut retirer de l’Albigeois et des Diocèses de Rodez et de Vabre, et les faire passer à Bordeaux, ou dans l’intérieur de la Province de Languedoc, suivant les circonstances ».

Mais suite  aux « difficultés de transport qui ne se font dans cette partie du Diocèse d’Albi qu’à dos de mulet…et par des chemins impraticables », Bourroul ajoutait que c’était d’abord l’intérêt du Roi qui fondait le projet à partir des richesses inexploitées de la Grésigne et autres forêts royales situées de part et d’autre de la Vère et de l’Aveyron (1).

Plus d’un siècle après la Réformation de la Grésigne en 1542 par Jean Bardon, de belles futaies s’étaient reconstituées ou maintenues au centre de la Grésigne, mais ladite forêt se trouvait inexploitée, ce que « l’ingénieur-géographe » remarquait en insistant sur la faible valeur de leur bois due à la difficulté de trouver preneur suite à leur enclavement. « Ces forêts sont sans rapport pour le Roi, faute de débouchés »,  bien qu’elles « renferment les plus beaux arbres du monde, propres pour la construction des bâtiments de mer et de rivière, pour du merrain, pour la charpente et autres ouvrages, enfin d’autres, bons à brûler et à faire des charbons, et si abondants que la charretée de bois équivalente au poids de 15 quintaux y est donnée pour 15 ou 18 sols au plus, prise sur les lieux  »

Aux membres siégeant aux Etats du Languedoc, l’Ingénieur-Géographe s’exerçait à démontrer habilement que leur Province gagnerait à bénéficier des prix les plus intéressants pour se procurer du bois, en confirmant que pour le Languedoc « le bois est l’agent le plus nécessaire aux besoins de la vie, en particulier pour le bois à brûler qui y est d’une telle rareté et se soutient à un prix si haut que l’on commence à s’apercevoir qu’il y manque », tandis que, ajoutait-il, « l’on y fait venir les bois des Montagnes du Dauphiné….à gros frais par le Rhône et par les étangs afin d’assurer un approvisionnement pour le soutien des manufactures et pour la fabrication des eaux-de-vie [i]».

Bourroul ajoutait que « les Petits Etats du Diocèse d’Albi…est l’un des plus considérables de la Province de Languedoc, le plus chargé d’impositions et le moins en état de pouvoir les supporter en ce que les denrées n’ont aucun débouché ».  Ainsi, le promoteur du projet assurait que le canal de la Vère garantirait au Languedoc et au diocèse d’Albi pour tous ses produits, agricoles ou manufacturés, un « débit à un plus haut prix…», notamment « pour les plus beaux blés de l’Albigeois ainsi que pour l’anis », sans compter que l’on pourrait aussi pour le diocèse tarnais et pour le Rouergue voisin « faire remonter par cette nouvelle navigation depuis Bordeaux les denrées utiles et établir un entrepôt général à Albi ». 

Afin de mieux justifier encore le couloir de la vallée de la Vère comme désenclavement de l’Albigeois à cette époque,  le premier rapport de Bourroul mettait aussi en avant, outre l’évocation de cet entrepôt général à Albi, tout ce qui allait, au demeurant, provoquer la colère des édiles gaillacois en affirmant, non seulement que « l’on facilitera, à moitié moins de frais et de temps, le transport des blés et autres denrées, ainsi que les bois des forêts du Roi et autres particuliers, que l’on peut retirer des Diocèses de Vabre, Rodez et de toute la partie du Quercy et du Diocèse d’Albi », mais aussi que « sans la navigation de la Vère, les transports seront plus chers, plus difficiles et plus longs par la voie de Gaillac », arguant  ici du fait « qu’il y a trois lieues (3) d’Alby à Gaillac et une rivière à passer (le Tarn à Marssac où il n’y avait pas encore de pont) et qu’ il n’y a que deux lieues d’Albi à Villeneuve ».

De façon plus spécieuse encore à l’encontre de la voie d’eau naturelle du Tarn, l’auteur du projet en faveur de la Vère précisait « qu’il y a même certain temps de l’année que l’on ne peut pas embarquer à Gaillac à cause de la sècheresse… et d’autres que l’on ne peut pas remonter la rivière jusqu’à Gaillac parce que les eaux sont trop fortes ».

Bourroul faisait là une déclaration exacte mais provocatrice, en dénonçant l’incapacité saisonnière du transport fluvial pour desservir Gaillac et ce, non sans incidence sur l’insécurité des marchandises que présentait une dangereuse navigation sur le Tarn aux eaux insuffisantes ou trop impétueuses selon les saisons, par rapport aux conditions d’une navigation sereine et maîtrisée. Ce serait au contraire celle de la canalisation de la Vère conçue « en se servant du lit de la rivière »,  un lit redressé et rectifié pour constituer un vrai canal dont il indiquait les dimensions précises « trois toises (4) deux pieds de largeur dans le fond, quatre toises quatre pieds à la superficie du couronnement des digues,  entretenu toujours de trois pieds à trois pieds et demi d’eau au moyen de retenues et de réservoirs qui seront pratiqués aux débouchés de tous les ravins et principaux ruisseaux qui déversent leurs eaux dans la Vère de droit et de gauche depuis le village de Villeneuve jusqu’au ruisseau de Beudes près Saint-Martin d’Urbens ».

Tous ces détails, « avec onze écluses comprises », étaient consignés par des plans soignés, aujourd’hui détenus par diverses personnes qui ont pu s’en procurer de rares exemplaires, en les récupérant ici et là, dans les galetas de  particuliers où ils ont pu être bien conservés.

Afin de mettre de son côté les propriétaires riverains de la Vère pour lesquels Bourroul, au nom du Comte de Maillebois, s’engageait à indemniser les terrains utiles à la réalisation et à l’alignement du canal, il était précisé à leur intention que l’ouvrage serait  bordé de « digues de huit pieds de largeur au sommet, la hauteur totale du canal étant de six pieds sur vingt-huit de large », ce qui éviterait « les inondations trop fréquentes en empêchant l’ensablement qui se fait de trois à quatre pouces sur les belles prairies de ce vallon qui perdent tous les fourrages … ce qui cause la ruine des habitants par la perte de leur bétail aussi bien que la perte des subsistances,  puisque ces terres ne sont point cultivées et que les habitants, même les plus aisés, sont hors d’état de payer leurs impositions ».

Quant aux moulins de la Vère, dont un inventaire de 1752 établit le nombre à 32 entre Villeneuve et Puicelcy et dont on sait que les propriétaires étaient généralement les représentants des familles riches et influentes dans le pays, Bourroul affirme de manière péremptoire que leurs meules ne seront plus arrêtées en été (« pour la plupart mises en chaume  par le manque d’eau » disait-il) puisque le niveau maintenu constant dans le futur canal devait leur assurer au contraire  de « travailler toute l’année, ce qui sera d’un très grand secours pour les habitants et d’un bon revenu pour les propriétaires de moulin  ».

En contrepartie de la construction immédiate d’une première partie du canal du Verdier à Bruniquel mesurant « une longueur de 8 910 toises », Bourroul sollicitait « pour les entrepreneurs d’avoir seulement les suffrages de la Province et, par son acquiescement, obtenir du Conseil d’Etat le privilège qu’ils ont demandé  de pouvoir établir et pouvoir donner faveur à la navigation dont il est question, les bateaux et bâtiments de transport pour faciliter le débouché des bois et autres denrées, ainsi qu’un droit qui sera réglé par le Conseil sur chaque espèce de denrée, pour donner lieu aux entrepreneurs à une indemnité des dépenses immenses et de l’entretien de cette navigation ».  

Ainsi qu’on peut en juger, le premier rapport de Bourroul sur la canalisation de la Vère prenait habilement en compte (trop peut-être pour être crédible !) l’imbrication de tous les intérêts et avantages affectés aux divers partenaires, « de ceux du Roi, de ceux de la Province du Languedoc en général, de ceux du Diocèse d’Albi en particulier et en un mot, du bien public envers lequel tout doit concourir ». Cependant, sur avis de la commission extraordinaire réunie le 6 janvier 1748, « l’extrait du Registre des Délibérations prises par les Gens des trois Etats de la Province de Languedoc, assemblés par mandement du Roi en la Ville de Montpellier le 13 Janvier 1748 » mentionne  que « les Etats ont chargé les sieurs Joubert et de Lafage, Syndics Généraux, de consulter le Diocèse d’Albi sur les inconvénients ou avantages du canal en question ».

L’affaire de la canalisation de la Vère allait alors susciter bien des jalousies de clocher et devenir sujet à des critiques entretenues par les imbroglios et les intérêts locaux.

Bourroul  obtient l’accord des Etats Albigeois le 19 février 1748

Ce fut donc, un mois après la tenue des Etats du Languedoc du 6 au 13 janvier 1748 que dans le Palais archiépiscopal d’Albi, le 19 février 1748, Bourroul exposa son projet de navigation sur la Vère « devant plus de deux cents délibérants » composés par les représentants aux « Petits Etats Albigeois » de la Noblesse et du Clergé, mais aussi « des Seigneurs des paroisses et des Consuls des communautés riveraines, ainsi que des principaux notables habitants et commerçants tant de la Ville d’Albi que des lieux riverains de la Rivière de Vère ».

L’importance numérique de cette assemblée diocésaine était liée certes à l’enjeu que représentait ce projet de canal sur la Vère pour les uns et pour les autres. Elle s’explique aussi par le fait que la vallée de la Vère a été, jusqu’à la Révolution, non seulement une voie de passage directe entre le Haut-Albigeois et le Bas et le Haut-Quercy, aussi bien vers Cahors que Montauban, mais aussi par le fait que c’était une vallée  aux coteaux couverts de vignes et de céréales, tout autant passagère et plus riche que la vallée du Tarn ruinée par les Guerres de Religion.

Si l’on en juge par la production et la diffusion des deux mémoires imprimés qui nous rendent compte l’un et l’autre de cette importante « assemblée générale convoquée sur les ordres de Monseigneur l’Illustrissime et Révérendissime Père en Dieu, Messire Dominique de Laroche-Foucauld, Archevêque et Seigneur d’Albi », assemblée au cours de laquelle fut adopté le projet du canal de la Vère, ce fut bien à partir de cette réunion que se déclenchèrent manœuvres et protestations, pour que soit parallèlement pris en compte « le projet de Canal du Tarn depuis Saint-Géry jusqu’à Montans sur une longueur de 15 000 toises ».

Cette proposition présentait une compensation pour l‘important aéropage albigeois qui approuva en même temps les avantages de la navigation que présenteraient le canal de la Vère et de l’Aveyron pour rejoindre le « Canal des Deux Mers à la pointe de Moissac ». Le compte-rendu de cette houleuse réunion mit en valeur l’information particulière (et perverse) selon laquelle, « le surlendemain de ladite assemblée du 19 février, M. l’Archevêque d’Albi pour donner des marques de toute l’envie qu’il a de concourir à leurs satisfactions, voudrait bien se transporter au lieu de Saint-Géry avec Monsieur de Lafage, Syndic Général de la Province, et le Sieur Bourroul pour examiner lui-même la possibilité de dérivation des eaux de la rivière du Tarn  en vue de lever les plans et d’en dresser un devis pour en constater la dépense »(5)

Il s’agissait bien là de rassurer les marchands d’Albi qui misaient davantage sur la fiabilité du canal du Tarn que sur celui de la Vère, gommant ainsi la valorisation des bois de Grésigne au profit du charbon de terre du Carmausin dont le Marquis de Solages demandera, quelques décennies plus tard, à ce qu’il soit exporté également par voie d’eau à partir d’Albi où un tronçon de chemin de fer le transporterait depuis Carmaux.

Il est clair, d’autre part, que Bourroul, dans son « Mémoire pour les syndics et commissaires ordinaires de Direction de la Ville et Diocèse d’Albi en Languedoc et le Corps des Marchands et Négociants de la même Ville et Diocèse », avait pour but de mobiliser et d’obtenir l’adhésion de tous ceux qui avaient partie liée avec l’essor du commerce albigeois. Un commerce peu florissant à cette époque, que les intéressés pouvaient espérer voir se développer rapidement avec l’aménagement des navigations projetées aux portes de leur ville, soit sur le canal latéral au Tarn, soit sur celui de la Vère.

A cet effet, le second Mémoire, imprimé et diffusé le 19 février 1748, reprenant le discours de Bourroul devant « les deux cents délibérants » des Etats diocésains de l’Albigeois, développait ostensiblement les avantages de la navigation de la Vère pour l’Albigeois. Même si la méthode argumentaire consistait à comparer les coûts du transport par voie de terre à ceux réalisés par voie d’eau, Bourroul jouait Albi contre Gaillac en faisant apparaître le canal de la Vère comme étant plus direct pour rejoindre le canal des deux Mers « à la pointe de Moissac » et, de plus, moins onéreux que  le canal prévu dans la vallée du Tarn entre Saint Géry et Gaillac.     

Pour atténuer cependant l’inconvénient du coût élevé qu’allaient sans nul doute occasionner les travaux de creusement du canal de la Vère, ce fut un bien curieux avantage que l’auteur de ce second Mémoire porta à l’attention des négociants albigeois, dont beaucoup se comptaient parmi les riches propriétaires fonciers avec les autres bourgeois et les autres membres de la noblesse et du clergé des communautés les plus importantes du Diocèse albigeois. Bourroul y développa habilement que le transport fluvial supprimerait de nombreux charrois par voie de terre. Et Bourroul d’insister, pour bien montrer les méfaits causés aux propriétaires  par leurs fermiers ou leurs métayers transformés en charretiers à l’insu de leurs maîtres,  en concluant que « de cet abus, il résulte que les terres sont abandonnées et que le propriétaire est hors d’état de payer les impositions ».

A en juger par le volume des transports des blés depuis Albi jusqu’à Toulouse à la fin de l’Ancien Régime, ces préjudices causés par les charrois des métayers, organisés à l’encontre de l’intérêt des riches propriétaires fonciers de l’Albigeois, étaient relativement importants. Le rapport de Bourroul précisait en effet que « pour transporter 4 000 setiers de blé qui pèsent ordinairement 200 livres poids de marc faisant un poids total de 8 000 quintaux, il faut au moins 650 attelages de deux bœufs qui d’ordinaire ne traînent que 12 à 14 quintaux, au lieu que par le canal de la Vère, puis par l’Aveyron, le Tarn et remonter Garonne  jusqu’à Toulouse, 8 bateaux du port de  1 000 quintaux suffiront ».

Il en résultait une économie substantielle pour le prix du transport de ces 4 000 setiers de blé qui était estimé d’Albi à Toulouse à « 8 000 livres par voie de terre », tandis qu’il n’en coûterait que « 3 000 livres par le Canal de la Vère », même « en payant grassement aux patrons de navigation 15 sols par sétier ».

La même démonstration valait pour les blés de la basse vallée de la Vère depuis  les portes d’Albi ou de Villeneuve jusqu’à Bordeaux, pour lesquels l’économie réalisée sur le cout du transport était chiffrée, selon Bourroul, « à 26 sols par sétier » en  empruntant le canal de la Vère, en lieu et place de porter les blés jusqu’à Gaillac pour les embarquer sur le Tarn jusqu’à la Gironde.

Bref ! Autant d’arguments imparables développés par Bourroul qui permettaient, chez les promoteurs de la navigation sur la Vère,  de provoquer  l’enthousiasme et d’obtenir le soutien des négociants et marchands albigeois, mais qui attirèrent sur eux la colère et les foudres de leurs collègues gaillacois, découlant de vieilles rivalités qui opposaient déjà depuis longtemps les riches familles des deux villes les plus importantes du Diocèse.

La réplique aux opposants gaillacois menant cabale contre le projet du canal de la Vère

Le troisième document imprimé en 1748 à Montpellier, intitulé « Avertissement, non seulement en réplique du mémoire de Monsieur le Maire de Gaillac imprimé en réponse de celui de M. Bourroul,  mais encore de plusieurs manuscrits répandus dans le public par le même auteur, et à des objections verbales qui ont été faites contre ce projet », ne laisse aucun doute sur la virulence des opposants au projet de la navigation qui aurait permis le débit des bois de Grésigne vers des débouchés nouveaux…

Ce troisième document nous éclaire d’abord sur l’identité des opposants qui s’étaient exprimés lors de la réunion des Etats généraux albigeois du 19 février 1748, mais nous donne également la teneur des arguments et contre-arguments concernant leur opposition au canal de la Vère :

« M. le Syndic du Chapitre de l’Eglise d’Albi qui entend être indemnisé des Droits Seigneuriaux et des Dîmes que la construction de ce Canal pourra lui faire perdre », suivi en cela par « le Vicaire Général de M. l’Abbé de Gaillac ».

« M. de Charpentier, Maire Premier Consul de Gaillac, prétextant que la ville de Gaillac n’ayant pas pu prendre  encore les  connaissances nécessaires pour juger les avantages ou inconvénients qui résulteraient de l’exécution dudit projet pour la ville de Gaillac, se réserve de faire ses observations à l’assemblée prochaine des Etats Généraux de cette Province ».

Parmi les contre-arguments donnant lieu à réfutation du projet de Bourroul tout au long de ce troisième document destiné à un large public de notables albigeois et aux personnes influentes habitant la vallée de la Vère, nous retiendrons seulement ici ceux qui concernaient les intérêts locaux liés à l’exploitation des bois de la Grésigne, intérêts que le projet du canal de la Vère menaçait s’il avait été mis à exécution. En effet, il apparaissait clairement que la navigation sur la Vère aurait concurrencé, au profit des négociants et marchands d’Albi, de nombreuses activités commerciales bénéficiant surtout jusque-là aux notables gaillacois, seuls  à contrôler le magasinage et le trafic des marchandises stockées dans leurs propres entrepôts et relevant du transport fluvial sur le Tarn.

Faisant du merrain extrait de la Grésigne un enjeu pour les tonneliers et les vignerons, les représentants du Gaillacois soulevèrent l’opposition de toutes les communautés de la zone viticole, semant le trouble dans les communautés riveraines de la Vère  dont les Consuls avaient opté cependant pour le désenclavement que leur procurerait la réalisation du canal, malgré divers inconvénients alimentant les attaques perverses des Consuls de la ville du Coq. A ce sujet, citons par exemple l’accent mis sur  de nombreuses craintes, telles que

  • « la suppression des moulins existants » ce qui entraînerait « leur éventuelle et coûteuse reconstruction ». Cet argument, fondé sur la mouture du blé sur place grâce à la force hydraulique provenant  des eaux de la Vère, était chose d’autant plus importante à l’époque que les populations riveraines de la Vère évitaient ainsi le long et périlleux transport du blé pour le faire moudre sur d’autres rivières,
  • « l’interdiction qu’il y aurait de faire rouir le chanvre dans l’eau du futur canal », d’où s’ensuivrait « la perte des activités artisanales et commerciales  pour les villes de Cahuzac et de Montmiral »,
  • « la dépréciation des fonds des riverains sur lesquels devraient être abattus tous les arbres et arbustes faisant obstacle à l’écoulement des eaux »,
  • enfin, la menace exprimée de mauvaise foi relative aux « brouillards occasionnés par le nouveau canal et ses réservoirs qui gâteront le peu de blé que l’on peut recueillir ».

Mais laissons là ces chicanes, entretenues par de perfides propos que le bouche à oreilles amplifie et revenons à la crainte essentielle, née de l’exploitation accrue des bois de Grésigne, une surexploitation qui entraînerait, selon les insinuations des détracteurs du projet de Bourroul, la disparition de la forêt « privant tout le Bas-Albigeois des secours des bois à brûler et du merrain dont ils ne sauraient se passer ».

Nous voilà revenus au cœur de la dispute, avec ces précieux produits forestiers qu’étaient à cette époque le bois de chauffe et le merrain, produits fournis gratuitement en abondance par la Grésigne à une population périphérique d’une dizaine de milliers d’habitants bénéficiant des droits d’usage traditionnels. Au-delà des raisons de ce conflit, et  bien au-delà de la population locale, les arguments utilisés par les parties en présence nous renseignent sur l’importance de la Grésigne autour des années 1750 et de tout aménagement concernant la forêt. 

La réponse des partisans du Canal de la Vère aux édiles gaillacois jaloux de leur approvisionnement de merrain en forêt de Grésigne

Comment Bourroul répond-t-il aux détracteurs du Canal de la Vère dont les  accusations relèvent, aux dires des partisans du projet, « de discours hasardés et peu réfléchis, dictés par la cupidité de quelques particuliers qu’un intérêt sordide fait agir » ?

En ce qui concerne le merrain, ce produit essentiel à tous les vignerons du vignoble gaillacois et de ceux qui en « appréhendaient la disette », tonneliers et marchands de vin particulier, les adversaires de Bourroul citent le témoignage d’un certain « Jean Guiral, Commis aux exploitations des Forêts Royales de Montech et autres », bien au courant des adjudications faites au cours « des six dernières années en Grésigne », témoignage prouvant que le Gaillacois exigeait pour fabriquer  barriques et autre vaisselle vinaire « une garantie de livraison annuelle de 1 200 milliers de merrain représentant deux tiers de leur besoin ».

Ce dernier chiffre était-il grossi pour défendre la cause des tonneliers et vignerons du gaillacois ? En effet, comme le laisse entendre la déclaration du commis forestier Jean Guiral,  les vignerons et marchands de vin savaient pouvoir profiter à bon compte du travail des merrandiers de Grésigne en faisant appel à la concurrence des merrandiers du Rouergue dont le merrain  en bois de châtaignier (et non de chêne)  maintenait une fourniture à bon marché aux tonneliers du gaillacois pour faire leurs barriques.

La déposition du commis forestier Jean Guiral, moyennant serment, précisait « depuis six ans, les quatre coupes qu’on exploite chaque année en Grésigne, dont chacune est de 20 arpents (6), produisent annuellement cent cinquante milliers de merrain d’élite et vingt milliers de rébut;  que la Ville de Gaillac en consomme à peu près le tiers tant de celui qui est choisi que de celui qui est de rebut; et que parce qu’on ne trouve pas dans le pays la consommation des deux autres tiers, à cause de celui du Rouergue que l’on porte à Gaillac en quantité et auquel les marchands  et les ouvriers donnent la préférence, les fermiers de Grésigne sont constamment dans l’obligation de faire transporter chaque année de leur ferme plus de cent milliers de leur merrain dans les ports le long de la Garonne, où il est vendu  jusques au-dessous de Langon ». Ainsi, à partir du port de Gaillac, une partie du merrain issu de la Grésigne desservait déjà les tonneliers du vignoble bordelais, exportation à laquelle devait répondre le canal de la Vère privant d’autant les maîtres de bateau sur le Tarn.

Il nous est indiqué une autre détail intéressant sur les besoins en merrain pour situer l’économie viticole dans notre région en 1748. Dans cet « Avertissement fait en Réplique » rédigé par Bourroul contre divers « manuscrits et objections verbales » des détracteurs du projet du canal, il nous est indiqué que « le vin recueilli dans le Bas-Albigeois  (c’est-à-dire dans le Gaillacois) en vue d’être exporté, se porte à 72 000 barriques ». Or, selon les experts en tonnellerie dont le document cite les conclusions, il était alors admis que « l’on ne peut fabriquer avec un millier de merrain que les douelles permettant de réaliser de 35 à 40 barriques, dont les quatre font une pipe ou muid du Bas-Albigeois ».

A partir de ce critère de la tonnellerie locale stipulant qu’il fallait un millier de merrain pour la fabrication de 35 à 40 barriques, et si l’on admet d’autre part qu’il convenait de renouveler ces 72 000 fûts en presque totalité chaque année suite à la vente et à l’exportation de la majeure partie des vins, et suite au fait que ce renouvellement permettait d’avoir des barriques neuves aptes à la bonne conservation du vin qu’elles contenaient (7), ces chiffres suffisaient à confondre les édiles gaillacois, adversaires déclarés du projet du canal de la Vère. 

En fait, la division de 72 000 barriques en autant de fois 40 barriques nécessitant un millier de merrain pour leur fabrication, démontrait bien l’obtention d’un quotient égal à 1 800 milliers de merrain,  quantité couvrant largement la demande partielle des Gaillacois fixée selon leur désir à « 1 200 milliers de merrain correspondant aux deux tiers de leur besoins totaux qu’ils souhaitaient se procurer à partir de la Grésigne » ; besoins en merrain au demeurant largement inférieurs à la production annuelle du merrain en Grésigne selon le témoignage dudit Commis Forestier Jean Guiral.

En foi de quoi, le canal projeté par Bourroul ne pouvait donc pas être cause d’une exportation qui aurait  privé les Gaillacois de la totalité des 170 milliers de merrain produits par 80 arpents de coupe annuelle en Grésigne (basée sur  une exploitation des coupes  limitée à 2 milliers de merrain environ par arpent (8), étant donné à cette époque que, non seulement la demande de merrain de Grésigne par les tonneliers du Bas-Albigeois était complétée pour un tiers de leur besoin par leurs achats effectués en Rouergue où le merrain en châtaignier  était réputé de bonne qualité, mais aussi qu’une partie non négligeable du merrain grésignol était destiné aux tonneliers du bordelais.

De 48 arpents par an entre 1666 et 1740, puis de 80 arpents à partir de 1740, les promoteurs du Canal proposent de porter les coupes à 250 arpents par an

Comme nous l’avons indiqué ci-avant, les entrepreneurs du canal de la Vère envisageaient de porter les coupes annuelles en Grésigne à 250 arpents (125 hectares environ), avec une production escomptée « de 758 milliers de merrain (soit 3 milliers par arpent environ), 80 000 pieds-cubes de bois de bordage pour la marine et 29 000 cannes de bois à brûler mesure du pays qui sont équivalentes à 1 310 000 quintaux », production (9) qui aurait alors dépassé les besoins locaux et qui aurait donc entraîné une exportation massive des bois de Grésigne, extraits de 125 hectares de coupes rases par an pour assurer la rentabilité des capitaux investis dans le  canal projeté.            

Ainsi, suite à une offre augmentée de merrain, Bourroul en déduisait que le prix du transport du merrain dont le coût était auparavant « de 30 livres par millier de la forêt jusqu’à la ville de Gaillac » serait diminué en les portant au canal de la Vère « 8 livres par millier », ce qui améliorerait d’autant  le prix de revient pour la fabrication des barriques, tout « en ouvrant un débouché et un commerce avantageux à un pays  dont les gens sont dans une extrême indigence ».

Autant d’éléments qui, à l’encontre de l’augmentation du travail des merrandiers en Grésigne, pouvait faire craindre aux gens du pays bénéficiant des droits d’usage en Grésigne de voir rapidement disparaître la forêt sous l’effet de l’accroissement des coupes. Pour les rassurer, les promoteurs du canal argumentèrent, chiffres à l’appui, en rappelant « que la Forêt de la Grésigne ayant sept lieues et demi de circonférence et trois lieues et demi de diamètre contenant dans sa superficie 10 233 arpents de haute futaie,  que depuis la Réformation Générale en 1666 jusqu’en 1740, il ne s’y est fait qu’une coupe réglée de 48 arpents tous les ans répartie en 4 triages principalement situés sur les extrémités et jamais dans le centre où sont les bois de 70 à 80 pieds de hauteur et de 60 à 85 pouces de circonférence (10) et que depuis 1740  on a augmenté les coupes à 80 arpents ».

Mais il résultait de ces coupes (toujours selon l’auteur « que depuis 1676,  l’on n’a coupé que 3 560 arpents et qu’il reste à exploiter encore  6 673 arpents de bois de haute futaie de l’âge au moins de 210 ans ». Cette situation de la forêt de la Grésigne en 1748 sera confirmée au demeurant par le rapport de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur publié en 1754 (11).

Outre la surévaluation de la surface de la Grésigne, il apparaît d’autre part que, selon ce rythme d’abattage basé sur 250 arpents par an, on aurait coupé les  6 673 arpents restants de haute futaie en quelques 25 années, au lieu des 78 ansqui auraient été nécessaires sur la base de coupes annuelles limitées à 80 arpents. Ce qui nous confirme que les forestiers de 1748 optaient pour un cycle de croissance en Grésigne limité à une durée de 75 à 80 ans (bois de merrain) ainsi que le fixera encore le plan d’aménagement des coupes établi en 1827. Par rapport au cycle actuel du chêne de Grésigne établi à 180 ans (cycle proche de la durée de vie que devait atteindre une futaies de chênes apte à faire des bois de marine selon Froidour en 1648), il s’agissait avant tout pour nos ancêtres forestiers du 18ème siècle de gérer une forêt grésignole composée à terme par une proportion non négligeable de taillis estimés à « deux tiers de bois de moins de 40 ans en 1748 », qui seront effectivement ramenés à « un tiers de taillis à la révolution de 16 ans en 1827 » destiné à fournir du bois de chauffe et du charbon de bois.

Le but des défenseurs du canal, sous Louis XV, était pragmatique et moins ambitieux pour la Grésigne que celui du Commissaire Froidour envoyé par Colbert sous Louis XIV cent années auparavant. Visant à satisfaire prioritairement les besoins des tonneliers de Guyenne et du Haut-Languedoc ainsi que le bois de chauffe, et non  les arsenaux de la Marine Royale, leurs objectifs étaient étayés par un raisonnement prévisionnel qui les conduisait à conclure avec précision « qu’au bout de 108 ans, la forêt de Grésigne se trouverait composée  par un tiers en bois de haute futaie de l’âge de 78 à 80 ans, un tiers de l’âge de 40 à 50 ans, et un tiers en haut taillis de 20 ans ». Ce qui signifie que la Grésigne serait en un siècle dépourvue de haute futaie exigeant de respecter pour le chêne un cycle de 150 ans au minimum !

La Vère de nos jours. On imagine mal qu’elle ait pu faire l’objet d’un projet de canal

Les besoins ayant peu évolué, nous retrouverons en 1827, à quelque chose près 80 ans plus tard, ces proportions et ce type d’aménagement forestier de la Grésigne ayant pour visée une production de bois destiné pour l’essentiel à faire du merrain tout en garantissant un approvisionnement en bois de chauffage mais aussi en charbon de bois…pour le haut-fourneau des forges de Bruniquel.  L’exploitation du charbon de terre était restée encore artisanale et tout aussi difficile et coûteuse que celle du charbon de bois. Il faudra attendre les conséquences de l’industrialisation de la houille, tant en matière d’extraction que de transport, pour voir se modifier la gestion forestière à la fin du 19ème et au début du 20ème siècle.       

En résumé, les partisans du canal de la Vère réfutaient donc par leurs chiffres le risque de la destruction d’une forêt jusque-là très peu exploitée, dont ils plaidaient au contraire la régénération rapide par une exploitation plus intensive des coupes grâce à un transport facilité et moins onéreux pour l’exportation des bois. Ainsi ils demandaient à ce que les coupes soient portées à 250 et même 300 arpents par an dans la partie centrale de la Grésigne où, selon leur juste observation,  « les arbres très âgés ne peuvent plus profiter et dépérissent ».

Mais, quels qu’aient pu être les arguments d’économie forestière permettant de démontrer les avantages apportés par le canal de la Vère pour le vignoble gaillacois, les adversaires du projet de Bourroul  purent retarder sa mise en œuvre en mettant en cause, dans leur cabale, l’aggravation des inondations et, plus encore, l’insuffisance du débit de la Vère pour laquelle l’ingénieur-géographe Bourroul s’exerça à corriger les erreurs de calcul et prétendait  apporter des solutions.

Expertises et contre-expertises relatives aux débits de la Vère

On ne peut qu’être admiratif sur l’art du raisonnement et celui du calcul utilisé lors de ces années 1750 pour les expertises et contre-expertises destinées à mesurer les volumes d’eau que la Vère est susceptible d’atteindre avec des écarts considérables, provenant, d’une part du volume des crues hivernales ou printanières grossies par les Rô de Grésigne et les ruisseaux de Sivens, d’autre part de la faiblesse de son débit d’étiage lors des périodes de sècheresse estivale ou automnale. Accompagnant les conflits nés des convoitises du Comte de Maillebois ayant trait sur les bois de la Grésigne, la petite rivière de Vère a été depuis toujours, par les sautes d’humeur et la fragilité de ses débits, source de préoccupations et de nombreux différends…dont les derniers ont concerné l’aménagement d’un lac de retenue à Mailloc en 1992.

Dès 1748, le Premier Consul Maire de Gaillac allait tirer parti des imperfections de la nature concernant les aléas du niveau et du volume des eaux de cette capricieuse rivière pour noyer le poisson. Nous voulons dire pour étouffer le canal projeté par ceux qui prétendaient, au contraire, en améliorer le cours.

Bourroul opposa d’abord, à ceux-là mêmes qui accusaient le futur canal de la Vère d’aggraver les inondations sur les terres riveraines, un meilleur écoulement des eaux de crues dans le lit artificiel d’une canalisation dont il démontrait par ailleurs qu’elle correspondait à un volume d’eau supérieur de quelques « 51 204 toises-cubes au volume d’eau que pouvait contenir, sans déborder, le lit naturel de la Vère », soit une différence, selon le calcul détaillé de Bourroul, égale à « près d’un sixième en sus de ce que la rivière pourrait en contenir dans l’état présent ».

Quant à l’argument selon lequel il n’y aurait pas à certaines périodes suffisamment d’eau dans le canal de la Vère « pour entretenir une navigation continuelle » et apporter le supplément d’eau nécessaire au bon fonctionnement de ses « 9 écluses», Bourroul faisait état du rôle régulateur de diverses retenues qu’il prévoyait d’aménager sur les ruisseaux affluents, notamment « à la Fontaine de Cahuzac » et sur « le ruisseau de Beudes » en aval de Larroque .

Afin de minimiser par ailleurs les besoins en eau du futur canal, l’astucieux Ingénieur Géographe précisait qu’il était prouvé « par l’expérience qu’un bateau du port de 1 500 quintaux (12) a suffisamment d’eau avec 5 pans ou 45 pouces (13) pour naviguer et que, proportionnellement, un bateau du port de 1 000 quintaux que l’on a en vue sur la Vère en aura suffisamment avec 4 pans ou 36 pouces qui font 3 pieds ».

Mais les Gaillacois ne s’en tinrent pas là et ils obtinrent de diligenter en octobre 1750 une contre-expertise sur le débit de la Vère, expertise confiée « au Sieur Pollard, Inspecteur Général des Ponts-et-Chaussées » lequel, « après mesures faites à 50 toises de l’embouchure de la Vère dans l’Aveyron et au Moulin du Cordurier au Verdier », concluait à l’insuffisance du débit.

Reprenant alors les calculs qu’il avait effectués en période de basses eaux le 12 août 1747, Bourroul refit ses expériences pour dresser une contre-expertise à celle effectuée par Pollard. Il put mesurer le déplacement de l’eau dans le lit de la Vère en constatant la vitesse du courant  établi « avec une boule de cire  parcourant dans une minute la distance de 126 pieds », ce qui lui permettait de déduire ensuite, après avoir déterminé la section du lit, « un débit de 3 187 pieds-cubes par minute (14) ».

Bourroul démontrait à ses détracteurs par ce surprenant procédé que les ressources en eau de la Vère étaient suffisantes à l’encontre des calculs de Pollard. Il arrivait en effet à la conclusion que « pour satisfaire journellement au bon fonctionnement de 9 écluses à un sas,  nécessaires au passage de 9 bateaux de    1 000 quintaux, les besoins en eau étaient de 883 015 pieds-cubes, compte tenu de l’évaporation  et de l’eau utile aux moulins de la Vère, …tandis que les recettes des eaux sur la Vère profitant aussi des 19 ruisseaux affluents s’élèvent journellement à 1 199 600 pieds-cubes ».

Et, comme nous allons le voir maintenant, les calculs de Bourroul furent alors jugés plus fiables que ceux de Pollard, puisque la construction du canal de la Vère allait être reconnue officiellement par l’instance la plus élevée du Royaume !

Le canal de la Vère et le canal du Tarn autorisés par arrêt du Conseil d’Etat du Roi du 4 septembre 1752

Par Lettres Patentes signées par Louis XV à Fontainebleau le 14 octobre 1752, « ouï le rapport présenté  au Conseil d’Etat  le 4 septembre 1752,  le Roi étant en son Conseil, sur le vu des offres, mémoires, plans, devis estimatifs, du consentement des Etats particuliers du Diocèse d’Albi, des délibérations des Trois Etats de la Province du Languedoc, de l’avis du Sieur Guignard de Saint-Priest, Commissaire de ladite Province et du Sieur L’Escalopier, Commissaire de la Généralité de Montauban », il fut permis « au Sieur Bourroul et à ses associés de construire, à leurs frais et dépens,  un canal de navigation sur la rivière de Vère depuis Bruniquel jusques au-dessous du moulin de Cordurier et même jusqu’à Cahuzac, comme aussi de rendre la rivière de Tarn navigable depuis Gaillac jusqu’au village de Saint-Géry, au-dessus d’Albi ».

Cette autorisation accordée au Sieur Bourroul et à ses associés « de faire faire sur ces deux rivières tous les ouvrages nécessaires comme écluses, passelis, digues, chaussées, fossés, contre-fossés, réservoirs et retenues d’eau au droit des ruisseaux et ravins y affluant » était assortie, tout au long des 14 articles constituant ces lettres patentes, des dispositions ci-après, concernant

  • les « franchises de toutes taxes, redevances et impositions ayant trait aux fonds et biens acquis moyennant indemnisation préalablement payée par les entrepreneurs aux propriétaires riverains pour les terres et moulins cédés en vue de la construction du canal »,
  • les garanties diverses ayant trait « à la jouissance à perpétuité du canal et de ses ouvrages », que Bourroul et ses associés possèderont « à titre de fief avec haute, moyenne et basse justice » ainsi qu’à l’exclusivité du « droit de pêche sous peine de 500 livres d’amendes » pour les contrevenants,
  • les droits de péage (15) fixés distinctement, selon qu’il s’agissait « de denrées, de marchandises et de personnes qui remonteront ou descendront lesdites navigations, voiturées  sur  des bateaux appartenant aux entrepreneurs du canal, ou bien, sur d’autres bateaux que ceux des entrepreneurs », lesdits droits assortis de « tarifs révisables tous les dix ans »,
  • la nomination et l’établissement « pour la perception des droits et la conservation des ouvrages, d’un nombre de gardes jugés à propos, lesquels pourront être armés de pistolets seulement….». 

En contrepartie, il était précisé dans l’article XIII que le Sieur Bourroul et ses associés étaient tenus « de rendre le canal de la Vère navigable depuis Bruniquel jusques à Cahuzac dans le délai et terme de trois années, et de rendre aussi navigable la partie du Tarn depuis Gaillac jusques à Saint-Géry dans celui de six années, sous  peine de déchéance du présent privilège ».

Mais de nouvelles exigences des « entrepreneurs » du Canal vont remettre à plus tard la construction du Canal de la Vère

Une nouvelle exigence de Bourroul et de ses associés allait se faire jour pour reporter à plus tard la mise en exécution du canal de la Vère, à partir de la double exigence exprimée cette fois par « les entrepreneurs » ainsi que se désignaient ses promoteurs. Ceux-ci, craignant d’une part la révision décennale à la baisse des tarifs de péage, mais souhaitant d’autre part une rentabilité immédiate des dépenses engagées par un amortissement plus rapide, demandèrent la concession accélérée des coupes en Grésigne sur une durée réduite à 20 ans avec, en outre, la jouissance indéfinie des droits de péage sur le canal de la Vère.

En réponse, le Conseil d’Etat fit donc étudier la réponse à ces nouvelles conditions émises par Bourroul et ses associés, et ce ne fut que deux ans après les lettres patentes de 1752 autorisant la création du canal de la Vère que le célèbre rapport des Officiers de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur sera publié en 1754, sous l’intitulé de « Mémoire sur la Forest de Grésigne appartenant au Roy ». Ce rapport, favorable à la réalisation de la canalisation de la Vère, donnera lieu, un an plus tard, à de nouvelles propositions du Conseil d’État.


Notes :

  1. Outre la Grésigne, le rapport de Bourroul cite les « forêts royales de Sivens et de La Garrigue » (celle- ci entre Saint-Antonin et Montricoux sur la rive droite de l’Aveyron), ainsi que la forêt de Vaour, propriété provenant de l’Ordre de Malte qui la tenait de la Commanderie des Templiers du lieu ; forêt qui fut saccagée pendant la Révolution
  2. Dans son « Histoire de Languedoc» 1926, P. Gachon  souligne que, selon le Mémoire de 1698 de l’Intendant Royal Lamoignon de Basville détaillant les comptes de l’économie languedocienne, « la valeur de la production des eaux-de-vie et liqueurs fort réputées que fabriquent surtout les régions de Montpellier et de Nîmes s’élève à 440 000 livres » par rapport à 1 660 000 livres représentant la valeur du vin produit, dont la moitié est exportée
  3. La lieue valait 2 000 toises. Elle équivalait à environ 3,9 km
  4. La toise valait environ 1,9 m et comptait 6 pieds
  5. Devis établi à 2 165 000 livres par un certain Saget, mais qui sera estimé trop cher selon un mémoire du Marquis de Solages adressé en 1770 à Monsieur de Calonne, Contrôleur des Finances, puis qui sera accompagné d’un devis de travaux prévus par Maillebois pour un coût de « 450 000 livres pour un revenu de 80 000 livres  » (Cf. dossier C925, Archives départementales du Tarn)
  6. L’arpent forestier correspond à 5I ares 07 centiares (soit 100 perches carrées de 22 pieds, le pied valant 0,3248 mètre). Il en découle que l’exploitation annuelle en Grésigne, portant sur 4 coupes de 20 arpents chacune (80 arpents au total), représentait environ 40 hectares en 1750
  7. La désinfection de la vaisselle vinaire usagée était peu efficace à l’époque
  8. On retrouve ce chiffre de milliers de merrain produits par arpent dans le rapport publié en 1754 par la Maîtrise de Villemur selon laquelle « la production moyenne de 20 arpents entre 1740 et 1747 était de 41 milliers et demi de merrain, et de 450 cannes de bois plus 200 sacs de Charbon »
  9. Le rapport de la Maîtrise des Eaux-et-Forêts de Villemur paru en 1754 indique « qu’il faut 3 cannes de bois pour faire un millier de merrain ». Comme une canne de bois représente «en mesure du pays » 4 stères de bois, et « qu’il est admis qu’un stère de bois équivaut à 0,66 mètre-cube de bois net », la production de bois citée ici pour 250 arpents (soit 125 hectares environ) représentait 9 096 stères pour le merrain et 116 000 stères pour le bois de chauffe, soit un total de 125 096 stères équivalant à 82 635 mètres-cubes, plus les 80 000 pieds-cubes de bois de marine représentant 2 744 mètres-cubes. Le tout ressortirait à un total de 85 379 mètres-cubes pour 125 ha de coupe rase s’entend, soit 672 mètres-cubes de bois à l’hectare…Ce qui est un bon rendement !  
  10. Un pied=0,325mètre, d’où un pied-cube =0,0343281 mètre-cube. Un pouce= 2 ,7 cm (selon Isidore  Bousquet)
  11. Cf. reproduction de ce rapport dans l’Annuaire du Tarn par Charles Portal, année 1898, pages 336 à 348, à partir de l’original détenu par les Archives du Lot (C 1359). Se reporter également à mon livre « Puicelcy, lieu de Mémoire », publié en juillet 1996, pages 106 à 111 (« Un mariage raté entre la forêt de la Grésigne et le canal de la Vère »)
  12. Le quintal valait sous l’Ancien Régime 100 livres « poids de table» (pois marchand pour les ventes au détail)  de 407 ,921 grammes chacune, sinon 100 livres « poids de marc » (pour les ventes en gros) de 489,506 grammes chacune
  13. Un pouce = 0,027 mètre (soit 2,7 cm) et un pied = 12 pouces, soit 0,325 métre. Le pan de 9 pouces utilisé par Bourroul vaut 24,3 cm. Une toise = 1,949 mètre (soit 6 pieds) 
  14. Une toise-cube = 7,4I4 mètres-cubes = 216 pieds-cubes et un pied-cube = 0,0343 mètre-cube.
  15.  « Le Conseil Royal des Finances », réuni à Versailles le 8 septembre 1752, fixait pour les denrées et marchandises descendant ou remontant la Vère, et le Tarn de Gaillac à Saint-Géry, les tarifs de péage « pour chaque lieue de 2  400 toises» (une toise = 1,949 mètre),  comme suit : « Pour les bateaux des entrepreneurs, un sol par quintal poids de marc, 2 sols pour les ballots de de 10 à 100 livres  et 3 sols par personne. Pour d’autres bateaux que ceux des entrepreneurs, 6 deniers par quintal poids de marc, un sol par ballot de 10 à 100 livres et 2 sols par passager, plus 5 sols par passage d’écluse »

annexe 2 : LE MEMOIRE DES EAUX-ET-FORÊTS SUR LA FORET DE GRESIGNE EN 1754

Il s’agit là d’un document remarquable de précision et de concision en matière de gestion forestière, dont les conclusions faisaient apparaître que la concession de la jouissance indéfinie des droits de péage pour rentabiliser le futur canal de la Vère serait profitable au Roi, non seulement pour gérer avec profit la forêt de Grésigne à long terme mais aussi pour l’intérêt de l’économie en général et de ses sujets dans les villes avoisinantes.

Une habile et solide argumentation des forestiers de la Maîtrise de Villemur pour lancer le projet du Canal de la Vère avec l‘inféodation de la forêt de Grésigne en 1770

L’habileté de ce « Mémoire sur la Forest de Grésigne appartenant au Roy », mémoire très documenté sur les produits de la gestion forestière de la Grésigne en 1754, était de démontrer que l’exploitation des coupes en Grésigne, portée « à  300 arpents par an » afin de tirer le plus vite parti en 20 ans de ses 6 000 arpents de haute futaie, aurait cependant un rendement en poids insuffisant de plus de la moitié, pour arriver « à un aliment de 779 485 quintaux par an de bois de toutes espèces », poids exigé pour obtenir un revenu des droits de péage annuels satisfaisant la demande des entrepreneurs chargés de construire le canal de la Vère et leurs actionnaires.

A partir de cette constatation défavorable pour la rentabilité de cet ouvrage, les auteurs du mémoire surent, par contre, mettre en avant le dilemme auquel se trouvèrent confrontés les Conseillers de Louis XV. Ou bien continuer à voir la Grésigne subir un enclavement qui était cause de faibles ventes de bois, entraînant de faibles recettes pour les caisses du Royaume, avec la certitude de voir dépérir une forêt inexploitable face à la demande croissante de l’économie régionale voisine privée de cette matière première qu’était un bois indispensable à son développement et au « bonheur de ses sujets ». Ou bien améliorer les revenus du patrimoine royal en acceptant la concession à perpétuité des droits de péage du futur canal de la Vère à ses constructeurs et,  dans le même temps, prendre les risques liés à l’augmentation accrue des coupes de 80 à 300 arpents par an afin de garantir des péages suffisants exigés par les souscripteurs de la Société de Bourroul & Cie.

Selon les officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur, le risque de surexploiter la Grésigne en détruisant sa haute futaie de 6 000 arpents en 20 ans était compensé par la satisfaction des besoins régionaux en bois, tant au plan de la vie domestique que de l’économie manufacturière pour les villes alentour, ce qui aurait des conséquences positives pour l’image du Roi et la fiscalité du royaume. Pour sortir de ce dilemme, le rapport soulignait en effet « que le Roi doit accepter cette jouissance indéfinie (des droits de péage), car il évitera ainsi la disette en bois, et qu’au contraire, Sa Majesté contribuera au bien-être de ses sujets et au développement de ses manufactures ».

Les officiers royaux des Eaux-et-Forêts n’hésitaient pas ainsi à se référer à des principes d’économie politique nouveaux pour cette époque,  inspirés par les théories physiocrates, alors récentes (quoique composées des vieux principes qu’un libéralisme se voulant moderne reprend encore à son compte) : « Soulager le Peuple, c’est enrichir l’Etat et augmenter ses forces… car plus on le soulage, plus les consommations seront considérables et plus le commerce augmente…». A quoi il était surenchéri en affirmant que « l’intérêt du public et l’intérêt du Roi sont intimement liés ensemble, puisque les consommations sont la mesure du commerce, et que le produit des revenus du Roi est la mesure des consommations ».

Enfin, les officiers de la Maîtrise de Villemur terminaient leur plaidoyer en insistant « sur une alternative qui mérite toute l’attention du Ministère entre, d’une part l’amélioration de la forêt du Roi et le soutien des manufactures dont la chute serait  sans cela certaine dans la Généralité de Montauban, de l’autre la dégradation de la forêt et la diminution des revenus qu’elle produit », alternative, concluaient-ils, sur laquelle « il ne paraît pas difficile d’opter » !

Ce célèbre Mémoire, résultant de l’enthousiasme des officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur pour obtenir une exploitation rentable de la Grésigne, mettait en valeur les avantages concrets que le Roi pouvait retirer de la valorisation immédiate des bois de Grésigne par des coupes accrues …et vendues à des cours élevés.  Selon les officiers forestiers, le Roi Louis XV avait intérêt à accorder à la Compagnie de Bourroul une compensation consistant  à accroître le volume et le rythme des coupes en Grésigne afin d’assurer dans l’immédiat aux souscripteurs la rentabilité de leurs capitaux investis pour réaliser le canal de la Vère (2). Ils affirmaient par ailleurs que cette forêt dépérirait, avec de plus en plus « d’arbres sur le retour » faute de voies praticables aux charrois pour les exporter sur les lieux mêmes de leur utilisation où sa rareté faisait sa cherté démontrant ainsi au Roi pour le bien du royaume dans le court terme, que le désenclavement de la Grésigne par la construction d’un canal était une nécessité.

Une estimation détaillée de la valeur des coupes en forêt de Grésigne en 1754

Les auteurs du Mémoire, chiffres à l’appui, affirmaient en effet que la mise à prix des coupes en Grésigne « pouvait être portée de  100 à 132 livres par arpent » et ce,  en imposant comme condition, que « les 5 473 arpents de haute futaie » soient adjugés globalement « en une seule fois » pour des coupes s’échelonnant de 18 à 20 ans, « à raison de 300 arpents par an ». Cette méthode de vente éviterait le risque éventuel de baisse progressive des prix des coupes du fait de l’abondance des bois mis en marché, selon les avis prudents et fort autorisés de ces Officiers forestiers de la Maîtrise de Villemur. Le Roi n’aurait pas à craindre d’autre part, ajoutaient-ils, ni le risque de désaffection de ce marché par les exploitants forestiers en Grésigne, que des adjudications fragmentaires et successives pouvaient engendrer au cours de l’adjudication de coupes faites annuellement sur une durée de 20 années. S’appuyant sur « les résultats des coupes effectuées entre 1740 et 1747 sur 4 triages de 20 arpents l’un »,  le Mémoire daté de 1754  détaillait l’exploitation par lot de 20 arpents représentant en moyenne « une valeur de 17 325 livres »,  comme suit :

  • « 41 milliers et demi de merrain estimés à 150 livres le millier, une fois rendus sur les bords de Garonne à Moissac, destination Bordeaux »,
  • « 450 cannes de bois à 24 livres rendues à Montauban »
  • « plus de 200 sacs de charbon à une livre 10 sols le sac ».

Déduction faite des frais de coupes et de transport s’élevant à « 13 244 livres », il en résultait pour l’exploitant forestier, un bénéfice substantiel de « 3 881 livres par coupe de 20 arpents, soit 22, 5% des frais engagés ». Un bénéfice important, si on les compare – à superficie égale – à la production d’une culture de 20 arpents de blé à cette époque qui, sur la base de 8 quintaux à l’hectare, pouvaient produire 80 setiers au total vendus à 18 livres l’un, et permettaient ainsi d’obtenir un rapport brut de 1 400 livres environ. Les mercuriales du bois, citées dans ce rapport pour la Ville de Montauban (alors deuxième ville avec ses 28 000 habitants, après Toulouse qui en comptait 50 000, contre 9 000 habitants à Albi et 6 000 à Gaillac), mentionnent en effet un cours élevé. La hausse des prix du bois résultait de l’épuisement des garrigues provenant des causses du Quercy, où l’on a déjà déboisé les rares futaies et défriché les maigres taillis. En effet il fallait favoriser la pousse de l’herbe utile à un élevage ovin alors en plein essor (3) à la suite de la hausse rapide des cours de la laine pour répondre aux besoins d’une industrie lainière, particulièrement prospère en cette fin d’ancien Régime dans la capitale huguenote du Bas-Quercy. Cette situation provoquait un accroissement des pacages au détriment des espaces boisés. Ainsi devait disparaître la « forêt royale de Garrigue Claro » située entre Montricoux et Saint-Antonin et que citait encore Froidour un siècle auparavant en 1658.

Malgré un marché du bois garantissant des prix élevés, la réalisation du projet du canal de la Vère devait avorter pour des raisons financières…

Chemin en Grésigne
Le projet du Canal de la Vère échoue … faute de souscripteurs

Grâce aux arguments développés dans le « Mémoire sur la forest de Grésigne appartenant au Roy » de 1754, un nouvel Arrêt du Conseil d’Etat (4) en date du 22 juillet 1755  consentait à fixer à perpétuité, au lieu de 10 ans, la concession des tarifs des péages sur les canaux de la Vère et du Tarn, et accordait, pour une période de 20 ans, une augmentation des coupes annuelles en Grésigne de 80 à 300 arpents. Malgré ces avantages, les financeurs privés vinrent à manquer et il s’ensuivit de nouvelles difficultés qui  allaient empêcher le projet de Bourroul de prendre forme.

En effet, pour entreprendre les travaux de creusement du canal de la Vère, « long de 10 000 toises et muni de 16 écluses ou passelis » (nombre revu à la hausse prenant en compte les 7 passelis en plus des 9 écluses prévues auparavant), Bourroul avait créé une société devant regrouper « un capital de 2 400 000 livres, souscrit à partir de 4 000 actions, dont 2 000 étaient réservées aux entrepreneurs bénéficiaires de la concession des droits de péage et 2 000 autres actions consenties à des souscripteurs divers à qui l’on promettait selon leur choix, soit la répartition des dividendes estimés à 600 000 livres (5) soit un intérêt fixe de 7,5% ».

Les souscriptions recueillies ayant été insuffisantes, Bourroul ne put financer sa société tandis que son commanditaire, le Comte de Maillebois, était accusé par ailleurs de manœuvres louches lors de la bataille d’Hastenberg et de la capitulation du Duc de Cumberland en 1757, ce qui le conduisit à être disgracié par le Roi Louis XV et à être emprisonné dans la citadelle de Doullens le 19 mai 1758.

Il en résulta l’arrêt du projet de Bourroul.  Dès lors, on aurait pu croire le projet du canal de la Vère définitivement enterré…Cela aurait été le cas si, par le fait du retour en grâces du Comte de Maillebois,  une nouvelle tentative ne s’était produite au début des années 1770 pour relancer la navigation sur la Vère par le moyen détourné de « l’inféodation de la Grésigne ». Inféodation de la forêt qui n’avait fait l’objet d’aucune mention dans le rapport des Officiers des Eaux-et-Forêts de Villemur en 1754 avant la disgrâce du Comte de Maillebois, puisqu’ils s’étaient prononcés seulement pour la concession à perpétuité des droits de péage sur les futurs canaux de la Vère et du Tarn.

La situation locale restait confuse. Le projet du canal de la Vère qui, indirectement aurait participé au redressement d’une rivière au cours sinueux et encombré d’alluvions et de végétation de toutes sortes, obtenait tantôt la faveur, tantôt l’opposition passagère de certaines communautés riveraines. Les Consuls de ces  bourgades, à l’humeur changeante, depuis Cahuzac-sur-Vère, Vieux, Le Verdier, Castelnau-de-Montmiral jusqu’à Puicelcy (ce dernier consulat englobant Larroque), continuaient à faire pression auprès des Etats albigeois pour obtenir le financement des travaux nécessaires à la protection des terres contre les inondations fréquentes de la Vère. Bourroul prétendait que le redressement de cette rivière par le canal supprimerait les dégâts faits par les crues, à l’encontre des édiles gaillacois qui prédisaient aux populations des villages riverains les plus grands malheurs et, en plus, les effrayaient en dénonçant la suppression des chaussées et des moulins, ce qui les condamnaient à ne plus pouvoir utiliser l’eau de la Vère canalisée pour faire moudre leur blé, rouir leur chanvre ou prendre  du poisson !


  1. Dossier C 403 aux Archives départementales du Lot contenant le prospectus imprimé pour faire valoir aux souscripteurs « un bénéfice de 600 000 livres correspondant aux 25 % du capital à investir », chiffre cité par d’Alauzier en 1954 (Le texte de sa communication éditée en 1956 peut être aussi consulté dans le dossier C 924, Archives départementales du Tarn)
  2. Dossier C 925, Archives départementales du Tarn
  3. Ces mêmes moulins seront hélas détruits avec leurs chaussées et leurs retenues par la réalisation d’un trop brutal redressement de la Vère entre 1971 et 1978, période où les Ingénieurs du Génie Rural, grisés d’une part par l’efficacité des bulldozers et des pelles mécaniques, d’autre part soumis à la pression des agriculteurs réclamant un remembrement facilitant la motorisation des travaux agricoles, ont asséché la Vère en la transformant en un fossé artificiel et rectiligne, avec disparition de tous les méandres dans la traversée du canton de Castelnau-de-Montmiral. Conséquences : sa forte pente et son cours torrentiel actuel en rongent les berges et en approfondissent le lit, le creusant dangereusement en amont pour le remplir d’alluvions plus en aval. Bref, un échec total !

annexe 3 : VENTES DE COUPES DE BOIS EN FORET DE GRESIGNE AU 20EME SIECLE

L’examen des documents relatifs aux ventes de coupes de bois en Grésigne permet, au cours des dernières cent années, de détailler leur contenu pour donner un aperçu et une analyse sommaire de leur évolution. Evolution heurtée avec des périodes de cours élevés, suivies d’années de crise hors des périodes de guerre. L’exploitation des coupes en Grésigne est soumise en effet à un marché spéculatif où l’on observe une alternance des cours du bois sur pied, à la baisse lorsqu’ils sont liés à un contexte défavorable du marché, par opposition à des cours à la hausse lorsqu’ils sont liés aux conditions particulières d’une économie de guerre ou de pénurie en produits énergétiques.

Enchères descendantes pour ventes en bloc et enchères montantes par unité de marchandises

C’est généralement en septembre-octobre que la vente des coupes des bois de Grésigne se déroule, ce qui permet de procéder à l’abattage des arbres en automne et en hiver, avant la montée printanière de la sève qui entraîne l’interdiction des coupes à partir du 15 mai. Minutieusement préparées par les agents de l’administration des Eaux-et-Forêts, entourées de tout le cérémonial des règlements traditionnels en la matière, les adjudications avaient lieu à Castelnau-de-Montmiral depuis la fin du 19ème siècle jusqu’à la fin des années 1920 pour les coupes de taillis dites « coupes d’éclaircie-nettoiement » si elles sont pratiquées dans des peuplements âgés d’une vingtaine d’années ou bien dites « coupes d’éclaircie » pour des peuplements âgés de 20 à 50 ans, ou bien encore dites « coupes  préparatoires  » pour des peuplements de 50 à 60 ans. Les enchères étaient ici montantes et les lots étaient adjugés au dernier et plus fort offrant, sur la base d’un prix annoncé dans le cadre d’une offre de prix progressifs établis par tranches successives, calculées avec une hausse de 5 en 5% à partir de la mise à prix de chaque unité de marchandises, qu’il s’agisse de « bois de chauffe » vendus à la stère, « d’étais de mine » vendus au mètre linéaire ou encore des « bourrées » (fagots) vendues « le cent ».

Bûcherons en Grésigne

Ces ventes aux enchères montantes «par unité de marchandises » se faisaient par parcelle ou article dont la surface était mentionnée avec indication des « produits présumés  », mesurés en stères pour le « bois de chauffe » et en nombre de centaines pour  les « bourrées ».

Les ventes  se  firent ensuite à Gaillac jusqu’aux années 1930 puis à Albi, pour « les coupes de futaie dites d’amélioration, d’ensemencement, secondaires, de régénération ou définitives », selon le cas. Pour démarrer le type d’enchères descendantes qui préside à ces ventes de bois sur pied, la mise à prix initiale de chaque lot ou article est fixée au double environ (et souvent davantage du prix estimé par l’administration). L’adjudicataire désigné est alors celui qui lève la main dans l’assistance en disant « je prends !», le prix de chaque lot étant annoncé selon le principe des enchères à la baisse, enchères descendantes par tranches successives et dégressives de moins en moins 500 francs à partir de sa mise à prix ; par exemple de 100 000 à 50 000 francs, puis par tranches de moins en moins 400 francs entre 50 000  francs, et ainsi de suite jusqu’à ce que  la diminution du prix trouve preneur.

Avant chaque adjudication, il est remis à chaque acheteur, pour chaque parcelle ou article, un inventaire précis du nombre d’arbres qui le composent pour chaque essence forestière (chênes, hêtres,  pins, frênes, etc…) et qui y ont été martelés. Il s’agit donc d’une vente par pied dont le périmètre des troncs détermine, jusqu’en 1930, un classement des arbres établi de 20 en 20 centimètres, selon la circonférence de leur tronc prise à 1,30 mètre au-dessus du sol et mesurant de 40 à 240 cm pour les arbres de futaie. S’y ajoute alors quelquefois le nombre de « perches » figurant dans la coupe pour des arbres définis par un périmètre du tronc allant de 40 cm à 20 cm au plus petit bout.

A partir de 1930, ce classement sera établi en fonction de leur diamètre mesuré de 5 en 5 cm, diamètre mesuré à 1,30 mètre au-dessus du sol. Les arbres de futaie correspondent alors à des troncs ayant un diamètre compris entre 20 et 85 cm. 

Tout acheteur, désigné lors de la séance d’adjudication de ces coupes dites « en bloc», se voit attribuer pour chaque article obtenu, un volume de « bois de service ou d’industrie » auxquels s’ajoute en proportion bien moindre un volume estimé du « bois d’œuvre », volumes mesurés en mètres cubes. Le « bois de chauffage » est mesuré en stères, avec mention éventuelle du nombre de « bourrées » (fagots) arrondis à la centaine près.

Ventes annuelles de bois en Grésigne avant la Guerre 1914-1918

A titre d’exemple, nous avons dépouillé les documents de présentation de quelques ventes annuelles de bois en Grésigne au cours des années 1909 et 1910 pour mieux cerner les volumes et la nature des produits offerts aux exploitants forestiers et aux marchands de bois à cette époque. Il est estimé que la croissance des arbres en Grésigne produit en moyenne 10 000 mètres cubes de bois chaque année, soit une croissance annuelle proche de 3 mètres cube à l’hectare que l’on prend en compte pour déterminer le volume des bois à prélever dans les divers types de coupes en Grésigne chaque année.

EXERCICE 1909

  1. Coupes ordinaires de futaie (Vente effectuée à Gaillac le 17 septembre 1909) : il s’agit pour les 8 premiers articles de « coupes dites d’ensemencement » (surface des lots non mentionnée) où plus de 50 % des arbres avaient plus de 100 cm de circonférence. Les trois derniers lots représentent une surface totale de 67,77 hectares de très bonnes « coupes d’éclaircie » où nous avons noté cependant que plus de 90% des arbres martelés avaient une circonférence comprise entre 60 et 100 cm.

Sont concernés au total 10 643 arbres, 4 021 perches, 2 005 mètres cubes de bois de service et 2 832 stères de bois de chauffe.

2. Coupes ordinaires d’amélioration (Vente effectuée à Castelnau-de-Montmiral le 16 septembre 1909) : il s’agit de deux « coupes d’éclaircie-nettoiement » pour les articles 1 et 5, de trois « coupes d’éclaircie » pour les articles 3, 6 et 7 et de deux « coupes préparatoires » pour les articles 2 et 4 ci-dessous détaillés, ne fournissant en « produits présumés » que du bois de chauffage estimé en stères et des « bourrées  » (fagots). Selon les lots et leur difficulté d’exploitation, la mise à prix du stère variait de « 0,10 franc à 1,50 franc » et le cent de bourrées de « 0,10 franc à 0,50 franc ».

Voici ci-joint dans le tableau n°2 le descriptif des 7 lots de bois provenant d’éclaircies en taillis de divers âges.

Le cahier des charges de chaque lot comporte en 1909 l’une des deux obligations suivantes :

  • soit payer 40 à 60 francs pour « l’entretien des voies de vidange »,
  • soit assurer la « fourniture et  le transport au domicile de chaque garde de 8 stères et de 100 fagots (chêne), dont façon et transport sont évalués entre 44 et 60 Francs » selon chacune des six maisons forestières où ces produits devaient être livrés (Maison de la Doucène, de Périlhac, du Pas de la Lignée, du Sauze, du Pas de Castelnau et Maison du Brigadier à la Grande Baraque).

Archaïsme des « bois de privilèges seigneuriaux  » : la très conservatrice administration des Eaux-et-Forêts continue en 1909 (comme c’est encore le cas aujourd’hui avec l’ONF !) à faire façonner du « bois de feu » sur l’emplacement de deux coupes adjugées cette année-là, accordé gratuitement à deux « affectataires » domiciliés à Puycelsi, soit « Monsieur Arvengas pour 92 135 stères dont la façon était évaluée à 138 francs et Monsieur Albert Bousquet pour  la quantité de 23 035 stères, façon évaluée à 34  francs ».

Ainsi, les ventes de l’exercice 1909 représentent globalement pour les 18 lots mis en adjudication quelque 200 hectares en coupes d’éclaircie, sans compter la surface des 8 coupes d’ensemencement ci-avant décrites. L’ensemble des produits présumés comprend l’abattage et le façonnage de :

  • 2 005 mètres-cubes de bois de service ou d’industrie pour 10 643 arbres, soit en moyenne 0,200 mètre-cube par arbre abattu,
  • 4 021 perches destinées à faire des poteaux de mine,
  • 5 616 stères de bois de chauffage (apte également à faire du charbon),
  • 17 800 bourrées.

Si l’on se réfère à la norme des forestiers selon laquelle un stère de bois de chauffage correspond à deux tiers de mètre-cube (soit 0, 66 mètre-cube), la vente de l’année 1909 s’établit à un total de  6 000 mètres-cubes environ.  

EXERCICE 1910

A titre comparatif, nous avons dépouillé les documents de vente des coupes mises à la vente pour l’exercice 1910 mais nous ne reproduirons pas, tels que nous l’avons fait ci-avant, les divers tableaux de présentation détaillée article par article. Nous nous en tiendrons donc à une présentation globale des ventes annuelles faites en Grésigne dont les documents d’adjudication présentent une remarquable continuité dans la forme et restent conçus selon le même schéma que celui de l’année précédente.

Pour l’année 1910, les ventes comportent en Grésigne 14 coupes ordinaires de futaie pour « vente en bloc » de leurs produits dont 9 « coupes d’ensemencement », 5 coupes de « bonne éclaircie » et 7 coupes vendues   « par unité de marchandises ». Soit au total 21 lots représentant une superficie de 275 hectares en coupes d’éclaircie, la superficie des 9 « coupes d’ensemencement » faites « en bloc » n’étant pas indiquée.

L’ensemble des « produits présumés » comprenait  pour ces 21 lots ou articles :

  • 4 363 mètres cubes de bois de service ou d’industrie provenant de 9386 arbres martelés, soit en moyenne près de 0,500 mètre cube par arbre abattu,
  • 1 558 perches destinées à faire des poteaux de mine,
  • 5 274 stères de bois de chauffage (apte également à faire du charbon),
  • 17 700 bourrées.    

En 1910, la vente totale de bois en Grésigne dépassait ainsi légèrement 8 000 mètres cubes, compte tenu de la correspondance basée sur un stère de bois de chauffage équivalant à 0, 66 mètre cube de bois d’œuvre ou d’industrie.

Les ventes de bois en Grésigne à la sortie de la Guerre 1914-1918

Les principes de sylviculture arrêtés depuis 1875 pour conduire le renouvellement de la forêt de Grésigne en futaie par le moyen de semis naturel, continuera à induire,

  • d’une part le maintien des « coupes ordinaires de futaie » comprenant pour les peuplements les plus âgés de la forêt soit des « coupes d’ensemencement », soit des « coupes secondaires », soit des « coupes définitives ». Telles que les font apparaître les inventaires des arbres martelés pour la vente, ces coupes sont composées à cette époque par plus de 50% d’arbres mesurant 100 à 160 cm de circonférence à un mètre au-dessus du sol,
  • d’autre part la poursuite des « coupes d’amélioration » par voie de « coupes d’éclaircie » répétitives pour les peuplements âgés de 20 à 60 ans pour lesquels le cahier de charges indique souvent que « les sous-bois seront enlevés par extraction de souches ». Ces coupes étant ici composées par « plus de 50% d’arbres mesurant 60 à 80 cm de circonférence prise à un mètre au-dessus du sol, ce qui correspond à de jeunes chênes d’un diamètre de 20 à 25 centimètre environ  pouvant atteindre une quinzaine de mètres de hauteur, équivalant à un volume de bois de l’ordre de 0,400 à 0,500 mètre cube de bois par arbre ».

EXERCICE 1919

Cas particulier, les ventes de l’exercice 1919 ont été abondées exceptionnellement par la liquidation des stocks de bois résiduels, façonnés pendant la Guerre 1914-1918 par les élèves de  l’Ecole de Chemin de fer de Versailles et par le Centre Technique des Bois de Montpellier venus travailler en Grésigne en raison de l’insuffisance de bûcherons locaux pour la plupart appelés sous les drapeaux.

Ces stocks résiduels comprenaient 16 lots divers constitués, pour les uns par « des planches, des traversines, des dosses de scieries » à même les emplacements des coupes, pour les autres d’arbres entiers abattus ou bien débités en billes. Déjà façonnés, ces produits firent venir à la sortie de la Grande Guerre et pour la première fois les grands marchands de bois de la région Henry Dournac et Jean Idrac de Toulouse, Gustave Barreau de Montauban comme François Roques d’Albi lesquels, venant de l’extérieur, tinrent la dragée haute aux deux exploitants forestiers locaux parmi les plus en vue, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin et Albert Bousquet de Puycelsi. Il en résulta des enchères très disputées.

En effet, les « 76 mètres cubes de bois d’œuvre, les 6 567 mètres cubes de bois d’industrie et les 10 268 stères de bois de chauffe » que représentaient ces divers stocks de bois déjà abattus et débités, répartis en 16 lots exceptionnels, donnèrent lieu à des offres élevées. Mais leur adjudication ne produisit que « 416 120 francs au total » soit 70 % de « leur mise à prix  fixée à 595 150 francs » par l’administration forestière, pourcentage que nous ne verrons que très rarement atteint pour ce type d’enchères descendantes.

Les autres petits exploitants forestiers locaux, charbonniers pour la plupart et qui avaient nom Albert Michel de Bruniquel, Pierre Robert et Jean Termes de Vaour, Jules Andrieu de Montmiral, ne pouvaient accéder aux enchères de ce 10 octobre  1919 qui se déroulèrent à Gaillac pour liquider ces divers lots de stocks importants provenant des années de guerre. Ils s’adjugèrent en contrepartie les 10 coupes restantes sur les 13 mises en vente le 26 septembre 1919 à Castelnau-de-Montmiral, à savoir 3 des 6 coupes ordinaires d’ensemencement à effectuer sur 94,65 hectares, pour un prix total de 12 170 francs, donnant en produits présumés à partir de 3 250 arbres  et de 892 perches  à abattre : 437 mètres cubes de bois d’industrie  et 532 stères de bois de chauffage, plus 7 coupes d’amélioration dites d’éclaircie à réaliser sur une surface de 170,30 hectares qui représentaient au total, en produits présumés, 900 mètres cubes de bois de mine, 1 956 stères de bois de chauffe et 5 600 bourrées.

Il apparaît ainsi que l’ensemble des stocks, plus les coupes de bois provenant de 264,95 hectares de coupes d’éclaircies, fournirent en 1919 un volume total de bois très élevé, jamais atteint depuis, comprenant 7 024 mètres cubes de bois de service ou d’industrie, 12 760 stères de bois de chauffage  et 5 600 bourrées.

L’exercice 1919 fut ainsi une année quasiment record, tant pour le montant des recettes annuelles que pour la quantité de bois vendue. En appliquant le coefficient d’équivalence utilisé par les forestiers selon lequel  un stère de bois correspond à 0,66 mètre cube, il fut vendu cette année-là en Grésigne plus de 15 000 mètres cubes de bois au total ! 

EXERCICE 1920

A titre de comparaison, les ventes totales des coupes pratiquées l’année suivante les 9 et 16 septembre 1920, respectivement à Montmiral et à Gaillac, ne permirent que la vente d’un  faible volume de bois, à savoir 1 818 mètres cubes de bois d’industrie, 3 411 stères de bois de chauffage et  5 500 bourrées.

Soit, après transformation des stères en mètres cubes, une vente totale de 4 000 mètres cubes environ, c’est-à-dire près de 4 fois moins que l’année précédente ! L’administration ayant volontairement réduit ses offres de coupes, la demande se maintint d’autant plus active et ferme.

En effet, cette année-là, les enchères montantes réalisées pour les ventes par unité de marchandises montrent que les mises à prix, toujours fixées à « 1,50 franc le stère et à 0,50 franc le cent de bourrées  » comme en 1909, donnèrent lieu à une adjudication très disputée entre les charbonniers locaux. Les prix flambèrent. Pierre Robert de Vaour emporta par exemple une coupe d’éclaircie à la suite d’une série de 152 enchères successives de +5% chacune à partir de la valeur du prix de base, faisant passer le stère de bois à 11,40 francs, soit +760% ! Tandis qu’Henri Pautal de Penne se contenta de prendre une autre coupe à la suite de 9 enchères successives portant le prix d’achat du stère à 3,30 francs (+ 45% au-dessus de son prix de base).

Cette envolée des prix du bois va cesser avec l’effondrement économique qui se produira dix ans plus tard, lors de la crise économique des années 1930.

Les ventes de coupes de bois en Grésigne pendant la crise des années 1930

Nous nous réfèrerons aux ventes des coupes de bois faites en Grésigne au cours de trois exercices 1930, 1931 et 1935. Au cours de cette période, les exploitants forestiers des Landes (Jean Dezert d’Hagetmau) ou bien du Cantal (Emile Laliron de Mauriac ) viennent disputer à Albi (où se font désormais les adjudications des bois de Grésigne) les plus importantes des belles coupes de haute futaie aux exploitants forestiers locaux les plus en vue qu’étaient alors Albert Bousquet de Puycelsi, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin, Joseph Laniès de Bruniquel, Jules Nouailhac de Vaour…

Les coupes d’éclaircie ne produisant que du bois de chauffage, apte également à faire du charbon, sont régulièrement partagées ces années-là entre les petits exploitants locaux Henri Pautal de Penne, Noël Littré de Vaour, Ernest Robert de Fontblanque, Jean-Pierre Kurgoualle de Montmiral, Prosper Fabre de Vaour auxquels se rajouteront les nouveaux venus que seront en 1937 Ulysse Tabarly de Larroque et ces autres Grésignols de Vaour tels Noël Richard, Joseph Bargiacchi (récemment arrivé d’Italie), Arthur Ratier. Ils viendront ainsi compléter cette confrérie des charbonniers de Grésigne, haute en couleur mais souvent mal rémunérée et accablée de misère, comme le souligne ce vœu déposé à la session du Conseil général du Tarn lors de sa séance du 6 novembre 1935, vœu qui en dit long sur les difficultés qu’éprouvaient ces familles de bûcherons. Le Préfet est ainsi sollicité « que les charbonniers puissent obtenir du bois en Grésigne de façon à écouler leur marchandise à un prix qui leur permette de vivre et d’entretenir leur foyer ».

La réponse du Préfet, préparée par lettre de l’Inspecteur des Eaux-et-Forêts de Castres en date du 4 octobre 1935, confirme alors que la cause présumée de la situation évoquée tient « aux difficultés de liquider les stocks importants de bois résultant des coupes effectuées en 1934, en raison de la sous-consommation du bois et du charbon dans les centres de Toulouse, Castelnaudary et Gaillac ».

Comme l’indique l’analyse chiffrée des ventes de bois en Grésigne que nous présentons ci-après, les enchères de 1930 permettent d’obtenir encore des prix de vente corrects. C’est l’époque où sont arrivés en Grésigne les premiers bûcherons italiens (comme les Mucci, Barghiachi, Papi, Venturi ….) qui travaillent à façon avant de s’installer à leur compte comme exploitants forestiers. Ce sera à partir de 1931 que le marasme commence et que les cours du bois s’effondrent suite à une diminution de la demande des ménages provoquée par le chômage et la baisse du niveau de vie, ainsi que par la concurrence de la houille utilisée pour les besoins des ménages en chauffage.

EXERCICE 1930

Sur les 15 coupes ordinaires de futaie, mises en adjudication dans la salle de la mairie d’Albi le 26 septembre 1930, 4 coupes ne trouvèrent pas preneur et restèrent invendues. Les 11 coupes restantes (dont 7 d’ensemencement, 2 de régénération, une secondaire et une définitive « de blanc étoc ») furent adjugées à deux exploitants forestiers extérieurs et à trois exploitants locaux qui se répartirent 10 326 arbres martelés sur 204 hectares, représentant au total en produits présumés  6 711 mètres cubes de bois (dont 506 mètres cubes de bois d’œuvre et 6 205 de bois d’industrie) sur les 7 147 mètres cubes mis en marché, plus 1 540 stères de bois de chauffage  sur les 1 842 stères proposés cette année-là.    

En 1930, la vente de ces 11 coupes acquises « en bloc » aux enchères descendantes pour un prix total de 337 600 francs, soit  66,39% des 506 000 francs fixés initialement pour leur mise à prix totale, se traduit par un bon rendement financier grâce à des cours encore relativement soutenus.

Quant à l’adjudication des 9 autres coupes, vendues par unité de marchandises, elle fut aussi relativement bonne et disputée puisqu’elle entraîna des augmentations variant de 5 à 130 % selon les coupes, augmentations obtenues à la suite  d’un nombre d’enchères consécutives allant de une à 26 offres, selon les lots que se partageront l’un ou l’autre des six charbonniers et petits exploitants forestiers habitant les villages alentour de Grésigne. Sur une surface de 167, 88 hectares  à éclaircir,  ces 9 coupes comportaient au total les produits présumés suivants : 40 mètres cubes de bois d’industrie sur la base de 60 francs l’unité et 1 640 stères de bois de chauffage sur la base de 10 francs le stère.

Dans certaines de ces 9 coupes, on mentionne le façonnage possible  de « potelets de mine  de 2 mètres de long sur la base de 0,30 franc le mètre pour ceux dont le diamètre maximum est inférieur sous écorce à 0,12 m au petit bout, et  sur la base de 0,60 franc le mètre si le diamètre est compris entre 0,12 et 0,25 m ».

A noter aussi qu’en 1930, les charges en nature affectées à certains lots correspondent à « 8 stères de bois de chauffage, dont la façon et le transport sont évalués à 80 francs le stère », bois réservé « au Garde Général de La Grande Baraque et à chacune des maisons forestières respectives des 4 gardes forestiers du Sauze, de Périlhac, du Pas de la Lignée  et du Pas de Castelnau ». Il est précisé par ailleurs que « 100 fagots peuvent remplacer un stère de bois » selon que le désirait ou non chacun des  gardes. Nous observons que le poste de garde forestier à la maison forestière de la Doucène a donc été déjà supprimé et il ne reste plus en 1930 que 5 agents d’encadrement pour l’administration des Eaux-et-Forêts en Grésigne.

L’exercice 1930 se soldait donc encore par des ventes importantes produisant une recette globale de 400 000 francs environ pour des produits présumés où ne figurent plus les bourrées. Le volume des produits  inventoriés sur 372, 88 hectares  au total,  comprenait 506 mètres cubes de bois d’œuvre, 6 245 mètres cubes de bois d’industrie et 3 180 stères de bois de chauffage.    

En 1930, la Grésigne fournit à elle seule cette année-là près de 9 000 mètres cubes en tenant compte du coefficient de 0,66 pour transformer les stères en mètres cubes, c’est-à-dire plus de la moitié des bois de l’ensemble des forêts domaniales et communales du département du Tarn.

EXERCICE I931 

Eu égard cette année-là au nombre de coupes non vendues parmi les plus importantes, la crise  économique se manifeste dans le secteur du bois dès 1931. Sur les 15 coupes ordinaires de futaie représentant en produits présumés 6 424 mètres cubes de bois d’industrie et 1 962 stères pour 13 241 arbres martelés  à abattre sur 270 hectares environ, 10 resteront invendues lors de l’adjudication qui eut lieu à Albi le 25 septembre 1931. A elles seules, les 5 coupes d’ensemencement ayant fait l’objet d’un achat, furent attribuées aux quatre exploitants forestiers Albert Bousquet  de Puycelsi, Joseph Laniès de Bruniquel, Frédéric Cadenne de Saint-Antonin et Emile  Laliron  de Mauriac (Cantal), et comprenaient pour 87,58 hectares  (au lieu des 269,90 hectares décomptés pour les 15 coupes prévues à la vente) 3  280 mètres cubes de bois d’industrie et 670 stères de bois de chauffage pour un prix total de 179 900 francs.

Quant aux 6 lots de coupes de bois d’éclaircie s’étendant sur une surface de 134,56 hectares et  comprenant 1 580 stères de bois de chauffage vendus par unité de marchandise à partir de prix de base égal à ceux de 1930 (10 francs le stère sur pied), ils sont tous acquis avec une hausse de 5% dès la première enchère, ce qui montre que les charbonniers locaux se sont tous entendus pour ne pas surenchérir et faire augmenter inutilement le prix d’achat de chaque lot qu’ils se sont répartis entre eux à l’amiable, avant que ne commence la séance d’adjudication. Les 1 580 stères adjugés à 10,50 francs l’un  induisaient donc une maigre recette supplémentaire de 16 590 francs  pour ces 6 petites coupes d’éclaircie.

L’exercice 1931 se traduit donc par un médiocre rapport de la vente des bois en Grésigne (196 490 Francs au total), due surtout à la mévente des coupes de régénération de futaie ainsi qu’à un prix modique des coupes d’éclaircie, le tout portant sur 211,14 hectares avec les produits présumés suivants : 3 280 mètres cubes de bois d’industrie et 2 250 stères de bois de chauffage. Soit, après transformation sur la base de un stère correspondant à 0,66 mètre cube de bois d’industrie, une vente totale annuelle des plus réduites représentant au total  4 765 mètres cubes environ.

Comme chaque année, certains acquéreurs de coupes de bois en Grésigne se voyaient toujours affecter des charges en nature, correspondant à un privilège anachronique qui continue à s’exercer de nos jours. Nous relevons en effet que sur deux coupes  vendues en 1931, Messieurs Bousquet et Arvengas de Puycelsi se trouvaient être gracieusement « affectataires sur place », dans deux articles différents, de « 23,033 stères » pour le premier et de « 92,133 stères » pour le second, dont « la façon » correspondait à des frais de main-d’œuvre estimées respectivement à  « 100 et 400 francs », sommes que chaque acheteur des coupes concernées par ces privilèges surannés, pouvait déduire de ses charges. Nous avons vu que le coût de ces curieuses servitudes personnelles, mais aussi injustes par rapport à la population des communes riveraines qui n’avaient jamais été indemnisées lors de leur suppression collective des droits d’usage, était fixé en 1909 à 34 francs et à 138 francs pour le façonnage du même nombre de stères. Ce qui indique que le coût de la main-d’œuvre des bûcherons en Grésigne a été multiplié par trois en 22 ans, de 1909 à 1931, suite à la dévaluation monétaire.

Il s’agissait en fait d’une main-d’œuvre très faiblement rémunérée pour un travail forestier surtout réservé aux travailleurs immigrés de l’époque. En effet, une fois achetées, ces coupes étaient souvent exploitées par la main-d’œuvre familiale de petits exploitants forestiers où l’on compte, dès février 1924, les premières familles italiennes venant de Toscane, tous habiles bûcherons et vaillants charbonniers jusqu’en 1940-1945, époque de guerre, où la production de bois pour faire rouler les camions au gazogène supplante la fabrication du charbon de bois.

Cette première vague d’immigration italienne des années 1920 à 1930 précèdera une seconde vague  migratoire des années devançant la Guerre de 1939-1945, lorsque, avec les Républicains de La Retirado marquant la fin de la guerre civile d’Espagne, des Piémontais et Calabrais arriveront d’Italie. Si dans les vallées de la Garonne et du Tarn, les immigrés italiens s’intégreront avec des statuts de salarié agricole ou de métayer, avant de devenir ensuite propriétaires agriculteurs, les bûcherons italiens venus travailler en Grésigne créeront aussi leur propre entreprise d’exploitation forestière qu’une économie de guerre et de pénurie confortera.  

Pour les autres travailleurs de la forêt qui habitent les petits villages grésignols, le travail se prend à la tâche. Comme il faut une bonne journée de travail  pour « encanner», c’est-à-dire couper et ranger en tas « une canne de bois », soit l’équivalent de 4 stères de bois de chauffage environ, il apparaît que le bûcheron grésignol en 1931 peut percevoir, selon les tarifs indiqués ci-avant par l’administration, un salaire de 4,35 francs par stère, soit aux environs de 17 francs pour une journée de travail très pénible.

L’organisation des ventes des coupes de bois en Grésigne fait apparaître une hiérarchisation des diverses catégories d’intervenants, travaillant sur des coupes différentes mais pouvant s’entraider quelques fois de façon complémentaire pour des lots et produits déterminés sur la base de conventions et d’ententes particulières. On pouvait ainsi distinguer en Grésigne jusqu’à une époque récente,

  • d’une part les grosses entreprises forestières locales ou venues de l’extérieur qui ont non seulement les moyens de paiement suffisants pour s’attribuer les coupes de futaie mais qui disposent aussi des capitaux nécessaires pour mettre en œuvre l’exploitation des plus belles coupes de Grésigne par des tâcherons salariés, avec l’installation de scieries mobiles en forêt et l’utilisation de moyens de transport appropriés, y compris la mise à disposition d’animaux de trait pour le débardage des bois,
  • d’autre part les petits exploitants forestiers, charbonniers pour la plupart,  se réservant les coupes d’éclaircie fournissant du bois de chauffage exploité par une main-d’œuvre familiale, la famille étant ici élargie aux collatéraux divers (oncles, neveux et cousins).  

EXERCICE 1932

Sur le registre annuel de comptabilité relatif aux recettes de la forêt de Grésigne, figurent en date du 27 septembre 1932, une recette de 127 820 francs  sous le libellé indiquant « Ventes de coupes ordinaires principales ou d’amélioration » soit 4 167 mètres cubes, plus une somme de 2 425 francs sous la rubrique  « Exploitations accidentelles de chablis ». Le total annuel de ces deux recettes confirme bien que les cours du bois en Grésigne sont à la baisse. Les droits de chasse qui procurent une recette supplémentaire de 16 100 francs pour 1932 (13% de la vente des coupes de bois) est certes appréciable mais reste trop faible pour compenser la diminution des ventes de bois par rapport à l’année précédente.   

EXERCICE 1935  

Devant l’expérience des mauvaises ventes réalisées depuis 1931, l’administration des Eaux-et-Forêts a été conduite, semble-t-il, à réduire l’importance de chaque article de coupe sous futaie, de façon à fractionner l’offre en plus petites quantités de bois afin d’en permettre l’achat par les petits acheteurs locaux que la crise économique a mis en difficulté de paiement et dont la demande est limitée par un marché des bois paresseux, peu dynamique mais néanmoins très spéculatif.

Ainsi, par rapport aux 15 coupes ordinaires de l’année 1930 dont la valeur moyenne de mise à prix  ressort à 38 000 francs  par article  (avec des écarts variant de 13 100 francs à 90 000 francs ) ou bien par rapport aux 15 coupes de l’année 1931 dont la valeur moyenne de mise à prix est égale à 36 200 francs par article (avec des écarts variant de 11 000 francs à 80 000 francs), les mêmes coupes ordinaires ont été réduites au nombre de 11 seulement pour une mise à prix totale de 213 000 francs, ce qui donne une valeur moyenne de mise à prix de 19 000 francs  environ par article (avec des écarts variant de 10 100 francs à 35 000 francs).

Cette réduction de l’offre de la quantité de bois, en même temps qu’une segmentation en lots plus petits, est classique pour stimuler la demande. Nous l’avions déjà signalée en 1807 sous le Premier Empire au temps où la desserte des voies de vidange du bois en Grésigne était très difficile.

Pour ces 11 coupes ordinaires adjugées « en bloc » ce 4 octobre 1935, date de l’adjudication des bois de Grésigne à Albi cette année-là, il en découla un bon résultat si l’on en juge par le fait qu’il n’y eut pas de lots invendus. Mais il convient de modérer ce jugement si l’on considère la faiblesse des prix obtenus par des enchères descendantes plus que mauvaises, puisque le prix de vente total des  4 020 mètres cubes de bois d’industrie et des 1 692 stères comprises dans ces 11 lots couvrant 194,66 hectares ne put dépasser 83 600 francs en tout (soit même pas 40% de la mise à prix desdites 11 coupes…).

Quant aux ventes par enchères montantes des 10 lots qualifiés de coupes d’éclaircie vendues par unité de marchandises  sur la base d’un prix du stère de bois de chauffage égal à 5 francs l’unité, soit à moitié prix de ce qu’il valait en 1930 et en 1931, les résultats furent catastrophiques pour les caisses du Trésor Public. En effet, sur les 4 676 stères à prélever dans ces 10 coupes d’éclaircie couvrant une surface totale de 232,31 hectares, seuls 4 malheureux lots trouvèrent preneurs pour se partager 2 582 stères de bois de chauffage sur 95 hectares  seulement. Soit un produit de 1 420  francs auxquels s’ajoutait la recette de 300 francs pour la vente des 10 000 bourrées qui se trouvaient dans ces 4  lots vendus au premier enchérisseur parmi les 4 charbonniers acheteurs.

L’année 1935 confirme ainsi la crise économique avec la chute des cours des bois en Grésigne avant la Seconde Guerre Mondiale 1939-1945. Les adjudications de toutes les coupes vendues cette année-là  ne produisirent qu’une très faible recette de 85 320 francs, correspondant à une surface à couvrir de 289, 66 hectares  sur laquelle le prélèvement des  produits présumés était composé de 4 080 mètres cubes de bois d’industrie, 3 274 stères de bois de chauffage et 10 000 bourrées. Soit l’une des ventes annuelles parmi les plus médiocres, représentant au total quelque 6 240 mètres cubes pour 1935.

Mais les années difficiles de la décennie 1940-1950, marquée par la difficulté d’approvisionnement en produits énergétiques (pétrole, électricité, houille), allaient relancer l’activité forestière en Grésigne compromise par la crise des années 30.

Chemin en Grésigne
Les ventes de coupes de bois pendant la Guerre 1939-1945 au cours des années de pénurie

Pendant la Guerre 1939-1945 et dans les années qui la suivirent, les coupes de bois en Grésigne ont  donc augmenté en volume du fait de la raréfaction des autres formes d’énergie. Par exemple, en pleine guerre, la vente annuelle des coupes de bois de Grésigne qui se déroula le 24 novembre 1942 mit en adjudication 15 articles couvrant une surface totale de 280 hectares environ, représentant en produits présumés  3 399 mètres cubes de bois d’industrie, 5 750 stères de bois de mine et 5 120 stères de bois de chauffage.

Ce fut donc, pour l’exercice 1942, près de 10 000 mètres cubes de bois au total, provenant de 9 coupes d’ensemencement ou de régénération sous futaie et de 6 coupes d’éclaircie, qui produisirent une recette totale de 539 000 francs, le plus important des acheteurs ayant été l’entreprise forestière Bousquet Père et fils de Puycelsi pour 178 000 francs. Parmi les autres entreprises locales qui participèrent aussi à cette vente de bois sur pied en Grésigne désormais sous occupation allemande, nous relevons les noms de Bent à Bruniquel pour 103 000 francs, les exploitants forestiers de Vaour Nouailhac pour 96 000 francs et Richard Noël pour 40 000 francs, la Société Bozat-Malétra de Bruniquel pour 38 000 francs auxquels s’ajoutent quatre petits exploitants forestiers s’adjugeant des lots moins importants Jean Auriac de Montmiral (14 000 francs), Cazes de Vieux (10 000 francs), Henri Pautal de Penne (25 000 francs) et Arthur Ratier de Vaour (20 000 francs).

Les années de guerre qui suivirent, notamment les années 1943-1944, virent la Grésigne subir le joug de l’occupant allemand qui fit effectuer des coupes de bois dont les produits furent prélevés selon ses directives, tandis que le Commandant Vendôme organisait la Résistance non loin de ces mêmes chantiers forestiers où fonctionnaient encore des scieries mobiles. C’est en effet dans le secteur de Fontausy qu’une base de repli fut alors aménagée pour une compagnie de maquisards. Mais les opérations et coups de main du maquis de Grésigne se déroulèrent ailleurs qu’en forêt. A Gaillac par exemple pour libérer plusieurs résistants emprisonnés, à Marssac pour attaquer une colonne allemande qui allait s’opposer à la libération de Carmaux…

La Grésigne joua ainsi de nouveau la fonction d’une forêt-refuge qu’elle avait joué dans d’autres périodes troubles de notre histoire, et resta protégée de l’incursion des nazis à l’exception d’une opération de police qui eut lieu au croisement des routes de la Grande Baraque pour y contrôler la circulation au cours d’une journée de bien triste mémoire au cours de laquelle eut lieu l’arrestation de plusieurs personnes, conduites immédiatement à la prison de Toulouse. La plupart revinrent vite après vérification de leur identité.

L’armée d’occupation allemande eût elle cependant des informations sur la présence en Grésigne de ce groupe de maquisards ? Certainement puisque en juin 1943, un petit avion allemand vint lancer une bombe non loin de la Grande Baraque près de la « Fontaine du Petit Vichy » (nom de lieu-dit significatif) où l’on peut encore voir le trou creusé par l’explosion qui ne fit heureusement aucune victime.  

Les besoins de la reconstruction dans les années de l’après-guerre     

La moyenne des ventes annuelles pour la décennie 1944-1954 confirme également l’augmentation du volume des bois prélevés en forêt de Grésigne avec au total 9 400 mètres-cubes de bois exploités et façonnés (contre 7 400 mètres cubes en moyenne avant-guerre), répartis ainsi (1) grumes à sciage : 1 400 mètres cubes (14 % de la production annuelle de la forêt), traverses de chemin de fer : 2  100 mètres cubes  (23% de la production annuelle), poteaux de mine : 2  700 mètres cubes (28% de la production annuelle de la forêt), bois de chauffage : 3  200 mètres cubes (-35% de la production annuelle de la forêt).

Au cours des dix années 1944-1954 pendant lesquelles notre pays reconstitua son économie, la Grésigne fournit :

  1. 18% des grumes à sciage du département du Tarn (soit 6% des grumes du sud-ouest),
  2. 60% des bois de mines du département du Tarn (soit 57% des bois de mine du sud-ouest),
  3. 40% du bois de chauffage du département du Tarn (soit 19% des bois de chauffage du sud-ouest).

C’est au cours de ces années d’après-guerre, sous la pression de besoins en bois, accrus par la nécessité de la reconstruction aussi bien que par le développement des besoins de la fabrication du papier, que l’administration des Eaux-et-Forêts placée sous la tutelle du Ministère de l’Agriculture, réalisera de massives plantations de résineux que continuera à effectuer ensuite l’Office National des Forêts jusqu’en 1978. Ces plantations couvrent aujourd’hui 361 hectares (dont 30 % de sapins, 25% de douglas, le reste en pins et résineux divers). Conduite pour des raisons de rentabilité plus rapide, puisque l’exploitation est de 70 ans pour les douglas et 90 ans pour les autres résineux, d’aucuns jugeront cette initiative injustifiée dans une forêt de feuillus et dangereuse à cause du risque d’acidification du sol par suite de la fermentation d’une litière abondante d’aiguilles. Par ailleurs, ces plantations mal venues ont été réalisées en grande partie sur les flancs les plus arrosés au nord-ouest et à l’ouest de la forêt où se trouvaient jadis une chênaie et une hêtraie qui contribuaient à  faire de la Grésigne l’une des plus belles forêts du sud de la France.

Les ventes de coupes de bois en forêt de Grésigne organisées par L’O.N.F depuis 1964

La gestion des forêts de l’Etat ayant été confiée à l’Office National des Forêts en 1964, cet organisme eut dès lors la haute main sur les décisions relatives à l’aménagement et l’entretien de la Grésigne, ainsi que sur l’exploitation et le contrôle technique et financier des coupes de bois,  aussi bien que sur l’organisation de la chasse.

A en juger par le volume d’exploitation, l’Office National des Forêts augmenta les coupes de bois en Grésigne avec un souci commercial prioritaire au cours de cette triple décennie de forte croissance économique. Les chiffres comparés des exercices 1966 et 1970 ci-dessous illustrent bien cette période où l’entreprise forestière Jonquet et Dupont, avec une scierie et une partie de ses entrepôts à proximité de l’ancienne gare de Bruniquel (désaffectée lors de la suppression en 1955 de la ligne de chemin de fer Montauban-Lexos), est l’un des acheteurs les plus importants des bois de Grésigne, face à quelques entreprises venues de l’extérieur,  comme par exemple les Etablissements Delage de Toulouse, la Société Bois et Parquets de Paris et la Société Forêt de France ayant son siège social dans l’Allier, lesquelles prennent souvent les meilleurs lots aux quatre entreprises forestières locales que sont Venturi de Castelnau-de-Montmiral, Papi et Vigroux de Vaour, Plantade de Penne qui resteront actives toutes les quatre jusque dans les années 1980-1990.

Dès les années 50, les charbonniers ont cessé leur activité en Grésigne et l’exploitation des coupes se mécanise supprimant animaux de trait et bûcherons traditionnels travaillant manuellement. Ceux-ci avec leurs haches et scies « passe-partout », ont été remplacés par les tronçonneuses à moteur que d’habiles tâcherons manient pour abattre les arbres et pour sectionner les grumes. Puis de puissants tracteurs forestiers débardent à l’aide de treuils et de grues articulées, servant ensuite à opérer le déplacement des tas de bois en bordure des voies forestières et leur chargement sur les camions à destination des scieries où les troncs seront débités en plots, madriers et planches, en vue de leur séchage artificiel dont la technique sera maîtrisée à partir de 1980.

Grésigne n’est donc plus ce « village », ainsi que la qualifiait une porteuse de télégrammes au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale 1939-1945, encore moins cette active forêt des décennies précédentes au cours desquels de nombreux charbonniers et leur famille vivaient dans leur « hutte de grillon » faite de terre et de branchages. Sur le lieu des coupes, arrivés au petit matin pour une longue journée de travail, des centaines de bûcherons, de « carretayres », de « merrandiers », de femmes et enfants ramasseurs de bois mort et faiseurs de fagots, coupaient, fendaient, tronçonnaient, écorçaient, ébranchaient, chargeaient et transportaient toutes sortes de produits forestiers façonnés sur place.

A ces centaines de travailleurs quotidiens  ayant longtemps profité  des privilèges  en vivant dans les villages limitrophes et que l’on appelait des « bouscatiés » s’affairant alors en Grésigne, se sont substitués à partir de la décennie 1960-1970 l’effectif d’une dizaine d’ouvriers salariés de l’Office National des Forêts occupés aux plantations et à l’entretien des chemins forestiers avec l’aide de deux ou trois objecteurs de conscience, plus le personnel des entreprises d’exploitation forestière composé d’une autre dizaine de conducteurs de gros engins mécaniques ou de manieurs de tronçonneuses dont les ronflements de moteurs pétaradants trahissent de loin la présence sur le lieu des coupes. La productivité du travail forestier a été en effet rapidement multipliée par 10 à partir des années 1960, voire bien davantage grâce à la généralisation et à l’emploi d’un matériel de plus en plus performant par la mécanisation et la motorisation d’engins très spécialisés. Ils ont de ce fait entraîné une forte diminution de la main d’œuvre travaillant en forêt. Diminution que ne compensera pas le façonnage des bois bruts dans les scieries à poste fixe que les exploitants forestiers ont installé autour de la forêt à Penne, Vaour, Bruniquel, Puycelsi et Castelnau-de-Montmiral. Autant de petites entreprises qui ont disparu sans que la concurrence aboutisse  à une  concentration locale apte à garantir la survie par exemple par un regroupement coopératif, à l’image des Coopératives de Matériel Agricole (CUMA) adaptées à un équipement forestier fort onéreux. La création de l’Office National des Forêts se substituant à l’administration des Eaux-et-Forêts aurait pu agir pour un développement local cherchant à améliorer la valorisation sur place des bois de Grésigne, au lieu de les réserver à un marché national soumis à une demande nationale (papèterie et autres industries de la filière bois), sinon aux puissantes entreprises de l’import-export du bois dans une mondialisation ruineuse des intérêts locaux.

EXERCICE 1966          

Telle qu’elle ressort des documents préparés par l’O.N.F., la vente des bois de Grésigne, organisée cette année-là à Albi le 19 octobre,  était composée comme suit (voir le tableau n°3 ci-joint)

Les ventes de bois, détaillées dans ce tableau, font ressortir :

  • 5 coupes rases, dites de « blanc étoc », qui soulevèrent de très vives protestations de la part des premiers « écologistes » à l’encontre de cette pratique défigurant brutalement le paysage traditionnel forestier de la Grésigne,
  • une exceptionnelle proportion de bois de qualité, classés sous la dénomination « bois  d’œuvre », avec un volume de 7 053 mètres cubes (sur un volume total de 9 870 mètres cubes pour l’ensemble des coupes) qui provient surtout des 8 755 très beaux arbres abattus dans les 5 coupes rases et les 7 coupes de régénération sur 89 hectares en tout (68 ha + 21 ha), où l’on ne compte que quelques 500 « brins  » (2). Il est précisé  que pour ces 12 coupes en 1966 une production relativement élevée en bois d’œuvre atteint 70 mètres cubes à l’hectare avec des arbres cubant  0,800 mètre cube chacun en moyenne,
  • si l’on applique le coefficient multiplicateur de 0,66 indiquant qu’il faut 3 stères environ pour faire un volume de 2 mètres cubes de bois sur pied,  les 4 934 stères de bois de chauffage correspondent à 3 257 mètres cubes, lesquels ajoutés aux 9 870 mètres cubes de bois d’œuvre et aux 2 837 mètres cubes de bois d’industrie, représentent un volume total rarement obtenu de bois vendu égal à 15 964 mètres cubes.

L’exercice 1966 fut donc l’une des années record pour la qualité et la quantité de bois vendu en Grésigne mais l’importance et l’impact négatif des coupes rases pratiquées par l’Office National des Forêts sur le paysage forestier grésignol allaient provoquer une réaction d’autant plus vive de l’opinion et des premières sensibilités écologiques, que la brutalité des travaux de redressement de la Vère y contribuait par ailleurs en détruisant toute végétation arbustive de sa vallée.

EXERCICE 1970

Cette année-là, le 16 octobre, devant un parterre d’acheteurs représentant les exploitants forestiers locaux et ceux venus de plus loin, l’O.N.F. procède à Castres aux enchères montantes de 11 lots de coupes de bois en Grésigne, dont 

  • 4 lots de coupes d’amélioration portant sur 204 hectares quelque 9 059 arbres et 30 621 brins, totalisaient en produits présumés  782 mètre cube de bois d’œuvre et 3 210 mètre cube de bois d’industrie, soit 3 992 mètre cube de bois au total. Les Etablissements Jonquet (Bruniquel) enlèvent 3 lots à eux seuls ; le quatrième lot étant retiré de la vente suite à l’offre d’un prix jugé insuffisant par l’O.N.F.,
  • 7 lots de coupes de régénération dont 4 coupes exceptionnelles quant à leur qualité, à exploiter sur La Plégade et que se partageront la Société des Bois et Parquets (Paris) et la  Société Forêts de France (Allier). Ces 7 lots, couvrant au total 92 hectares de futaies régulières, comprennent pour 3 603 arbres (plus 143 brins seulement) 4 021 mètres cubes de bois d’œuvre et 2 331 mètres cubes de bois d’industrie, soit  6 352 mètres cubes de bois au total. Ce qui fait apparaître encore un rendement de 70 mètres cubes de bois à exploiter à l’hectare, avec des arbres cubant en moyenne 1,8 mètres cubes chacun.

A cette époque post-soixante-huitarde, caractérisée par le retour à la nature des« hippies », particulièrement nombreux à coloniser la zone vide des causses périphériques de la Grésigne et  prônant  le « peace and love » importé d’Amérique, l’abattage brutal de ces chênaies remarquablement belles provoqua l’incompréhension. La contestation radicale de ces coupes rases émana surtout de la  population des villes voisines dont la pratique dominicale des balades en forêt se développait.

Les gestionnaires de l’O.N.F. restent encore à cette époque plus soucieux de productivisme que de la sauvegarde du paysage forestier. Et les recettes des coupes leur apportent une satisfaction matérielle qui compense les critiques dont ils sont l’objet.

Ainsi que le montre le tableau n°4 joint, relatif aux ventes effectuées en Grésigne pour les exercices 1966 et 1970, les prix sur pied des bois des coupes d’amélioration et des bois des coupes de régénération, procurant en large majorité du bois d’industrie pour les premières et du bois d’œuvre pour les secondes, sont nettement différenciés. Les cours du bois se maintiennent encore relativement bien, malgré la concurrence de l’approvisionnement bon marché des bois équatoriaux importés.

A partir de 1970, il est significatif que l’O.N.F. ne procède plus à l’estimation des produits dits «  présumés  » pour le bois de chauffe mesuré en stères. Cette mention ne figure plus en effet sur les documents de vente et, de fait, il faudra attendre les années postérieures à 1975 marquant la crise pétrolière pour que se manifeste un léger regain d’intérêt pour le bois de chauffage.

Par ailleurs, au cours de cette décennie 1970-1980, les mines de houille commencent à subir un rapide déclin et la quasi-fermeture des mines de Carmaux intervient dès les années 1984-1985 après l’exploitation de la Découverte de Blaye. Aussi, faute de demande en poteaux de mine, les bois d’industrie exploités en Grésigne seront destinés aux papèteries de Saint-Gaudens et aux usines d’Isorel à Labruguière (panneaux de fibre) tandis que les bois d’œuvre, une fois séchés et débités, vont en partie être exportés vers l’Espagne et la Grèce pour la fabrication de parquets et autres usages dans l’industrie de l’ameublement et de la construction.

EXERCICE 1980

Le 16 octobre 1980, à la Chambre de Commerce de Castres, sont mis en vente 14 lots en Grésigne, totalisant une surface de 218 hectares et représentant un  volume  de 10 241 mètres cubes composés de 5 362 mètres cubes de grumes (diamètre supérieur à 27,5 cm) et de 4 869 mètres cubes d’autres bois, répartis comme suit :

  • 9 coupes d’amélioration comprenant 3 020 mètres cubes de grumes et 4 869 mètres cubes de brins,
  • 5 coupes de régénération (en coupes secondaires et en coupes définitives), comprenant 2 352 mètres cubes de grumes et 1 353 mètres cubes d’autres bois.

Subissant la forte inflation de la monnaie de la décennie 1970-1980 (inflation à deux chiffres allant jusqu’aux 14% sous le gouvernement Barre en 1979), le marché du bois devient d’autant plus spéculatif que la demande en est fluctuante soumise, d’une part aux besoins des industries transformatrices de plus en plus concentrées en situation d’oligopoles (Papèteries de Saint Gaudens, Isorel à La Bruguière…), d’autre part à la concurrence des importations massives de bois résineux ou de bois spéciaux provenant des forêts équatoriales.

Quoique relativement importante et s’élevant au total à près de 12 000 mètres cubes de bois, la vente des bois de Grésigne réalisée en 1980 traduit le désordre du marché des bois sur pied servant en grande partie de  bois de trituration pour la fabrication du papier et du carton auquel le réservent les quatre exploitants forestiers locaux participant à cette adjudication, dont trois entreprises de sciage situées aux abords de Grésigne (Papi, Plantade et Venturi) et une de la Montagne Noire (Vieu de Massaguel).

En ce début des années 80, la concentration des scieries, la délocalisation et la restructuration de l’industrie papetière ainsi que celle des panneaux et fibres, auraient pu conduire l’Office National des Forêts et ses partenaires à reconsidérer l’économie grésignole de la filière-bois, à partir d’une démarche de développement local nécessaire au maintien de l’emploi en milieu rural. La production de bois, fortement déficitaire en France dans ses diverses sous-filières (bois-énergie, pâtes et panneaux, emballage, menuiserie-charpente, ameublement…) aurait laissé espérer, pour les entreprises d’exploitation forestière et de sciage des pays grésignols, une carte à jouer pour renforcer leur position commune sur un marché de plus en plus difficile qui se mondialisait.

Mais les exploitants forestiers du nord-ouest du Tarn n’ont pas pu ou pas su saisir leur chance au début de la décennie 1980 en coopérant dans un Groupement d’Intérêt Economique pour la valorisation des bois bruts coupés en Grésigne, peu aidés en cela au plan local par un Office National des Forêts plus sensible à d’autres pressions émanant de puissants partenaires extérieurs qu’aux intérêts d’un développement endogène qui aurait profité à une économie locale exsangue.

De sorte que, bien au-delà de l’esprit spéculatif et individualiste des quelques entrepreneurs forestiers locaux qui se refusèrent à coopérer en regroupant leurs efforts pour aller plus avant dans le façonnage et la transformation des bois bruts exploités afin de valoriser sur place, l’espace forestier de la Grésigne reste toujours très peu intégré à son environnement immédiat économique et social.  C’est grand dommage !  

Ventes exceptionnelles de chablis après l’ouragan de novembre 1982

La forêt de Grésigne n’est pas à l’abri des aléas et accidents climatiques qui peuvent porter tort au développement des arbres et compromettre leur avenir. Ainsi, les années de sècheresse parmi les dernières enregistrées en 1989, 1990 et 1991 ont eu pour conséquence, non seulement de réduire la croissance arbustive mais aussi de favoriser la multiplication de l’oïdium sur le feuillage des jeunes chênes et plus encore d’accroître la reproduction de nombreux insectes xylophages dont les galeries, creusées par les larves, peuvent entraîner la mort de certaines parties des arbres attaqués, sinon les endommager de façon rédhibitoire. 

Les forestiers craignent également les gelées tardives du mois de mai sur la fleur du chêne qui suppriment la glandée régénératrice, et redoutent bien plus encore les années de grand froid hivernal (comme ceux de 1956 et de 1985) dont les températures extrêmes provoquent des gélivures par éclatement du tronc. Autant de conditions climatiques défavorables qui contribuent, ainsi que la sècheresse, à aggraver le récent dépérissement des peuplements vieillissants des chênes de Grésigne.

Apparu récemment, ce phénomène du dépérissement des chênes est devenu inquiétant. Les symptômes, portant sur le dessèchement de l’extrémité des branches formant les houppiers, sont  observés en effet depuis quelques années dans de très nombreuses parcelles en Grésigne sur une surface de quelques 800 hectares, là en particulier où les sols sont les plus superficiels. Ceci a conduit les responsables de l’O.N.F. à revoir le classement de nombreuses parcelles et à réviser en conséquence, dès 1995, le plan d’aménagement de la Grésigne qui avait été établi en 1986 pour la période 1986-2005.

Mais parmi les accidents climatiques, les plus redoutables pour la Grésigne s’avèrent être ces tempêtes exceptionnelles parmi lesquelles, de sinistre mémoire, figure l’ouragan de novembre 1982 qui déracina une centaine de milliers d’arbres sur toute la surface de la forêt. Triste spectacle que celui de ces grands chênes arrachés par une tempête tournoyante, d’une violence peu commune dans notre région et qui dura sans faiblir 2 à 3 jours en ce début d’hiver. Conséquence catastrophique en Grésigne dont les sols de rougiers sont peu profonds et limitent l’enracinement des arbres dans une couche superficielle de quelque 80 cm à un mètre de profondeur tout au plus. Résultat : 85 000 mètres cubes de chablis ou d’arbres endommagés gisant au sol ou suspendus aux arbres proches plus ou moins abîmés à leur tour par la chute de leurs voisins, soit  au total l’équivalent de plusieurs années de coupes.

Dans la forêt profonde…

Ainsi, au-delà des ventes importantes de produits exceptionnels que représentaient cette masse de chablis provenant de ce cataclysme atmosphérique de novembre 1982, ventes correspondant à un minimum de 5 années de coupes normales, il a fallu procéder au nettoyage de nombreuses parcelles. L’impact de cette violente tempête aura des conséquences jusqu’à 30-35 années plus tard, en raréfiant le peuplement des plus beaux arbres de la Grésigne.

EXERCICE 1988

Nous en donnerons pour exemple les ventes de bois de Grésigne adjugées à Castres le 21 octobre 1988, ventes concernant 10 coupes d’amélioration sur une surface de 204 hectares et 9 coupes de régénération sur une surface de 139 hectares, soit 343 hectares au total. 

La surface des coupes de régénération en 1988, relativement élevée par rapport aux années précédant la tempête de 1982, montre bien que l’on procède à une remise en état des nombreuses parcelles, peu ou prou sinistrées également par le dépérissement des chênes dont le mauvais état sanitaire met ces arbres affaiblis en voie de ne plus pouvoir assurer des glandées suffisantes (400 à 500 glands par m2) pour réussir une bonne levée naturelle. On les remplacera alors en partie par des chênes américains.

L’adjudication des bois de Grésigne comporte au total en 1988 quelque 8 000 arbres et 25 000 brins et perches à abattre, correspondant à 5 269 mètres cubes de grumes et plus 6 132 mètres cubes d’autres bois, soit 11 401 mètres cubes au total. Il faut remarquer que les documents officiels de ces ventes n’utilisent plus pour les bois récoltés la nature et la destination de ces diverses coupes en « produits présumés »,  qualification  abandonnée ainsi que les modes de désignation habituels répartissant leur inventaire en « bois d’œuvre » et en « bois d’industrie ».

Le risque de cette importante mise en marché de coupes de bois en 1988 (plus de 10 000 mètres cubes) était de constituer une offre supérieure à la demande des 6 entreprises qui furent déclarées adjudicataires (Papi, Société Isorel de Labruguière, S E P S O, Venturi, Vieu, Vigouroux).  Demande affaiblie par ailleurs par la crise des industries d’ameublement et de menuiserie, crise des années 1980 qui pèse encore de nos jours sur le marché du bois. Mais, sur pied, le bois n’est pas périssable…  Et pour éviter la chute des prix découlant d’une demande languissante, l’O.N.F. a cependant la possibilité de ne pas brader ses coupes en opérant des retraits pour les lots dont les enchères sont déclarées infructueuses si elles n’arrivent pas à produire le revenu  minimum escompté.

C’est cela même qui se produisit lors des enchères d’octobre 1988. L’O.N.F.  retira 4 lots sur les 19 mis successivement aux enchères descendantes, en stoppant celles-ci à partir d’un prix en dessous duquel il avait préalablement été décidé de ne plus être vendeur. Avec un total de 1 173 600 Francs, les 15 lots qui ont été effectivement vendus en 1988 ne représentaient plus que 81% des 11 401 mètres cubes des bois proposés, soit 9 241 mètres cubes. Il en ressort, pour l’exercice 1988 en Grésigne, un prix de vente moyen du mètre cube de bois sur pied égal à 127 Francs.

Comparativement au prix des bois obtenus quelque 20 années plus tôt en 1966 et 1970, le cours du bois sur pied en Grésigne s’est donc détérioré. Le détail des enchères de l’exercice 1988 fait apparaître que les 4 379 mètres cubes de bois effectivement vendus dans les coupes d’amélioration se sont montés à 437 600 Francs en 1988, soit 99,93 Francs par mètre cube, tandis que les 4 862 mètres cubes de bois effectivement vendus dans les coupes de régénération se sont élevés à la somme de 736 000 Francs, soit 15I,37 Francs par mètre cube.

Compte tenu de l’inflation monétaire au cours des 22 années considérées, entre 1966 et 1988, la chute des prix du bois sur pied en Grésigne s’avère être toutefois moins importante dans les coupes d’amélioration que dans les coupes de régénération.  Il est vrai aussi que, pour ces dernières coupes, la chute du cours peut s’expliquer en partie par la qualité exceptionnelle des bois exploités en 1966 et 1970 dans le secteur de Montoulieu en particulier, par rapport aux bois des années de sècheresse qui ont sévi à partir de 1985.

Mais les sacrifices de l’indispensable remise en état de la forêt de Grésigne, consentis dans les décennies 80 et 90, porteront leurs fruits à l’avenir. Nous ne devons pas oublier qu’en matière de production biologique à ciel ouvert, il faut compter en effet avec la durée. Si les éleveurs laitiers ou de bovins- viande raisonnent leur gestion sur 5 à 7 ans (durée de vie de l’animal ), si les vignerons se basent sur les vendanges d’une génération (20 à 25 ans) pour juger des résultats d’un vignoble, les forestiers raisonnent leurs moyennes de production sur plusieurs générations successives correspondant, sur une parcelle donnée, aux durées des cycles de vie des essences arbustives qui s’y développent (180 ans pour les chênes de Grésigne). Dussent en souffrir les faux écologistes à l’angélisme naïf et alarmiste, aussi bien que les mauvais économistes aveugles et plus ignorants des lois biologiques que des aléas du marché, la forêt ne supporte pas plus d’être considérée comme un espace vierge et naturel que comme un espace policé par les lois de l’argent facile à court terme ! La forêt illustre au contraire cette relation que l’homme éclairé entretient avec la nature  à laquelle « il ne peut commander qu’en obéissant à ses lois » selon le sage précepte de Bacon, ce qui implique le respect d’un nécessaire compromis entre l’écologie et l’économie…  

[1] Gérard Soutadé, in « Revue Géographique des Pyrénées » 1957, tome 26, pages 237 à 271

[2] Selon les documents de l’O.N.F. (extrait des clauses communes de la vente des coupes de bois), « les tiges à exploiter » sont classées en fonction de « leur diamètre à 1,30 m du sol en catégories de diamètre médian exprimées de 5 en 5 cm ». Ainsi, à titre d’exemple, les troncs classés dans la catégorie 30 cm comprennent  tous ceux compris entre 27,5 cm et 32,5 cm.  La classification comporte d’autre part la définition des dimensions pour les « brins », les catégories de 5, 10, et 15 cm, pour les « perches », les catégories de 20 et 25 cm pour les hêtres et les chênes, 20 cm pour les autres essences, enfin pour les « arbres », les catégories égales ou supérieures à 30 cm pour les chênes et les hêtres, 25 cm pour les autres essences.

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